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Full text of "Théatre choisi; publié conformément au texte de l'éd. des Grands écrivains de la France, avec notices, analyses et notes philologiques et littéraires par L. Petit de Julleville"

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ITALIA-ESPANA 


EX-LIBRIS 
M.  A.  BUCHANAN 


THÉÂTRE  CHOISI 

DE   CORNEILLE 


A  LA  MÊME  LIBRAIRIE 


Corneille  (P.)  :  Œuvres,  édition  des  Graïuh  Écrivauts  de 
la  France,  piil)liée  sous  la  direclion  de  M.  An.  Reunier, 
niemjjre  de  rinstitiit,  sur  les  manuscrits,  les  copies  les 
plus  aulhenlifjues  et  les  plus  anciennes  impressions, 
avec  variantes,  notes,  notices,  lexii|ues  et  albums,  conte- 
nant des  portraits,  des  fac-similés,  etc.,  par  .M.  Cii.  Marty- 
Lavealx.  12  volumes  in-8  et  un  album,  brochés.  97  l'r.  50 
Cliaque  volume  et  l'album  se  vendent  séparément  7  fr.  50. 

Tome  I  :  Avertissement.  —  Notice  biographique.  —  Avertissemenlï 
placés  par  Corneille  en  tète  des  divers  recueils  de  ses  pièces.  — 
Discours  de  l'utilité  et  des  parties  du  poème  dramatique.  — 
Discours  de  la  tragédie  et  des  moyens  de  la  traiter  selon  le  vrai- 
semblable ou  le  nécessaire.  —  Discours  des  trois  unités,  d'action, 
de  jour  et  de  lieu.  —  Mclite.  —  Clitandre.  —  La  veuve. 

Tome  II  :  La  Galerie  du  Palais.  —  La  Suivante.  —  La  Place 
lloyale.  —  La  Comédie  des  Tuileries.  —  Médée.  —  L'illusion. 

Tome  III  :  Le  Cid.  —  Horace.  —  Cinna.  —  Polyeuctc. 

Tome  IV  :  Pompée.  —  Le  Menteur.  —  La  Suite  du  Menlcur.  — 
Rodogune. 

Tome  V  :  Théodore.  —  Héraclius.  —  Aiidiomcde.  —  Don  Sancl.e 
d'.Aragon.  —  Nicomcde. 

Tome  VI  :  Pertharlle.  —  OEdipe.  —  La  Toison  d'or.  —  Scrlorius. 
—  Sophonisbe.  —  Olhon. 

Tome  VII  :  Agésilas.  —  Attila.  —  Tito  et  Bérénice.  —  Psyché.  — 
Puloliérie.  —  Suréna. 

Tome  VIII  :  Imitation  de  Jésus-Christ. 

Tome  I.'^C  :  Louanges  de  la  sainte  Vierge.  —  L'Office  de  la  s;;'nle 
Vierge.  —  Les  sept  Psaumes  pénitentiaux.  —  Vêpres  des  diman- 
ches el  Compiles.  —  Instructions  et  prières  chrétiennes.  —  Les 
Hymnes  du  Bréviaire  romain.  —  Version  des  hymnes  de  saint 
Victor.  —  Hymnes  de  sainte  Geneviève. 

Tome  X  :  Poésies  diverses.  —  OEuvres  diverses  en  prose.  — 
Leltios.    -  Tables. 

Tomes  XI  et  .\'II  :  Lexique. 


Coulonimiers.  —  Iinp.  Paul   BRODAHD.  —  i33-l'J0-2. 


ù^'  THÉÂTRE  CHOISI 


CORNEILLE 

Le  Cid  —  Horace  —  Cinna 
Polyeucte  —  Le  Menteur  —  Nicomède 

PCBLIi:    COiNFOR.MÉ.ME.NT   AU    TEXTE    DE     L'ÉDITION 

DES 

GIIA.\DS  ÉC/IIVMXS  DE  LA  FRAXCE 

AVEC 
NOTICES,    ANALYSES    ET    NOTES    PHILOI,Or,ini:ES    ET     LITTÉltAIRES 

1-  Ul 

L.  PETIT  DE  JULLEVILLE 

Professeur   à    la   Faculté   des   1,'Ures  de    Paris. 


Q  r  A  T  R  I  E  M  E    EDITION 


PARIS 

LIBRAIRIE  HACHETTE   ET   C* 

79,    BOULEVARD    SAINT-GERMAIN,    79 

1902  "^^ 


A/ 


NOTICE  SUR  PIERRE  CORNEILLE 

(1606-1684) 


La  famille  Corneille  était  anciennement  établie  à  Rouen, 
dans  des  charges  qui  ressortissaient  au  Palais  ou  à  l'aduii- 
nislration  provinciale.  Le  grand-père  de  Pierre  Corneille  ' 
était  commis  au  greffe  du  Parlement.  Le  père  de  notre 
poète  était  maître  des  eaux  et  forêts;  il  eut  sept  enfants, 
dont  l'aîné,  le  futur  auteur  du  Cid,  naquit  à  Rouen  le 
6  juin  1606. 

Pierre  Corneille  fit  toutes  ses  études  au  collège  des  jé- 
puiles  de  Mouen,  probablement  avec  succès;  ses  vers  latins 

nt  d'un  très  habile  écolier;  on  sait  qu'il  remporta  plu- 
!L'urs  prix,  dont  l'un,  croit-on,  de  vers  français.  Ses  études 
iiuies,  il  s'appliqua  au  droit;  le  13  juin  1624,  il  prêta  ser- 
ment en  qualité  d'avocat  2,  au  Parlement  de  Rouen.  Son 
neveu  Fontenelle  prétend  qu'il  ne  plaida  qu'une  fois  et  n'eut 
niicune  envie  de  recommencer.  Quatre  ans  plus  tard  ,  il 
traita  de  l'achat  de  deux  offices  d'avocat  du  roi,  l'un  au 
^iéi^e  des  eaux  et  forêts,  l'autre  en  l'amirauté  de  France,  à 


I.  Nommé  lui-même  Pierre  Corneille,  comme  tous  les  fils  aînés  de  la 

iiiUe. 

-.  ,A   dix-liuit  ans;    les   études  juridiques  préalables   n'étaient   alors 

■  ane  loimalilé. 


1 


II  NOTICE 

la  table  de  marbre  du  Palais.  Le  gage  annuel  dos  deux 
charges  ne  passait  pas  douze  cents  livres  avec  les  épices  '. 
Mais  elles  laissaient,  paraît-il,  un  peu  de  loisir,  car,  la  même 
année,  on  joua  Mélite  à  Paris. 

D'où  était  née  la  vocation  de  Corneille  pour  la  poésie  et 
le  théâtre?  Assurément  de  son  génie  d'abord:  mais  Rouen 
n'était  pas,  comme  on  pourrait  croire,  un  milieu  défavorable 
à  l'éelosion  d'un  poète;  Rouen  était,  après  Paris,  la  ville 
de  France  où  l'on  goûtait  le  plus  le  théâtre,  où  la  comédie 
était  le  plus  florissante.  Le  Puy  dos  Palinods.  sorte  d'Aca- 
démie provinciale,  y  encourageait  le  goût  des  vers  en  ré- 
compensant les  poètes.  Au  xvi*  siècle,  les  Confrères  de  la 
Passion,  de  Paris,  étaient  venus  presque  annuellement  jouer 
leur  répertoire  à  Rouen.  Ces  traditions  s'étaient  mainte- 
nues au  siècle  suivant,  en  se  modifiant.  Un  excellent  acteur, 
Mondory  (qui  joua  plus  tard  le  Cid  d'original),  se  partageaii 
entre  Paris  et  Rouen.  De  lo66  à  1630,  les  libraires  de  Koiien 
n'avaient  pas  imprimé  moins  de  soixante-six  tragédies.  Mont- 
chrestien  2,  s'il  fut  joué  quelque  part,  ce  (ju'on  ignore,  dut 
l'être  à  Rouen,  où  fut  publié  son  théâtre. 

En  1628,  Mondory  était  à  Rouen;  Corneille  le  vit  au  théâ- 
tre et  l'admira;  c'est  sans  doute  en  l'écoutant  qu'il  se  sen- 
tit poète  dramatique  et  connut  sa  vocation.  II  lui  remit,  un 
jour  (peut-être  en  tremblant  bien  fort),  une  comédie  inti- 
tulée Mélile  ou  les  Fausses  Lettres.  Mondory  lut  la  pièce  ;  il 
en  devina  le  mérite  et  la  nouveauté.  Au  lieu  de  la  jouera 
Rouen,  il  l'emporta  à  Paris,  où  Mélite  fut  représentée  sur 
le  théâtre  du  .Marais  dans  le  courant  de  1629.  Le  succès  fut 
surprenant,  ([uoique  la  pièce  soit  emlirouillée,  diffuse  et  peu 
intéressante.  Mais  elle  captiva  les  spectateurs  par  l'agré- 
■ment  du  style  :  Corneille,  dans  Mélite.  a  réussi,  en  plus  d'un 
passage,  à  reproduire  avec  vérité  la  conversation  des   hiui- 

1.  Il  se  démit  de  ces  deux  chargos  en  lô'tO;  elles  furent  vendues  pari 
lui  six  iriilli!  livres. 

2.  Poète  Iragiaue,  né  à  K;il,iisi>  en  1575,  mort  un  1021. 


SUR   PIERRE   CORNEILLE  (H 

nêtes  gens  :  ce  mérite  parut  neuf  et  piquant,  à  une  époque 
'      là  régnait  encore  le  style  amphigourique  et  guindé  du  vieux 
:dy  1. 

'  iltandre  (joué  en  1632)  ne  vaut  pas  Mélite,  mais  du  moin? 

en   difTère.  Après  le  succès  de  leur  première  pièce,  tant 

.'autres  l'eussent  recommencée,  pour  prolonger  leur  Irioni- 

lio  !  Corneille,  dès  ses  premiers  pas  dans  la  carrière,  nous  fait 

admirer  sa  fécondité  d'invention.  Au  reste,  Clitandre  est  une 

très  mauvaise  pièce;  cette  prétendue  «  tragédie  »  n'est  qu'un 

rame  romanesque  dans  le  goût  de  ceux  de  Hardy;  l'action, 

i;irgée  d'incidents,  est  confuse   et  sans  intérêt.  La  pièce 

houa  et  Corneille  revint  à  la  comédie  de  mœurs.  Il  donna 

cce^sivement  la  Veuve  (1633),  qui  eut  un  brillant  succès, 

la  Galerie  du  Palais  (1633),   la  Suivante    (1634),    la    Place 

Jioyale  (1634).  Ces  quatre  pièces,  comme  Mélite  elle-même, 

.  .  ne  consistent  guère  qu'en  conversations  galantes  d'amoureux 

plus  spirituels   que  vraiment    épris,    et   le   goût  de   notre 

.  temps  veut  dans  la  comédie  plus  de  force  et  de  profondeur. 

Elles  plaisaient  à  une  époque  où  l'on  aimait  les  sentiments 

hlils  et  les  causeries  raffinées.  Dans  VAslrée,  tant  chérie 

;  j  trois  générations  successives,  les  héros  ne  parlaient  pas 

(autrement.  Ajoutons  que  déjà  nul  n'écrivait   en  vers  aussi 

'l'en  que  Corneille;  les  couplets  excellents  abondent  dans 

moindre  de  ses  comédies  de  jeunesse. 

En  1633,  Corneille,  déjà  célèbre,  fut  présenté  à  Richelieu. 

grand  cardinal  se  piquait,  comme  on   sait,  d'exceller  au 

uiéâtre  autant  que  dans  la  politique.  Il  composa  même,  ou 

;    lit  composer     sous   sa   direction,    plusieurs  pièces,  dont  il 

fournissait  le  plan;  ses    poètes  attitrés    faisaient  les  vers. 

Corneille  fut  attaché  à  ce  singulier   bureau  poétique,  où   il 

1.  Corneille  écrivait  ces  lignes  en  tèle  de  la  Veuve  (1G33)  :  "  La  co- 
médie n'est  qu'un  portrait  de  nos  actions  et  de  nos  discours,  cl  la  por- 
.  ,.  fcclion  des  portraits  consiste  en  la  ressemblance.  Sur  celte  maxime,  j'ai 
^  tichc  de  ne  mettre  en   la  bouche  de  mes  acteurs  que  ce  que  diraient 
vrtfisemblablemenl  en  leur  place  ceux  qu'ils  représentent,  et  de  les  faire 
discourir  en   honnêtes  gens  et  non   pas  en  auteurs.  » 


IV  NOTICE 

rencontra  Boisrobert,  Colle let,  l'Estoile  et  Rotrou.  La  Comé- 
dip  des  Tuileries  fui  ainsi  fabriquée,  en  1634,  par  les  »  cinq 
auteurs  »,  comme  ils  se  qualifiaient  eux-mêmes  au  titre  de 
l'ouvrage.  Mais,  selon  Voltaire,  Corneille,  chargé  du  troi- 
sième acte,  se  permit  de  toucher  au  plan  du  cardinal,  qui 
se  fâcha  et  dit  le  fameux  mot  :  «  11  faut  avoir  de  l'esprit 
de  sviite  ».  Corneille  retourna  donc  à  Rouen,  où  il  écrivit 
Médée,  tragédie,  jouée  en  -1633. 

Pour  la  première  fois,  il  puisait  aux  sources  anti([ues;  lais- 
sant de  côté  le  grec,  qu'il  savait  mal,  et  Euripide,  il  s'in- 
spirait de  Sénèque  le  Tragique,  écrivain  du  second  ordre,  il 
est  vrai,  mais  dont  le  style  éclatant  plaisait  à  son  génie.  Du 
premier  coup  il  surpassait  son  modèle.  On  ne  peut  lire 
Médée  sans  être  frappé  d'étonnement,  tant  la  pièce  paraît 
écrite  avec  plus  de  vigueur  et  de  pureté  que  toutes  celles 
qui  l'avaient  précédée.  Ce  n'est  certes  pas  un  chef-d'œuvre, 
mais  elle  étincelle  de  beaux  vers,  de  superbes  pages.  Cor- 
neille avait  trouvé  sa  véritable  voie;  car,  bien  qu'il  ail  donn.'. 
le  Menteur,  son  génie  est  avant  tout  un  génie  tragi(]ue. 

Vers  ce  temps  il  avait  commencé  d'étudier  le  théâtre  des 
Espagnols.  Est-ce  là,  dans  un  original  ignoré  ou  perdu,  ou 
dans  une  imitation  générale  du  goût  castillan,  qu'il  puisai 
d'abord  l'idée  de  l'Illusion  comique    (jouée  en  1636),  où  le 
Matamore,  personnage  tout  espagnol,  débite  en  excellenl,'^ 
vers  des  forfanteries  si  divertissantes,  et   quelquefois   fait 
pressentir  le  Cid  en  parlant,  quoique  indigne,  le  langage  (N- 
la  vraie  bravoure.  L'  «  illusion  «  qni  donne  son   nom  à  ,n 
pièce  est  l'erreur  d'un  père  qui   voit  représenter  sous  se 
yeux,  par  l'artifice  d'un  magicien,  d'abord  les  aventures  do 
sou   lils,  puis  un  drame   fictif  dont  l'acteur  principal  est  ce 
même  fils,  devenu    comédien  à   l'insu  de  sa  famille.   Cetl' 
pièce   singulière    se   termine  par  un   magnificpie   éloge  d'; 
théâtre  français,  épuré  par  les  travaux    heureux    dos   non 
^eaux  poètes,  honoré  des  faveurs  du  roi  cl  «hî  son  minislr( 

Le  Cid,  (|ui  suivit  de  près,  fui  représenté  sur  le  tliéàtro 
du  Marais,  vers  la  fin  de  1636.  Jl  y  avait  dix-huit  ans  qu'un 


SUR  PIERRE   CORNEILLE  V 

poète  espagnol,  Guillem  de  Castro,  avait  fait  jouer  sur  la 
scène  de  Valence  la  Jeunesse  du  Cid,  un  ample  drame,  écrit 
dans  le  goût  de  son  pays,  tout  chargé  d'événements,  qui, 
pour  la  plupart,  s'exposaient  aux  yeux  des  spectateurs.  Cor- 
neille emprunta  beaucoup  à  Guillem  de  Castro,  tout  en  s'ef- 
forçant  de  faire  rentrer  l'action  dans  les  limites  que  les 
règles  prétendues  d'Aristotc,  et  surtout  le  goût  nouveau, 
favorisé  par  Richelieu,  commençaient  à  imposer  à  la  tra- 
gédie en  France.  Dans  cette  pièce,  pour  la  première  fois,  il 
étalait  sur  la  scène  la  lutte  émouvante  qu'il  devait,  par 
la  suite,  y  représenter  tant  de  fois,  la  lutte  du  devoir  ou 
de  l'honneur  contre  la  passion  d'abord  menaçante,  enfin 
vaincue.  Rodrigue  est  fiancé  à  Chimène,  et  Chimène  aime 
Rodrigue;  mait',  pour  venger  son  père  outragé,  Rodrigue 
tue  le  père  de  Chimène,  et,  pour  venger  son  père  immolé, 
Chimène  demande  au  roi  la  tête  de  Rodrigue.  A  la  fin,  l'in- 
nocent meurtrier,  en  repoussant  une  invasion  des  Maures 
et  en  sauvant  son  pays,  lave  sa  faute  involontaire  et  obtient 
le  pardon  ou  du  moins  l'espoir  du  pardon.  Un  style  à  la 
fois  simple  et  vigoureux  dans  la  partie  héroïque  du  poème, 
et  profondément  touchant  dans  la  partie  iiatliéliquc,  expri- 
mait avec  vivacité  toutes  les  beautés  de  cette  action  atta- 
chante et  toutes  les  péripéties  de  la  lutte  qui  se  livre  entre 
les  deux  fiancés  et  dans  le  cœur  de  chacun  d'eux. 

Le  public  s'enthousiasma  pour  une  poésie  si  neuve  et  si 
belle.  Mais  les  rivaux  de  Corneille  eurent  la  petitesse  de  se 
coaliser  contre  lui  pour  essayer  de  faire  condamner  son 
chef-d'œuvre  par  l'Académie  naissante.  Richelieu  lui-même 
eut  le  tort  de  s'associer  à  ces  manœuvres  :  plusieurs  causes 
l'animaient  contre  le  Cid;  toute  la  pièce  respirait  une  vive 
adniiration  pour  la.  bravoure  et  la  fierté  castillanes,  et  la 
/France  faisait  alors  la  guerre  aux  Espagnols,  dont  l'armée 
avait  un  moment  franchi  la  frontière  pendant  l'été  de  1636. 
Elle  renfermait  une  apologie  nullement  déguisée  du  duel, 
et  Richelieu  s'efforçait,  par  des  édils  sanglants,  de  réprimer 
la  fureur  des  duels.  Enfin  les  pièces  des  «  cinq  auteurs  » 


VI  NOTICE 

étaient  plus  ou  moins  tombées,  et  l'ieuvre  de  Corneille,  ce 
transfuge,  était  accueillie  partout  avec  des  transports  d'en-' 
thousiasme.  Voilà  pourquoi  Ricbelieu  •  encouragea  Scudéry 
et  Mairet,  qui  attaquaient  passionnément  cette  tragédie  trop 
lieureuse,  et  força  Chapelain  d'écrire  les  Sentiments  de  l' Ara- 
demie  sur  le  Cid,  critique  assez  modérée  dans  la  forme, 
mais  très  injuste,  au  fond,  de  l'œuvre  de  Corneille. 

Cette  fameuse  «  querelle  du  Cid  »  occupa  six  mois,  puis 
s'éteignit,  laissant  le  Cid  aussi  glorieux,  mais  Corneille  pro- 
fondément découragé.  Sa  pièce  avait  été  déclarée  «  contre 
j'es  règles  »  par  l'Académie  et  censurée  par  des  hommes 
qui  se  disaient  et  qu'on  croyait  les  oracles  du  goût  en 
France.  Il  demeura  plus  de  trois  années  sans  vouloir  rien 
douner  au  théâtre,  et  ses  ennemis  crurent  qu'il  resterait 
muet  à  jamais.  Le  15  janvier  1639,  Chapelain  écrivait  : 
«  Corneille  ne  fait  plus  rien;  et  Scudéry  a  du  moins  gagné 
cela  en  le  querellant,  qu'il  l'a  rebuté  du  métier  et  lui  a  tari 
sa  veine  ». 

Heureusement  Chapelain  se  trompait  :  Corneille  travail- 
lait. L'année  1640  vit  paraître  et  triomi)ber  Horace  et  Cinna. 

Dans  Horace,  tiré  d'un  chapitre  de  Tite-Live,  Cormille  a 
voulu  sui'tout  peindre  l'énergie  du  patriotisme  romain  aux 
beaux  temps  de  la  république,  et  la  lutte  de  cette  passion 
sublime  contre  l'amour,  que  le  poète  désormais  sacrifiera 
toujours  à  l'honneur  et  au  devoir.  Dans  le  Cid,  l'amour  avait 
vaiucii  après  de  dures  épreuves;  mais  enfin  Chimène  avait 
pardonné.  Dans  Horace,  Camille,  éprise  de  Curiace,  maudit 
son  frère,  vainqueur  de  son  fiancé;  elle  est  poignardée  par 
Horace,  et  Horace  est  absous.  L'amour  est  immolé  avec 
Camille,  immolé  au  patriotisme. 

Cinna,  composé,  représenté  prescjue  en  même  temps  qu'//o- 


1.  Toutefois  il  est  juste  de  louer  Richelieu  de  n'avoir  pas  abusé  de  sa 
toute-puissance  pour  interdire  la  pièce,  et  de  ne  pas  s'être  opposé  aux 
lettres  de  noblesse  qui  furent  accordées  au  père  de  Corneille,  un  jan- 
vier 1G37,  à  l'occasion  du  succès  du  Cid. 


SUR  PIERRE   CORNEILLE  VII 

race^  quoique  profondément  différent,  semble  né  de  la  même 
conception  dramatique.  Cinna,  Emilie,  héritiers  du  parti  pom- 
péien et  des  haines  républicaines,  conspirent  contre  l'em- 
pereur Auguste  qui,  après  avoir  persécuté  leurs  parents,  les 
a  comblés  eux-mêmes  de  bienfaits.  Auguste  apprend  leur 
trahison,  hésite  avec  .angoisse  s'il  doit  punir  ou  absoudre*, 
puis,  sa  grande  âme  s'ouvrant  au  pardon,  il  fait  grâce  à 
Cinna,  l'unit  à  Emilie  et  consolide  ainsi  par  la  clémence  un 
pouvoir  acquis  par  la  terreur.  Dans  Horace,  l'amour  était 
immolé  au  patriotisme.  Dans  Cinna,  W  est  humilié  devant 
la  clémence  royale.  Dans  Poh/eucte  i,  il  devait  se  sacrifier 
lui-même  à  la  sainteté;  l'amour  humain,  dans  cette  œuvre 
sacrée,  est  immolé  à  l'amour  divin  2. 

Polyeucte,  au  moyen  âge,  se  fût  appelé  un  mystère,  car 
c'est  en  peignant  l'âme  d'un  saint  que  Corneille  a  voulu 
compléter  cette  galerie  d'héroïques  figures.  Après  la  gran- 
deur chevaleresque  figurée  dans  le  Cid,  celle  du  citoyen 
retracée" dans ^i/o?ace.  et  la  grandeur  royale  représentée 
dans  Cinna,  il  a  exprimé  dans  Polyeucte  la  grandeur  d'une 
âme  chrétienne  qui  dédaigne  la  terre  et  les  joies  terrestres 
pour  n'aspirer  qu'au  ciel;  car  le  vrai  héros  de  Polyeucte, 
quoi  qu'en  ail  cru  le  xvin*  siècle,  ce  n'est  pas  Sévère,  c'est 
Polyeucte.  Mais  la  figure  de  Pauline,  l'admirable  épouse  de 
Polyeucte,  redouble  l'intérêt  de  cette  pièce  extraordinaire  : 
l'héroïsme  de  son  époux  martyr  élève  jusqu'à  la  passion  son 
âme,  d'abord  indifférente  et  troublée  un  moment  du  sou- 
venir de  Sévère  autrefois  aimé.  Elle-même  se  convertit  en 
voyant  couler  le  sang  de  Polyeucte;  elle  veut  mourir  pour 
le  suivre  au  ciel. 

Celte  illustre  tragédie  n'a  pas  toujours  été  comprise 
ainsi,  même  au  temps  de  Corneille;  et  c'est  d'ailleurs  un 


1.  Joué  probablement  en  1643,  au  plus  tôl  en  1641;  mais  la  date  la 
;s  vraisemblable  esl  1643. 

-    Voy,  nos  Leçons   de   littérature  française,  t.   II,   p.    10  (chez   G. 
Massoif). 


VIII  NOTICE 

privilège  dangereux  des  grands  écrivains  que  chaque  siècle 
tour  à  tour  interprète,  selon  ses  tendances,  l'esprit  de  leurs 
œuvres  et  s'elTorce  de  les  attirer,  pour  ainsi  dire,  aux  opi- 
nions qui  lui  plaisent  davantage  et  de  leur  imposer,  très 
siucèrement  d'ailleurs,  ses  jugements  et  ses  préférences. 
Corneille  nous  peut  offrir  de  nombreux  exemples  de  cette 
instabilité  du  goût  public.  Toutes  les  générations  succes- 
sives l'admirent,  mais  non  pas  de  la  même  façon  et  pour 
les  mêmes  qualités.  Daus  Cinna,  nous  sommes  aujourd'luii 
séduits  surtout  par  la  majesté  du  pardon  que  rempcreur 
accorde  aux  conjurés;  et  les  spectateurs  du  temps  de 
Richelieu,  moins  disposés  à  l'admiration  envers  le  pouvoir 
absolu  dont  ils  sentaient  le  poids,  et  plus  épris  (par  l'ima- 
gination du  moins)  des  vertus  républicaines  dont  ils  avaient 
si  peu  l'usage  hors  du  théâtre,  semblent  avoir  eu  surtout 
des  yeux  complaisants  pour  le  couple  révolté  d'Emilie  et  de 
Cinna  :  Cinna,  en  qui  Balzac  a  cru  voir  le  type  de  VlioyinèU; 
homme,  Emilie,  qu'il  a  nommée  «  la  belle,  la  raisonuable,  la 
sainte  et  l'adorable  furie  ». 

Dans  Pobjeucte,  nous  avons  peut-être  pénétré  mieux  que 
les  contemporains  la  vraie  pensée  du  poète  en  remettant 
le  héros  de  la  foi  chrétienne  à  la  place  qui  lui  appartient, 
c'est-à-dire  à  la  première,  et  en  concentrant  sur  cette  ligure 
sainte  le  principal  intérêt  du  drame.  Mais  les  premiers 
spectateurs  avaient  senti  autrement;  l'amour  combattu  de 
Pauline  pour  Sévère  les  passionnait  aux  dépens  de  l'inlorèl 
dû  au  sacrilice  austère  d'un  martyr;  et  l'idée  ne  semble  pas 
leur  être  jamais  venue  qu'à  la  fin  de  la  pièce  Pauline, 
transfigurée  par  l'admiration  qu'inspire  à  sa  grande  âme 
l'héroïsme  chrétien,  supérieur  à  tout  autre  héroïsme,  aime, 
adore  Polyeucte,  et  veut  mourir  pour  le  suivre,  oui)liant 
désormais  Sévère,  sans  effort  et  sans  lutte. 

Corneille  ne  s'éleva  jamais  plus  haut  que  dans  ces  (jualre 
admirables  pièces  :  le  Cid,  Horace,  Cinna,  Polyeucte.  .Mais 
gardons-nous  de  limiter  à  ces  quatre  tragédies  la  part 
durable  de  son  œuvre.  Après  Polyeucte,  il  écrivit  dix  pièces 


SUR   PIERRE   CORNEILLE  '-^ 

de  théâtre,  conçues,  exécutées  dans  la  pleine  maturité  du 
génie,  et  qui  renferment  des  parties  au  moins  qui  sont  du 
premier  ordre. 

Pompée,  tiré  de  la  Pharsale  du  poète  Lucain,  que  Cor- 
neille goûtait  particulièrement,  semble  un  beau  fragment 
de  poème  historique  plutôt  qu'un  véritable  drame.  Pom- 
pée ne  paraît  pas  dans  cette  pièce  qui  porte  sou  nom, 
mais  il  en  est  bien  l'âme  et  le  héros;  elle  s'ouvre  par  la 
délibération  cù  sa  mort  est  résolue;  elle  s'achève  par  la 
punition  de  ses  assassins.  L'héroïque  fermeté  de  Gornélie, 
sa  veuve,  en  face  de  César  vainqueur,  éclate  en  d'admira- 
bles scènes  où  la  sublimité  du  style  recouvre  et  cache  une 
certaine  emphase  des  sentiments.  Malheureusement  l'amour 
épisodique  de  César  pour  Cléopàtre  refroidit  un  peu  l'ac- 
tion. Corneille  tombera  souvent  dans  cette  faute,  de  donner, 
à  toute  force,  un  rôle  à  l'amour,  dans  des  pièces  où  il  n'a 
que  faire;  une  galanterie  un  peu  fade  a  gâté  ainsi  beau- 
coup de  ses  dernières  pièces.  Ses  contemporains  furent  très 
éloignés  de  lui  en  savoir  mauvais  gré.  Si  Corneille  aujour- 
d'hui nous  apparaît  surtout  comme  le  poète  de  l'héroïsme, 
il  fut  aussi,  ne  l'oublions  pas,  pour  la  génération  qui  vécut 
de  sa  vie  et  ressentit  la  fraîche  impression  de  ses  œuvres 
naissantes,  le  poète  de  l'amour,  avant  Racine,  qui,  par  une 
manière  toute  neuve  et  plus  vraie  de  peindre  cette  passion, 
devait  faire  oublier  les  tableau.K  très  dilTérents  que  d'autres 
en  avaient  tracés  avant  lui.  Car  l'amour,  chez  Corneille,  n'est 
pas  la  pasï^ion  toute  pure,  cherchant,  pour  se  satisfaire,  à 
briser  l'obstacle  qui  l'arrête.  C'est  la  passion  héroïque,  lut- 
tant contre  elle-même,  et  contre  son  honneur,  qu'elle 
nomme  «  sa  gloire  »,  et  sacrifiant  toujours,  non  sans  effort, 
non  sans  déchirements,  mais  avec  une  joie  austère,  le 
sentiment  au  devoir.  Cette  peinture  de  l'amour  idéal  et 
chaste,  enveloppé  fièrement  dans  une  draperie  d'héroïsme, 
séduisit  et  charma  les  contemporains  du  poète  :  génération 
ardente  et  fougueuse  qui  joignait  à  des  mœurs  souvent 
grosâ^lères,   presque   brutales,  une   imagination   hautaine  i 

1 


X  NOTICE 

éprise  des  glorieuses  chimères,  et  dédaigneuse  des  vul- 
gaires obstacles;  ils  se  reconnurent  dans  les  personnages 
de  Corneille,  et  accueillirent  avec  transport  ces  beaux  vers 
qui  prêtaient  une  voix  plus  distincte  et  merveilleusement 
éloquente  aux  grands  sentiments  que  chacun  balbutiait 
confusément  dans  son  âme.  De  l'admiration  pour  l'œuvre 
naquit  une  sorte  de  tendresse  confiante  pour  le  poète,  sen- 
timent qui  nous  étonne  aujourd'hui,  nous,  habitués  par  une 
longue  tradition  à  chercher  surtout  dans  notre  vieux  Cor- 
neille les  mâles  beautés  de  la  muse  tragique.  Mais  il  est 
pourtant  bien  vrai  qu'il  fut  aussi,  dans  son  temps,  dans  la 
jeunesse  de  sa  gloire,  le  confident  écoaté,  le  conseiller  dis- 
cret de  beaucoup  d'âmes,  à  la  fois  glorieuses  et  tourmen- 
tées, que  la  passion  entraînait,  mais  que  préoccupait  leur 
honneur  i. 

Deux  comédies  succèdent  à  Pompée  (1644).  En  donnant 
le  Menteur  (1644),  Corneille  louait  ainsi  la  pièce  espagnole 
d'où  il  l'avait  tiré  {la  Vérilé  suspecte,  d'Alarcon)  :  «  Elle  est 
toute  spirituelle  depuis  le  commencement  jusqu'à  la  fin,  et 
les  incidents  si  justes  et  si  gracieux,  qu'il  faut  être  de  bien 
mauvaise  humeur  pour  n'en  aimer  pas  la  représentation  ». 
L'éloge  convient  à  l'imitation  aussi  bien  qu'à  l'original. 
Est-il  une  plus  charmante  comédie  que  le  Menteur'!  Elle 
n'est  pas  sans  défauts,  sans  doute  :  l'intrigue  est  embrouillée: 
la  moralité,  incertaine  et  faible,  ou  plutôt  nulle.  Mais 
quelle  verve  éblouissante,  quel  esprit,  quel  style!  Gomment 
Corneille  a-t-il  réussi  à  faire  que  le  héros  paraisse  aimable 
encore  qu'il  soit  atteint  d'un  défaut  que  tout  le  monde 
abhorre?  que  son  père  Géronle,  bien  que  trompé  indigne- 
ment par  un  fils  sans  respect,  demeure,  à  force  de  bonté, 
respectable  à  nos  yeux,  pres(|ue  majestueux  dans  les  repro- 
ches qu'il  fait  à  ce  fils?  La  Suite  du  Menteur  (1045),  imitée 


t.  En  1670,  la  grande  Matlcmoisollo,  éprise  de  Lauzun,  qu'elle  voulait 
jpouscr,  n'osa  se  déclarer  à  lui  qu'après  avoir  trouve  dans  Corncillo 
des  vers  qui  justiliaienl  sa  passion. 


SUR  PIEBRE    CORNEILLE  XI 

de  Lope  de  Vega  ',  fut  moins  heureuse,  comme  il  arrive 
d'ordinaire  aux  suites;  toutefois,  s'il  est  juste  d'avouer  que 
le  lien  qui  rattache  ensemble  les  deux  pièces  est  tout  arti- 
ficiel et  assez  péniblement  noué,  que  l'invention  dans  la 
Suite  est  à  la  fois  plus  roijianesque  et  moins  amusante  que 
dans  le  Menteur  :  le  style,  dans  la  moins  bonne  des  deux 
pièces,  est  aussi  bon  que  dans  la  meilleure;  il  étincelle  de 
grâce  et  de  vivacité;  ces  deux  comédies  suffisent  à  confon- 
dre ceux  qui  se  sont  imaginé  que  Corneille  n'avait  point 
d'esprit. 

Rodoff>-,ie,  tragédie,  fut  jouée  l'année  suivante  (1646)  :  la 
reine  Gléopàtre  y  personnifie  la  passion  du  pouvoir,  pous- 
sée jusqu'à  la  rage,  et  jusqu'au  crime.  Celle  avidité  du 
sceptre,  que  Shakespeare  a  pour  ainsi  dire  partagée  entre 
Macbeth  et  lady  Macbeth,  prêtant  à  celle-ci  la  pensée  du 
crime,  à  celui-là  le  bras  qui  l'exécute,  Corneille  l'a  concen- 
trée dans  une  seule  tète  et  dans  un  seul  bras.  Cléopàtre  a 
des  instruments,  mais  elle  n'a  pas  de  complices.  Pour  con- 
server un  trône,  elle  fait  poignarder  un  fils,  et  veut  empoi- 
sonner l'autre  :  elle  est  prise  elle-même  dans  ses  propres 
trames  et  réduite  à  boire  le  poison  qu'elle  destinait  à 
Antiochus  et  à  Rodogune.  Ce  coup  du  théâtre  fait  l'inlérét 
poignant  du  cinquièHae  acte  de  cette  tragédie;  l'elîet  en 
est  prodigieux.  Toutefois  l'œuvre  laisse  le  spectateur  plutôt 
vivement  remué  qu'intéressé  :  aucun  des  personnages  n'ob- 
tient sa  sympathie.  Cléopàtre  est  un  monstre,  et  Rodogune 
à  peine  moins  barbare.  Les  deux  princes,  jouets  de  ces 
furies,  sont  trop  doux  et  trop  faibles;  leur  rôle  est  tout 
passif,  leur  physionomie  indécise.  Telle  est  cependant  la 
pièce  que  Corneille  préférait  hautement  dans  tout  son 
théâtre;  non  pas,  comme  on  l'a  dit,  à  la  façon  des  parents 
qui  aiment  de  préférence,  entre  leurs  enfants,  les  moins  bien 
doués,  les  plus  mal  venus;  mais  simplement  parce  que 
Rodogune  lui  semblait    «  un  peu  plus  à  lui  que  les  tragédies 

1.  D'une  comédie  intitulée  Aimer  sans  savoir  oui. 


XII  NOTICE 

qui  l'ont  précédée,  à  cause  des  incidents  surprenants  » 
qu'elle  renferme  et  qui  étaient  «  purement  de  son  inven- 
tion ».  Or,  entre  toutes  les  qualités  de  son  génie,  celle  que 
préférait  Corneille  était  la  fécondité  de  son  imagination. 
De  là  sou  goût  pour  les  pièces  qu'il  nomme  implexes,  c'est- 
à-dire  compliquées,  et  pour  les  situations  tendues,  vio- 
lentes et  fortement  embrouillées.  Le  goût  de  Racine  était 
tout  ditTérent  :  il  voulait  «  une  action  simple,  chargée  de 
peu  de  matière,  soutenue  par  les  intérêts,  les  sentiments 
et  les  passions  des  personnages  i  ". 

Nommons  seulement  Théodore,  tragédie  chrétienne,  jouée 
en  1646:  cette  pièce  est  une  erreur,  et  on  s'étonne  que  Cor- 
neille l'ail  commise  en  pleine  possession  de  son  génie,  âgé 
de  moins  de  quarante  ans. entre  i{o(/o,9«»ie  et  Wé>'ac//«.s-,  dont 
la  conception  est  si  forte  et  l'exécution  si  habile. 

IléracUus  (1647),  que  l'illustre  dramaturge  espagnol  Cal- 
deron  imita  plus  tard  de  Corneille  -,  est  une  des  pièces 
les  plus  intéressantes  de  notre  théâtre  classique,  un  peu 
gàlée  malheureusement  par  une  excessive  complication. 
L'usurpateur  Phocas  a  fait  périr  .Maurice,  empereur  d'Orient, 
et  croit  avoir  tué  de  même  Héraclius,  l'enfant  de  .Maurice  : 
mais  Héraclius  a  été  sauvé  par  sa  gouvernante  Léontine.  Le 
tyran,  qui  croit  cette  femme  dévouée  à  ses  projets,  lui  coutie 
son  propre  fils,  Martian,  qui  n'est  âgé  que  de  quelques 
mois,  comme  Héraclius.  Léontine,  pour  rétablir  sur  le 
trône  la  postérité  de  Maurice,  substitue  un  enfant  à  l'autre. 
Vingt  ans  s'écoulent;  certains  indices  font  soupcjouner  à 
Phocas  la  substitution  qui  s'est  faite;  mais  les  deux  jeunes 
gens,  trompés  par  d'autres  apparences,  croient  l'un  el  l'au- 
tre être  le   véritable    Héraclius.  Phocas   veut  arracher  son 


1.  Préface  de  liritannicus. 

2.  Vollaire  s'est  acharné  à  essayer  de  proiivej  que  c'est  au  contraire 
Corneille  qui  a  imité  Caldcron  ;  il  semble  aujourd'liui  bien  nrouvo.  ou 
du  moins  iaUuimenl  probable,  qu'tiéradius  a  précédé  lo  drame  de  Cal- 
deroD  (doal  la  date  est  iacouaue). 


SUR   PIERRE    CORNEILLE  XIII 

secret  à  Léontine;  elle  reste  impénétrable  et  défie  l'usurpa- 
teur de  pouvoir  distinguer  son  fils  de  son  ennemi. 

La  beauté  particulière  de  cette  pièce  méconnue,  c'est  que 
tous  les  rôles  sont  attachants,  même  celui  du  tyran  Phocas, 
dont  le  cœur  se  déchire,  si  dur  qu'il  soit,  quand  i!  voit  ces 
deux  jeunes  gens,  dont  l'un  est  son  fils,  sans  qu'il  sache 
lequel,  désavouer  tous  deux  ce  titre  infâme  à  leurs  yeux,  se 
parer  à  l'envi  du  nom  condamné  d'Héraclius,  et  vouloir 
mourir  fils  de  Maurice  plutôt  que  vivre  fils  de  Phocas. 
Héraclius  est  obscur  sans  doute,  mais  il  mérite  bien  qu'on 
se  fatigue  à  le  comprendre. 

Fort  peu  avant  ou  après  la  première  représentation 
à'Hcraclius,  le  22  janvier  1647,  Corneille  fut  reçu  à  l'Aca- 
démie française,  en  remplacement  du  poète  Maynard.  11 
avait  échoué  deux  fois  :  on  lui  avait  préféré  d'abord  un 
M.  de  Salomon ,  puis  le  poète  tragique  Du  Kyer;  la  troi- 
sième fois  même,  on  lui  eût  préféré  peut-être  un  nommé 
Ballesdens  ;  mais,  ce  Ballesdens  s'étant  retiré,  Corneille  fut 
reçu;  liallesdens  perdit  peu  pour  attendre;  l'année  suivanle, 
il  remplaça  Malleville,  ayant  échappé  au  ridicule  d'entrer  à 
l'Académie  avant  l'auteur  du  Cid,  d'Horace,  de  Cinna,  de 
Poli/eucte,  de  Pompée,  du  Menteur,  de  Rodogune. 

Les  troubles  de  la  Fronde  interrompirent  quelque  temps 
les  spectacles.  Ep  1650,  Corneille  reparut  à  la  scène  avec 
Andromède,  tragédie  lyrique,  ou  opéra,  dont  d'Assoucy  avait 
fait  la  musique,  et  Torelli  les  machines,  qui  furent  fort 
admirées.  Le  livret  seul  est  de  Corneille,  et,  comme  beau- 
coup de  livrets,  ce  n'est  pas  un  chef-d'œuvre  :  l'auteur  lui- 
môme  disait  dans  VArgument  :  «  Cette  pièce  n'est  que  pour 
lus  yeux  ». 

Don  Sanche  d'Aragon  i,  joue  (1650)  presque  en  même 
temps  qu'Andromède,  est,  dit  Corneille,  «  un  poème  d'une 
espèce  nouvelle  ».  Les  personnages  sont  d'un  rang  illustre; 
mais  leurs  aventures,  sans  être  ridicules,  n'oiTrent  rien  de 

1.  imité  de  loia  du  Palais  magique  de  Lope  de  Vega. 


XIV  NOTICE 

vraiment  tragique.  Il  appelait  ce  genre  nouveau  la  »  comédie 
héroïque  ».  En  réalité,  elle  existait  depuis  soixante-di.x  ans, 
sous  le  nom  de  tragi-comédie,  genre  agréable  et  varié,  plus 
proche  de  nous,  plus  humain,  plus  vivant  que  la  tragédie; 
il  aurait  pu  donner  des  chefs-d'œuvre;  le  bonheur  lui  a 
manqué.  11  expire  après  la  Pidchérie  de  Corneille  en  1672. 

Don  Sanc/ie  est  tout  près  d'être  ce  chef-d'œuvre;  il  y 
manque  je  ne  sais  quoi,  une  action  plus  nourrie,  une  con- 
duite plus  vive;  non  les  bons  vers,  qui  abondent,  vivement 
frappés,  sonores  et  fiers. 

Nico7nède  (\6M),  dont  Corneille  a  dit  :  «  Ce  ne  sont  pas  les 
moindres  vers  qui  soient  partis  de  ma  main  »,  Nicomède 
est  comme  Don  Sanche  une  tentative  toute  nouvelle  :  ce 
fécond  génie  refusait  de  se  répéter;  toujours  en  quête  de 
voies  nouvelles,  il  aimait  «  à  s'écarter  un  peu  du  grand 
chemin  »,  dût-il  o  se  mettre  au  hasard  de  s'égarer  ».  Cette 
fois,  que  nous  montre-t-il?  Un  jeune  prince,  très  brave, 
très  bon  capitaine,  mûri  par  l'expérience  du  malheur 
plus  vite  que  par  celle  des  années,  au  milieu  d'une  cour 
orientale  où  tout  lui  est  hostile  :  sa  marâtre  Arsinoc 
parce  qu'elle  veut  déposséder  le  fils  du  premier  lit  au 
profit  de  son  (ils  à  elle;  son  frère  Attale,  Ois  d'Arsinoé, 
parce  qu'il  est  jaloux  de  Nicomède  et  de  sa  gloire; 
l'ambassadeur  romain  Flaminius,  parce  que  la  politique 
romaine  veut  que  ses  agents  dans  toutes  les  cours  cher- 
chent à  perdre  tout  ce  qui  est  généreux  et  fier,  comme  à 
flatter  et  caresser  tout  ce  qui  est  lâche  et  bas;  enfin  son 
licre  même,  le  roi  Prusias,  type  achevé  de  ces  rois  de  la 
décadence  orientale,  dégradés  par  le  despotisme  et  la  ter- 
reur (les  armes  romaines,  tremblant  devant  Flaminius, 
(levant  sa  femme,  devant  ses  fils;  prêt  à  toute  lâcheté, 
même  au  crime,  pour  conserver  une  ombre  de  sceptre  :  un 
vrai  personnage  de  comédie,  hardiment  jeté  par  Corneille 
au  milieu  du  cadre  tragique  :  Voltaire  s'en  montre  fort 
choqué  dans  son  Commentaire  sur  Corneille;  Victor  Hugo 
s'en  autorise   en    fondant  le   drame    romantique    dans    la 


SUR  PIERRE   CORNEILLE  XV 

Préface  de  Cromu-ell.  Toutes  ces  inimitiés  liguées  contre 
Nicomède  sont  devinées,  désunies  et  déjouées,  non  par 
la  force,  mais  «  par  une  prudence  généreuse  qui  marche  à 
visage  découvert,  qui  prévoit  le  péril,  sans  s'émouvoir,  et 
qui  ne  veut  point  d'autre  appui  que  celui  de  sa  vertu  et  de 
l'amour  qu'elle  imprime  dans  le  cœur  de  tous  les  peuples  ». 
Joignez  à  cet  appui  la  pointe  acérée  d'une  ironie  constante, 
qui  ne  laisse  jamais  s'éloigner  l'onnemi  vaincu  sans  qu'il 
soit  un  peu  piqué  et  raillé,  mais  avec  grâce  et  bonne 
humeur. 

Un  événement  fâcheux  éloigna  peu  après  Corneille  du 
théâtre  pendant  sept  années.  Kn  1652,  il  avait  donné  Per- 
l/iarite:  la  pièce  tomba  sans  remède  à  la  première  repré- 
sentation :  Pertharile  se  passait  chez  les  Lombards, 
au  vn°  siècle;  les  noms  gothiques  des  personnages,  le 
décousu  de  la  conduite  et  la  singularité  de  l'action  rebutè- 
rent les  spectateurs.  11  y  a  pourtant  de  beaux  vers  dans 
Pcrtharite  (où  Corneille  n'a-t-il  pas  semé  les  beaux  vers?),  et 
Racine  a  certainement  emprunté  de  cette  pièce  malheu- 
reuse l'idée  de  la  situation  qui  fait  le  fond  de  sa  tragédie 
AWndromaque. 

L'année  précédente.  Corneille  avait  publié  la  traduction 
en  vers  des  vingt  premiers  chapitres  de  Vlmiiation  de 
Jésus-Christ;  cet  essai  avait  obtenu  un  succès  inespéré. 
Dégoûté  du  théâtre,  le  poète  entreprit  d'achever  cette  œuvre 
pieuse  et  consolante;  la  traduction  complMc  parut  en  1656; 
elle  se  vendit  beaucoup,  et,  chose  singulière,  rapporta  plus 
d'argent  à  l'auteur  qu'aucune  de  ses  tragédies.  Toutefois 
l'œuvre  est  assez  faible,  mais  pouvait-elle  être  meilleure? 
Tout  le  charme  littéraire  de  l'original  est  dans  l'admirable 
simplicité  du  style  et  dans  la  profondeur  de  l'analyse 
morale.  Or  la  forme  poétique  convient  peu  à  cette  délicate 
psychologie  chrétienne,  et  le  style  de  Corneille,  ordinaire- 
ment hautain,  héroïque,  un  peu  tendu,  n'excellait  pas  à 
exprimer  les  touchantes  effusions  du  pieux  auteur. 

l's  sollicitations  flatteuses  du  surintendant  Fouquet,  qui 


XVI  NOTICE 

protégeait  les  gens  de  lettres  par  goût,  par  politique  et  par 
ostentatiou,  peut-être  aussi  l'ennui  du  repos  et  l'ambition 
de  nouveaux  triomphes  déterminèrent  Corneille  à  reparaître 
au  théâtre  en  1659.  Il  donna  Œdipe  et  obtint  un  succès  qui 
nous  étonne  aujourd'hui;  car  cette  tragédie  est  l'une  des 
plus  faibles  de  son  théâtre  :  mais  le  public  avait  regret  de 
Pertharite  si  mal  accueilli,  et  du  long  silence  de  l'auteur;  il 
voulait  réparer  ses  torts  envers  son  poète  favori.  Peut-être 
eût-il  mieux  valu  pour  la  gloire  de  Corneille  qu'il  cessât  de 
produire  avant  l'épuisement  de  sa  veine.  Il  y  a  encore  de 
beaux  vers  et  de  belles  pages  même  jusqu'en  ses  derniers 
ouvrages;  mais  le  génie  créateur,  qui  sait  construire  une 
œuvre  dramatique,  assembler  et  subordonner  les  parties 
de  l'action,  ménager  l'intérêt,  l'accroilre  de  scène  en  scène, 
enfin  faire  vivre  et  agir  des  hommes  sur  le  théâtre,  ce  don 
supérieur  fit  défaut  à  sa  verve  fatiguée. 

Sertorius  (1662)  est  toutefois  très  supérieur  à  Œdipe. 
(i  La  politique,  dit  l'auteur  lui-même,  fait  l'âme  de  toute 
cette  tragédie  »,  il  n'y  faut  rien  chercher  qui  émeuve  ou 
touche  le  cœur.  Ce  n'est  pas  que  l'amour  en  soit  banni;  mais 
il  n'y  paraît  qu'au  second  rang  et  se  subordonne  lui-même 
aux  calculs  de  la  politique.  Une  théorie  chère  à  Corneille 
et  qu'il  appliqua  volontiers  dans  tout  son  théâtre,  mais  sur- 
tout dans  les  œuvres  de  sa  vieillesse,  c'est  que  l'amour  doit 
toujours  avoir  place  dans  une  tragédie,  mais  au  second 
rang.  «  L'amour,  dit-il  (dans  une  lettre  à  Saint-Évremond), 
est  une  passion  trop  chargée  de  faiblesse  pour  être  la  domi- 
nante dans  une  pièce  héroïque;  j'aime  qu'elle  y  serve  d'or- 
nement, mais  non  pas  de  corps.  »  Or  il  serait  plus  vrai  de 
dire  que  l'amour  dans  une  tragédie  doit  tenir  la  première 
jilace,  ou  ne  paraître  pas  du  tout.  S'il  est  cpisodiipn!,  il  est 
froid  et  presque  toujours  ennuyeux.  Sertorius  se  soutient 
encore  à  demi  par  une  belle  scène  entre  le  général  relielle 
cl  Pompée,  par  beaucoup  de  beaux  vers  dont  la  pièce  est 
remplie.  Toutefois  l'immense  succès  qu'elle  obtint  à  son 
apparition  nous    étonne  un  peu  aujourd'hui.   Mais  les  mo- 


SUR   PIERRE   CORNEILLE  XVII 

dernes,  en  acquérant  le  droit  de  traiter  de  la  politique  ail- 
leurs qu'au  théâtre,  ont  ua  peu  perdu  le  goût  de  la  tragédie 
politique,  si  chère  à  la  génération  qui  avait  vu  ou  fait  la 
Fronde. 

En  1663,  Corneille  donna  au  Ihéàtre  une  Sophonis/je.  11 
ne  réussit  pas  à  faire  oublier  celle  que  Mairet  avait  fait  jouer 
en  1629,  et  qui  est  notre  plus  ancienne  tragédie  régulière. 
L'année  suivante  (1664),  Othon,  tiré  des  Histoires  de  Tacite  : 
pièce  obscure  et  embrouillée,  dénuée  de  l'intérêt  poignant 
qui,  dans  Héraclius,  rachetait  les  mêmes  défauts.  Agésilas, 
joué  en  1666,  est  une  pièce  en  vers  libres  de  différentes  me- 
sures  à  rimes  croisées;  cette  innovation  aurait  pu  être  heu- 
reuse, mais  elle  fut  compromise  par  l'insuccès  d'une  œuvre 
ennuyeuse  qui  est  tout  entière  en  entretiens  de  froide  galan- 
terie; et  quels  noms  que  ceux  de  Lysandre  et  d'Agésilas, 
d'un  «  roi  de  Paphlagonie  »  et  de  «  princesses  persanes  » 
pour  les  mêler  à  celte  métaphysique  amoureuse!  C'était  un 
roman  de  Mlle  de  Scudéry,  mis  en  vers  et  dialogué.  Mais 
cette  monotonie  languissante  a  pu  parfois  plaire  dans  le 
livre,  qu'on  prend  et  qu'on  quitte;  en  aucun  temps  elle 
n'est  supportable  au  théâtre. 

Attila  (1667)  est  bien  supérieur,  quoique  Boileau  ait  en- 
veloppé les  deux  pièces  dans  une  commune  épigrarame.  On 
y  trouve  au  moins  quelques  pages  fortement  écrites  dans 
un  style  coloré,  pittoresque,  et  dans  un  sentiment  juste,  assez 
conforme  à  ce  que  nous  savons  aujourd'hui,  ou  croyons 
savoir,  de  l'histoire  des  Huns. 

En  1670,  Madame,  duchesse  d'Orléans,  voulut  se  ménager 
l'amusement  de  voir  aux  prises,  sur  le  même  sujet,  le  vieux 
Corneille  et  le  jeune  Racine,  de  qui  la  réputation  croissante 
portait  ombrage  à  celle  de  son  rival.  Chacun  des  deux  poètes 
fut  invité,  à  l'insu  de  l'autre,  à  composer  une  Bérénice,  et 
à  mettre  au  théâtre  la  séparation  touchante  de  l'empe- 
reur Titus  et  de  cette  reine  de  Judée.  La  princesse  mourut 
sans  avoir  vu  les  fruits  de  ce  singulier  concours;  mais  la 
victQiIre  de  Racine  était  certaine,  et  dans  la  tragédie  de 


xvill  NOTICE 

Corneille,  Tito  et  Bcrenice,  on  ne  Irouve  à  loner  que  quelques 
vers  heureux,  et  une  conception  assez  flèrc  du  personnage 
principal. 

Pulchérie,  comédie  héroïque,  jouée  en  1612,  Suréna,  tra- 
gédie, jouée  eu  1614,  passèrent  presque  inaperçus.  Ce  n'est 
pas  que  ces  pièces  soient,  comme  l'a  prétendu  Voltaire, 
«  ridiculement  écrites  ».  Corneille  jusqu'au  bout  reste  un 
grand  écrivain  en  vers.  Cette  année  même  (1612),  il  adres- 
sait au  roi  une  Épilre  sur  la  campagne  de  Flandre,  inllni- 
ment  supérieure  au  fameux  Passarjc  du  Rhin  de  Boiieau.  Mais 
il  est  trop  vrai  que  ces  derniers  enfants  de  sa  veine  tra- 
gi(liie  sont  profondément  ennuyeux.  Ce  sont  pures  tragédies 
d'amour,  où  il  n'est  question  que  de  savoir  si  le  héros  épou- 
sera ou  non  l'héroïne;  et  toutefois  ni  l'un  ni  l'autre  ne  réus- 
sissent à  nous  intéresser  à  leur  passion  verbeuse  et  froide. 
Corneille  sortait  de  sa  voie  pour  s'acharner  à  lutter  contre 
Racine  dans  ce  domaine  de  la  tendresse  oii  Racine  devait 
rester  sans  rival. 

Est-ce  à  dire  que  Corneille  fût  incapable  d'exprimer 
l'amour?  L'invention  du  rôle  de  Ghimène  suffirait  à  pro- 
tester contre  une  telle  assertion.  Trente-cinq  ans  après  le 
Cid,  Corneille  vieilli  et  fatigué,  dans  le  livret  de  l'opéra  do 
Psijchc  (1671),  composé  en  collaboration  avec  Molière  et  Qui- 
nault,  écrivait  encore,  pour  sa  part,  entre  autres  vers  excel- 
lents, la  déclaration  si  naïve  et  si  passionnée  que  Psyché 
adresse  à  l'Amour,  et  cette  page  où  l'Amour  jaloux  reproche 
à  la  jeune  Psyché  le  tendre  souvenir  qu'elle  a  conservé  de 
la  maison  paternelle.  Ce  sont  là  des  morceaux  excjuis;  et 
tout  l'œuvre  de  Corneille  vieilli  abonde  ainsi  en  charmantes 
surprises. 

Mais  entre  ces  rares  éclairs  l'ohscurilé  semlilail  plus  pro- 
Innde,  et  le  génie  du  grand  poide  allait  s'alîaihlissanl,  cpioi- 
(pi'il  se  refusât  lui-même  à  l'avouer,  et  quoique  des  admi- 
rateurs aveugles  ne  voulussent  pas  le  reconnaître.  Ses  qualités 
prdissenlet  ses  défauts  s'accusent  à  mesure  qu'il  s'approche 
du   terme  de  sa  longue  carrière.  L'hcroi(iue   (ierté   de  ses 


SUR  PIERRE    CORNEILLE  X'X 

personnages  tourne  à  la  raideur  :  ses  héroïnes  étaient 
fermes,  elles  deviennent  dures;  ses  héros  raisonnaient  trop, 
ils  deviennent  subtils.  Le  langage  de  la  passion  pouvait 
sembler  chez  lui  un  peu  romanesque;  il  devient  fade  et 
alambiqué.  A  mesure  que  les  idées  et  les  sentiments  per- 
dent quelque  chose  de  leur  vérité,  de  leur  naturel,  le  style 
même  s'alTaiblit.  Mais  jusque  dans  les  plus  médiocres  pièces 
de  ce  grand  poète,  on  rencontre  des  beautés  qui  ne  sont 
t|u'à  lui,  que  lui  seul  pouvait  trouver.  C'est  ce  qui  faisait 
dire  à  Mme  de  Sévigné,  après  la  représentation  de  Pulchérie  : 
«  Vive  notre  vieil  ami  Corneille!  Pardonnons-lui  de  mé- 
chants vers  en  faveur  des  divines  et  sublimes  beautés  qui 
nous  transportent!  »  C'est  encore  là  le  meilleur  jugement 
que  la  postérité  puisse  rendre  sur  l'œuvre  de  Corneille 
vieilli. 

On  a  souvent  représenté  Corneille  comme  un  génie  tout 
instinctif,  faisant,  sans  s'en  douter,  ses  chefs-d'œuvre;  écri- 
vant d'admirables  vers,  d'admirables  pièces,  quand  l'inspi- 
ration le  soutenait,  quand  «  un  bon  lutin  ».  comme  disait 
Molière,  lui  dictait  ce  qu'il  fallait  écrire;  et  tombant  ensuite 
au-dessous  de  lui-même,  et  quelquefois  au-dessous  du  mé- 
diocre, quand  cette  inspiration  lui  faisait  défaut,  quand  le 
lutin  cessait  de  dicter.  Cette  façon  de  présenter  l'œuvre  et 
de  caractériser  le  talent  de  notre  poète,  est  fort  éloignée 
de  la  vérité.  Sans  doute  Corneille  est  poète  d'instinct,  de 
nature  et  d'inspiration;  on  ne  saurait  dire  de  lui  ce  que 
l'on  a  dit  de  Malherbe,  que  l'art,  le  travail  et  la  patience 
l'ont  fait  poète,  plus  que  le  ciel.  Mais  il  n'en  est  pas  moins 
vrai  que  Corneille  est  en  même  temps  un  talent  laborieux, 
conscient,  réfléchi,  qui  n'a  rien  hasardé  sans  savoir  ce  qu'il 
faisait,  et  sans  vouloir  le  faire.  Durant  sa  longue  carrière, 
il  n'a  cessé  de  méditer  sur  son  art,  d'en  examiner  l'objet, 
les  principes,  les  règles,  les  moyens,  et  une  partie  impor- 
tante de  sou  œuvre  est  le  fruit  de  ces  réflexions  prolongées. 
Cette  partie  est  toute  en  prose  :  elle  comprend  les  Examens 
que,/Jans  l'édition  collective  de  son  théâtre  donnée  en  1660, 


XX  NOTICE 

Corneille  a  insérés  en  tête  de  toutes  ses  pièces,  tragédies 
et  comédies,  antérieures  à  cette  date;  en  outre,  trois  Discours 
traitant  ;  de  l'utilité  et  des  parties  du  poème  drcunatique,  de 
la  tragédie;  des  trois  unités. 

Dans  les  Examens,  l'auteur  s'est  jugé  lui-même  avec  une 
bonne  foi  parfaite,  une  rare  modestie,  et  un  sens  très  judi- 
cieux :  ils  restent  en  somme  le  meilleur  commentaire  de  son 
théâtre,  ou  du  moins  la  base  de  toute  étude  consacrée  à 
Corneille.  En  énonçant  avec  netteté  le  dessein  de  ses  pièces, 
les  sources  où  il  a  puisé,  les  moyens  dont  il  s'est  servi, 
l'objet  qu'il  s'est  proposé,  l'auteur  semble  avoir  voulu  pré- 
venir les  interprétations  hasardées,  qui,  pour  complaire  aux 
préoccupations  changeantes  et  aux  goûts  mobiles  des  géné- 
rations successives,  chercheraient  dans  son  œuvre  autre 
chose  que  ce  qu'il  y  a  mis,  et  loueraient  ou  blâmeraient 
chez  lui  des  intentions  qu'il  n'a  jamais  eues,  des  beautés  ou 
des  défauts  également  imaginaires. 

Les  Discours  abondent  en  pages  de  critique  littéraire  du 
plus  vif  intérêt,  et  d'une  grande  nouveauté,  à  l'époque  où 
elles  furent  écrites;  soit  que  Corneille,  traitant  la  délicate 
question  de  la  moralité  des  ouvrages  dramatiques,  exprime 
cette  idée  hardie  :  que  la  moralité  consiste  surtout  dans  la 
peinture  naïve  (c'est-à-dire  exacte  et  vraie)  des  vertus  et  des 
vices;  soit  que,  recherchant  l'objet  du  genre  dramatique, 
il  confirme  Aristote,  et  prévienne  Molière  et  Racine,  en  dé- 
clarant que  !  la  poésie  dramatique  a  pour  but  le  plaisir  des 
spectateurs,  —  au  risque  d'étonner  des  théoriciens  raffinés 
qui  prétendent  que  l'art  n'a  d'autre  objet  que  lui-même  ;  soit 
([lie,  creusant  de  son  mieux  la  règle  imputée  à  tort  à  Aris- 
lute,  la  règle  désormais  sacrée  en  France  des  trois  unités, 
il  s'efforce,  avec  plus  de  bonne  foi  que  d'exactitude,  de 
iiiiintrcr  le  parfait  accord  de  son  théâtre  avec  cette  règle. 
1mi  réalité,  il  avait  abordé  la  scène  sans  la  connaître;  il  en 
avait  p.'irié  fort  légèrement,  s'en  était  môme  un  peu  moqué 
juMpi'à  la  querelle  du  Cid\  la  croisade  entreprise  alors 
contre  lui  le  lit  rélléchir;  il  était  de  sa  nature  hautain,  mais 


SUR   PIERRE    CORNEILLE  NXl 

timoré.  Les  semonces  de  rAcadémie  et  la  férule  de  Chape- 
lain lui  imposèrent.  Corneille  se  soumit,  et,  une  fois  docile, 
se  convainquit.  Sa  conversion  aux  trois  unités  fut  sincère, 
mais  elle  lui  coûta.  Racine,  quelques  années  plus  tard,  devait 
porter  bien  plus  légèrement  le  poids  de  ces  règles;  elles 
génèrent  Corneille.  On  souffre  à  voir,  dans  les  Discours,  les 
efforts  que  fait  ce  grand  homme  pour  se  mouvoir  dans  les 
entraves  où  les  critiques  de  son  siècle  ont  réussi  à  l'enve- 
lopper. Certes,  il  n'en  fit  pas  moins  des  chefs-d'œuvre.  Mais 
il  est  permis  de  penser  que  s'il  eût  été  livré  à  la  libre  allure 
de  son  inspiration  féconde,  moins  surveillé,  moins  harcelé 
par  des  hommes  aussi  médiocres  que  les  Chapelain,  les 
Scudéry,  les  Mairet,  les  d'Aubignac,  la  part  de  l'excellent 
eût  été  plus  grande  encore  dans  son  œuvre  admirable, 
mais  inégale. 

La  vie  de  Corneille  avait  été  fort  peu  traversée  d'événe- 
ments mémorables.  Aucun  grand  poète  n'a  tenu  ses  ou- 
vrages plus  à  l'écart  de  son  foyer.  Ceux  qui  ont  voulu 
chercher  dans  ses  vers  l'expression  de  ses  sentiments  per- 
sonnels, ont  fait  fausse  route,  car  les  causes  les  plus 
opposées,  les  opinions  les  plus  contradictoires,  les  passions 
les  plus  diverses  ont  trouvé  en  Corneille  un  interprète  éga- 
lement éloquent.  Sa  grande  valeur  dramatique  est  surtout 
dans  l'impersonnalité  de  son  œuvre 

Vers  la  fin  de  1640  ou  au  commencement  de  IC'tl,  il  avait 
épousé  Marie  de  Lamperière,  fille  d'un  lieutenant  général 
aux  Andelys  :  elle  avait  une  jeune  sœur  qui  se  maria  plus 
tard  avec  Thomas  Corneille,  frère  cadet  de  Pierre;  ces  deux 
ménages  fraternels  vécurent  dans  une  étroite  union  et  ne 
voulurent  jamais  séparer  ni  leurs  foyers  ni  leurs  fortunes. 
Thomas,  comme  Pierre,  fut  poète  dramatique,  et  remporta 
quelquefois  de  brillants  succès  à  la  scène.  Il  ne  saurait  être 
question  de  comparer  les  deux  frères;  c'est  toutefois  beau- 
coup pour  l'honneur  de  Thomas  d'avoir  pu,  sans  ridicule, 
composer  des  tragédies  dans  la  maison  de  Pierre. 

Corneille   eut  six   enfants,  dont  l'éducation    acheva   de 


XXri  NOTICE 

l'appauvrir.  Dans  l'intérêt  de  leur  fortune,  il  quitta  Rouen 
et  vint  se  fixer  à  Paris  en  1662;  sa  dépense  dut  s'en  trouver 
fort  accrue  sans  que  son  revenu  augmentât.  En  ce  temps 
les  bénéfices  du  théâtre  étaient  nuls  ou  dérisoires;  les  co- 
médiens étaient  généreux  en  payant  deux  mille  livres  une 
tragédie  en  cinq  actes  i.  Une  pièce  était  jouée  trente  fois 
quand  elle  avait  un  grand  succès.  Une  fois  imprimée,  le 
droit  de  la  représenter  librement  appartenait  à  tous.  Les 
pensions  royales  (celle  de  Corneille  était  de  deux  mille  livres); 
instituées  avec  éclat,  ne  furent  jamais  payées  avec  régularité; 
à  la  fin  on  les  supprima  2.  Quoi  d'étonnant  si  Corneille,  après 
Siiréna,  se  trouva  plus  pauvre  qu'avant  Mélite.  On  a  pu 
exagérer  la  gêne  croissante  qui  attrista  ses  dernières  années. 
L'anecdote  si  connue  du  soulier  qu'il  fit  raccommoder  dans 
une  échoppe  est  apocryphe,  et,  fût-elle  vraie,  prouverait  sa 
simplicité  plutôt  qu'elle  n'attesterait  sa  misère.  Il  ne  paraît 
pas  que  Corneille  ait  manqué  strictement  du  nécessaire. 
C'est  bien  assez,  ou  plutôt  c'est  trop  déjà  qu'il  ait  achevé 
sa  glorieuse  vie  dans  des  embarras  continuels,  en  proie  aux 
soucis  mesquins  de  la  vie  matérielle.  Il  en  souffrit  cruelle- 
ment. «  Le  mérite  console  de  tout  »,  a  dit  Montesquieu; 
mais  ce  grand  moraliste  avait  trois  châteaux,  beaucoup  de 
champs  et  de  vignes,  une  réputation  immense,  et  vendait  à 
bon  prix  ses  vins  de  Médoc  aux  Anglais,  et  ses  livres  à  toute 
l'Europe. 

Après  l'obscur  Suréna  (t674),  dont  les  contemporains  n'ont 
même  pas  mentionné  la  représentation  déserte.  Corneille 
n'écrivit  plus  que  quelques  vers  de  circonstance  :  sur  la 
paix  de  Nimèguc  (1678),  sur  le  mariage  du  dauphin  (1680). 
Son  Ijcaii  génie  s'éteignait  ;  «  ses  forces  diminuèrent  de  plus 
en  plus,  écrit  son  neveu  Fontenelle,  et,  la  dernière  année  de 


1.  Prix  que  paya  la  troupe  do  Molière  pour  jouer  Attila  et  Tite  et 

liérénir.e, 

2.  On  supprima  du    moins   cftUo  de  Corneille  :  l'intorvoniJon  do   Boi- 
loBU  la  fit  rétablir  quelques  jours  avant  la  mort  ilu  poète. 


SUR   PIERRE   CORNEILLE  XXIII 

sa  vie,  son  esprit  se  ressentit  beaucoup  d'avoir  tant  produit 
et  si  longtemps  ».  Il  mourut  dans  lu  nuit  du  30  septembre 
au  l"  octobre  1684,  âgé  de  soixante-dix-huit  ans  trois  mois 
et  vingt-quatre  jours.  Il  fut  inhumé  le  lendemain  dans 
réglise>Saint-Roch  i.  Cette  tin,  attendue,  n'eut  pas  un  très 
grand  retentissement.  L'Académie  fît  célébrer  le  service 
d'usage  en  l'honneur  du  plus  ilhistre  de  ses  membres,  et, 
par  une  attention  délicate,  elle  choisit  à  l'unanimité  Thomas 
Corneille  pour  remplacer  Pierre. 

Voici  déjà  deux  cents  ans  que  Corneille  est  mort,  et 
depuis  deux  cents  ans  sa  renommée  n'a  subi  aucun  déclin. 
11  occupe  une  si  haute  place  dans  l'admiration  de  la  pos- 
térité, que  nul  n'est  mis  au-dessus  de  lui  :  peu  lui  sont 
comparés. 

Doué  naturellement  d'un  génie  dramatique  tout  à  fait 
extraordinaire,  il  se  distingue  et  excelle  surtout  par  ces 
trois  qualités  :  la  fécondité  de  l'invention,  la  variété  de  la 
mise  en  œuvre,  et  l'éclatante  beauté  du  style.  Aucun  écri- 
vain n'a  mieux  écrit  en  vers  que  Corneille.  J'ajouterai 
comme  un  trait  propre  à  son  œuvre  :  l'aspiration  constante 
vers  la  grandeur.  Il  a  placé  très  haut  son  idéal  dramatique, 
si  haut  qu'il  ne  l'a  pas  toujours  atteint.  Car  son  œuvre 
immense  est,  il  faut  l'avouer,  très  inégale. 

Jugée  dans  son  ensemble  et  non  sur  ses  seuls  chefs- 
d'œuvre,  elle  est  peut-être  au-dessous  de  son  génie;  au- 
dessous  de  ce  qu'elle  eût  été,  je  crois,  si  Corneille  s'était 
vu  mieux  servi  par  les  circonstances.  Car  ses  qualités 
sont  à  lui  seul;  ses  défauts  lui  viennent  de  ses  contem- 
porains. 

Oui,  si  grand  qu'il  .soit.  Corneille  eût  été  plus  grand 
encore,  s'il  fût  né  trente  ans  plus  tôt,  ou  trente  ans  plus 
tard.  Deux  choses  lui  ont  manqué  :  la  liberté  et  le  goût. 
Né  trente  ans  plus  tôt,  il  eût  été  libre;  ou  ne  lui  eût  pas 


1.  Où   l'on  célébra  avec  éclat,  le  l'"''  ocLolire  1884,  le  deJixiéme  oen- 
tenaiie  de  àa  mort. 


vXIV  NOTICE   SUR  PIERRE   CORNEILLE 

imposé  la  contrainte  des  règles,  la  surveillance  de  Chape- 
lain; né  trente  ans  plus  tard,  il  aurait  eu  plus  de  goût 
(autant  qu'en  eut  Racine)  par  la  seule  influence  du  milieu 
où  il  eût  vécu. 


LE    CID 

TRAGÉDIE 
(1636) 


NOTICE  SUR  LE  GID 


I.  —  Le  Cid  espagnol  et  le  Cid  français. 

On  a  dit  biea  des  fois  que  l'apparition  du  Cid  marque  une 
date  illustre  et  inaugure  une  ère  nouvelle  dans  l'histoire  des 
lettres  françaises.  On  a  dit  vrai;  mais  ces  mots  ont  besoin 
d'explication. 

Le  Cid  n'est  pas  une  œuvre  enlii-rement  nouvelle  à  la 
date  où  il  parait;  seulement  c'est  un  chef-d'œuvre.  Voilà 
sa  nouveauté. 

Avant  1631),  sous  les  noms  de  tragédies  ou  de  tragi-comé- 
dies, il  avait  paru  vingt  pièces  de  théâtre  analogues  à  celle- 
là  :  par  Rotrou,  par  Scudéry,  par  Du  Ryer,  par  Maircl. 
Mais,  sauf  d'heureux  détails,  ces  pièces  sont  faibles,  écrites 
sans  génie  et  sans  style.  Nous  pouvons  à  peiue  aujourd'hui 
en  supporter  la  lecture;  aucune  ne  pourrait  être  représentée;, 
tandis  que  nous  voyons  encore  jouer  le  Cid  avec  des  trans- 
ports d'admiration.  11  a  gardé  rimuiorlelie  jeunesse  du  pre- 
mier jour. 

Le  Cid  nous  montre,  dans  deux  jeunes  âmes,  l'amour  en 
lutte  avec  le  respect  de  leur  nom  et  le  culte  de  leur  hou- 
neur.  Cette  conception  générale  du  drame  n'offrait  rien 
non  plus  d'absolument  neuf,  ni  de  rare;  mais  la  situation 
particulière  où  l'auteur  a  placé  ses  deux  héros  est  profon- 
dément touchante,  autant  qu'elle  est  hardie  et  singulière. 

Un  sait  comment  Corneille  fut  amené  à  trouver  cet  admi- 


4  NOTICE 

l'able  sujet  dans  la  littérature  espagnole.  Beauchamps,  au 
xvui"  siècle,  a  raconté  cette  heureuse  aventure  dans  ses 
Recherches  sur  les  théâtres  de  France  ••  Beauchamps  écrivait 
près  d'un  siècle  après  Tévénement;  mais  il  n'a  pas  été  dé- 
menti par  Fontenelle,  neveu  et  biographe  de  Corneille,  et 
l'exactitude  de  son  récit  parait  ai;  moins  très  vraisem- 
blable : 

«  M.  de  Chalon,  secrétaire  des  commandements  de  la 
Reine  mère,  avait  quitté  la  cour  et  s'était  retiré  à  Rouen 
dans  sa  vieillesse.  Corneille,  que  flattait  le  succès  de  ses 
premières  pièces,  le  vint  voir.  «  Monsieur,  lui  dit  M.  de 
K  Chalon,  après  l'avoir  loué  sur  son  esprit  et  ses  talents,  le 
«  genre  de  comique  que  vous  embrassez  ne  peut  vous  pro- 
<i  curer  qu'une  gloire  passagère.  Vous  trouverez  dans  les 
li  Espagnols  des  sujets  qui,  traités  dans  n(  tre  goût  par  des 
<■  mains  comme  les  vôtres,  produiront  de  grands  effets.  Ap- 
«  prenez  leur  langue,  elle  est  aisée;  je  m'offre  de  vous  mon- 
i  trer  ce  que  j'en  sais  et,  jusqu'à  ce  que  vous  soyez  en  état 
:i  de  lire  par  vous-même,  de  vous  traduii'c  quelques  endroits 
K  de  Guillem  de  Castro.  » 

L'Illusion  comique,  cette  œuvre  singulière,  où  brillent  lant 
de  pages  belles  ou  au  moins  curieuses,  fui  probablement 
!e  premier  fruit  de  ce  commerce  de  Corneille  avec  la  riche 
liltérature  espagnole.  Le  goût  de  la  pièce  est  tout  castillan, 
et  le  fond  même  de  Tinlrigue  pourrait  bien  être  emprunte 
l'.'nn  original  espagnol,  perdu  ou  ignoré.  Le  personnage 
tout  espagnol  du  Matamore,  cette  amusante  caricature, 
ilcbile,  au  milieu  de  ses  forfanteries,  quelques  beaux  vers, 
qui,  transportés  dans  un  aulre  cadre,  sembleraient  dignes 
d'un  héros  tragique. 

L'Illusion  fut  représentée  en  1G36.  Dans  le  même  temps. 
Corneille  dérobait  à  nos  voisins  une  plus  riche  dépouille  : 
il  composait  le  Cid. 

Lui-môme   a   indique,  avec    une   entière  bonne   foi,  les 

1.  T.  11,  p.  1:^7. 


SUR  LE   CID  ^ 

sources  étrangères  où  il  avait  puisé  :  il  a  dit  ce  qu'il  doit 
à  l'historien  Mariana  ',  «  le  Tite-Live  de  l'Espagne  »,  ainsi 
qu'on  l'a  nommé  au  delà  des  Pyrénées,  avec  un  peu  de  com- 
plaisance. Sur  la  foi  de  Mariana,  Corneille  semble  n'avoir 
jamais  révoqué  en  doute  l'authenticité  des  amours  de 
Rodrigue  et  de  Chimène.  Mais  Ticknor,  appréciant  Mariana, 
remarque  en  lui  presque  autant  de  naïveté  que  d'érudition  : 
«  Sa  foi  complaisante  pour  les  vieilles  chroniques,  tempérée 
par  une  grande  instruction,  donne  à  ses  récits  un  air  de 
sincérité,  de  bonne  foi,  et  un  tour  pittoresque  tout  plein 
d'un  charme  singulier  ».  Corneille  le  cite  à  la  première 
page  de  son  Avertissement  du  Cid.  11  y  joint  deux  anciens 
romances  2,  sans  doute  rajeunis  dans  le  texte,  mais  dont  le 
fond  paraît  tenir  aux  premières  racines  de  cette  légende 
héroïque  :  Chimène  y  demande  vengeance  au  Roi  de  Léon, 
contre  Rodrigue,  m-eurtrier  de  son  père.  Le  Roi  répond  : 
«  Je  ne  toucherai  pas  au  Cid.  il  est  homme  de  grand'valeur, 
«  et  qui  défend  mes  royaumes;  je  ferai  mieux;  je  te  le  don- 
«  nerai  pour  époux  ».  Chimène  demeura  contente  pour  la 
merci  que  lui  fit  le  Roi,  en  lui  donnant  pour  protecteur 
celui  même  qui  l'avait  faite  orpheline.  »  Corneille,  tout  en 
comprenant  bien  que  de  telles  mœurs  ne  convenaienl  pas 
sur  notre  scène,  a  vivement  senti  le  charme  et  l'originalité 
de  cette  poésie  sauvage;  ii  en  a  compris  très  exactement  la 
valeur;  il  dit,  en  parlant  des  romances  espagnols  :  «  Ces  sortes 
de  petits  poèmes  sont  comme  les  originaux  décousus  de 
leurs  anciennes  histoires  ».  Ainsi  la  critique  moderne  recon- 
naît les  débris  d'antiques  cantilènes  dans  plus  d'un  récit  de 
nos  vieilles  chroniques. 

Dans  les  romances,  dont  le  texte  actuel  n'est  peut-être  pas 
antérieur  au  xv"  siècle,  dans  la  Chronique  rimée,  qui  est  du 

1.  Jean  e  Mariana,  jésuite  espagnol,  né  en  1537,  mort  en  1623.  Son 
Histoire  1"  Sspagne  parut  en  latin,  de  1592  à  1595,  et  un  peu  plus  tard 
en  espai'  ol. 

2.  Le  mot  romance  est- masculin  en  espagnol;  il  reste   masculin  en 
^       français  quand  il  désigne  les  antiques  chants  populaires  de  l'Espagne. 


b  NOTICE 

xiii",  dans  le  Poème  du  Cid  eampeador,  qui  est  du  xii"  ^ 
(Corneille  ne  paraît  pas  avoir  connu  ces  deux  dernières 
source?),  le  personnage  du  Cid  nous  apparaît  encore  un  peu 
barbare,  mais  déjà  généreux,  déjà  transformé,  purifié, 
idéalisé  par  l'imagination  populaire  et  l'enthousiasme  des 
poètes.  Le  véritable  Cid,  le  personnage  historique,  antérieur 
à  la  légende  et  à  la  poésie,  semble  avoir  été  beaucoup  moins 
admirable;  il  fut  sans  peur,  mais  non  sans  reproche.  Au 
reste,  nous  savons  de  lui  si  peu  de  chose!  Il  s'appelait  don 
Rodrigo  Diaz  de  Bivar;  il  vivait  au  xi"  siècle;  né  à  Burgos, 
il  mourut  en  1099,  à  Valence,  qu'il  avait  reprise  aux  Maures. 
Toute  sa  vie  il  guerroya  au  service  des  Rois  de  Castille, 
Ferdinand  I<"",  Sanche  le  Fort,  Alphonse  VI;  tantôt  contre 
les  Maures,  tantôt  contre  les  Rois  chrétiens  voisins  et  rivaux. 
Il  vendit  cher  ses  services  et  pensa  souvent  trahir  le  suze- 
rain qu'il  défendait.  C'est  un  héros  plus  brave  que  pur;  il 
s'acquit  beaucoup  d'honneurs  par  de  grands  exploits,  et 
beaucoup  de  richesses  par  de  grandes  fourberies.  Il  portait 
deux  surnoms,  l'un  arabe,  l'autre  espagnol;  il  les  réunit  et 
s'appela  le  Cid  campaador,  c'est-à-dire  :  le  seigneur  qui 
fait  canq)agne. 

La  légende  s'empara  tôt  de  cette  vie  aventureuse,  agitée, 
mêlée  de  bien  et  de  mal,  de  belles  actions  et  de  brigandage. 
Elle  la  transforma  rapidement,  de  manière  à  faire,  au  bout 
de  cent  ans,  de  cette  figure  indécise,  le  pur  idéal  de  l'hon- 
neur chevaleresque  et  de  la  vaillance  espagnole.  Que  resta- 
t-il  de  vérité  historique  au  fond  de  cette  création  poétique? 
Nous  l'ignorons.  Corneille  ne  s'étant  pas  soucié  de  le  dé- 
mêler, nous  n'y  insisterons  pas  davantage. 

Dans  riiisloire  ou  dans  la  légende  du  Cid,  il  y  avait  un 
fait  sailianl,  propre  à  étonner  les  esprits  et  à  exciter  vive- 
ment l'intérêt  :  Rodrigue  avait  épousé  la  fille  d'un  homme 
qu'il  avait  lue.  L'aimait-il  avant  le  meurtreV  Avait-il  voulu, 
de  gré  ou   de  fonc,  réjmrcr  h;  (louimagiî  fait  à  l'orpheline? 

1.  Ces  dulos,  fort  coiiIu.sIl'Cs,  w  ^onl  iiuliypoIlKHiqucs. 


SUR  LE    CID  / 

Les  romances  ont  adopté  cette  version,  très  conforme  aux 
mœurs  barbares.  Ils  font  dire  à  Rodrigue  ces  mots,  devant 
le  prêtre  qui  va  l'unir  à  Chimène  : 

«  J'ai  tué  un  homme,  Chimène,  mais  non  en  trahison  ;  je 
l'ai  tué  d'homme  à  homme  pour  venger  une  injure  ouverte. 
J'ai  lue  un  homme  et  je  te  donne  un  homme.  Me  voici  pour 
te  satisfaire,  et,  au  lieu  du  père  mort,  tu  reçois  un  époux 
honoré.  » 

Les  romances  ne  disent  pas  que  Rodrigue  aimât  Chimène 
avant  de  tuer  le  père  de  Chimène.  Mais  on  pouvait  sup- 
poser que  lamour  existait  avant  que  le  meurtre  fût  commis, 
et  qu'ainsi  Rodrigue  avait  été  contraint,  pour  ainsi  dire, 
par  une  nécessité  fatale,  à  tuerie  père,  alors  qu'il  adorait 
la  fille;  c'était  assez  pour  rendre  cette  donnée  profondément 
pathétique  et  très  propre  au  théâtre,  où  le  spectacle  de  la 
passion,  combattue  par  le  devoir  ou  l'honneur,  ofTre  tou- 
jours un  si  vif  attrait.  Un  dramaturge  espagnol  s'en  aperçut 
avant  Corneille  et  eut  l'honneur  de  lui  tracer  la  voie  en 
écrivant  lui-même  une  œuvre  inégale,  mais  remplie  de 
beautés. 

(iuillem  de  Castro  y  Belvis  était  né  à  Valence  eu  1567;  il 
mourut  en  1630,  six  années  seulement  avant  la  représenta- 
tion du  Cid  français.  Imitateur  de  son  illustre  contemporain 
Lope  de  Vega,  il  écrivit  pour  le  théâtre  un  très  grand 
nombre  de  pièces,  dont  quarante  seulement  sont  imprimées. 
Celle  dont  Corneille  s'est  inspiré  s'appelle  las  Mocedades  del 
Cid,  titre  qu'on  traduirait  bien  par  celui-ci,  que  j'emprunte 
à  la  liUjérature  du  moyen  âge  :  les  Enfances  du  Cid.  Plu- 
sieurs de  nos  chan?  ns  de  geste  sont  intitulées  de  -même  : 
les  Enfances  de  Ch  iemagne,  de  Roland,  de  Vivien.  On  ap- 
pelait les  Enfancj  d'un  héros  le  récit  de  ses  premiers 
exploits  *. 


F-  1.  Et  pat  lis  le  poète  prolonf^eait  le  récit  de  la  vie  du  héros  fort  au 
delà  de  l'ai  olescence.  Ici  même,  la  seconde  partie  des  Mocedades  del 
Cid  raconte  1  histoire  du  Cid  jusqu'au  delà  de  la  mort  du  roi  Sanche. 


o  NOTICE 

Lo  drame  espagnol,  imprimé  à  Valence  en  1618,  et  repré- 
senté probablement  quelques  années  plus  tôt,  se  compose 
de  deux  parties  distinctes,  qu'on  jouait  séparément.  La  pre- 
mière partie  seule  a  Hé  imitée  par  Corneille  :  c'est  donc  la 
seule  qui  doive  ici  nous  occuper. 

Elle  se  compose  de  Iroh  Joia-nées,  qu'on  jouait  successive- 
ment, dans  une  seule  séance;  la  pièce,  qui  comprend  quatre 
mille  petits  vers,  n'est  pas  beaucoup  plus  étendue  qu'une 
de  nos  tragédies  françaises.  La  première  journée  renferme 
quinze  scènes;  la  seconde,  quatorze;  la  troisième,  dix.  Le 
lieu  d.e  l'action  cliange  quatre  fois  dans  la  première  journée, 
six  fois  dans  la  seconde  et  cinq  fois  dans  la  troisième; 
ce  sont  en  tout  quinze  tableaux,  comme  on  dirait  aujour- 
d'hui. Mais,  en  Espagne,  à  cette  épo(iue,  non  plus  qu'en 
France  •,  les  changements  de  décor  n'étaient  pas  connus. 
La  scène  était  unique  et  multiple  à  la  fois;  les  quinze  lieux 
différents  à  travers  lesquels  l'action  se  promène,  dans  les 
Enfances  du  Cid,  étaient  représentés  ou  figurés,  d'avance, 
sur  le  théâtre.  D'ailleurs,  l'action  revenant  pkisieurs  fois  aux 
mêmes  endroits,  il  n'y  avait  réellement  que  huit  lieux  dif- 
férents à  marquer.  Il  va  sans  dire  que  la  représentation 
était  souvent  presque  symbolique;  la  complaisance  des  spec- 
tateurs facilitait  la  besogne  aux  machinistes;  une  longue 
tradition  avait  fait  accepter  partout  ce  procédé  de  mise  en 
scène  à  demi  réel,  à  demi  idéal,  employé  pendant  toute  la 
durée  du  moyen  âge.  C'est  grâce  à  cette  complaisance  et  à 
l'usage  du  décor  sommaire,  que  les  auteurs  des  mystères 
avaient  pu  si  aisément  promener  une  action  immense  à 
travers  toute  la  terre.  Un  pan  de  muraille  s'appelait  Rome 
ou  Cnnslantinople;  deux  colonnes,  un  fauteuil  au  inilieu, 
figuraient  une  salle  d'audience  royale.  Quatre  arbr(;s  faisaient 
une  forêt;  un  bassin  indiquait  la  mer;  une  banpie  annon- 
çait toute  une  fiotte.  Selon  ce  procédé  furent  joués  les 
mtjstères,  Shakespeare,  et  Corneille  lui-mènir,  jusqu'au  jour 

1.  Voyez  ci-dessous  page  16. 


SUR   LE   CID  9 

OÙ    l'unité    absolue     de    lieu    s'imposa    définitivement  en 
France. 

Dans  le  drame  espagnol,  tout  est  spectacle,  ou  du  moins 
tout  veut  étonner  les  yeux,  en  même  temps  que  charmer 
l'esprit.  Le  début  est  plein  d'éclat.  La  scène  est  à  Burgos, 
où  don  Rodrigue  est  armé  chevalier,  dans  le  palais  du  Roi, 
en  présence  du  souverain,  de  toute  la  cour,  de  l'Fnfante  et 
de  Chimène,  éprises  toutes  deux  du  nouveau  chevalier; 
mais  leur  amour  n'est  connu  de  personne.  L'idée  d'avoir 
instruit  les  deux  pères  de  la  tendresse  qui  unit  leurs  enfants 
est  propre  à  Corneille  et  heureusement  inventée.  Le  nœud 
de  l'action  semble  ainsi  plus  serré;  tous  les  personnages 
savent  la  situation  des  uns  à  l'égard  des  autres;  l'outrage 
fait  à  don  Diègue  paraît  plus  sanglant;  le  comte,  plus  cou- 
pable; la  punition,  plus  juste,  et  Rodrigue,  plus  innocent. 
La  seconde  scène  est  au  palais  dans  la  salle  du  Conseil. 
Le  Roi  désigne  don  Diègue  pour  gouverneur  de  son  fîls; 
don  Gormas  ambitionnait  cette  charge;  en  se  voyant  évincé, 
il  s'emporte,  et,  devant  le  Roi,  il  injurie  dou  Diègue  et 
lui  donne  un  soufflet.  Le  Roi  menace;  mais  don  Gormas  est 
trop  puissant  pour  qu'on  ose  l'arrêter;  il  s'éloigne  impuni, 
hautain,  l'épée  en  main. 

La  troisième  scène  est  dans  la  maison  de  don  Diègue.  Le 
vieillard   rentre   du   palais,  fou    de  colère  et  de    honte.  Il 
décroche  .sa  grande  épée,  héritage  fameux  de  Mudarra  le 
Maure;  ilV  'Saye  de  la    brandir;  elle  pèse  trop  lourd  à  son 
bras  trop  faible.  Mais  don  Diègue  a  trois  fils  pour  le  venger. 
Il  les  appel;*,  et,  pour  éprouver  leur  courage,  saisissant  la 
main  aux  plus  jeui.-^,  il  leur  serre  le  poignet,  à  le  briser, 
lis  gémissent,  mais  ù  osent  se  défendre.  Le  père,  avec  iré- 
pris,  repousse  ces  faible     courages;  il  se   tourne  vers  Ro- 
drigue et  lui  prend  un  doigt,  qu'il  mord  de  toute  sa  force. 
Rodrigue  pousse  un  cri  de  fureur  :   «  Si  vous  n'étiez  mon 
f   père,  je  vous  donnerais  un  soufflet.  —  Et  ce  ne  serait  pas 
le  premier  »,  s'écrie  le  vieillard.  Il  raconte  l'outrage  reçu, 
.    montre  sa  joue  déshonorée,  nomme  l'agresseur  et  demande 
>  2 


10  NOTICE 

son  sansi.  Rodrigue  demeure  seul,  désespéré,  mais  résolu 
toutefois  à  venger  sou  père  en  tuant  le  père  de  Glii- 
mène. 

La  quatrième  scène  est  sur  la  place  publique,  entre  le 
palais  du  Roi  et  la  maison  de  don  Diègue.  Le  comte  de 
Gormas  se  promène  sur  la  place  avec  une  suite  de  gens 
armés;  il  avoue  à  un  ami  qu'il  regrette  sa  violence;  mais 
il  refuse  de  s'abaisser  à  faire  des  excuses  Rodrigue  parait 
alors  II  salue  Cliimène  et  l'Infante  qui  du  palais  voient 
tout  ce  qui  se  passe,  et  observent  avec  anxiété  la  scène 
qui  se  prépare.  Rodrigue  aborde  le  comte;  il  le  provoque, 
excite  par  don  Diègue,  qui,  debout  au  seuil  de  sa  porte, 
lui  montre  sa  joue  souffletée.  Le  comte  riposte  avec  arro- 
gance. Le  duel  s'engage  sur  le  lieu  même  :  Rodrigue  porte 
un  coup  terrible;  le  comte  tombe  mortellement  frappé. 
Chimène  pousse  un  cri  de  douleur  et  vient  au  secours  de 
son  père.  Rodrigue  s'éloigne  l'épée  haute  en  se  défendant 
contre  les  gens  du  comte,  acharnés  vainement  contre 
lui. 

La  première  journée  est  finie.  On  voit  le  procédé  continu 
de  ce  drame,  tout  eu  spectacle;  nul  récit;  tout  est  action  et 
mouvement;  tout  ce  qui  peut  se  mettre  sous  les  yeux  du 
spectateur  est  étalé  sur  la  scène. 

La  deuxième  journée  n'est  séparée  de  la  première  par 
aucun  intervalle  de  temps.  La  scène  est  d'abord  dans  le 
palais  du  Roi.  Chimène  et  don  Diègue  arrivent  devant  lui, 
l'une  demandant  justice  et  vengeance,  l'autre  défondant 
avec  hauteur  le  fils  (lui  l'a  vengé.  La  crudité  des  niunus 
du  thé  lire  espagnol  s'accuse  ici  avec  uue  franchise  brutale; 
C'iiuiène  agile  un  mouchoir  trempé  dans  le  sang  de  sou 
père.  Don  Diègue  montre  sa  joue,  qu'il  a  réellement  teinte 
et  lavée  du  sang  de  l'olTenseur.  Corneille  adoucira  ces  traits 
barbares;  ce  qui  est  réalité  dans  (iuillem  de  Castro  ne  sera 
plus  chez  lui  ([u'allégorit-  et  ligure  de  slyle  élu(|uenle  : 

Ce  n'csl  que  dans  le  sang  qu'on  lave  un  Ici  oulrage. 


SUR   LE   CID  M 

Le  Roi  diffère  sa  décision:  il  cherche  à  consoler  Chimène 
sans  condamner  Rodrigue. 

La  scène  suivante  est  dans  la  maison  de  Chimène;  c'est 
cette  audacieuse  entrevue  des  deux  amants,  tant  reprochée 
à  Corneille;  et  toutefois  c'est  là  le  nœud  de  la  pièce  et 
l'intérêt  capital  du  drame. 

Rodrigue  se  présente  devant  la  fille  de  l'Iionime  qu'il 
vient  de  tuer;  il  lui  o(Tre  sa  vie,  pour  expier  son  olTei:se. 
Chimène,  comme  dans  Corneille,  lui  avoue  qu'elle  l'aime 
encore,  tout  en  poursuivant  sa  mort  pour  satisfaire  à  son 
propre  devoir.  Elle  supplie  ce  cher  meurtrier  de  fuir,  pour 
échapper  au  châtiment  qu'elle-même  implore  d.i  Roi  contre 
lui. 

Plusieurs  mois  se  sont  écoulés;  Rodrigue  vit  caché  dans 
un  lieu  désert,  près  de  fiurgos.  L'impérieuse  loi  de  l'unité 
de  jour  n'a  pas  permis  à  Corneille  de  conserver  cet  inter- 
valle de  temps,  qui  donne  aux  faits  plus  de  vraisemblance, 
aux  sentiments  plus  de  convenance.  Don  Diègue  arrive 
dans  ce  lieu  sauvage,  suivi  d'une  petite  armée  recrutée 
parmi  ses  amis.  Il  apprend  à  son  fils  que  les  Maures  ont 
envahi  la  Castille;  il  veut  que  Rodrigue  aille  combattre  les 
Infidèles:  qu'il  meure  sur  un  champ  de  bataille,  ou  qu'il 
achète  par  la  victoire  le  pardon  de  son  Roi.  Rodrigue  obéit 
avec  joie;  il  s'agenouille  devant  son  vieux  père  et  reçoit  sa 
bénédiction  avant  de  marcher  à  l'ennemi. 

Voici  les  montagnes  d'Oca,  au  nord  de  Burgos;  un  roi 
maure  les  traverse,  traînant  après  lui  des  captifs  et  un 
riche  butin;  Rodrigue  fond  sur  les  Maures,  les  bat,  les 
poursuit,  et  fait  leur  roi  prisonnier.  La  mêlée  s'engage 
furieuse,  hors  de  la  vue  des  spectateurs.  Cependant  un  berger 
peureux,  caché  au  haut  d'un  arbre,  en  suit  tous  les  incidents 
et  les  raconte  naïvement.  Nous  avons  là  un  exemple  frap- 
pant de  ce  curieux  mélange  de  l'héroïque  et  du  trivial  (jui 
plaît  au  drame  espagnol  comme  au  drame  shakespearien. 
Mais  qui  pourrait  regretter  ici  que  la  tragédie  classique 
/écarte  cette  mise  en  scène  animée;'  Nous  n'avons  ni  le  spcc- 


12 


NOTICE 


tacle  du  combat,  ni  le  récit,  vivant  et  iinaffé  du  berfrer  cacbé 
dans  l'arbre;  mais  nous  avons  la  sublime  et  incomparable 
narration  du  combat  de  Rodrigue,  raconté  par  le  vain(|ueur 
lui-même. 

Rodrigue  arrive  au  palais  du  Roi,  ramenant  les  chefs 
maures  prisonniers.  11  est  accueilli  avec  joie  et  en  grand 
honneur.  Au  milieu  de  l'allégresse  publique,  Chimène  appa- 
raît en  longs  habits  de  deuil;  elle  vient  encore  demander 
justice;  elle  exige  la  mort  du  vainqueur.  Le  Roi,  pour  la 
satisfaire,  feint  de  bannir  Rodrigue;  mais  il  le  bannit  en 
l'embrassant  tendrement,  et  l'on  prévoit  que  cet  exil  ne  sera 
pas  de  longue  durée. 

La  troisième  journée,  tjui  doit  amener  le  dénouement, 
s'ouvre  au  palais  du  Roi.  Ou  va  rappeler  Rodrigue  à  la  cour, 
et  Cliimène  implore,  contre  ce  pardon,  la  justice  du  mo- 
narque. Mais  un  courtisan,  don  Arias,  (pii  a  deviné  l'amour, 
qu'elle  porte  en  secret  à  Rodrigue,  veut  la  forcer,  par  une 
ruse  habile,  à  se  trahir;  il  annonce  brusquement  (]uc  Ro- 
drigue a  péri  dans  une  embuscade,  ehimène,  à  cette  fausse 
nouvelle,  laisse  éclater  son  désespoir.  On  la  détrompe  alors; 
mais  elle  nie  sa  faiblesse;  elle  désavoue  son  amour;  elle  veut 
que  le  Roi  soumette  Rodrigue  au  jugement  de  Dieu;  et,  quel 
que  soil  le  vainqueur  qui  lui  apportera  la  tète  du  meurtrier, 
elle  jure  de  lui  donner  sa  main  et  sa  fortune. 

La  scène  suivante,  omise  par  Corneille,  accuse  vivement 
l'esprit  rcligieu.x  qui  fait  le  fond  du  théâtre  espagnol.  Ro- 
drigue, revenant  à  la  cour,  où  il  doit  combattre  pour  sou- 
tenir son  bon  droit,  s'entend  a|)peler  d'un  fossé  au  bord  de 
la  roule:  il  s'approche,  il  voit  un  lépreu.v  qui  l'implore.  Ses 
écuyei's  reculeul  avec  horreur.  Le  charitable  chevaher  s'ap- 
proche de  ce  misérable;  il  le  secourt,  le  nourrit,  le  lécliaulfe 
de  son  manteau,  et  s'endort  à  côté  de  lui.  Le  lépreux  se 
tr.insligure  alors  et  s'élève  au  ciel  en  promettant  au  héros 
endormi  que  nul  ennemi  désormais,  maure  ou  chrétien,  ne 
pouiTa  lui  résister.  Ce  lépreux  était  saint  Lazare,  envoyé  de 
Dieu  pour  anuoncer  à  lîodriguo  sus  hautes  destinées. 


SUR   LE   CID  13 

Cet  épisode  singulier  ne  parait  pas  dans  la  pièce  de  Cor- 
neille, d'où  notre  poète  a  effacé  avec  soin  toute  trace  pro- 
prement chrétienne,  et  jusqu'au  nom  de  Dieu,  de  Jésus- 
Christ  ou  des  saints.  Par  une  singulière  réaction  coatre  le 
théâtre  des  mystères  et  l'abus  fait  pendant  trois  siècles  des 
sujets  purement  religieux  sur  la  scène,  le  xvn"  siècle  n'ose 
plus  même  faire  mention  du  christianisme  au  théfitre,  hors 
des  pièces  qualifiées  proprement  de  sacrées.  Voilà  com- 
ment le  Cid,  œuvre  profondément  chevaleresque,  et  impré- 
gnée des  mœurs  d'une  époque  où  la  religion  se  mêlait  à 
tout,  se  trouve  cependant  dégagé  de  tout  élément  catho- 
lique. Il  y  a  là,  dans  cette  œuvre  si  belle,  un  réel  anachro- 
nisme, mais  il  était  volontaire  et  réfléchi. 

Cependant  la  Caslille  et  l'Aragon  se  disputent  la  possession 
d'une  ville  frontière.  Un  guerrier  aragonais,  don  Martin  Gon- 
salez,  s'offre  à  trancher  ce  différend  par  un  combat  singulier  ; 
il  veut  même  être  le  champion  de  Chimène  en  même  temps 
que  de  l'Aragon.  Chimène  accepte  ce  défenseur,  quoique,  au 
fond  de  son  âme,  elle  fasse  des  vœux  pour  Rodrigue.  Mais  la- 
pièce  ne  peut  se  dénouer  si  Rodrigue  ne  trouve  un  moyen 
pour  forcer  Chimène  à  confesser  publiquement  son  amour. 

Taudis  que  toute  la  cour  assemblée  attend  avec  angoisse 
ies  nouvelles  du  combat,  un  messager  parait  qui  dit  qu'un 
chevalier  le  suit  de  près,  portant  la  tète  de  Rodrigue.  A 
cette  nouvelle  funeste,  Chimène,  qui  n'a  plus  rien  à  ména- 
ger, Chimène  au  désespoir,  laisse  éclater  sans  scrupule 
l'aveu  de  sa  passion  et  supplie  le  Roi  pour  qu'il  lui  per- 
mette d'aller  se  cacher  dans  un  cloître.  .Mais  la  prétendue 
mort  de  Rodrigue  est  une  feinte;  il  reparait  vainqueur  et 
bien  portant,  fier  de  laisser  à  la  porte,  au  bout  d'uue  pique, 
la  tète  de  Gonsalez.  On  lui  reproche  d'avoir  trompé  tout  le 
monde.  11  répond  que  son  messager  n'a  rien  dit  que  de  vrai; 
car  il  rapporte  sa  propre  tête,  mais  sur  ses  propres  épaules. 
Chimène  avait  promis  sa  main  au  vainqueur  qui  lui  pré- 
senterait la  tête  de  Rodrigue;  mais  elle  avait  oublié  de 
dire  si  elle   la  voulait   coupée  ou  vivante.  Ainsi  s'égaye  le 


k 


14  NOTICE 

bel  esprit  un  peu  barbare  propre  au  drame  espagnol.  Cor- 
neille écartera  soigneusement  ces  gentillesses  féroces. 

Le  Roi,  les  grands  conjurent  Chimcne  de  subir  la  loi  du 
combat  et  d'accorder  sa  main  à  Rodrigue.  Chimène  con- 
sent, rougissante  et  interdite.  L'amour  a  désarmé  la  haine. 
Mais,  dans  le  drame  espagnol,  trois  ans  se  sont  écoulés  de- 
puis la  mort  du  comte. 

On  le  voit,  Corneille  doit  beaucoup  à  Guillem  de  Castro  : 
la  quertdie  des  deux  pères,  le  monologue  de  don  Diègue 
insulté,  l'entretien  du  vieillard  avec  son  fils,  les  stances  de 
Rodrigue,  en  un  mot  presque  tout  l'acte  premier  appar- 
tient, en  original,  à  l'auteur  espagnol.  Dans  l'acte  second, 
Corneille  lui  doit  encore  l'idée  au  moins  et  certains  détails 
de  la  scène  première,  où  le  comte  refuse  de  donner  satis- 
faction; la  seconde,  où  Rodrigue  le  défie;  la  huitième,  où 
Chimène  implore  le  Roi.  Toute  l'admirable  entrevue  de  Ro- 
drigue et  de  Chimène  dans  l'acte  III  est  imitée  do  Guillem 
de  Castro,  ainsi  que  le  stratagème  employé  par  le  Roi  dans 
l'acte  IV  pour  arracher  à  Chimène  le  premier  aveu  de  sun 
amour. 

Peu  de  vers  toutefois  sont  strictement  traduits.  Corneille 
prend  l'idée,  mais  la  plupart  du  temps  il  transpose  l'ex- 
pression, pour  ainsi  dire:  son  style  ressemble  fort  pi'u  à 
celui  de  Guillem  de  Castro,  et  d'excellents  jug(>s,  appré- 
ciateurs consommés  de  l'une  et  l'autre  langue,  l'ont  déclare 
bien  supérieur  i.  Le  style  du  poète  espagnol  est  un  mélange 
fort  singulier,  pour  notre  goût,  d'une  naïveté  parfois  tri- 
viale, et  d'une  allectatiou  raffinée  oi  Von  sent  le  contempo- 
rain, l'admirateur  du  trop  fameux  Gongora.  Le  mal  sévis- 
sait alors  dans  toute  l'Europe  :  il  s'appelait  Veslilo  cullu 
en  Espagne,  le  marianisine  en  Italie,  l'eupliuimne  en  Angle- 

1.  Cg  n'esl  pas  a.  diri;  qu'il  n'y  ait  dans  le  Cul  un  iiclil  numbro  do 
vers  empreinls  d'un  peu  d'afféterie;  ce  défaut  plut  sans  doute  en  163G; 
plus  tard  il  choqua  l'auteur  lui-même,  qui  dans  l'Examen  d'iloracc 
écrit  (1660)  i',es  lignes  trop  sévères  :  «  Les  vers  d'Horace  ont  quelque 
chose  de  plus  net  et  de  moins  guindé  pour  les  pensées  que  ceu.\  du  C'id  ». 


SUK   LE    CID  15 

terre  et  la  préciosité  en  France.  Pyrame  et  Thisbé,  tragédie 
de  Théophile,  jouée  en  1619,  offre  le  même  mélange  de  tri- 
vialité et  d'airectation. 

J.o  goùl  de  Corneille,  sans  être  irréprochable,  est  déjà 
plus  sévère,  et  son  génie,  d'ailleurs,  lui  tient  souvent 
lieu  de  goût.  Il  a  su  discerner  très  sûrement  les  grandes 
beautés  du  drame  espagnol;  il  se  les  est  appropriées  en  les 
révélant  d'une  forme  qui  n'est  qu'à  lui, et  en  les  enchâssant 
dans  un  drame  plus  serré,  plus  vigoureux,  plus  intéressant 
que  l'original. 

Ce  qu'il  faut  remarquer  avant  tout,  c'est  la  hardiesse  de 
Corneille  dans  le  choix  d'un  tel  sujet.  Qu'est-ce  en  effet  que 
le  Cid'i  C'est  l'histoire  d'une  fille  qui  consent  à  épouser  ou 
du  moins  laisse  espérer  qu'elle  épousera  un  jour  l'homme 
qui  a  tué  son  père.  Il  est  vrai  que  Rodrigue  vengeait  le 
sien,  et  que  Chimène  et  lui  s'aimaient  avant  la  catastrophe 
qui  les  sépare.  IL  n'importe.  La  donnée  est  singulièrement 
audacieuse,  et  le  sujet  même  du  drame  est  directement 
opposé  à  nos  mœurs.  Il  y  a  quelques  années,  un  poète  .a 
mis  en  présence,  sur  la  scène,  le  fils  de  Ganelon  et  la  fille  de 
Roland  '.  Il  a  voulu  qu'ils  s'aimassent:  mais  il  n'a  pas  osé 
rendre  heureux  cet  amour,  et  le  dénouement  de  la  pièce 
est  la  séparation  des  deux  amants.  La  trahison  de  Ronce- 
vaux  pouvait-elle  être  pardonnée,  même  au  fils  innocent? 
Selon  nos  idées  modernes,  la  vengeance  est  moins  impé- 
rieuse, mais  l'oubli  est  plus  difficile.  Une  fille  aujourd'hui, 
placée  dans  la  situation  de  Chimène.  ne  demanderait  pas 
la  tête  de  son  amant,  mais  elle  ne  l'épouserait  pas.  Voyons 
comment  Corneille  a  fait  accepter  à  ses  contemporains 
une  donnée  si  audacieuse  et  si  contraire  à  nos  mœurs. 

Le  Cid  s'ouvrait,  en  1636,  par  un  dialogue  entre  le  comte 
de  Gormas  et  la  gouvernante  de  Chimène  :  le  comte,  in- 
formé par  Elvire,  approuvait  l'amour  de  Rodrigue  pour  sa 
fille.  Celle  première  scène  fut  supprimée  plus  tard  et  fon- 

1.  M.  Je  Bornier,  dans  la  Fille  de  Roland,  tragédie  (18*5). 


16  NOTICE 

due,  sous  forme  de  récit,  dans  la  suivante,  qui  est  entre 
Elvire  et  Ciiimène.  La  pièce  y  perd  un  peu  en  clarté  d'ex- 
position. 

Chimène  s'éloigne.  L'Infante  Léonor  paraît.  «  La  scène 
reste  vide,  dit  Voltaire;  ce  défaut  ne  serait  plus  supporté.  » 
Mais  la  scène  ne  restait  pas  vide,  à  bien  dire.  Au  temps  de 
Voltaire  on  avait  oublié  comment  était  disposé  le  théfitrc 
lorsque  le  Cid  fut  joué  pour  la  première  fois. 

La  règle  de  l'unité  de  lieu  était  encore  à  peine  établie, 
fort  mal  observée.  La  scène  était  quadruple  et  non  unique. 
D'un  côté  s'élevait  le  palais  du  Roi,  partagé  en  salle  du  Con- 
seil royal  et  appartement  de  l'Infante;  de  l'autre,  la  maison 
de  Chimène;  le  palais,  la  maison  étaient  ouverts  aux  yeux 
du  spectateur.  Entre  les  deux  on  voyait  une  place  publique 
et  les  rues  de  Séville,  où  l'action  se  passe.  C'était  encore  le 
système  décoratif  du  moyen  âge,  mais  réduit  et  simplifié  '. 

Avant  que  Chimène  eût  cessé  de  parler  dans  sa  maison, 
l'Lifante  paraissait  dans  le  palais  -;  quand  Giiimène  dispa- 
raissait, l'Infante  clait  en  vue  et  commençait  aussitôt  son 
rôle.  Donc  la  scène  ne  restait  pas  vide. 

Ce  rôle  de  l'Infanle  a  été  sévèrement  jugé  au  temps  de 
Corneille  et  au  nôtre.  Il  y  a  de  bonnes  raisons  pour  le 
trouver  inutile.  Mais  il  y  en  a  d'excellentes  pour  l'approu- 
ver. 

On  n'en  a  pas  toujours  saisi  le  vrai  caractère,  et  je 
m'élonne  (|u'un  juge  <jui  n'était  pas  du  tout  un  lettré, 
Napoléon,  ait  mieux  compris  ce  rôle  que  les  lettrés  de  pro- 
fession. 

«  Ce  rôle,  disait-il,  esl  fort  bien  imaginé.  Corneille  a  vnuln 

1.  Corneille  écrit  (ilajis  le  Discours  des  trois  unités)  :  «  Le  Cid  mul- 
tiplie les  lieux  i);u-ticulieis  sans  quitter  SoviUe;  et,  eounne  la  liaison  des 
spcnes  n'y  est  pus  gardée,  le  théâtre,  dés  le  premier  acte,  est  la  maison 
de  Chimène,  l'appartement  de  l'Infante  dans  le  palais  du  Roi,  et  la 
])laoe  publique;  le  seeond  (acte)  y  ajoute  la  chambre  du  Hoi,  et  sans 
doute  il  y  a  quelque  excès  dans  cette  licence  ".  Comparez  ce  que  dit  Cor- 
neille sur  le   même  sujet  dans  VExamcn  du  Cid. 

2.  Voyez  les  vers  59-01. 


SUR  LE  CID  17 

nous  donner  la  plus  haute  idée  du  mérite  de  son  liéros,  et 
il  est  glorieux  pour  le  Cid  d'être  aimé  par  la  fille  de  son 
Roi  ^\  inême  temps  que  par  Chimène  '.  >> 

D'ailleurs  ce  n'est  pas  Corneille  qui  a  inventé  le  rôle  de 
l'Infante;  il  l'a  trouvé  dans  l'espagnol  et  conservé.  Guillem 
de  Castro  lui-même  l'avait  reçu  de  la  légende. 

Dans  la  tradition  épique  et  chevaleresque  du  moyen  âge, 
à  laquelle  appartient  le  Cid,  tout  doit  tendre  à  l'apothéose 
du  héros,  du  preux,  du  guerrier,  tout  est  sacrifié  à  sa  gloire, 
même  la  femme  et  même  l'amour;  il  faut,  pour  qu'il  paraisse 
plus  grand,  plus  héroïque  et  plus  aimable,  non  seulement 
qu'il  soit  aimé  de  la  femme  qu'il  aime,  mais  encore  que 
plusieurs  autres,  dont  il  ignore  ou  dédaigne  les  sentiments, 
brûlent  en  secret  pour  lui  et  se  consument  à  sa  gloire.  De 
telles  situations  sont  fréquentes  dans  les  chansons  de  geste. 

Cette  observation  justifie  le  rôle  de  l'Infante.  Mais  dans 
le  Cid,  cette  pièce  où  l'esprit  classique,  déjà  si  marqué, 
tend  à  tout  resserrer,  à  élaguer  sans  cesse,  à  courir  au  dé- 
nouement, ce  personnage  épisodique,  il  faut  l'avouer,  fait 
longueur  et  parfois  d'une  façon  choquante.  Corneilh;  l'a  lui- 
même  senti,  et  peut-être,  en  le  conservant,  n'avait-il  fait  que 
suivre  la  tradition  sans  la  bien  comprendre.  Voilà  pourquoi 
il  fait  si  bon  marché  du  personnage  dans  VExamun  du  Cid 
et  dans  le  Discours  du  poème  dramatique.  Lui-même  ne  nous 
dit  rien  de  tout  ce  qu'on  peut  dire  pour  la  défense  de  ce 
rôle  :  il  donne  à  entendre  qu'il  l'a  conservé  pour  ménager 
une  place  dans  sa  pièce  à  une  actrice  chérie  du  public  2. 
Pendant  cent  cinquante  ans,  les  acteurs  ont  de  leur  chef 
retranché  à  la  représentation  ce  personnage  jugé  inutile. 

La  grande  scène  de  la  querelle  éclate  entre  le  comte  et 
don  Diègue  : 

Enfin  vous  l'emportez,  et  la  faveur  du  Roi 
Vous  élève  en  un  rang  qui  n'était  du  qu'à  moi. 


1.  Cité  par  Sainte-Beuve,  Nouveaux  Lundis,  t.  VII,  p.  261. 

2.  Mile  Beauchàleau. 


18  NOTICE 

Où  se  passe  cette  scène?  Le  témoignage  de  Corneille  est 
formel  dans  VExamen.  Elle  se  passe  sur  la  place  publique 
au  sortir  du  palais;  c'est  là  que  don  Diègue  exhale  ses 
plaintes  et  que  Rodrigue  le  rejoint;  c'est  là  que  le  jeune 
homme  apprend  l'outrage  et  reçoit  l'ordre  de  le  venger. 
Nous  n'analyserons  pas  des  beautés  si  bien  connues;  mais 
admirons  au  moins  dans  cette  scène  la  force  du  style  poé- 
tique, dont  toute  la  beauté  est  dans  le  choix,  la  valeur  et 
la  place  des  mois  les  plus  simples;  point  d'images,  point 
d'ôpithètes;  une  vigueur  toute  nue  qui  dédaigne  les  orne- 
ments : 

A  des  partis  plus  hauts  ce  beau  fils  '  doit  prétendre  ; 

Et  le  nouvel  éclat  de  votre  dignité 

Lui  doit  enfler  le  cœur  d'une  autre  vanité. 

Exercez-la,  Monsieur,  et  gouvernez  le  Prince  . 
Montrez-lui  comme  il  faut  régir  une  province. 
Faire  trembler  partout  les  peuples  sous  sa  loi, 
Remplir  les  bons  d'amour  et  les  méchants  d'effroi. 
Joignez  à  ces  vertus  celles  d'un  capitaine  : 
Monirez-lui  comme  il  faut  s'endurcir  à  la  peine, 
Dans  le  métier  de  Mars  se  rendre  sans  égal. 
Passer  les  jours  entiers  et  les  nuits  à  cheval, 
Reposer  tout  armé,  forcer  une  muraille, 
Et  ue  devoir  qu'à  soi  le  gain  d'une  bataille. 

Jamais  personne  avant  Corneille  n'avait  écrit  en  vers  avec 
cette  force.  Et  combien  peu,  depuis  Corneille,  ont  retrouvé 
le  secret  de  ce  style  plein,  serré,  massif,  où  toute  la  période 
semble  coulée  d'un  seul  jet  ou  taillée  dans  un  seul  bloc! 

Tout  ce  qui  suit,  le  désespoir  de  don  Diègue,  la  grande 
scène  entre  le  père  et  son  fils,  les  stances  de  Rodrigue,  tout 
cela  est  trop  connu  pour  y  insister.  On  ne  saurait  trouver 
dans  tout  uolre  tliéàlre  un  premier  acte  plus  attachant. 

A   propos  du  monologue  de  Rodrigue,  Voltaire    a  blâmé 


1.  Se  pout-il  que  u  beau  fils  »  comme  trop  familier  révoltai  Voltaire  ! 
Il  ilil  ici  :  <.  Vous  pouvez  juger  pur  ce  seul  trait  de  l'étal  où  était  alors 
uolre  luugue  !  '> 


SUR   LE  CID  19 

les  stances  mêlées  à  fà  tragédie.  C'était  une  mode  au  temps 
de  Corneille,  et  l'on  en  abusait.  Mais  Voltaire  a-t-il  raison 
de  dire  :  «  Ce  changement  de  mesure  est  invraisemblable. 
C'est  comme  si- un  personnage  qui  parlerait  en  prose  se 
mettait  tout  à  coup  à  parler  en  vers.  » 

L'objection  n'est  pas  d'un  poète.  Tout  est  convention 
au  théâtre.  Est-ce  qu'il  est  beaucoup  pins  vraisemblable 
qu'un  personnage  parle  en  alexandrins  (ju'en  stances  lyri- 
(jues? 

Sainte-Beuve  dit  :  «  Il  faudrait  la  musique  pour  exprimer 
la  lutte  qui  déchire  le  cœur  de  Rodrigue  ».  Mais  justement 
la  poésie  lyrique,  c'est  la  musique  dans  la  poésie  Le  choix 
de  ce  rythme  est  donc  heureux.  Que  le  monologue  d'Auguste, 
de  ce  vieil  empereur  politique  et  rusé  jusque  dans  sa  clé- 
mence, soit  écrit  en  alexandrins,  c'est  bien;  mais  ici  la 
strophe  convient  mieux  pour  exprimer  les  transes  doulou- 
reuses de  ce  cœur  jeune  et  tendre  encore  quoique  hé- 
roïque. 

Observons  toutefois  que  Corneille  lui-même  finit  par  pres- 
que désavouer  les  stances  de  Rodrigue  et  y  trouver  modes- 
tement plus  de  défauts  que  de  vraies  beautés.  Ce  n'est  pas 
qu'il  se  montrât  fort  touché  de  l'objection  singulière  que 
«  beaucoup  de  gens  d'esprit  et  de  savants  »  faisaient  déjà 
autour  de  lui  contre  l'introduction  des  vers  lyriques  dans 
le  poème  dramatique.  11  pense  que  cette  sorte  de  vers  est 
excellente  pour  exprimer  «  les  déplaisirs,  les  irrésolutions, 
les  inquiétudes,  les  douces  rêveries  et  généralement  tout  ce 
qui  peut  souffrir  à  un  acteur  de  prendre  haleine  et  de  penser 
à  ce  qu'il  doit  dire  ou  résoudre  i  ><,  car  tout  cela  «  s'accom- 
mode merveilleusement  avec  leurs  cadences  inégales  et  avec 
les  pauses  qu'elles  font  faire  à  la  fin  de  chaque  couplet.  La 
surprise  agréable  que  fait  à  l'oreille  ce  changement  de  ca- 
dence imprévu  rappelle  puissamment  les  attentions  éga' 
rées,  mais  il  y  faut  éviter  le  trop  d'alfeclation.  « 

1.  Voy.  Examen  d'Andromède, 


20  NOTICE 

J'ai  regret  de  dire  que  Corneille  ajoute  :  «  C'est  par  là  que 
les  stances  du  Cid  sont  inexcusables,  et  les  mots  de  -peine  et 
C/umène,  qui  font  la  dernière  rime  de  chaque  strophe,  mar- 
quent un  jeu  du  côté  du  poète,  qui  n'a  rien  de  naturel  du 
côté  de  l'acteur  ».  S'il  n'y  avait  quelque  ridicule  à  défendre 
Corneille  contre  Corneille  lui-même,  j'aimerais  à  louer  tout 
du  Cid,  jusqu'aux  stances  de  Rodrigue.  Remarquez  que 
nous  verrons  ainsi  plusieurs  fois  Corneille  trop  prompt  à 
sacrifier  la  gloire  de  son  premier  chef-d'œuvre,  le  chef- 
d'œuvre  de  sa  jeunesse,  le  plus  pur  et  le  plus  radieux  de 
ses  chefs-d'œuvre,  le  plus  éternellement  jeune  et  resplendis- 
sant, le  Cid  enfin.  Boileau  a  tort  de  dire  que 

L'Académie  en  corps  eul  beau  le  censurer. 

Elle  ne  le  censura  pas  en  vain,  car  elle  eut  le  fâcheux 
honneur  d'inspirer  au  poète  lui-même  plus  d'un  doute  et 
plus  d'un  scrupule  sur  le  mérite  de  son  poème. 

L'acte  second  devait  s'ouvrir  chez  le  comte  :  c'est  là  que 
don  Arias  lui  apportait  les  ordres  du  Roi;  là  se  passait  la 
scène  de  la  provocalion,  «lue  Chapelain  osait  trouver  trop 
longue;  c'est  le  plus  précieux  emprunt  que  Coi-ncille  ait 
fait  au  drame  espagnol. 

Toute  la  suite  se  passe  au  palais,  oii  l'Infante  s'elTorce  à 
consoler  Chimène;  puis  Chimène  la  quitte,  et  la  triste  prin- 
cesse laisse  alors  percer  l'espoir  (dont  elle  rougit)  que  Ro- 
drigue vaincra  le  comte  et  se  rendra  un  jour  digne  de  l'hymen 
d'une  reine.  Ainsi  cet  amour  romanesque  et  vain  entre- 
voit le  premier  les  hautes  destinées  du  héros.  Invention 
heureuse  et  naturelle:  car  Chimène  n'a  pas  besoin  que  Ro- 
drigue monte  aussi  haut  pour  l'épouser.  L'Infante  au  con- 
traire, qui  ne  peut  aimer  qu'un  héros,  devine  avant  tous  les 
autres  la  gloire  future  du  Cid. 

Le  Roi  paraît,  pour  annoncer  l'imminente  invasion  des 
Maures;  mais  il  ne  fait  rien  pour  la  prévenir  ou  la  com- 
battre. On  a  beau  dire  :  «  C'est  un  Roi  féodal  et,   par  cou- 


.-  S.'^R    LE    CID  21 

séquent,  sans  puissance  ».  Don  Fernand  est  vraiment  un 
peu  trop  nul  dans  la  pièce,  et  il  y  a  là  un  défaut  réel,  qu'il 
était  d'ailleurs  malaisé  d'éviter  :  si  le  Roi  ne  fait  rien,  c'est 
pour  que  Rodrigue  fasse  tout. 

La  scène  suivante,  où  don  Diègue  et  Chimène  viennent, 
après  la  mort  du  comte,  se  jeter  aux  pieds  du  souverain  en 
demandant  justice,  ne  contribue  pas  beaucoup  à  rehausser 
la  physionomie  du  Roi.  Mais  qui  peut  s'apercevoir  de  ces 
faiblesses,  ou  de  quelques  traits  de  mauvais  goût  (\m  gâtent 
un  peu  la  plainte  de  Chimène?  Le  spectateur  est  pris,  atta- 
ché, entraîné;  la  situation  est  parvenue  à  une  intensité 
d'intérêt  qui  emporte  tout. 

Il  faut  admirer  Corneille  d'avoir  su  nous  soutenir  à  cette 
hauteur.  Nous  touchons  au  point  culminant  du  drame;  au 
troisième  acte,  nous  sommes  chez  Chimène  et  nous  voyons 
Rodrigue;  le  meurtrier  du  comte  est  devant  la  fille  de  celui 
qu'il  a  tué.  C'est  la  plus  grande  audace  de  cette  pièce,  où 
l'audace  abonde. 

Dans  l'aveu  fait  à  sa  confidente,  Chimène  avait  résumé'en 
un  vers  admirable  toute  cette  situation  pathétique  : 

....Que  pensez-vous  donc  faire? 

—  Le  poursuivre,  le  perdre,  et  mourir  apros  lui. 

Sur  ce  vers  paraît  Rodrigue:  et  le  drame  est  si  bien 
conduit  qu'on  peut  dire  :  Rodrigue  est  attendu,  sa  venue 
est  nécessaire. 

La  scène  entre  les  deux  amants  est  d'une  incomparable 
beauté;  mais  est-elle  seulement  belle  pour  la  tendresse 
infinie  et  la  douleur  déchirante  que  le  poète  y  fait  parler 
tour  à  tour?  Non  ;  elle  a  surtout  le  mérite  d'érlaircir  aux 
regards  des  deux  amants  le  sens  de  cette  tragédie  qu'ils 
jouent.  Désormais  plus  de  malentendu  entre  ces  deux  âmes 
tourmentées  par  des  sentiments  contraires  :  Rodrigue  offre 
sa  vie,  et  Chimène  la  demande;  mais,  malgré  cette  inimitié 
qu'un  rigoureux  devoir  leur  impose,  ils  s'adorent  tous  deux; 


22  NOTICE 

ils  s'adoreront  jusque   dans  la   mort,   qui    (c'est   leur   seul 
espoir)  les  réunira  bientôt. 

—  Adieu  :  je  vais  traîner  une  mourante  vie, 
Tant  que  par  ta  poursuite  elle  me  soit  ravie. 

—  Si  j'en  obtiens  l'effet,  je  t'engage  ma  foi 
De  ne  respirer  pas  un  moment  après  toi. 

Quel  drame  a  jamais  offert  un  duo  d'amour  plus  pas- 
sionné, plus  émouvant? 

—  Au  nom  d'un  père  mort,  ou  de  notre  amitié, 
Punis-moi  par  vongennre,  ou  du  moins  par  pitié. 
Ton  malheureux  amant  aura  bien  moins  de  peine 
A  mourir  par  ta  main  qu'à  vivre  avec  ta  haine. 

—  Va,  je  ne  te  hais  point.  —  Tu  le  dois.  —  Je  ne  puis.... 
....Rodrigue,  qui  l'eût  cru?  —  Cliimène,  qui  l'eût  dit?J 

—  Que  notre  heur  fût  si  proche  et  sitôt  se  perdit? 

—  Et  que  si  près  du  port,  contre  toute  apparence. 
Un  orage  si  prompt  brisât  notre  espérance? 

Aujourd'iiui,  dans  la  mise  en  scène  du  Cid,  au  milieu  de 
oe  troisième  acte,  le  décor  change  à  vue  :  la  maison  de 
Chimène,  oîi  rentrcvuc  a  eu  lieu,  disparaît  ;  et  nous  voyons 
par  les  rues  de  Séville.  oii  la  nuit  vient  de  tomber,  don 
Diègue  s'avancer  d'un  pas  cliancclant,  cberchant  son  fils, 
qu'il  n'a  plus  revu  depuis  les  mots  fameux  et  ^l'ordre  san- 
glant si  bien  obéi  : 

Va,  cours,  vole  et  nous  venge. 

Au  xvm°  siècle  on  jouait  toute  la  tragédie  dans  un 
lieu  unique  et  vague  :  où  don  Diègue  arrivait  sans  être  vu 
de  Rodrigue  ni  de  Chimène,  et  sans  les  voir.  Voltaire  se 
moque  de  cette  invraisemblance,  qu'il  n'eût  pas  fallu  impu- 
ter à  Corneille.  Dans  l'intention  du  poète,  c'est  en  sortant  de 
la  maison  de  Chinu'ine  que  Rodrigue  rencontrait  son  père 
dans  la  rue  :  et  là  éclatait  cette  explosioa  de  joie  du  vieil- 
lard à  qui  son  fils  a  rendu  l'honneur  . 

Touche  ces  cheveux  blancs  ii  qui  lu  ronds  riimineur. 
Viens  baiser  celte  joue,  et  reconnois  la  place 
Où  fut  emj)reinl  l'affront  que  ton  courage  efface. 


SU'-.   LE   CID  23 

Mais  à  la  joie  du  père  le  fils  répond  par  son  désespoir: 
Ne  me  dites  plus  rien;  pour  vous  j'ai  tout  perdu. 

Alors  se  révèle  toute  la  grandeur  d'àme  du  vieux  cheva- 
lier chez  qui  le  bras  tout  seul  est  faible  et  fatigué.  »  Quoi! 
mon  fils,  quoi!  tu  veux  mourir.  Eh  bien!  Les  Maures  ap- 
prochent: ils  seront  ici  cette  nuit.  Marche  contre  eux. 

Là,  si  tu  veux  mourir,  trouve  une  belle  mort.  » 

Mais  Rodrigue  ne  mourra  pas!  Non!  il  ne  mourra  pas  le 
fils  qui  a  si  bien  su  venger  son  père.  Ce  matin  même,  igno- 
rant encore  la  valeur  de  Rodrigue,  don  Diégue  lui  disait  : 

....Meurs  ou  tue. 

Maintenant  il  ne  doute  plus  de  lui. II  lui  cric:  Va  les  vaincre. 

....Force  par  ta  vaillance 
Ce  monarque  au  pardon,  et  Chimène  au  sileni'e. 

Le  jour  se  lève  sur  le  quatrième  acte,  apportant  déjà 
dan^^éville  les  triomphantes  nouvelles  de  Rodrigue  vain- 
qnéï'ir  et  des  Rois  maures  captifs. 

La  bataille  a  duré  trois  heures,  Elvirc  l'annonce  à  Chi- 
mène, comme  pour  bien  préciser  devant  les  spectateurs 
que  la  règle  fatale  est  observée  dans  sa  rigueur  :  il  peut  y 
avoir  vingt  heures  que  la  pièce  est  commencée.  Il  en  reste 
quatre  pour  l'achever;  et  ces  quatre  heures  suffiront.  Ce 
n'était  pas  assez  d'avoir  du  génie,  quel  prodigieux  talent 
était  nécessaire  pour  condenser  une  œuvre  aussi  toulTue, 
ailssi  puissante  dans  d'aussi  étroites  limites,  sous  l'empire 
de  lois  si  arbitraires  et  si  rigoureuses. 

Le  sujet  du  Cid  exigeait  uaturellement  l'ampleur  et  les 
libertés  du  drame,  espagnol  ou  anglais,  accordées  aux  Cal- 
deron  et  aux  Shakespeare.  Avoir  su  l'enfermer  dans  le 
cadre  classique  est  uu  coup  de  maître  et  prouve  une  habi- 
leté singulière. 


24  NOTICE 

On  a  tout  dit  sur  le  récit  du  combat;  nous  n'avons  rien 
d'égal  à  cette  narration  dans  notre  tiiéàtre  classique,  pour- 
tant si  riche  en  beaux  morceaux  de  ce  genre.  Celui-ci  est 
le  seul  où  l'éloquence  ne  doive  rien  à  la  rhétorique;  il  a 
toutes  les  beautés,  la  simplicité  du  style,  la  grandeur  du 
sentiment,  le  souffle  entraînant;  c'est  l'admirable  explosion 
d'une  âme  guerrière,  jeune,  triomphante  et  pourtant  mo- 
deste. Il  y  a  des  vers  d'une  beauté  vraiment  épique  : 

Le  reste,  dont  le  nombre  augmentoil  à  toute  heure, 
Brûlant  d'impalienRe  autour  de  moi  demeure. 
Se  couche  contre  terre,  et  sans  faire  aucun  bruit, 
Passe  une  bonne  part  d'une  si  belle  nuit. 

Et  plus  loin  : 

Nous  nous  levons  alors,  et  tous  en  même  temps 
Poussons  jupques  au  ciel  mille  cris  éclatants. 

Et  la  note  émue,  humaine  et  mélancolique  ne  manque  pas 
dans  ce  chant  de  gloire  : 

O  combien  d'actions,  combien  d'exploits  célèbres 
Sont  demeurés  sans  gloire  au  milieu  des  ténèbres. 
Où  chacun,  seul  témoin  des  grands  coups  qu'il  donnoit, 
Ne  pouvoit  discerner  où  le  sort  inclinoil! 

Faut-il  l'avouer?  on  oublie   un   peu   Chimène   dans   cette 
mêlée  guerrière,  et,  quand  don  Alonse  interrompt  : 

Sire,  Chimène  vient  vous  demander  justice, 

on  ressent  quuUpie  chose  de  l'impatience  du  Roi  : 

La  fâcheuse  nouvelle,  et  l'importun  devoir! 

Celle  disposition  d'esprit  aide  le  spectateur  à  accepter 
l'uidro  (|ue  le  Uoi  va  imposer  à  Chimène  et  par  hMjuel  Cor- 
neille prépare  adroitement  le  dénouement. 

Chimène  a  demandé  le  combat  singulier,  elle  a  choisi  ou 
accepté   sou  champion.   Tout  jusque-là   est  conforme  aux 


SLR   LE   CID  "■:o 

mœurs  chevaleresques.  Elle  a  juré  d'épouser  le  vainqueur 
de  Rodrigue,  mais  non  pas  d'épouser  Rodrigue  s'il  est 
vainqueur.  C'est  le  Roi  qui  de  lui-même  impose  cette  con- 
dition, sans  laquelle  il  refuse  d'autoriser  le  duel.  Chimène 
la  subit  —  peut-être  avec  une  joie  secrète  —  mais  en  pro- 
testant toutefois.  Quant  à  dire  avec  l'Académie  que  le  Roi 
ne  pouvait  ainsi  disposer  de  la  main  d'une  femme  qui 
n'est  ni  sa  sœur  ni  sa  Glle,  il  faut,  pour  élever  de  telles 
objections,  ignorer  entièrement  les  moeurs  féodales  Rien 
n"y  est  plus  conforme,  au  contraire,  et  nos  chansons  de 
geste  sont  remplies  de  situations  toutes  semblables.  Un  Roi^ 
un  suzerain  était  censé  le  père  d'une  fille  orpheline  ;  et  le 
droit  de  disposer  d'elle  et  de  la  marier  selon  son  caprice 
ou  son  intérêt  est  celui  qu'ils  s'arrogeaient  avec  le  moins 
de  scrupule,  même  au  temps  où  leur  suzeraineté  avait  le 
moins  de  puissance  effective. 

Le  cinquième  acte  était  hérissé  de  difficulté*.  II  s'agissait 
de  dénouer  une  situation  presque  inextricable  d'une  façon 
qui  satisfit  au  vœu  passionné  des  spectateurs,  sans  porte^ 
atteinte  à  l'honneur  de  l'héroïne.  Dans  l'espagnol,  le  temps, 
qui  adoucit  toutes  les  plaies  et  qui  panse  toutes  les  bles- 
sures, qui  apporte  avec  lui  l'oghli,  qui  commande  ou  jus- 
tifie le  pardon,  le  temps  venait  en  aide  au  poète  et  per- 
mettait à  Chimène,  après  plusieurs  années  écoulées,  de  se 
montrer  moins  inflexible.  Ici  la  loi  classique  ôte  celte  res- 
source à  Corneille  et  veut  qu'il  ait  désarmé  la  fille  du 
comte  de  Gormas  presque  avant  que  le  corps  de  sou  père  soit 
refroidi  *  ! 

Comment  donc  hâter  ou  du  moins  assurer  un    dénoue- 


J.  Il  no  faut  pas  croire  que  l'auleur  n'ait  pas  senti  dans  celte  occa- 
sion la  jréne  des  règ'les.  k  Je  m'assure,  dil-il,  que  si  on  racontait  dans 
un  roman  ce  que  jai  fait  arriver  dans  te  Cid...  on  lui  donnerait  un 
peu  plus  d'un  jour  pour  l'étendue  de  sa  durée;  l'obéissance  que  nous 
^devons  aux  règles  de  l'unité  de  jour  et  de  lieu  nous  dispense  alors  du 
^semblable,  bien  qu'elle  ne  nous  pei mette  pas  l'impossible.  »  {Dis- 
de  la  tragédie.) 


26  NOTICE 

ment  que  tout  recule?  Corneille  a  su  le  faire  par  un  trait 
de  génie,  en  inventant  cette  seconde  entrevue  des  deux 
amants,  entrevue  que  l'espagnol  ne  lui  offrait  pas.  C'est  un 
ressort  original  et  tout  nouveau  dont  il  a  seul  l'honneur. 

Chose  étrange  en  vérité!  Corneille  vieilli  affectait  de  ne 
plus  goûter  lui-même  le  mérite  extraordinaire  de  cette 
scène.  11  disait  de  cette  seconde  entrevue  et  même  de  la 
première,  dans  VExamen  du  Ciel  : 

«  Toutes  les  deux  ont  fait  leur  effet  en  ma  faveur,  mais 
je  ferais  scrupule  d'en  étaler  de  pareilles  à  l'avenir  sur  nos 
théâtres.  » 

Quand  il  écrivait  ces  lignes  (en  lOfiO),  il  avait  cinquante- 
quatre  ans,  plutôt  l'âge  de  la  raison  que  celui  des  vers  et 
surtout  des  belles  audaces.  Heureux  pour  les  poètes,  l'âge 
où  l'on  ose  encore  et  où,  pour  avoir  osé,  on  réussit! 

Toute  la  beauté  de  cette  scène  est  dans  cette  conception 
profonde  :  Rodrigue  va  combattre  don  Sanche  et  le  vaincra 
s'il  veut;  mais  il  ne  peut  le  vouloir  que  s'il  arrache  le  con- 
sentement de  Chimène. 

Voilà  pourquoi  il  reparaît  devant  elle  et  lui  dit  :  »  Don 
Sanche  est  votre  champion.  En  combattant  cnnlii'  lui,  je 
combattrais  contre  vous;  je  ne  me  défendrai  pas.  Adieu, 
je  vais  mourir!  » 

Rodrigue  est-il  sincère?  Il  est  sincère  à  demi;  on  a  eu 
tort  de  dire  qu'il  ne  l'est  pas  du  tout.  Car  sans  aucun  doute 
il  aimerait  mieux  mourir  que  de  perdre  Chimène  ou  d'ob- 
tenir Chimène  sans  l'aveu  de  Chimène.  Mais  c'est  cet  aveu 
qu'il  espère  arracher. 

Et  Chimène  lutte  à  son  tour  pour  échapper  à  cette  néces- 
sité cruelle  d'avouer  qu'elle  souhaite  au  fond  du  cœur  la 
défaite  de  son  champion,  la  victoire  de  son  adversaire. 

Voyez  par  quel  artifice,  j'oserais  dire  bien  féminin,  toutefois 
noble  encore  et  digne,  elle  essaye,  sans  se  livrer  elie-nième, 
de  ranieuf^r  sou  amant  à  la  volonté  de  vivre  et  de  vaincre.   • 

Tu  vas  mourir!  Don  Sanelie  csl-il  si  redoutable? 


SUR   LE   CID  27 

Elle  essaye  de  piquer  l'amour- propre  : 

Celui  qui  n'a  pas  craint  les  Mores,  ni  mon  père, 
Va  combattre  don. Sanche,  et  déjà  désespère! 

Rodrigue  répond  simplement  : 

J'ai  toujours  même  cœur,  mais  je  n'ai  point  de  bras 

Quand  il  faut  conserver  ce  qui  ne  vous  plait  pas 

Vous  demandez  ma  mort,  j'en  accepte  l'arrêt. 

Nouvel  artifice  de  Chimène  pour  arriver  au  même  résul- 
tat, faire  que  Rodrigue  se  défende  sans  qu'il  lui  en  coûte  à 
elle  cet  aveu  qu'il  demande  : 

Ainsi  que  de  ta  vie  il  y  va  de  la  gloire.... 
Quand  on  te  saura  mort,  on  te  croira  vaincu.... 
Et  défends  ton  honneur,  si  tu  ne  veux  plus  vivre. 

Mais  Rodrigue  est  inflexible  ou  feint  de  l'être  : 
Rodrigue  peut  mourir  sans  hasarder  sa  gloire. 

Et  tout  ce  couplet  un  peu  fade,  mais  charmant  écho  des 
sentiments  romanesques  dont  Corneille  avait  rempli  son 
théâtre  avant  d'écrire  le  Cid;  car,  dans  cette  œuvre  singu- 
lière, il  y  a  la  veine  de  VAstrce  qui  coule  à  côté  de  la  veine 
épique;  et  les  subtilités  des  précieuses  s'y  mêlent  avec  les 
cris  héroïques  de  l'épopée.  Rodrigue  ébauche  d'avance  son 
épitaphe  de  parfait  amant  : 

On  dira  seulement  :  «  11  mloroit  Cliimène; 
11  n'a  pas  voulu  vivre  et  moiiter  sa  haine; 
11  a  cédé  lui-même  à  la  rifrueur  du  soil 
Qui  forçoit  sa  maîtresse  à  poursuivre  sa  mort  : 
Elle  vouloit  sa  tète;  et  son  cœur  magnanime, 
S'il  l'en  eût  refusée,  eût  pensé  faire  un  crime. 
Pour  venger  son  honneur  il  perdit  son  amour, 
Pour  venger  sa  maîtresse  il  a  quitté  le  jour, 
Préférant  (quelque  espoir  qu'eût  son  âme  asservie) 
Son  honneur  à  Chimène.  et  Chimène  à  sa  vie.  » 


28  NOTICE 

Cette  fois  Rodrigue  a  vaincu  ;  la  pudeur  cède,  l'aveu 
échappe  ou  plutôt  éclate  : 

Puisque,  pour  t'empêcher  de  courir  au  trépas, 

Ta  vie  et  ton  honneur  sont  de  foibles  appas, 

Si  jamais  je  l'aimai,  cher  Rodrisrue,  en  revanche, 

Défends-toi  maintenant  pour  m'ôter  à  don  Sanche; 

Combats  pour  m'affranohir  d'une  condition 

Qui  me  donne  à  l'objet  do  mon  aversion. 

Te  dirai-je  encor  plus?  va,  songe  a  la  défense, 

Pour  forcer  mon  devoir,  pour  m'imposer  silence; 

El  si  tu  sens  pour  moi  ton  cœur  encore  épris. 

Sors  vainqueur  d'un  combat  dont  Chimène  est  le  prix. 

Adieu  :  ce  mot  lâché  me  fait  rougir  de  honte. 

Mais  il  est  lâché.  Rodrigue  a  vaincu,  ou  plulùt  l'amour  a 
vaincu —  pourla  première  et  dernière  fois —  dans  cette  uifde 
tragédie  cornélienne,  où  l'amour,  toujours  présent,  sera 
désormais  toujours  sacrifié. 

J'admire  par  quelle  inintelligence  les  acteurs  du  wni'  siècle 
pouvaient  supprimer  le  couplet  qui  succède  et  que  dit  avec 
transport  Rodrigue  laissé  seul  sur  le  théâtre  par  Chimène 
qui  s'est  enfuie,  rougissante,  éperdue.  Sans  doute,  ce  cou- 
plet est  emphatique,  et  Rodrigue  n'y  parle  guère  autrement 
que  le  Matamore  dans  illhtsion.  Mais,  dans  cette  exallalion 
un  peu  fanfaronne,  comme  on  sent  bieu  la  joie  débordaute 
après  la  victoire  obtenue  : 

Est-il  quelque  ennemi  qu'à  présent  je  ne  dompte? 
Paroissez,  Navarrois,  Mores  et  Castillans, 
Et  tout  ce  que  rEsj)agne  a  nourri  de  vaillants; 
Uiiissnz-vous  ensemble,  et  faites  une  armée, 
Pour  coiiibaltrc  une  main  de  la  sorte  animée: 
Joignez  tous  vos  edorls  contre  un  espoir  si  doux; 
Pour  en  venir  à  boul,  c'est  trop  peu  que  de  vous! 

Apri'S  celte  scène  passionnée  (|ui  laisse  le  ^peclalcnr  en 
proie  à  une  profonde  émotion,  Corneille  avait  voulu  lui 
ménager  comme  une  trêve  et  le  reposer  par  un  intermède 
sans  action,   musical    et   caressant.  On   entendait   rinfanle 


SUR    LE   CID  29 

soupirer  en    strophes    langoureuses  son   inutile  et  discret 
amour  : 

T'écouterai-je  encor,  respect  de  ma  naissance, 

Qui  fais  un  crime  de  mes  feux  ? 
T'écouterai-je,  amour,  dont  la  douce  puissance 
Contre  ce  fier  tyran  fait  révolter  mes  vœux? 

Pauvre  princesse,  auquel  des  deux 

Dois-lu  prêter  obéissance? 
Rodrigue,  ta  valeur  le  rend  digne  de  moi; 
Mais  pour  être  vaillant,  tu  n'es  pas  fils  de  roi. 

Ces  plaintes  ont  déplu.  Il  est  vrai  que  le  style  en  est 
médiocre  et  la  poésie  assez  faible.  Sont-elles  en  situation? 
Oui,  si  l'on  interprète,  comme  nous  avons  fait,  le  rôle  de 
l'Infante.  11  était  habile  de  présenter  l'une  après  l'autre  les 
deux  femmes  éprises  de  Rodrigue;  leur  amour  est  comme 
le  double  rayon  de  sa  gloire.  En  outre,  ces  scènes  laissent 
à  Rodrigue  le  temps  de  vaincre  don  Sanche.  Entre  le 
moment  où  Rodrigue  est  sorti  et  celui  où  reparait  don 
Sanche,  il  s'est  prononcé  cent  (piarante  vers.  Si  nous  re- 
tranchons le  rôle  de  l'Infante,  son  monologue  et  la  scène  qui 
suit  avec  sa  confidente,  ce  nombre  est  réduit  à  soixante. 
C'est  trop  peu,  quelles  que  soient  les  complaisances  ([u'im- 
posait  aux  spectateurs  la  règle  des  vingt-quatre  heures. 

Cependant  Chimène  échange  avec  Elvire  l'aveu  de  ses 
inquiétudes  mortelles  • 

Elvire,  que  je  souffre,  et  que  je  suis  à  plaindre!  .. 

Le  plus  heureux  succès  me  coûtera  des  larmes, 

Mon  père  est  sans  vengeance,  ou  mon  amant  est  mort. 

Dilemme  qui  se  réfute  assez  bien,  comme  tous  les   dilem- 
mes. Elvire  répond  un  peu  lourdement: 

D'un  et  d'autre  côté  je  vous  vois  soulagée  : 
Ou  vous  avez  Rodrigue,  ou  vous  êtes  vengée. 

Chimène,  peu  touchée  d'un  tel  raisonnement,  demande  au 
liel  qu'il  termine  ce  combat 

Sans  faire  aucun  des  deux  ni  vaincu  ni  vainqueur. 


30  NOTICE 

Mais  Chimène  s'abuse  elle-même;  et  le  dernier  vers  fie  la  ^ 
scène  va  la  trahir.  Eq  voyant  entrer  dou  Sanclic,  elle  le  10 
croit  vainqueur  :  \ 

Que  vois-je,  malheureuse?  Elvire,  c'en  est  fait. 

Voici  le  point  faible  de  la  pièce.  L'erreur  de  Chimène  est 
infiniment  trop  prolongée.  Une  invention  analogue  est  dans 
le  poète  espagnol.  Chez  Guillem  de  Castro,  Rodrigue  est 
l'auteur  du  stratagème  qui  abuse  Chimène.  Cela  déplut  à 
Corneille;  il  aima  mieux  supposer  que  Rodrigue,  pressé 
(on  ne  sait  pourquoi)  de  se  rendre  auprès  du  Roi,  avait 
chargé  don  Sanche  d'aller  remettre  sou  épée  à  Chimène. 
Cette  invention  n'est  conforme  ni  à  la  nature  ni  à  la  tradi- 
tion chevaleresque;  c'est  le  seul  ressort  dans  la  pièce  qu'on 
puisse  trouver  mal  imaginé. 

En  outre,  à  l'acte  précédent,  Chimène  a  déjà  été  trompée; 
son  amour  s'est  une  première  fois  trahi,  à  la  fausse  nouvelle 
qu'elle  a  reçue  de  la  mort  prétendue  de  Rodrigue,  dans  le 
combat  livré  aux  Maures.  Le  même  effet  une  seconde  fois 
répété  nous  parait  froid  et  produit  même,  j'ose  le  dire,  une 
impression  assez  pénible. 

Enfin  il  n'est  guère  admissible  que  l'erreur  de  Chimène 
se  prolonge  pendant  cinquante -quatre  vers.  Corneille  en 
retrancha  (|uatorze  dans  les  éditions  postérieures  à  ICfiG; 
réduite  à  quarante  vers,  la  scène  est  trop  longue  encore,  et 
le  spectateur  l'écoute  avec  un  peu  d'impatience. 

Elle  achève  de  prêter  une  figure  csscz  fâcheuse  au  mal- 
heureux don  Sanche.  Au  reste  il  est  dans  la  tradition  du 
moyen  âge  et  dans  la  tradition  classique  que  tout  amour 
qui  n'est  pas  payé  de  retour  devienne  peu  à  peu  plus  ou 
moins  ridicule.  Ce  sont  les  modernes  qui,  raffinant  sur  le  sen- 
timent, ont  imaginé  les  premiers  de  prêter  quelque  attrait 
à  ces  vaincus  de  la  passion.  C'est  par  là  surtout  que  le 
drame  s'est  introduit  chez  nous  jusque  dans  la  comédie. 
On  a  prèle  dans  ce  sens  à  Molière  des  intentions  auxquelles 


SUR   LE    CID  31 

il  ne  pensait  guère.  On  a  joué  par  exemple  Arnolphe,  dans 
l'Ecole  des  femmes,  de  façon  à  le  rendre  touchant  et  à  nous 
arracher  des  larmes.  Notre  ancien  théâtre  était  moins  cha- 
ritable, même  dans  la  tragédie;  les  amants  rebutés,  qu'ils 
s'appellent  don  Sanche  ou  Yalère  ou  Maxime,  y  jouent  tou- 
jours le  rôle  de  personnages  sacrifiés. 

Nous  touchons  au  dénouement.  Il  faut  admirer  l'adresse 
avec  laquelle  Corneille  a  su,  dans  les  dernières  scènes,  en 
pallier  autant  que  possible  les  difficultés.  Nous  avons  vu 
que  l'espagnol  arrivait  au  même  résultat  en  supposant  un 
laps  de  trois  années  pleines  entre  la  mort  du  comte  et  le 
pardon  de  Chimène.  Ici  la  règle  des  vingt-quatre  heures 
n'a  laissé  qu'un  jour  au  poète.  Aussi  ce  n'est  pas  par  le 
mariage  de  Chimène  qu'il  terminera  sa  pièce,  mais  par  le 
simple  espoir  que  ce  mariage  aura  lieu  un  jour. 

DON    FERNAND 

Cet  hymen  différé  ne  rompt  point  une  loi 

Qui,  sans  marquer  de  temps,  lui  destine  ta  foi.... 

RODRIGUE 

Sire,  ce  m'est  trop  d'heur  de  pouvoir  espérer. 

DON    FERNAND 

Esp'TC  en  ton  courage,  espère  en  ma  promesse.. 
Laisse  faire  le  temps,  ta  vaillance  et  ton  roi. 

fi  faut  insister  sur  ces  précautions,  car  l'injustice  des 
contemporains  n'a  pas  voulu  les  voir  :  elles  excusent  Chi- 
mène, elles  justifient  Corneille.  Mais  on  enfermait  Corneille 
dans  une  situation  impossible.  Oui,  sans  doute  les  événe- 
ments sont  trop  pressés  dans  le  Cid;  mais  qui  avait  imposé 
au  poète  cette  règle  des  vingt-quatre  heures  qu'il  ignorait 
encore  en  arrivant  de  Rouen  à  Paris  i?  N'étaient-ce  pas  ses 
contemporains,  lesMairet,  les  Scudéry,les  Chapelain?  Dès  lors 
comment  osaient-ils  lui  reprocher  des  fautes  dont  ils  étaient 
eux-mêmes  les  premiers  coupables?  Ils  l'osaient  cependant; 
ils  disaient  que    le  sujet   avait  été  mal  choisi,  qu'il  était 

1.  Voyez  Mélite,  Examen, 


32  NOTICE 

impropre  à  la  scène.  Mal  choisi,  impropre  à  la  scène,  le 
sujet  le  plus  heureusement  trouvé,  le  plus  neuf,  le  plus  ori- 
ginal, le  plus  fécond,  le  plus  saisissant  que  la  tragédie 
cOit  traité  jamais  auparavant,  et,  depuis,  elle  a'en  a  guère 
inventé  de  plus  beau.  Le  public  ne  s'y  trompa  point;  il 
fut  séduit,  entraîné,  ravi;  et  il  eut  raison  contre  tout  le 
monde,  contre  les  pédants,  contre  les  poètes,  contre  Riche- 
lieu, contre  l'Académie;  il  reconnut,  il  salua  dans  le  Cul  un 
chef-d'œuvre  incomparable.  Heureux  le  poète,  si  ces  ap- 
plaudissements naïfs  et  sincères  avaient  suffi  pour  l'enhardir, 
et  faire  qu'il  osât  désormais  ne  relever  au  théâtre  que  de 
son  génie  ! 

Mais,  pour  expliquer  les  hésitations,  les  scrupules  drama- 
tiques dont  son  esprit  demeura  toujours  assiégé  depuis  le 
triomphe  injustement  contesté  du  Cid,  il  nous  faut  raconter 
l'histoire  de  la  pièce. 


II.    —    HlSTOIKE      liE     LA    PIÈCR. 

La  querelle  du  Cid 
D'après  une  tradition  établie,  la  première  représentalion 
du  Cid  eut  lieu  en  1636;  les  frères  Parfaict,  dans  leur  His- 
toire du  théâtre  français,  la  placent  au  mois  de  novembre, 
sans  dire  sur  quel  document  ils  s'appuient  pour  la  fixer  à 
cette  date.  Il  est  plus  probable  que  la  première  représenta- 
tion fut  donnée  au  mois  de  décembre  et  peut-être  dans  les 
derniers  jours  de  l'année.  Les  premières  mentions  connues 
do  la  pièce  se  rapportent  au  mois  de  janvier  de  1637.  La 
plus  ancienne  se  trouve  dans  une  lettre  de  l'acteur  Mondory 
à  Balzac  ^  datée  du  18  janvier  :  «  Je  vous  souhaitcrois  ici 
pour  y  goûter  entre  autres  plaisirs  celui  des  belles  comédies 
qu'on  y  représente,  et  particulièrement  d'un  Cid  qui  a 
charmé  tout  Paris.  11  est  si  beau  ([u'il  a  donné  de  l'amour 
aux  dames  les  plus  continentes,  dont   la  passion  a  mémo 

1.  Uolrouvée  dans  les  papiers  de  Cunrail. 


SUR  LE   CID  33 

plusieurs  fois  éclaté  au  théâtre  public.  On  a  vu  seoir  en 
corps  aux  bancs  de  ses  loges  ceux  qu'on  ne  voit  d'ordinaire 
que  dans  la  chambre  dorée  *  et  sur  le  siège  des  fleurs  de 
hs.  La  foule  a  été  si  grande  à  nos  portes,  et  notre  lieu 
s'est  trouvé  si  petit  que  les  recoins  du  théâtre,  qui  servaient 
les  autres  fois  comme  de  niches  aux  pages,  out  été  des 
places  de  faveur  pour  les  cordons  bleus,  et  lu  scène  y  a  été 
dordinaire  parée  de  croix  de  chevaliers  de  l'ordre.    » 

Balzac  avait  l'éloquence  ou  l'enflure  si  contagieuse  que 
tous  ses  correspondants,  en  lui  écrivant,  écrivent  plus  ou 
moins  comme  lui. 

Un  second  témoignage  plus  récent  de  quatre  jours  »e 
trouve  dans  une  lettre  du  22  janvier  163'7  adressée  par  Cha- 
pelain à  M.  Belin,du  Mans. 

«  Depuis  quinze  jours  le  public  a  été  diverti  du  Cid  et 
des  Deux  Sosies  (de  Rotrou)  à  un  point  de  satisfaction  qui 
ne  se  peut  exprimer.  Je  vous  ai  fort  désiré  à  la  représenta- 
lion  de  ces  deux  pièces.  » 

Les  circonstances  historiques  rendent  d'ailleurs  assez 
douteuse  la  date  indiquée  par  les  frères  Parfaict.  On  se  sou- 
vient qu'au  mois  d'août  1636  les  Espagnols  avaient  envahi 
la  Picardie,  pris  la  Capelle,  le  Calelet,  Corbie,  et  fait  trem- 
bler la  capitale,  qui  se  crut  sérieusement  menacée.  Ricl:e- 
lieii,  un  moment  découragé,  se  réveilla  de  cette  courte  fai- 
blesse et  fil  hardiment  tète  à  l'invasion.  Corbie  fut  repris 
le  14  novembre,  la  frontière  dégagée;  Paris  se  rassura.  Mais 
probablement  quelques  jours  s'écoulèrent  avant  qu'on  eut 
l'esprit  assez  libre  pour  retourner  au  théâtre  et  y  faire  un 
si  grand  succès  à  une  pièce  nouvelle. 

Si  la  dale  de  novembre  semble  un  peu  prématurée,  celle 
de  janvier  parait  tardive,  quoi(iuc  le  texte  de  Chapelain,  pris 
à  la  lettre,  hxe  la  représentation  aux  premiers  jours  de  ce 
mois.  En  effet  les  lettres  de  noblesse  accordées  au  père  de 


I.  La  Grand'Chambre  du  Parlement.  Les  magistrats  au  xvii"  siècle 
fréqueulaient  peu  les  théâtres. 


34  NOTICE 

Corneille  peu  après  l'apparition  du  Cid  sont  datées  de  jan- 
vier 1637,  sans  indication  du  quantième.  En  les  supposant 
même  données  à  la  fin  du  mois,  le  Cid,  dont  elles  alleslaieut 
le  succès,  devait  avoir  traversé  déjà  victorieusement  l'épreuve 
d'un  grand  nombre  de  représentations,  dont  la  première 
remontait  sans  douLc  un  peu  au  delà  du  mois  courant.  Ob> 
servons  que  ces  lettres  de  noblesse  ne  font  aucune  mention 
du  Cid,  et  parlent  seulement  des  services  que  Corneille  le 
père  avait  rendus  comme  maitre  des  eaux  et  forêts  dans  la 
vicomte  de  Rouen.  Mais  nul  ne  douta  ni  ne  doute  encore 
qu'elles  aient  été  décernées  au  fils,  en  la  personne  du  père  '. 
On  s'est  demandé  pourquoi  le  Roi  n'anoblit  pas  le  poète, 
puisque  c'est  lui  surtout  qu'il  voulait  honorer;  mais  anoblir 
le  père,  c'était  anoblir  le  fils;  et  la  noblesse,  décoration  hé- 
réditaire, non  d'un  homme,  mais  d'une  famille,  était  d'au- 
tant plus  estimée  qu'elle  était  plus  ancienne.  En  ne  nom- 
mant que  le  père,  le  Roi  donnait  au  fils  comme  un  quartier 
de  plus.  Si  l'aïeul  eût  vécu,  c'est  lui  qu'on  eût  anobli. 

Le  succès  de  la  pièce  avait  été  immédiat;  il  fut  durable, 
il  fut  inoui  !  Le  Cid  n'est  pas  de  ces  pièces  qu'il  faut  revoir 
pour  les  goûter;  le  charme  agit  tout  d'abord:  aux  premiers 
vers  on  est  ravi  par  cette  peinture  naïve,  ardente  et  vraie 
d'un  amour  si  pur  et  si  malheureux. 

Le  théâtre  du  Marais,  auquel  fut  donnée  la  pièce,  se  sur- 
passa pour  la  bien  monter.  Mondory  surtout,  le  chef  de  la 
troupe,  fit  merveille  dans  le  rôle  du  Cid.  Le  témoignage  des 
ennemis  de  Corneille  est  d'autant  plus  flatteur  pour  les  co- 
médiens, ([u'ils  alfectent  de  leur  attribuer  à  eux  seuls  tout 
le  mérite  liu  Irionqdie  du  Cid.  Mairot  -  vante  «  les  gestes, 
le  Ion  de  voix,  la  bonne  mine  et  les  beaux  habits  de  ceux 
et  de  celles  qui  ont  si  bien  représenté  la  pièce  ».  Pellisson, 
dans  Yllistoire  de  V Académie,  dit  »  qu'on  ne  pouvait  se  lasser 
de  voir  le  Cid;   on    n'enleudail  autre  chose  dans  les  com- 

1.  Un  iiiunphlol  de  la  querelle  du  Cid  {le  Souhait  du  Cid)  le  dit  fur- 
nielloiiicnt  ;  Mairet  l'ulleste  aussi  dans  son  Epître  familière. 

2.  Ji'pilrr  fainiUcrc  du  S'  Muirel  au  S'  Corneille. 


SUR   LE   CID  3b 

pagnies;  chacun  en  savait  quelque  partie  par  cœur;  on  le 
faisait  apprendre  aux  enfants;  et,  eu  plusieurs  parties  de  la 
France,  il  était  passé  en  proverbe  de  dire  :  Cela  est  beau 
comme  le  Cid.  »  En  dehors  des  représentations  du  Marais, 
on  sait  que  le  Cid  fut  joué  trois  fois  au  Louvre  et  deux  fois 
à  rhôtel  Richelieu.  Cette  immense  renommée  passa  les 
frontières  :  toute  l'Europe  s'occupa  du  Cid,  le  traduisit,  le 
représenta.  Fontenclle  *  dit  que  Corneille  avait  chez  lui  sa 
pièce  traduite  en  toutes  les  langues  de  l'Europe,  «  hormis  la 
turque  et  lesclavonne  ».  Même  au  delà  des  Pyrénées,  on 
traduisit  en  espagnol  cette  pièce  empruntée  de  l'Espagne. 
Cette  traduction  espagnole,  dont  parle  explicitement  Fonte- 
nelle,  doit  être  la  même  chose  qu'une  paraphrase  ou  imita- 
tion que  Juan-Bautisla  Diamante  fit  de  la  pièce  française 
en  la  déguisant  sous  un  titre  nouveau  :  cl  Honrador  de  su 
padre  (le  Vengeur  de  son  père).  Voltaire  connut  celte  imi- 
tation et  prétendit  qu'elle  était  un  original,  qu'elle  avait  pré- 
cédé le  Cid,  et  que  Corneille  devait  à  Diamante  tous  les  vers 
fluc  Diamante  a  réellement  pillés  dans  Corneille.  Voltaire 
était-il  de  bonne  foi?  je  l'ignore;  mais,  en  tout  cas, il  est  au- 
jourd'hui absolument  démontré  que  Diamante,  né  en  1626, 
avait  dix  ans  quand  fut  joué  le  Cid,  et  que  son  imitation, 
dont  la  date  n'est  pas  connue,  fut  publiée  seulement  en  1639  -. 

1.  Dans  la  Vie  de  M.  Corneille. 

2.  Comme  toutes  les  modes,  la  mode  du  Cid  finit  par  loucher  à 
l'excès  et  au  ridicule.  Les  demoiselles  bien  apprises  durent  réciter  le 
Cid  pour  trouver  des  maris.  Scarron,  dans  l'Enéide  travestie,  fait  ainsi 
le  portrait  de  la  nymphe  Déiopée  : 

Elle  entend  et  parle  fort  bien 
L'espagnol  et  l'italien; 
Le  Cid  du  poète  Corneille, 
Elle  le  récite  à  merveille; 
Coud  le  linge  en  perfection 
Et  sonne  du  psaltérion. 

Il  y  eut  une  réaction  contre  la  vogue  de  la  pièce;  et  Corneille  s'en 
plaint  dans  le  premier  texte  de  la  scène  i'''  du  Menteur.  Ensuite  tout 
fut  remis  en  place;  et  l'ère  d'une  admiration  sereine  et  immortelle 
commença  pour  ce  chef-d'œuvre. 


3fi  NOTICE 

Ce  grand  succès  du  Cid  devait  apporter  à  Corneille  autant 
de  déboires  que  de  joies.  A  tous  les  triomphes  il  se  mêle 
des  voix  discordantes.  Tant  que  Corneille  n'avait  obtenu 
que  des  succès  moyens  au  théâtre,  ses  rivaux  en  poésie 
l'avaient  comblé  d'éloges;  mais,  du  jour  où  le  Cid  le  mil  hors 
de  pair,  leur  jalousie  s'excita;  l'enthousiasme  du  public 
allait  croissant;  l'envie  devint  furieuse.  A  la  fin,  ce  fut  une 
clameur  contre  un  poète  qui  avait  osé  marquer  sa  supério- 
rité par  un  chef-d'œuvre.  On  entreprit  de  prouver  que 
Corneille  avait  volé  sa  pièce  et  usurpé  la  gloire. 

Nous  avons  regret  à  voir  que  le  chef  à  peine  dissimulé 
de  cette  cabale  fut  Richelieu.  Les  causes  de  l'auimosité  du 
cardinal  contre  le  Cid  ont  paru  longtemps  obscures  ;  elles 
sont  en  réalité  fort  claires,  mais  multiples.  D'abord  la  Reine 
Anne  d'Autriche  protégea  hautement  le  Cid,  où  sans  doute 
elle  se  plaisait  à  retrouver  une  image  brillante  et  flatteuse 
de  son  pays  natal,  qui  lui  était  demeuré  si  cher.  C'est  elle 
qui  avait  obtenu  du  Roi  l'anoblissement  du  père  de  Cor- 
neille '.  Mais  la  reine  était  ouvertement  l'ennemie  du  cardi- 
nal :  il  devint  celui  d'une  pièce  qu'elle  ail'eclionnait.  Ce  qui 
Iilaisait  dans  le  Cid  à  une  princesse  née  Espagnole  devait 
justement  le  plus  irriter  Richelieu  :  cette  peinture  enthou- 
siaste et  attrayante  des  mœurs  chevaleresques  de  l'Espagne, 
avec  laquelle  nous  étions  alors  en  guerre;  dans  cette  lutte, 
c'est  Richelieu  qui  personnifie  le  parti  national  français; 
tandis  que  la  Reine  et  ses  amis  représentent  la  politique  de 
la  paix.  Il  ne  faut  ni  nier,  ni  grossir  outre  mesure  ce  grief 
de  Richelieu  contre  le  Cid.  Le  patriotisme  était  alors  un 
sentiment  moins  chatouilleux  qu'il  n'est  aujourd'hui;  les 
haines  nationales  étaient  moins  vives.  Les  guerres  étaionl 
des  luttes  d'équilibre  et  d'ambition  entre  les  souverains, 
où  la  passion  populaire  était  fort  peu  engagée.  On  le  vit 
bien  aux  applaudissements  que  les  Parisiens  donnèrent  à 
Rodrigue,  deux    mois   après    l'invasion   espagnole.  Il   reste 

1.  Voyez  uu  ijainplilcl  de  la  querelle,  le  Souhait  du  Cid. 


N 


SUR   LE    CID  ■)/ 

vrai  néanmoins  qu'il  régnait  dans  toute  la  pièce  comme  un 
souffle  de  sympathie  et  d'admiration  pour  l'Espagne,  et  que 
nous  étions  en  guerre  avec  Madrid  par  la  volonté  de  Riche- 
lieu. Celui-ci  dut  vivement  ressentir  cette  opposition  indi- 
recte à  ses  desseins,  à  sa  politique. 

Mais  c'est  bien  moins  encore  l'apologie  de  l'Espagne  que 
l'apologie  du  duel  qu'un  juge  prévenu  devait  blâmer  dans 
le  Ciel,  par  des  motifs  assez  spécieux. 

Toute  la  pièce  exalte  le  point  d'honneur;  elle  enseigne  le 
devoir  de  venger  l'insulte  reçue  par  le  sang  versé,  le  droit 
pour  l'olTensé  de  se  faire  justice  à  soi-même.  Elle  s'ouvre 
par  un  duel;  elle  s'achève  et  se  conclut  par  un  duel.  Or 
Richelieu  avait  entrepris  de  réprimer  et  d'extirper  cette 
fureur  de  duels  qui,  depuis  cinquante  ans,  décimait  la  no- 
blesse française,  entretenait  son  humeur  hautaine,  la  rendait 
ingouvernable  et  la  préparait  aux  révoltes  et  aux  conspira- 
tions. Le  21  juin  1627,  le  cardinal-ministre  avait  fait  tomber  la 
tète  de  Bouteville,  un  Montmorency,  coupable  de  s'être  battu, 
à  Paris,  en  plein  jour,  sur  une  place  publique.  Au  mois  de  mai 
1634,  deux  ans  avant /e  Ct'rf,  il  avait  fait  renouveler  les  édits 
ui  portaient  peine  de  mort  contre  les  duellistes.  Le  Ciel  ne 
semblait-il  pas  protester  contre  ces  édits,  contre  les  tribu- 
naux pacificateurs,  que  le  Roi  chargeait  de  terminer  par  un 
arbitrage  les  querelles  entre  gentilshommes?  Le  poète  avait 
dû  même,  par  prudence,  faire  quelques  concessions:  il  avait 
supprimé  à  l'impression  quatre  vers,  les  plus  hardis  qu'il 
eût  écrits  pour  la  défense  du  duel.  La  tradition  orale  les 
avait  conservés  jusqu'en  1730,  où  ils  parurent  imprimes  pour 
la  première  fois.  Dans  la  première  scène  au  commencement 
du  second  acte,  don  Arias  invitait  don  Gormas  à  faire  des 
excuses  à  don  Diègue.  Le  comte  répondait  Hèremeut  : 


Ces  satisfactions  n'apaisent  point  une  âme  : 
Qui  les  reçoit  n'a  rien,  qui  les  fait  se  diffame; 
Et  de  pareils  accords  l'effet  le  plus  commun 
Est  do  perdre  d'honneur  deux  hommes  au  lieu  d'uc 


38  NOTICE 

Il  y  eut  une  autre  cause  encore  de  ranimositc  du  cardinal 
contre  le  Cid  :  ce  fut  la  jalousie  littéraire.  On  l'a  uic,  mais 
comment  ccarler  le  témoignage  formel  des  contemporains? 
Les  plus  grandes  âmes  ont  leurs  petitesses.  Celle  de  Riche- 
lieu fut  de  vouloir  régner  sur  le  théâtre,  comme  en  Europe. 
<■  11  eut,  dit  Tailemant  des  Réaux,  une  jalousie  enragée 
contre  le  Cid  à  cause  que  les  pièces  des  cinr/  auteurs  i 
n'avaient  pas  trop  bien  réussi.  »  Tailemant  ajoute  que  Bois- 
robert,  le  bouffon  du  maître,  fit  jouer  devant  le  cardinal 
une  grossière  parodie  du  Cid,  par  des  marmitons  de  la 
cuisine.  Lorsque  don  Diègue  s'écrie  :  «  Rodrigue,  as-lu  du 
cœur?  «  Rodrigue  répondait  :  «  Je  n'ai  que  du  carreau  ». 
Cela  est  bien  misérable,  et  l'on  voudrait  croire  que  Taile- 
mant a  menti.  Ce  ne  serait  pas  la  seule  fois,  car  il  est  bien 
mauvaise  langue.  Mais  l'honnête  Pellisson  rend  le  même 
témoignage,  un  peu  plus  modérément  :  «  Le  cardinal  vit 
avec  déplaisir  le  reste  des  travaux  de  cette  nature  (les  pièces 
de  théâtre),  et  surtout  ceux  où  il  avait  quelque  part,  entiè- 
rement elfacés  par  celui-là.  «  Vigneul-Marville,  dans  ses 
MéUuu/es,  dit  (juc  l'Europe,  de  Desmarets,  attribuée  par  la 
voix  commune  à  Richelieu  lui-même,  fut  sifflée  par  le  par- 
terre avant  que  la  représentation  commençât  :  les  si)ecta- 
leurs  demandèrent  à  grands  cris  :  le  Cid. 

Qu'on  se  souvienne  encore  que  Corneille  avait  appartenu 
au  cardinal;  qu'il  avait  fait  partie  pendant  quelques  mois 
du  groupe  des  cinq  auteurs  et  collaboré  à  la  Comédie  des 
Tuileries,  faite  sur  le  plan  donné  parle  maître:  il  s'était 
éloigné  bientôt,  mèconlent,  dans  une  deini-disgrâee;  aux 
yeux  de  Richelieu,  c'était  là  une  sorte  de  trahison.  Ciu'neille 
aurait  dû  faire  le  Cid  avec  le  cardinal,  chez  lui  cl  imhh-  lui. 
Sa  victoire  déplaisait  à  Richelieu  comme  celle  d'un  Irans- 
luge,  pr('S(iho  d'un  einuimi 

Ainsi  s'i'xplii|U(!  par  des  causi's  liés  diverses  l'hostllilé 
ic  Richelieu  cniilro  le  Cid.  On  l'en  a  (hircauMit  blâmé;  je  ne 

1.  Voyez  ci-JcsbUs  Notice  xur  Corneille,  \i.  m. 


SUR  LE  cm  39 

dis  pas  qu'on  ait  eu  tort.  Toutefois  il  faut  ne  pas  oublier 
(on  l'oublie  toujours)  que  Richelieu  pouvait  d'un  mot  sup- 
primer la  pièce,  interdire  la  représentation,  l'impression; 
étouffer  l'œuvre  à  jamais.  Il  ne  dit  pas  ce  mol  ;  il  n'abusa 
pas  de  sa  force;  il  voulut  combattre  Corneille  en  lettré, 
qu'il  se  piquait  d'être,  en  confrère,  en  rival,  cl  pour  ainsi 
dire  à  armes  égales.  Ce  fut  une  guerre  de  plume,  assez  mi- 
sérable; mais  une  exécution  policière  ue  reùt-elle  pas  été 
bien  davantage? 

Nous  allons  suivre  et  raconter  les  incidents  de  cette  que- 
relle du  Cid,  ainsi  qu'où  l'a  nommée,  en  nous  efforçant 
d'apporter  le  plus  de  clarté  possible  dans  l'énumération  des 
faits  et  des  écrits  qui  la  composent. 

Le  Cid,  qu'on  jouait  depuis  trois  ou  quatre  mois,  sans 
lasser  les  spectateurs,  parut  en  édition  originale  vers  la  fin 
de  mars  1G3T.  L'achevé'  d'imprimer  est  du  24  mars.  La  pièce 
est  intitulée  tragi-comédie,  pour  satisfaire  à  un  préjugé  de 
l'époque;  on  réservait  le  nom  de  tragédie  aux  poèmes  dont 
le  dénouement  était  sanglant.  Ici  le  dénouement  était  heu- 
reux, puisque  le  Cid  s'achève  par  un  mariage,  ou  du  moins 
par  la  promesse  d'un  mariage.  Dans  les  éditions  suivantes, 
le  Cid  reprit  sa  vraie  qualité  :  il  s'appela  tragédie.  L'édition 
originale  est  précédée  d'une  dédicace  à  Madame  de  Com- 
balet,  nièce  de  Richelieu,  très  influente  sur  son  oncle.  Par 
cette  sorte  d'avance,  en  feignant  d'attribuer  tout  le  succès 
de  sa  pièce  au  bon  vouloir  de  Madame  de  Combalct,  Cor- 
neille se  flattait  de  détourner  un  orage,  que  peut-être  il 
sentait  venir.  La  suite  de  sa  conduite  fut  moins  habile. 

Presque  en  même  temps  cpi'il  publiait  le  Cid,  Corneille, 
dans  la  joie  de  son  succès,  laissait  imprimer  YExcuse  à 
Ariste,  une  petite  pièce  de  vers  adressée  à  un  ami  réel  ou 
imaginaire.  Un  orgueil  naïf  y  respire,  dont  ses  rivaux  furent 
exaspérés.  Corneille  disait  à  Ariste  :  .Mon  génie 

Se  rit  du  désespoir  de  Ions  mes  envieux. 
Ce  trait  est  un  peu  vain,  Arisle,  je  l'avoue. 


40  NOTICE 

Mais  faut-il  s'étonner  d'un  poète  qui  se  loue.... 

Nous  nous  aimons  un  peu  ;  c'est  notre  faible  à  tous. 

Le  prix  que  nous  valons,  qui  le  sait  mieux  que  nous 

Et  puis  la  mode  en  est,  et  la  cour  l'autorise. 

Nous  parlons  de  nous-mème  avec  toute  franchise. 

La  fausse  humilité  ne  met  plus  en  crédit. 

Je  sais  ce  que  je  vaux,  et  crois  ce  qu'on  m'en  dit. 

Pour  me  faire  admirer,  je  ne  fais  point  de  ligue; 

J'ai  peu  de  voix  pour  moi;  mais  je  les  ai  sans  brigue. 

Et  mon  ambition,  pour  faire  plus  de  bruit, 

Ne  les  va  point  quêter  de  réduit  en  réduit. 

Mon  travail  sans  appui  monle  sur  le  théâtre. 

Chacun,  en  liberté,  l'y  blâme  ou  l'idolâtre. 

Là,  sans  que  mes  amis  prêchent  leurs  sentiments, 

J'arrache  quelquefois  trop  d'applaudissements. 

Là,  content  du  succès  que  le  mérite  donne, 

Par  d'illustres  avis  je  n'éblouis  personne, 

Je  satisfais  ensemble,  et  peuple  et  courtisans. 

Et  mes  vers  en  tous  lieux  sont  mes  seuls  partisans. 

Par  leur  seule  beauté  ma  plume  est  estimée. 

Je  ne  dois  qu'à  moi  seul  toute  ma  renommée 

Et  pense  toutefois  n'avoir  point  de  rival, 

A  qui  je  fasse  tort  en  le  traitant  d'égal. 

■Voilà  d'assez  fiers  accents,  et  tout  cela  était  vrai  d'ail- 
leurs; mais  on  ne  se  dit  pas  à  soi-même  tant  de  choses  flat- 
teuses; on  les  laisse  dire  par  ses  amis,  à  charge  de  revanche. 
Tous  les  poètes  feignirent  d'être  indignés  en  lisant  VExctise 
à  yiriste.  Mairet  >  déclara  plus  tard  que  cette  étincelle 
alluma  l'incendie.  Un  vers  surtout  de  l'épître  malencon- 
treuse prétait  aux  réclamations  mléressées  : 

Je  ne  dois  qu'à  moi  seul  loute  ma  renommée. 

I)i;  bonnes  âmes  se  chargèrent  de  venger  Guillcm  de  Castro 
ainsi  oïdjlié  par  Corneille.  On  vit  paraître  une  feuille  volante 
contenant  trente-six  vers,  signée  Baltas.ar  de  la  'Verdad  et  in- 
titulée :  «  L'auteur  du  vrai  Cid  espagnol'à  son  traducteur 
françois  ».  Baltasar  cachait  Jean  de  Mairet,  poète  non 
méprisable,  auteur  d'une  Sophoiiisbe  qui  avait  passe  pour 

1.  Dans  son  J'jii'Irc  familière  du  S'  Mairet  au  S'   Corneille. 


SUR   LE   CID  41 

un  chef-d'œuvre  jusqu'à  l'apparition  du  Cid.  Sou  épître  en 
faveur  des  droits  de  Guillem  de  Castro  se  termine  par  ces 
vers  : 

Ingrat!  rends-moi  mon  Cid  jusqiies  au  dernier  mot. 
Après  tu  connuitras,  Corneille  dépUimce, 
Que  l'esprit  le  plus  vain  est  souvent  le  plus  sot, 
El  qu'enlîn  tu  me  dois  toute  ta  renommée. 

A  une  telle  platitude,  Corneille  eut  le  tort  de  répondre 
par  un  rondeau  injurieux,  et  même  grossier,  qui  circula 
partout  et  naturellement  ne  fit  qu'envenimer  les  choses  : 

Qu'il  fasse  mieux,  ce  jeune  jouvencel 
A  qui  le  Cid  donne  tant  de  martel,  etc. 

Tout  cela  n'était  qu'escarmouches  et  préliminaires.  Un 
combattant  plus  sérieux  s'avance  alors  dans  le  champ  de 
bataille,  et  lance  un  lourd  projectile  ;  les  Oôservations  sui- 
le  Cid  (en  96  pages). 

L'auteur  était  Georges  de  Scudéry,  un  Normand  trempé 
de  Gascon,  demi-homme  d'épée,  demi-homme  de  plume;  il 
avait  écrit  di.x  pièces  de  théâtre,  et  semblait  rougir  de 
n'être  pas  tout  aux  occupations  guerrières.  Il  s'en  consolait 
en  signant  ainsi  ses  préfaces  • 

«  S'il  se  rencontre  quelque  extravagant  qui  juge  que  j'of- 
fense sa  gloire  imaginaire,  pour  lui  montrer  que  je  le  crains 
autant  comme  je  l'estime,  je  veux  qu'il  sache  que  je  m'ap- 
pelle de  Scudéry.  » 

Ce  redoutable  matamore  commence  ainsi  sa  critique  du  Cid: 

"  11  est  de  certaines  pièces  comme  de  certains  animaux  qui 
sont  en  la  nature,  qui  de  loin  semblent  des  étoiles  et  qui 
de  près  ne  sont  que  des  vermisseaux.  » 

L'admiration  qu'a  excitée  le  Cid  est  une  vaine  fumée. 
«  Mais  que  cette  vapeur  grossière,  qui  se  forme  dans  le  par- 
terre, ait  pu  s'élever  jusqu'aux  galeries...  j'avoue  que  ce 
prodige  m'étonne  »,  dit  le  gentilhomme  Scudéry.  qui  vou- 
drait sauver  au  moins  l'honneur  des  premières  loges. 


4?  NOTICE 

Il  ajoute  :  «  Je  n'avois  garde  de  concevoir  aucune  envie 
contre  ce  qui  me  faisoit  pitié.  Mais  quand  j'ai  vu  que  l'au- 
teur du  Cid  se  déifioit  d'autorité  privée,. ••  qu'il  faisoit  même 
imprimer  les  sentiments  avantageux  qu'il  a  de  soi...  »,  alors 
la  colère  l'emporte,  et  Scudéry  saisit  sa  bonne  plume;  mais, 
sans  outrager  personne,  il  veut  «  baiser  le  fleuret  dont  (il) 
prétend  porter  une  botte  franche  »  à  Corneille.  «  Je  le  prie 
d'en  user  avec  la  même  réserve  s'il  me  répond,  parce  que 
je  ne  saurais  ni  dire  ni  souilrir  d'injures.  » 

Ah  I  qu'en  termes  galants  ces  choses-là  soûl  mises! 

Scudéry  prétend  prouver  contre  le  Cid  : 

«  Que  le  sujet  n'en  vaut  rien  du  tout; 

«  Qu'il  choque  les  principales  régies  du  poème  drama- 
tique; 

«  Qu'il  manque  de  jugement  en  sa  conduite, 

«  Qu'il  a  beaucoup  de  méchants  vers  ; 

«  Que  presque  tout  ce  qu'il  a  de  beautés  sont  dérobées, 

«  Et  qu'ainsi  Testime  qu'on  en  fait  est  mjusté.  » 

L'intrigue  est  sans  intérêt.  On  devins  tout  de  suite  la  tin. 
La  fable  est  vraie  peut-être,  mais  il  vaudrait  mieux  qu'elle 
fût  vraiscml>lable.  Tant  d'événements  n'ont  pu  se  passer  en 
vingt-qualre  heures.  Le  poème  choque  la  morale  autant  que 
la  vraisemblance.  Chimène  est  une  impudique,  «  un  mons- 
tre »,  qui  devrait  être  foudroyée.  Loin  de  là.  Elle  triomphe, 
elle  est  heureuse,  unie  au  meurtrier  de  son  père!  Le  comte 
est  un  matamore:  le  rôle  de  l'Infante  est  froid  et  superflu. 

Le  troisième  acte  (celui  de  l'entrevue  des  amants)  «  fait 
battre  des  mains  à  tout  le  monde  ».  Naturellement  Scudéry 
le  trouve  fort  mauvais.  Il  demande  si  Rodrigue  a  jeté  de 
l'eau  bénite  au  corps  du  comte  en  entrant  cliez  lui;  pour- 
quoi il  a  oublié  d'essuyer  son  épée  sanglante.  L'olTre  qu'il 
fait  de  sa  tête  n'est  pas  sérieuse,  et  trop  répétée.  Ici  la 
jalousie  inspire  mieux  Scudéry.  H  y  a  du  bien  fondé  dans 
quel(inc8-uues  de  ses  critiques. 


SUR   LE    CID  43 

Mais,  après  tout,  Scudéry  ne  voit  que  les  minuties.  Quoi! 
il  comprend  que  celte  scène  est  «  le  combat  de  l'honneur 
et  de  l'amour  »  et  il  appelle  cela  «  un  méchant  combat  ><. 
Dans  cet  admirable  entretien  il  ne  voit  que  des  «  pointes  ». 

La  critique  du  style  est  encore  plus  misérable  et  mes- 
quine. 11  rencontre  ces  beaux  vers,  où  don  Diègue  plaint 
son  affront, 

Le  premier  dont  sa  race  ait  vu  rougir  son  front. 

«  On  ne  dit  pas  :  le  front  d'une  race,  dit  Scudéry.  Pourquoi 
pas  :  les  cuisses  de  ma  postérité?  »  Presque  tout  est  de  cette 
force  dans  les  Observations . 

Ainsi  don  Diègue  dit  :  «  le  sang  qui  m'anime  ».  Scudéry 
observe  froidement  •  «  L'auteur  n'est  pas  bon  anatomisle;  ce 
n'est  point  le  sang  qui  anime,  car  il  a  besoin  lui-même 
d'être  animé  par  les  esprits  vitaux  qui  se  forment  au  cœur,- 
et  dont  il  n'est,  pour  user  du  terme  de  l'art,  que  le  véhi- 
cule ". 

Enfin,  il  accuse  Corneille  de  plagiat,  et  sans  doute  on 
avait  eu  lorl  de  donner  prise  à  l'envie  en  taisant  le  nom  de 
Guillem  de  Castro  dans  l'édition  originale  du  Cid. 

«  Le  Cid  est  une  comédie  espagnole  dont  presque  tout 
l'ordre,  scène  pour  scène,  et  toutes  les  pensées  de  la  fran- 
çaise sont  tirées;  et  cependant  ni  Mondory,  ni  les  affiches, 
ni  l'impression,  n'ont  appelé  ce  poème  ni  traduction,  ni 
paraphrase,  ni  seulement  imitation;  mais  bien  en  ont-ils 
parlé  comme  d'une  chose  qui  seroit  purement  à  celui  qui 
n'en  est  que  le  traducteur,  et  lui-même  a  dit  : 

Qu'il  ne  doit  qu'à  lui  seul  toute  sa  renommée.  » 

Corneille  pouvait  répondre  que  tel  était  l'usage,  et  que 
tout  le  monde  alors  puisait  à  pleines  mains  dans  rcs|)agnol 
sans  s'en  vanter.  Hardy  et  Rotrou  avaient  donné  l'exemple; 
et  tous  le  suivaient.  Mais  Corneille  fit  à  Scudéry  une  bien 
meilleure  réponse  (si  elle  est  tout  à  fait  véridique).  11  lui 


44  NOTICE 

dit  .  «  J'ai  si  peu  causé  que  ma  pièce  fût  imitée  de  Tespa- 
gnol  que  c'est  moi-même  qui  vous  l'ai  dit,  et  vous  n'avez 
su  que  par  moi  le  nom  de  l'aulour  ((iuillom  de  Castro),  le 
titre  de  la  pièce  ». 

Il  ajoutait  qu'il  avait  porte  lui-même  l'original  espagnol 
entre  les  mains  de  M.  le  Cardinal.  Cette  intervention  inat- 
tendue du  nom  de  Richelieu  semble  indiquer  que  Corneille 
soupçonnait  Scudéry  d'avoir  été  dans  cette  attaque  encou- 
ragé par  Son  Eminence. 

Dès  que  ics  Observations  de  Scudéry  eurent  paru,  la 
bataille  devint  une  mêlée.  On  vit  surgir  au  jour  successi- 
vement vingl.  pamphlets  contradictoires  :  la  Défense  du  Cid, 
par  quelque  ami  de  Corneille;  la  Lettre  apologétique  du 
sieur  Corneille  (réponse  assez  aigre  du  poète  à  Scudéry); 
la  Voix  publique  à  M.  de  Scudérj/;  l'Inconnu  et  véritable 
ami  de  MM.  Scudéry  et  Corneille  (qui  n'est  au  fond  l'ami 
que  de  Scudéry);  le  Souhait  du  Cid  en  faveur  de  Scudéry 
(à  qui  l'on  souhaite  une  paire  de  lunettes);  les  deux  Lettres 
du  sieur  Clavcret  au  sieur  Corneille  soi-disant  auteur  du  Cid, 
où  nous  lisons  (}ue  les  rues  de  Paris  ne  retentissaient  plus 
dès  le  matin  que  du  bruit  des  colporteurs  criant  les  pam- 
phlets nouveaux  pour  ou  contre  le  Cid  :  l'Ami  du  Cid  à 
Claveret  (attribué  sans  preuves  à  Corneille);  la  Victoire  des 
sieurs  Corneille,  Scudéry  et  Claveret;  la  Lettre  à  *'*  sous  le 
nom  d'Ariste,  la  Réponse  de  "'  à  '"  sous  le  nom  d'Ariste;  la 
Lettre  pour  M.  de  Corneille  contre  la  lettre  sous  le  nom 
d'Ariste  (ces  deux  dernières  plaquettes  attribuées  à  Cor- 
neille). A  ce  moment  Scudéry  rentre  en  lice  avec  la  Lettre  de 
M.  de  Scudéry  à  l'illustre  Académie;  poussé  probablement 
par  le  Cardinal,  il  appelle  l'Académie  française,  à  peine 
fondée  de  la  veille,  à  si;  faire  juge  du  dilTérend  qui  met  en 
feu  toute  la  républicpie  des  lettres.  «  Pror)oncez,  lui  dit- 
il,  un  arrêt  digne  de  vous  qui  fasse  savoir  à  toute  l'Europe 
que /e  Cid  n'est  point  le  chef-d'œuvre  du  plus  grand  homme 
de  France,  mais  oui  l)icn  la  moins  judicieuse  pièce  de  IM.  Cor- 
neille.... C'est  la  plus  importante  et  la  plus   belle   action 


SUR    LE   CID  4.J 

publique  par  où  votre  illustre  Académie  puisse  commencer 
les  siennes.  » 

Nous  raconterons  tout  à  l'heure  les  suites  de  cet  appel 
inattendu  et  nouveau  à  l'autorité  suprême  de  l'Académie. 
Il  n'eut  pas  pour  effet  d'abord  de  ralentir  le  feu  croisé  des 
écrits  contradictoires.  Alors  on  vit  paraître  :  la  Preuve 
des  passages  allégués  dans  les  Observations  sur  le  Cid,  où 
Scudéry  complète  lourdement  son  premier  pamphlet  par 
des  renvois  à  la  Poétique  d'Aristote  et  à  la  Constitution 
tragique  de  Heinsius.  L'autorité  que  ces  savants  en  us 
obtenaient  au  xvu»  siècle  est  d'ailleurs  universelle.  Dans 
l'Examen  de  Polyeucte,  Corneille,  pour  traiter  un  sujet  sacré, 
s'autorise  de  l'avis  conforme  de  Heinsius,  Grotius,  Miu- 
turnus;  il  oublie  de  s'autoriser  des  mystères  et  de  tout  le 
passé  poétique  de  la  France. 

Vient  ensuite  VÉpitre  aux  poètes  du  temps  sur  leur  que- 
relle du  Cid.  —  Pour  le  sieur  Corneille  contre  les  ennemis  du 
Cid;  un  sonnet,  suivi  d'un  quatrain;  le  tercet  final  dif 
sonnet  est  assez  vivement  tourné  : 

Corneille  sait  porter  son  vol  si  près  des  cieiix, 
Que  s'il  ne  s'abai?soit  pour  vous  combattre  mieux, 
Vos  coups  inj mieux  ne  pourroient  pas  l'atteindre. 

De  véritables  traits  de  comédie  égayent  cette  longue 
bataille,  un  peu  monotone.  Ainsi  un  bel  esprit  inconnu 
avait  en  portefeuille  depuis  cinq  ou  six  ans  un  inutile  traité 
De  L'unité  de  lieu  ou  des  vingt-quatre  heures ^  qu'il  ne  pouvait 
mettre  au  jour,  faute  d'éditeur.  Il  saisit  habilement  l'occa- 
sion qui  s'offrait  à  lui,  écrivit  quelques  pages  intitulées  : 
Discours  à  Cliton  sur  les  Observations  du  Cid,  et  il  ajouta 
traîtreusement  :  avec  un  traité  de  la  disposition  du  poème 
dramatique  et  de  la  prétendue  règle  des  vingt-quatre  heures. 
A  la  faveur  du  premier  titre  il  fit  passer  le  tout,  et  son  oeuvre 
eut  même  une  seconde  édition.  Cet  inconnu  qui  profite 
de  la  querelle  du  Cid  pour  écouler  une  lourde  dissertation 


46  NOTICE 

qui  l'étoufTait  depuis  cinq  ans,  est  une  plaisante  figure  de 
ces  gens  qui  ne  pensent  qu'à  leurs  petites  affaires  tout  en 
feignant  de  se  mêler  dans  celles  des  autres. 

En  même  temps  paraissait  un  Jugement  du  Cid  composé 
par  ïui  bourgeois  de  Paris,  marguiliier  de  sa  paroisse.  Mon- 
sieur le  marguillier  affectait  de  parler  au  nom  de  ceux  qui 
ue  sont  »  ui  savants  ni  auteurs  »  et  de  donner  le  sentiment 
«  des  honnêtes  gens  d'entre  le  peuple  ».  C'est  un  défenseur 
tiède  et  maladroit  du  Cid  :  il  feint  d'admirer  la  pièce  et 
pense  que  T'auteur  eût  mieux  fait  de  ne  l'imprimer  point. 

\J Accommodement  du  Cid  et  de  son  ceiiseur  est  une  courte 
et  violente  diatribe  contre  Corneille,  à  qui  l'auteur  conteste 
toute  valeur,  ne  lui  accordant  que  le  succès  inouï  mais 
immérité  de  sa  pièce.  Peu  après  parut  le  libelle  d'un  adver- 
saire plus  dangereux,  l'Épître  familière  du  sieur  Mairet 
au  sieur  Corneille  sur  la  tragi-comédie  du  Cid.  Elle  est  datée 
du  4  juillet  1637.  Mairet,  devenu  l'ennemi  acharné  de  Cor- 
neille, va  jusqu'à  le  menacer  de  la  colère  d'un  haut  person- 
nage «  qui  tient  rang  dans  la  Normandie  ».  Il  ue  s'agit  donc 
pas  de  Richelieu.  Deux  réponses  parurent,  l'une  et  l'autre 
fort  vives  :  Lettre  du  désintéressé  au  sieur  Mairet,  et  VAver- 
tissement  an  Besançonnois  Mairet.  Ces  deux  pièces  sont 
attribuées  à  Corneille,  et  même  insérées  dans  ses  œuvres. 
11  se  peut  qu'il  les  ait  plus  ou  moins  inspirées,  mais  je 
doute  qu'elles  soient  de  lui.  Dans  la  première,  l'auteur 
anonyme  s'exprime  ainsi  :  «  Je  ne  vous  conseille  pas  de 
porter  vos  ouvrages  à  la  censure  de  l'Académie,  de  peur 
d'une  trop  grande  confusion.  Une  pareille  crainte  n'a 
jamais  empêche  M.  Corneille  de  se  soumettre  au  juge- 
ment d'une  si  célèbre  compagnie.  »  Or  nous  verrons 
bientôt  que  jamais  Corneille  ne  consentit  à  dire,  ni  ne 
laissa  dire  sans  protestation  qu'il  se  lut  soumis  au  jugement 
académique. 

Dans  V Avertissement  au  Besançonnois,  l'auteur  dit  «  que 
M.  Corneille  seroit  bien  marri  de  prétendre  aucune  prc- 
cpiinencc  sur    l'auteur  de    Cléopdtre    et   sur    l'auteur    de 


SUR   LE   CID  47 

Mithridale  ».  Or  l'auteur  de  Cléopâtre  est  Benserade  ;  et 
l'auteur  de  Milhridate  est  La  Calprenède.  Aucune  adresse 
de  polémique,  aucune  nécessité  de  stratégie,  aucune  pas- 
sion de  vaincre  à  tout  prix  en  s'attachant  des  alliés,  n'eût 
jamais  réduit  Corneille  à  traiter  d'égaux  Benserade  et 
La  Calprenède.  Ces  deux  pamphlets  ne  sont  pas  de  Cor- 
neille 

On  y  trouve  d'ailleurs  beaucoup  plus  de  lourdes  injures 
que  de  bonnes  raisons.  Or,  quand  Corneille  riposte  à  ses 
adversaires,  il  le  fait  parfois  avec  insolence,  mais  du  moins 
avec  esprit.  J'en  veux  pour  preuve  la  Préface  de  sa  comédie 
de  la  Suivante,  publiée  vers  la  même  époque  [Yachevé 
cVhnimmer  est  du  10  septembre).  La  pièce,  jouée  trois  ans 
plus  tôt,  n'avait  pas  élé  imprimée;  Corneille  l'exhuma,  au 
plus  fort  de  la  querelle  du  Cid,  pour  y  joindre  une  préface 
où  il  put  dire  son  mot  sur  le  foml  même  des  attaques  diri- 
gées contre  lui,  et  traiter  la  question  des  règles,  en  dehors 
et  au-dessus  des  questions  de  personnes.  Ces  pages,  fines, 
brillantes,  légères,  montrent  que  Corneille  avait,  même  en 
prose,  plus  d'esprit  qu'on  ne  lui  en  accorde  : 

«  Je  vous  présente  une  comédie  qui  n'a  pas  été  également 
aimée  de  toutes  sortes  d'esprits,  beaucoup  et  de  fort  bons 
n'en  ont  pas  fait  grand  état,  et  beaucoup  d'autres  l'ont  mise 
au-dessus  du  reste  des  miennes.  Pour  moi,  je  laisse  dire 
tout  le  monde  et  fais  mon  profit  desijons  avis,  de  quelque 
part  que  je  les  reçoive.  Je  traite  toujours  mon  sujet  le 
moins  mal  qu'il  m'est  possible,  et,  après  y  avoir  corrigé  ce 
qu'on  m'y  fait  connaître  d'inexcusable,  je  l'abandonne  au 
public.  Si  je  ne  fais  bien,  qu'un  autre  fasse  mieux;  je  ferai 
des  vers  à  sa  louange  au  lieu  de  le  censurer.  Chacun  a  sa 
méthode;  je  ne  blâme  point  celle  des  autres,  et  me  tiens  à 
la  mienne.  Jusques  à  présent  je  m'en  suis  trouvé  fort  bien; 
j'en  chercherai  une  meilleure  quand  je  commencerai  à  m'en 
trouver  mal.  Ceux  qui  se  font  presser  à  la  représentation 
de  mes  ouvrages  m'obligent  infiniment;  ceux  qui  ne  les 
approuvent  pas  peuvent  se   dispenser  d'y  venir  gagner  la 


48  NOTICE 

migraine.  Ils  épargneront  de  l'argent  et  me  feront  plaisir. 
Les  jugements  sont  libres  en  ces  matières,  et  les  goûts 
divers.  J'ai  vu  des  personnes  de  fort  bon  sens  admirer  des 
endroits  sur  qui  j'aurois  passé  l'éponge,  et  j'en  connais  dont 
les  poèmes  réussissent  au  tbéàtre  avec  éclat,  et  qui  pour 
principaux  ornements  y  emploient  des  choses  que  j'évite 
dans  les  miens.  Us  pensent  avoir  raison,  et  moi  aussi  :  qui 
d'eux  ou  de  moi  se  trompe,  c'est  ce  qui  n'est  pas  aisé  à 
juger....  Je  vous  laisse  à  penser  si  notre  présomption  ne 
serait  pas  ridicule  de  prétendre  qu'une  exacte  censure  ne 
piit  mordre  sur  nos  ouvrages,  puisque  ceux  de  ces  grands 
génies  de  l'antiquité  ne  se  peuvent  pas  soutenir  contre  un 
rigoureux  examen.  Je  ne  me  suis  jamais  imaginé  avoir  mis 
au  monde  rien  de  parfait,  je  n'espère  pas  même  y  pouvoir 
jamais  arriver;  je  fais  néanmoins  mon  possible  pour  en 
approcher,  et  les  plus  beaux  succès  des  autres  ne  produisent 
en  moi  qu'une  vertueuse  émulation  qui  me  fait  redoubler 
mes  efforts  afin  d'en  avoir  de  pareils..  . 

«  J'aime  à  suivre  les  règles;  mais,  loin  de  me  rendre  leur 
esclave,  je  les  élargis  et  resserre  selon  le  besoin  qu'en  a 
mon  sujet....  Savoir  les  règles  et  entendre  le  secret  de  les 
apprivoiser  adroitement  avec  notre  théâtre,  ce  sont  doux 
sciences  bien  diiïérentes,  et  peut-être  que,  pour  faire  main- 
tenant réussir  une  pièce,  ce  ■  " .^t  pas  assez  d'avoir  étudié 
dans  les  livres  d'Aristote  cl   .  ibnace.  .. 

«  Mon  avis  est  celui  de  Térence  :  puisque  nous  faisons  des 
poèmes  pour  être  représentés,  notre  premier  but  doit  être 
de  plaire  à  la  cour  et  au  peuple,  et  d'attirer  un  grand 
monde  à  leurs  représentations.  Il  faut,  s'il  se  peut,  y  ajouter 
les  règles  afin  de  ne  déplaire  pas  aux  savants,  et  recevoir 
un  applaudissement  universel;  mais  surtout  gagnons  la 
voix  publique;  autrement,  notre  pièce  aura  beau  être  ré- 
gulière, si  elle  est  siffiée  au  théâtre,  les  savants  n'oseront 
se  déclarer  en  notre  faveur,  et  aimeront  mieux  dire  que 
nous  aurons  mal  entendu  les  règles  que  de  nous  donner  des 
louanges,  quand  nous  serons  décriés  par  le  consentement 


SUR   LE    CID  49 

général   de  ceux   qui   ne  voient  la  comédie  que    pour  se 
divertir.  » 

Tout  cela  est  bien  joliment  dit,  et  brillant  d"à-propos. 
Corneille  nomme  la  Suivante  et  il  s'agit  du  Cid;  tout  le 
inonde  l'entend  bien. 

Remarquons  la  théorie  très  hardie  et  à  la  fois  très  plau- 
sible et  très  contestable  que  Corneille  hasarde  à  la  fin  de 
cette  préface  •  le  but  du  théâtre  est  de  plaire  au  public. 
11  dit  ailleurs  (dans  la  dédicace  de  la  Suite  du  Menteur)  : 
«  Pourvu  que  les  poètes  aient  trouvé  le  moyen  de  plaire,  ils 
sont  quittes  envers  leur  art  ».  Cette  franchise  nous  choque 
bien  un  peu;  mais  il  faut  convenir  que  tous  les  grands 
poètes  dramatiques  du  xvii<=  siècle  ont  pensé,  ont  parlé  de 
la  même  façon  sur  ce  point.  C'est  Molière,  dans  la  Critique 
de  l'École  des  femmes  ;  «  Vous  êtes  de  plaisantes  gens  avec 
vos  règles  dont  vous  embarrassez  les  ignorants  et  nous 
étourdissez  tous  les  jours....  Je  voudrois  bien  savoir  si  la 
grande  règle  de  toutes  les  règles  n'est  pas  de  plaire,  et  si 
une  pièce  de  théâtre  qui  a  attrapé  son  but  n'a  pas  suivi  un 
bon  chemin.  »  C'est  Racine  dans  la  Préface  de  Bérénice;  ses 
adversaires  avouaient  que  la  pièce  les  avait  touchés; 
mais,  disaient-ils,  elle  est  contre  les  règles.  «  Je  les  conjure 
d'avoir  assez  bonne  opinion  d'eux-mêmes  pour  ne  pas 
croire  qu'une  pièce  qui  les  touche  et  qui  leur  donne  du 
plai?B*puisse  être  absolument  contre  les  règles.  La  princi- 
pale règle  est  de  plaire  et  de  toucher.  Toutes  les  autres  ne 
sont  faites  que  pour  parvenir  à  cette  première.  »  Ainsi  tous 
sont  d'accord;  mais  la  question  reste  difficile;  et  l'on  ose 
penser  que  Corneille,  Molière  et  Racine  l'ont  tranchée  bien 
vite.  D'une  part,  il  est  certain  que  le  poète  qui  ne  plait  qu'à 
lui-même  a  manqué  le  but.  D'autre  part,  si  l'on  pousse  à 
bout  ce  précepte,  que  l'art  consiste  uniquement  à  plaire,  on 
est  amené  à  dire  que  le  meilleur  écrivain  doit  être  celui  qui 
gagne  le  plus  d'argent.  Que  conclure?  C'est  que  l'art 
suprême  est  de  plaire  aux  bons  juges.  Mais  qui  sont 
ceux-là.'' 


50  NOTICE 

Cependant  i  Scudéry  avait  depuis  quatre  mois  déféré  le 
jugement  du  Cid  à  l'Académie  française.  Celle-ci  n'était 
point  du  tout  jalouse  d'usurper  ce  rôle  d'arbitre  auquel  on 
l'appelait.  Elle  sentait  bien  le  péril,  et  devinait  que  le 
fruit  de  ses  peines  serait  de  mécontenter  tout  le  monde. 
Elle  alléguait  ses  statuts,  qui  ne  lui  permettaient  «  de 
juger  d'un  ouvrage  que  du  consentement  et  à  la  prière  de 
l'auteur  ».  Richelieu  souhaitait  passionnément  que  le  Cid 
fût  condamné  par  l'Académie.  Boisrobert  fut  chargé  par  lui 
d'obtenir  ou  d'arracher  le  consentement  de  Corneille.  Celui- 
ci  écrivit  de  Rouen,  le  13  juin,  qu'il  ne  reconnaissait  pas  la 
juridiction  de  l'Académie.  Mais  il  ajoutait  :  «  Messieurs  de 
l'Académie  peuvent  faire  ce  qu'il  leur  plaira,  puisque  vous 
m'écrivez  que  Monseigneur  seroit  bien  aise  d'eu  voir  le 
jugement,  et  que  cela  doit  divertir  Son  Eminence,  je  n'ai 
rien  à  dire  ».  Était-ce  là  consentir?  Corneille  l'a  toujours 
nié  par  la  suite-,  et  il  est  certain  qu'il  semblait  dire  à 
Boisrobert  :  J'obéis,  mais  je  ne  .'.onsens  pas;  je  consens 
contraint  et  forcé,  parce  que  je  ne  puis  faire  autrement. 
Mais  un  homme  qui  marche  au  supplice,  même  sans  se  faire 
traîner,  serait  surpris  qu'on  lui  dit  qu'il  cousent  à  son  sup- 
plice. 

L'Académie  paraissait  de  moins  en  moins  disposée  à  se 
saisir  d'un  arbitrage  accepté  de  si  mauvaise  grâce  par  l'un 
des  intéressés.  Le  Cardinal  insista  et  dit  :  »  Faites  savoir  à 
ces  Messieurs  que  je  le  désire,  et  que  je  les  aimerai  comme 
ils  m'aimeront  ».  Il  fallut  bien  céder.  Le  16  juin  1637  on 
nomma  trois  commissaires  pour  examiner  le  Cid  et  les 
Observations.  Ce  furent  Ciiapelain ,  Desmarets,  Bourzeys. 
Un  premier  travail  fut  présenté  au  Cardinal,  qui  le  lut  et 
l'apostilla  en  plusieurs  endroits;  toujours  de  façon  à  mon- 
trer son  aigreur  contre  le  Cid    Les   commissaires  avaient 

1  Citons  encore,  pour  que  rénuméralion  des  pièces  de  lu  querelle  soit 
complète,  une  Apoloi/ie  pour  M.  Mairel  contre  lex  calomnies  du  sieur 
Cornitille ,  ])ièce  jiosiéiieiirc  au  30  septembre  1637,  car  elle  renferme 
une  lettre  dutée  de  ce  jour-là. 


SUR   LE  CID  51 

rappelé  les  querelles  littéraires  qui  avaient  partagé  l'Italie 
a»  sujet  de  la  Jérusalem  délivrée,  du  Paslur  Fido  de  Gua- 
riûi.  Richelieu  met  en  marge  :  «  L'applaudissement  et  le 
blâme  du  Cid  n'est  qu'entre  les  doctes  et  les  ignorants, 
au  lieu  que  les  contestations  sur  les  deux  autres  pièces  ont 
été  entre  les  gens  d'esprit  ».  L'ouvrage  de  l'Académie 
parut  ennuyeux  au  maître;  il  dit  qu'il  fallait  y  jeter  «  quel- 
ques poignées  de  fleurs  ».  Quatre  nouveaux  académiciens 
(Serisay,  Cerisy,  Gombauld  et  Sirmond).  furent  chargés  de 
le  polir.  Sirmond  rédigea  un  texte  nouveau  que  l'Académie 
approuva;  on  commença  l'impression.  Le  Cardinal  vit  les 
premières  feuilles,  et  trouva  trop  de  fleurs  où  d'abord  il 
n'en  avait  pas  vu  assez.  On  arrêta  l'impression;  Chapelain 
fut  rappelé;  puis  chargé  de  reprendre  tout  le  travail  et  de 
le  mener  seul  à  bonne  fin.  Il  obéit  et,  pendant  trois  mois, 
peina  lourdement  sur  cette  fastidieuse  besogne  :  tantôt 
s'excusant  au  Cardinal  de  penser  et  de  dire  quelque  biei) 
du  Cid  :  «  Si  nous  lui  paraissions  contraires  en  tout,  nous 
passerions  pour  partiaux  *  »;  tantôt  gémissant  d<3S  heuris 
qu'il  dérobe  à  la  Pucelle  pour  tancer  Rodrigue  :  «  Cette 
valeur  divine  est  contrainte  de  céder  à  la  furie  de  ce  fan- 
faron, et  de  me  laisser  en  proie  à  sa  violence  2  ».  Le  plus 
souvent,  dans  ses  lettres  de  cet  automne,  il  se  plaint  d'être 
attaché  par  l'obéissance  à  un  travail  ingrat,  qui  lui  vaudra, 
il  le  sait  d'avance,  peu  d'honneur  et  force  ennemis  :  «  Il 
n'y  a  rien  de  si  odieux  et  qu'un  honnête  homme  doive 
éviter  davantage  que  de  reprendre  publiquement  un  ou- 
vrage que  la  réputation  de  son  auteur  ou  la  bonne  fortune 
de  la  pièce  a  fait  approuver  de  chacun  ^  ». 

Enfin,  au  mois  de  novembre  les  Sentiments  de  l'Académie 
sur  le  Cid  parurent  au  jour.' 


1.  Lettre  à  Boisrobert  du  31  juillet  1637. 

2.  Lettre  à  M.  de  Saint-Nicolas  de  la  fin  d'octobre  1637. 

3.  Lettre  à  Balzac  du  22  août  1637   Voir  Lettres   de    Jean   Chapelain, 
tome  I,  pages  148,  156,  159-163,  173,  193,  367  et  575. 


52  NOTICE 

Le  Cardinal  avait  vouUi  que  le  pubic  fît  silence  pour 
écouter  l'arrêt.  Dès  le  5  octobre  il  avait  de  sa  pleine  auto- 
rité déclaré  close  la  querelle  du  Ctd  Boisrobert  avait  écrit 
à  jMnirel  que  jusqu'à  ce  jour  le  Cardinal  s'était  fait  lire 
avec  un  plaisir  extrême  tout  ce  qui  s'écrivait  pour  ou  contre 
le  Cid.  «  Tant  que  Son  Emiuence  n'a  reconnu  dans  les 
écrits  des  uns  et  des  autres  que  des  contestations  d'esprit 
agréables  et  des  railleries  innocentes,  je  vous  avoue  qu'elle 
a  pris  bonne  part  au  divertissement;  mais,  quand  elle  a 
reconnu  que  de  ces  contestations  uaissoient  enfin  des  in- 
jures, des  outrages  et  des  menaces,  elle  a  pris  aussitôt  réso- 
lution d'en  arrêter  le  cours.  »  Boisrobert  ajoutait  que 
M.  Corneille  avait  reçu  Tordre  «  de  ne  plus  faire  de  l'é- 
ponse  s'il  ne  vouloit  pas  déplaire  au  Cardinal  ».  Il  trans- 
mettait à  Mairet  celui  de  «  mettre  toutes  ses  injures  sous 
le  pied,  et  de  ne  plus  se  souvenir  que  de  son  ancienne 
amitié  avec  M.  Corneille  ».  Là-dessus  tout  le  monde  se  tut; 
tout  bruit  s'apaisa,  c'est  bien  la  preuve  de  la  toute-puis- 
sance du  Cardinal  et  de  sa  modération  relative.  11  aurait 
pu  éloulTer  d'un  mot  la  pièce  du  Cid,  comme  il  étouITa  d'un 
mot  la  <iuerelle  du  Cid. 

Arrivons  à  l'examen  do  cet  ouvrage  célèbre  :  les  Senti- 
ments de  l'Académie  sur  le  Cid  i.  On  se  souvient  que  La 
Bruyère  a  dit  que,  si  le  Cid  est  un  chef-d'œuvre  drama- 
tique, les  Senliments  sont  un  chef-d'œuvre  de  critique.  Certes 
La  Bruyère  est  un  bon  juge;  mais  tant  de  complaisance 
pour  Chapelain  nous  surprend. 

L'Académie  commence  par  établir  son  droit  de  Juger  le 
Cid,  moins  comme  Académie  que  comme  faisant  partie 
du  public,  de  qui  relèv(!nt  tous  les  auteurs.  Viennent  en- 
suite des  réflexions  générales  ou  môme  banales  sur  l'utilité 
de  la  critique  et  des  disputes  littéraires,  pourvu  ([u'eUes 
demeurent  civiles  et  modérées. 

Le  Cid  a  beaucoup  plu.  Cela  ne  prouve  ni  qu'il  soit  bon, 

1.  Le  privilège  est  du  2o  novembre  1637. 


SUR  l'E   CID  53 

ni  qu'il  soit  mauvais.  Le  but  de  l'art  est-il  le  délectable  ou 
l'uliie?  Suffit-il  de  plaire  aux  iguorants?  Non,  il  faut  satis- 
faire les  doctes.  (Mais  qui  sont  les  doctei^  et  d'ailleurs  il 
y  a  des  doctes  fort  sots.) 

Le  sujet  du  Cid  n'est  pas  aussi  mauvais  que  le  prétend 
VOhservateur  (Scudéry).  Il  est  seulement  mauvais  on  ce  qu'il 
n'est  pas  vraisemblable.  On  répond  qu'il  est  vrai  Qu'im- 
porte? «  Il  y  a  des  vérités  monstrueuses  »  qu'il  faut  taire. 
L'action  de  la  pièce  est  telle  aux  yeux  de  l'Académie,  qui 
propose  divers  moyens  d'adoucir  la  fable  du  Cid  .  par  exem- 
ple, on  eût  découvert  à  la  fin  que  le  comte  n'est  pas  le  père 
de  Ghimène;  ou  bien  le  comte  ne  fût  pas  mort  de  sa  bles- 
sure, comme  on  l'avait  cru  d'abord;  ou  bien  le  salut  du 
royaume  eût  dépendu  de  l'union  de  Rodrigue  avec  Ghi- 
mène. 

Se  peut-il  que  ce  fussent  les  doctes  qui  proposassent  à 
Gorneille  ces  misérables  subterfuges,  ces  ficelles  (qu'on  nous 
passe  le  mot)  bonnes  pour  le  mélodrame  populaire. 

L'Académie  pense  avec  Scudéry  «  que  Ghimène  est  scan- 
daleuse sinon  dépravée  ».  Elle  eût  voulu  qu'à  la  lin  l'hon- 
neur l'emportât  sur  l'amour,  et  que  les  deux  amants  fus- 
sent séparés  :  que  Rodrigue  tombât  sous  les  coups  des 
Maures  ou  bien  sous  ceux  de  don  Sanche.  Ghimène  après 
Rodrigue  fût  morte  ou  de  douleui',  comme  la  belle  Aude 
dans  la  Chanson  de  Roland;  ou  par  le  suicide,  ce  qui  conve- 
nait mal  à  l'époque  et  au  rôle. 

L'Académie  se  plaint  que  ce  soit  Rodrigue,  l'homme, 
l'amant,  qui  sacrifie  sa  maîtresse  à  son  père;  tandis  que 
Ghimène,  la  femme,  l'amante,  finit  par  sacrifier  son  père  à 
son  amarit.  Mais  l'Académie  oublie  que  Rodrigue  serait 
déshonore  s'il  agissait  autrement  :  Ghimène  n'a  pas  les 
mêmes  devoirs;  et  d'ailleurs  Gorneille  a  suivi  la  plus 
ancienne  tradition  épique  et  chevaleresque  selon  laquelle 
la  femme  aime  toujours  plus  qu'elle  n'est  aimée;  c'est 
l'homme,  c'est  le  -preux  qui  représente  la  vertu  pure  et 
inflexible. 


54  NOTICE 

L'Académie  avoue  que  cet  amour  qui  la  blesse  est  bien 
exprimé.  Mais,  en  examinant  le  détail  des  scènes,  elle  reprend 
faute  sur  faute  dans  la  conduite  de  la  pièce;  elle  est  sur- 
tout choquée  de  ce  combat  final  «  dont  Ciiimène  est  le 
prix  '>.  L'Académie  ne  connaît  qu'une  sorte  de  mœurs  : 
celles  de  son  temps;  et  tout  ce  qu'on  n'eût  point  fait  à 
l'Hôtel  de  Rambouillet  lui  parait  déplacé  sur  la  scène,  même 
dans  une  pièce  espagnole  dont  l'action  se  passe  au  m"  siècle 

D'ailleurs  quel  singulier  idéal  de  tragédie  géométrique 
l'Académie  paraît  s'être  forgé  dès  1636!  Les  scènes  deuxième 
et  troisième  du  cinquième  acte  lui  paraissent  superflues. 
Elle  décide  que,  «  si  elles  étoient  nécessaires,  elles  se  pour- 
roicnt  dire  belles  ».  On  est  tenté  de  répoudre  :  si  elles  sont 
belles,  je  les  trouve  nécessaires.  Cette  tendance  à  courir  au 
but  en  mettant  la  rapidité  au-dessus  de  la  poésie  ira  s'exa- 
géranl  dans  notre  poétique  jusqu'à  faire  périr  enlin  la  tra- 
gédie par  l'étisie. 

«  Quant  au  théâtre,  il  n'y  a  personne,  dit  l'Académie,  à 
qui  il  ne  soit  évident  ()u'il  est  mai  entendu  dans  ce  poème 
et  qu'une  même  scène  y  représente  plusieurs  lieux.  »  Mais 
on  en  pouvait  dire  autant  de  presque  toutes  les  tragédies 
représentées  avant  le  Cid;  l'unité  absolue  de  lieu  n'était 
guère  encore  en  France  qu'une  conception  abstraite  ren- 
fermée dans  l'âme  de  Chapelain. 

La  discussion  du  style  dans  Ici  Sentiments  est  pénible  à 
lire'.  Sans  doute,  il  arrive  quelquefois  que  l'Académie  a 
raison  contre  Corneille;  mais  neuf  fois  sur  dix  elle  a  tort; 
et  elle  n'entend  pas  le  français  qu'elle  a  reçu  mission  d'ensei- 
gner par  lettres  patentes  du  roi.  Aucune  vue  large  et  élevée 
n'apparait  dans  cette  longue  chicane  de  mots  et  de  formes: 
éiilucher  n'est  pas  critiquer;  et  trop  souvent  l'Académie 
épluche  les  vers  de  Corneille.  Chapelain  se  piquait  toutefois 
d'être  impartial,  et  plutôt  trop  indulgent  que   trop  sévère 

1.  Voir  flans  nos  uoles  sur  le  luxto  les  plus  curieuses  parmi  ces 
obsei'valious. 


SUR   LE   CID  55 

au  Cid.  11  demande  grâce  pour  l'accusé  qu'il  condamne:  il 
s'efforce  de  bonne  foi  de  rendre  justice  à  ce  qu'il  voit  de 
mérite  dans  l'œuvre  incriminée;  il  se  regarde  lui-même 
comme  le  plus  impartial  et  le  plus  éclairé  des  arbitres.  Ses 
conclusions  sont  si  pondérées!  «  Les  savants  mêmes  doivent 
souffrir  avec  quelque  indulgence  les  irrégularités  d'un 
ouvrage  qui  n'auroit  pas  eu  le  bonheur  d'agréer  si  fort  au 
commun  s'il  n'avoit  des  grâces  qui  ne  sont  pas  communes. 
(La  jolie  antithèse  !  et  qu'elle  est  vive  et  légère!)....  Encore 
que  le  sujet  du  Cid  ne  soit  pas  bon,  qu'il  pèche  dans  son 
dénouement,  qu'il  soit  chargé  d'épisodes  inutiles,  que  la 
bienséance  y  manque  en  beaucoup  de  lieux,  aussi  bien  que 
la  bonne  disposition  du  théâtre,  et  qu'il  y  ait  beaucoup  de 
vers  bas  et  de  façons  de  parler  impures,  néanmoins  la 
naïveté  et  la  véhémence  de  ses  passions,  la  force  et  la  déli- 
catesse de  plusieurs  de  ses  pensées  et  cet  agrément  inex- 
plicable qui  se  mêle  dans  tous  ses  défauts,  lui  ont  acquis 
un  rang  considérable  entre  les  poèmes  français  de  ce  genre. 
Si  son  auteur  ne  doit  pas  toute  sa  réputation  à  son  mérite, 
il  ne  la  doit  pas  toute  à  son  bonheur;  et  la  nature  lui  a  été 
assez  libérale  pour  excuser  la  fortune  si  elle  lui  a  été  pro- 
digue. » 

Ainsi  le  jugement  laissait  Corneille  non  victorieux,  mais 
pour  ainsi  dire  acquitté.  Le  Cardinal,  dit-on,  ne  fut  pas 
satisfait;  il  attendait  plus  de  docilité  à  ses  vues  de  la  part 
d'une  compagnie  qu'il  avait  fondée.  Scudéry  montra  de  l'es- 
prit. Il  affecta  de  triompher  :  il  se  hâta  de  publier  une 
Lettre  à  Messieurs  de  l'Académie,  où  il  se  confondait  en 
remerciements.  L'Académie  sentit  le  piège,  et  son  secré- 
taire Conrarl  répondit  à  Scudéry  (le  19  décembre  1637)  qu'il 
n'avait  pas  à  la  remercier;  que  la  Compagnie  n'avait 
écouté  que  la  voix  de  la  justice.  L'Académie  en  cette  occa- 
sion ressemble  à  ces  juges  partiaux,  mais  austères,  qui, 
après  avoir  ouvertement  favorisé  un  parti  aux  dépens  de 
l'autre,  ne  veulent  pfis  qu'on  les  remercie,  et  affectent  de 
dire  qu'on  ne  leur  doit  rien;  qu'ils   n'ont  été  qu'équitables. 


56  NOTICE 

Pour  Corneille,  il  fut  tout  à  fait  mécontent  et  ne  le  dissi- 
mula pas  assez.  Le  13  novembre  il  écrivait  à  Boisrobert  : 
«  J'attends  avec  beaucoup  d'impatience  les  Senliments  de 
l'Académie  afin  d'apprendre  ce  que  dorénavant  je  dois 
suivre;  jusque-là  je  ne  puis  travailler  qu'avec  défiance  et 
n'ose  employer  un  mot  en  sûrelé.  »  Il  y  avait  probablement 
quelque  ironie  dans  cette  humilité.  Le  3  décembre  il  écri- 
vait encore  :  «  Je  nie  prépare  à  n'avoir  rien  à  répondre  à 
l'Académie  que  des  remerciements  «.  Les  Sentiments  paru- 
rent; Corneille  ne  répondit  pas,  mais  il  ne  remercia  point. 
Il  fut  très  mécontent,  et  ne  cessa  de  répéter  qu'il  n'accep- 
tait point  la  sentence,  ayant  toujours  refusé  de  reconnaître 
le  tribunal.  Balzac,  dans  une  lettre  adressée  à  Scudéry  au 
sujet  du  Cid,  avait  dit  à  l'adversaire  de  Corneille  :  Les 
juges  do7it  vous  êtes  convenus  enscmhle.  Scudéry  fit  imprimer 
la  lettre,  quoiqu'elle  fût  plus  favorable  à  Corneille  qu'à  ses 
ennemis;  mais  Scudéry  afTectait  toujours  de  croire  que 
tout  le  monde  lui  donnait  raison.  Corneille  fut  vivement 
blessé  de  cette  phrase,  et  n'eut  pas  de  cesse  qu'il  n'eût 
obtenu  de  Balzac  de  modifier  le  passage  quand  on  imprima 
ses  Lettres  •. 

Que  resta-t-il  en  somme  de  cette  longue  querelle  qui,  du- 
rant près  d'un  an,  avait  passionné  tous  les  littérateurs  et, 
comme  dit  la  Lettre  du  désintéressé,  «  mis  tout  le  Parnasse 
en  rumeur  et  réduit  presque  tous  les  poètes  à  la  prose  ». 

Les  conséquences  en  furent  grandes  et  fâcheuses.  Cor- 
neille, en  feignant  d'être  intraitable  et  hautain,  peut-être  en 
se  croyant  tel,  Corneille  était  réellement  le  plus  timide  et  le 
plus  docile  des  hommes  :  on  le  troubla,  on  l'effraya  par 
ces  grands  mots  iïart  et  de  règles;  la  liberté  de  son  génie  en 
demeura  pour  jamais  gênée.  Après  le  Cid  il  n'osa  phn  rien 
écrire  sans  se  demander  ce  (ju'en  penserait  l'Académie,  ce 
qu'en  eut  pensé  Aristole. 

1.  On  m  en  effet  dans  lo  ror.ueil  des  Lettres  de  Balzac,  ;  «  Les  jupes 
donl  lo  bruit  est  que  vous  êtes  convenus  onstnible  ".  Voir  ci-dessous 
la  Ircs  curieuse  lettre  de  Balzac  à  Scudéry  sur  le  Cid. 


SUR   LE   CID  57 

Le  15  janvier  1639  Chapelain  écrivait  à  Balzac  : 

«  Corneille  ne  fait  plus  rien  et  Scudéry  a  du  moins  gagné 
cela  en  le  querellant  qu'il  l'a  rebuté  du  métier  et  lui  a  tari 
sa  veine....  H  ne  parle  plus  que  de  règles  et  que  des  choses, 
qu'il  eût  pu  répondre  aux  académiciens,  s'il  n'eût  point 
craint  de  choquer  les  puissances;  mettant  au  reste  Aristote 
entre  les  auteurs  apocryphes,  lorsqu'il  ue  s'accommode  pas 
à  ses  imaginations.  ». 

Tout  cela  n'empêcha  pas  que  Corneille  fit  des  chefs- 
d'œuvre,  parce  qu'il  était  Corneille;  mais  il  est  bien  permis 
de  penser  que,  s'il  eût  été  laissé  tout  entier  à  la  libre  pente 
de  son  inspiration,  moins  tiraillé,  moins  harcelé  par  des 
critiques  sans  lumières  ou  des  envieux  sans  bonne  foi,  la 
seconde  moitié  de  sa  carrière  dramatique  eût  été  moins 
inférieure  à  la  première. 

J'en  atteste  ses  préfaces,  ses  examens,  ses  trois  discours 
sur  l'art  dramatique,  où,  parmi  les  développements  infjé- 
nieux  d'un  esprit  critique  aifxuisé,  soutenu  par  une  rare 
franchise,  l'on  est  souvent  surpris  et  fâché  de  voir  la  place 
trop  grande  et  les  heures  trop  nombreuses  qu'un  si  grand 
homme  a  consacrées  à  résoudre  de  minutieux  cas  de  cou- 
science  dramatiques,  de  vains  problèmes  d'arrangement 
théâtral,  et  à  plier  son  génie  à  l'exigence  de  règles  ou  arbi- 
traires ou  imaginaires. 


VERS  DES  ENFANCES  DU  CID  DE  GUILLEM 
DE  CASTRO 

IMITÉS   OU   TRADUITS   PAR    CORNEILLE   DANS    lE  CID    *. 


V.  178.   Montrez-lui  comme  il  faut  s'eudurcir  à  la  peine, 
Dans  le  métier  de  Mars  se  rendre  sans  égal, 
Passer  les  jours  entiers  et  les  nuits  à  cheval, 
Reposer  tout  armé,  forcer  une  muraille.... 
Instruisez-le  d'exemple,  et  rendez-le  parfait. 
Expliquant  à  ses  yeux  vos  leçons  par  l'effet. 
185.   Pour  s'instruire  d'exemple,  en  dépit  de  l'envie, 
11  lira  seulement  l'histoire  de  ma  vie. 
Là  daus  un  long  tissu  de  belles  actions.... 
217.   Qui  peut  mieux  l'exercer  en  est  bien  le  plus  digne. 


178.  Et  quand  d  enseignera  au  Prince  ce  que,  parmi  cent 
exercices,  doit  faire  un  cavalier  en  lice  ou  sur  les  champs 
de  bataille,  pourra-t-il  lui  donner  l'exemple,  comme  je  fais 
mille  fois,  et  rompre  une  lance,  en  harassant  un  cheval? 

185.  De  mes  exploits  écrits  je  donnerai  au  Prince  un  récit 
fidèle;  et  il  s'instruira  par  ce  que  je  fis,  s'il  ne  s'instruit  par 
ce  que  je  fais. 

217.  Je  le  mérite  aussi  bien  que  toi  et  mieux. 

1.  Nous  avons  traduit  exactement  le  texte  de  Gnillem  de  Castro;  on 
trouvera  les  vers  espagnols  dans  l'édition  des  Grands  écrivains,  t.  Ill, 
p.  199. 


VERS  IMITÉS   OU  TRADUITS   DE  TtUILLEM   DE   CASTRO   59 

.  2ol.  Comte,  sois  de  mon  priace  à  présent  gouverneur  : 
Ce  haut  rang  n'admet  point  un  homme  sans  honneur. 
262.  Agréable  colère! 

Digne  ressentiment  à  ma  douleur  bien  doux! 
Je  reconnois  mon  sang  à  ce  noble  courroux; 
Ma  jeunesse  revit  encette  ardeur  si  promple.  [honte  ; 
266.   Viens,  mon  fils,  viens,  mon  sang,  viens  réparer  ma 
Viens  me  venger. —  De  quoi?  —  D'un  affront  si  cruel, 
Qu'à  l'honneur  de  tous  deux  il  porte  un  coup 

[mortel.... 
Ce  n'est  que  dans  le  sang  qu'on  lave  un  tel  outrage. 
276.  Je  te  donne  à  combattre  un  homme  à  redouter. 
286.   Enfin  tu  sais  l'afTront,  et  tu  tiens  la  vengeance  : 

Je  ne  te  dis  plus  rien.... 
289.  Accablé  des  malheurs  oîi  le  destin  me  range, 

Je  vais  les  déplorer  :  va,  cours,  vole  et  nous  venge. 
298.  0  Dieu,  l'étrange  peine! 

En  cet  afTront  mon  père  est  l'ofi^ensé, 
Et  l'olTenseur  le  père  de  Chimène! 


2.j1.  Appelez-le,  appelez  le  comte,  qu'il  vienne  exercer  la 
charge  de  gouverneur  de  votre  fils:  il  pourra  mieux  (que 
moi)  l'honorer,  puisque  je  reste  sans  honneur. 

262.  J'adore  ce  ressentiment;  cette  colère  m'agrée;  ce 
sang  qui  bouillonne,...  c'est  celui  que  me  donna  la  Castille 
et  dont  je  t'ai  transmis  l'héritage. 

266.  Celte  tache  à  mon  honneur,  qui  jusqu'au  tien  s'étend, 
lave-la  dans  le  sang;  car  le  sang  seul  ellace  de  semblables 
taches. 

276.  Puissant  est  l'adversaire. 

286.  Voici  l'offense  et  voilà  lépée  ;  je  n'ai  pi  us  rien  à  te  dire. 

289.  Je  vais  pleurer  mon  affront  jusqu'à  ce  que  tu  eu  tires 
vengeance. 

298.  Mon  père  est  l'offensé!  Étrange  peine!  et  l'offenseur, 
le  père  de  Chimène! 


60  VERS  IMITÉS  OU   TRADUITS 

310.         Faut-il  punir  le  père  de  CliimÈne? 

344.  Je  rendrai  mon  sang  pur  comme  je  l'ai  reçu. 

345.  Ne  soyons  plus  en  peine 
Puisqu'aujourd'hui  mon  père  est  l'ofTensé, 
Si  l'ofTenseur  est  père  de  Chimène. 

3bi .  Je  l'avoue  entre  nous,  quand  je  lui  fis  l'nfTront, 

J'eus  le  sang  un  peu  chaud  et  le  bras  un  peu  prompt. 
Mais  puisque  c'en  est  fait,  le  coup  est  sans  remède  '. 

373.  Vous  vous  perdrez,  Monsieur,  sur  cette  confiance. 

376.  Un  jour  seul  ne  perd  pas  un  homme  tel  que  moi. 

378.  Tout  l'État  périra,  s'il  faut  que  je  périsse,     [écoute. 

398.   Connois-tu  bien  don  Dièguc?  —  Oui. —  Parlons  bas: 
Sais-lu  que  ce  vieillard  fut  la  même  vertu. 


310.  Je  dois  tuer  le  père  de  Chimène! 

344.  Mon  sang  coulera  pur, 

348.  Mon  père  ayant  été  l'offensé,  peu  importe  (peine 
amère!;  que  l'offenseur  soit  père  de  Chimène. 

351.  Je  confesse  que  ce  fut  une  folie,  mais  je  ne  la  puis 
réj)arer. 

373.  Avec  cela  tu  cours  à  ta  perte. 

376.  Les  hommes  tels  que  moi  ne  se  perdent  pas  aisément. 

378.  Et  la  Caslillc  se  perdra  avant  moi. 

398.  Ce  vieillard  qui  est  là,  sais-tu  qui  il  est?...  Parle  bas. 
Écoule....  Ne  sais-tu  pas  qu'il  fut  un  modèle  d'honneur  et 

i.  Indiquons  ici  l'original  des  quatre  fameux  vers  supprimés  à  l'im- 
pression : 

Ces  satisfactions  n'apaisent  point  une  Ame  • 

Qui  les  reçoit  n'a  rien,  qui   les  fait  se  diffame; 

Et  de  pareils  accords  l'effet  le  plus  commun 

Est  de  perdre  d'honneur  deux  hommes  au  lieu  d'un. 

«  Satisfaction  1  Ni  la  donner  !  ni  la  recevoir  1  Qui  la  donne  ou  la  reçoit 
est  bien  certain  de  mal  faire  ;  car  l'un  perd  l'honneur,  et  l'autre  no 
gagne  rien,   lleiacltrc  à  l'épée  les  affronts,  c'est  le  mieux.   » 


DE    GUILLEM   DE    CASTRO  {][ 

La  vaillance  et  l'honneur  de  son  temps?  le  sais-tu? 

—  Peut-être.  —  Cette  ardeur  que  dans  les  yeux  je  porte, 
Sais-tu  que  c'est  son  sang?  le  sais-tu?  —  Que  m'im- 

—  A  quatre  pas  d'ici  je  te  le  fais  savoir.        [porte? 
405.   Je  suis  jeune,  il  est  vrai;  mais  aux- âmes  bien  nées 

La  valeur  n'attend  point  le  nombre  des  années. 
634.  Dès  que  j'ai  su  l'afTront,  j'ai  prévu  la  vengeance. 
647.  Sire, Sire, justice!  —  Ah!  Sire!  écoutez-nous.  [noux.... 

—  Je  me  jette  à  vos  pieds.  —  J'embrasse  vos  ge- 

—  Il  a  tué  mon  père.  —  Il  a  vengé  le  sien. 

—  Au  sang  de  ses  sujets  un  roi  doit  la  justice. 

—  Pour  la  juste  vengeance  il  n'est  point  de  supplice. 
659.   Sire,  mon  père  est  mort;  mes  yeux  ont  vu  son  sang 

Couler  à  gros  bouillons  de  son  généreux  flanc. 
667.  J'ai  couru  sur  le  lieu,  sans  force  et  sans  couleur. 
676.   Son  sang  sur  la  poussière  écrivoit  mon  devoir, 

Ou  plutôt  sa  valeur  en  cet  étal  réduite 

Me  parloit  par  sa  plaie,  et  hàtoit  ma  poursuite; 

Et  pour  se  faire  entendre  au  plus  juste  des  rois, 
680.   Par  cette  triste  bouche  elle  empruntoit  ma  voix. 


de  vaillance.  —  Soit.  —  Et  que  c'est  son  sang  que  j'ai  dans 
les  yeux,  le  sais-tu? —  Et  le  saurais-jc,  qu'importe.' —  Si 
nous  passons  dans  un  autre  lieu,  tu  verras  qu'il  importe  fort. 

405.  J'ai  peu  d'années,  mais  j'ai  plus  de  valeur. 

634.  Comme  je  savais  l'offense,  je  prévoyais  la  vengeance. 

647.  Justice,  je  demande  justice.  —  Roi,  je  viens  à  tes 
pieds.  —  Sire,  mon  père  est  mort.  —  Mon  honneur  est 
vengé.  —  Il  y  aura  justice  auprès  des  rois.  —  Il  a  tiré  une 
juste  vengeance. 

659.  J'ai  vu  de  mes  propres  yeux  le  luisantacier  teint  de  sang. 

667.  J'arrivai  presque  sans  vie. 

676.  Il  écrivait  sur  ce  papier  {elle  présente  un  mouchoir 
sanglant)  avec  son  sang  mon  devoir. 

680.  Il  me  parla  par  la  bouche  de  la  blessure. 


62  VERS   IMITÉS  OU   TRADUITS 

720.  Si  venger  un  soufflet  mérite  un  ciiàtiment, 

Sur  moi  seul  doit  tomber  l'éclat  de  la  tempête. 
722.   Quand  le  bras  a  failli,  l'ou  en  punit  la  tète. 
724.   Sire,  j'en  suis  la  tête,  il  n'en  est  que  le  bras. 
729.   Aux  dépens  de  mon  sang  satisfaites  Chimène. 
739.   Prends  du  repos,  ma  lille,  et  calme  tes  douleurs. 

—  M'ordouner  du  repos,  c'est  croître  mes  mallie 
741.  Rodrigue,  qu'as -tu  fait? 

746.  Ne  l'as-tu  pas  tué?  —  Sa  vie  étoit  ma  honte  : 
Mon  honneur   de  ma  main  a  voulu  cet  elTort. 

—  Mais  chercher  ton  asile  en  la  maison  du  mor 
Jamais  un  meurtrier  en  fit-il    son  refuge? 

752.  Je  cherche  le  trépas  après  l'avoir  donné. 

Mon  juge  est  mon  amour, mon  juge  est  ma  Chimène; 
754.  Je  mérite  la  mort    de  mériter  sa  haine. 

Et  j'en  viens    recevoir,  comme  un  bien  souverain, 

Et  l'arrêt  de  sa    bouche,  et  le  coup  de  sa  main. 
765.  Chimène  est  au   palais,  de  pleurs  toute  baignée, 

Et  n'en  reviendra  point  que  bien  accompagnée. 


720.  Si  la  vengeance  me  toucha,  la  justice  te  touche;  tire- 
la  de  moi,  ô  Roi  souverain. 

722  Cliàtic  la  tête  pour  les  fautes  de  la  main. 

724.  Et  Rodrigue  fut  seulement  ma  main. 

729.  Avec  ma  tête  coupée,   rends  Chimène  contente. 

739.  Calme-toi,  Chimène.  —  Ma  douleur  s'accroit. 

741.  Qu'as-tu  fait,    Rodrigue? 

746.  N'as-tu  pas  tué  le  comte  ?  —  11  importait  à  mon  hon- 
neur. —  Depuis  quand,  seigneur,  la  maison  du  mort  fut' 
elle  l'asile   du  meurtrier? 

752.  Je  cherche  la  mort  en  sa  maison. 

754.  Et  pour  être  juste,  je  viens  mourir  en  ses  mains,  puis- 
que je  suis  mort  en   son  amour. 

765.  Chimène    est  au  jialais,  et  reviendra  accompagnée 


DE   GUILLEM   DE   CASTRO  63 

771.  Elle  va  revenir;  elle  vient,  je  la  voi. 

800.  La  moitié  de  ma  vie  a  mis  l'autre  au  tombeau, 
Et  m'oblige  à  venger,  après  ce  coup  funeste, 
Celle  que  je  n'ai  plus  sur  celle  qui  me  reste. 

803.   —  Reposez-vous,  Madame.  —  Ah  !  que  mal  à  propos 
Dans  un  malheur  si  grand  tu  parles  de  repos! 

800.  11  vous  prive  d'un  père,  et  vous  l'aimez  encore! 

810.  C'est  peu  de  dire  aimer,  Elvire  :  je  l'adore. 

8±b.  Pensez-vous  le  poursuivre? 

846.  Après  tout,  que  pensez-vous  donc  faire?... 

—  Le  poursuivre,  le  perdre,  et  mourir  après  lui. 
849.   Eh  bien!  sans  vous  donner  la  peine  de  poursuivre, 

Soûlez-vous  du  plaisir  de  m'empècher  de  vivre. 
852.   Rodrigue  en  ma  maison!  Rodrigue  devant  moi!... 
Hélas  !  —  Écoute-moi.  —  Je  me  meurs.  —  Un  moment. 

—  Va,  laisse-moi  mourir.  —  Quatre  mots  seulement  : 
Après  ne  me  réponds  qu'avecque  cette  épée. 


771.  Elle  viendra,  elle  vient. 

800.  La   moitié  de   ma  vie  a  tué  l'autre  moitié,  et  pour 
venger  l'une,  je  dois  renoncer  aux  deux. 
803.  Reposez-vous. —  Quelle  consolation  puis-je  prendre? 

809.  Aimes-tu  toujours  Rodrigue?  Vois  qu'il  a  tué  ton 
père. 

810.  II  est  mon  ennemi  adoré. 
825.  Penses-tu  le  poursuivre? 

846.  Donc  que  veux-tu  faire?  —  Le  poursuivre  jusqu'à  ma 
vengeance,  et  quand  j'aurai  tué,  mourir. 

849.  Mieux  vaut  que  mon  ferme  amour,  en  me  livrant  à 
toi,  te  donne  la  joie  de  me  tuer  sans  la  peine  de  me  pour- 
suivre. 

852.  Rodrigue,  Rodrigue,  en  ma  maison!  —  Écoute.  —  Je 
meurs.  —  Je  veux  seulement  qu'en  écoutant  ce  que  je  dis, 
tu  répondes  avec  cet  acier 


G4  VERS   IMITÉS  OU  TRADUITS 

873.    L'irréparable  effet  d'une  chaleur  trop  prompte 
Déshonoroit  mon  père,  et  me  couvroit  de  lionte. 

8/9.   Ce  n'est  pas  qu'en  effet  contre  mon  père  et  moi 
Ma  flamme  assez  longtemps  n'ait  combattu  pour  toi 
Juge  de  son  pouvoir  :  dans  une  telle  offense 
J'ai  pu  délibérer  si  j'en  prendrois  vengeance. 
Réduit  à  te  déplaire,  ou  souffrir  un  affront, 
J'ai  pensé  qu'à  son  tour  mon  bras  étoit  trop  prompt 
Je  me  suis  accusé  de  trop  de  violence; 

886.   Et  ta  beauté  sans  doute  emporloit  la  balance, 
A  moins  que  d'opposer  à  tes  plus  forts  appas 
Qu'un  homme  sans  honneur  ne  le  méritoit  pas; 
Que  malgré  cette  part  que  j'avois  dans  ton  âme, 
Qui  m'aima  généreux  me  haïroit  infâme.  [père 

897.   Mais  quitte  envers  l'honneur,  et  quitte  envers  mor 
C'est  maintenant  à  toi  que  je  viens  satisfaire  : 
C'est  pourt'offrir  mou  sang  qu'en  ce  lieu  tu  me  vois 

900.   J'ai  fait  ce  que  j'ai  dû,  je  fais  ce  que  je  dois. 

903.   Immole  avec  courage  au  sang  qu'il  a  perdu 
Celui  qui  met  sa  gloire  à  l'avoir  répandu. 


873.  Le  comte,  ton  père,  a  porté  sur  les  cheveux  blancs 
du  mien  sa  main  injurieuse  et  hardie. 

879.  Et  quoique  je  me  visse  sans  honneur,  pour  renoncer 
à  mon  espérance,  en  un  tel  changement,  je  dus  faire  un  si 
grand  effort  que  ton  amour  mit  en  doute  ma  vengeance. 

886,  Et  toi,  Madame,  aurais  vaincu,  si  je  n'avais  pensé 
qu'étant  déshonoré,  tu  abhorrerais  comme  infâme  celui 
que  tu  aimas  comme  un  homme  d'honneur. 

897.  J'ai  recouvré  mon  honneur  perdu,  mais  vile  je  suis 
venu  me  rendre  à  ton  amour. 

900.  N'appelle  pas  forfait  ce  qui  fut  un  devoir. 

903.  Poursuis  avec  ardeur  la  vengeance  de  ton  père,  comme 
j'ai  fait  celle  du  mien. 


DE   GUILLEM   DE   CASTRO  65 

908.  Je  ne  t'accuse  point,  je  pleure  mes  malheurs. 

911.  Tù  n'as  fait  le  devoir  que  d'un  homme  de  bien. 

940.   Va,  je  suis  ta  partie,  et  non  pas  ton  bourreau. 

960.   Punis-moi  par  vengeance,  ou  du  moins  par  pitié. 
Ton  malheureux  amant  aura  bien  moins  de  peine 
A  mourir  par  ta  main  qu'à  vivre  avec  ta  haine. 

963    Va,  je  ne  te  hais  point.  —  Tu  le  dois.  —  Je  ne  puis. 

969.  FJle  éclate  (ma  renommée)hïen  mieux  en  te  laissant 

[la  vie  ; 
Et  je  veux  que  la  voix  de  la  plus  noire  envie 
Élève  au  ciel  ma  gloire  et  plaigne  mes  ennuis. 
Sachant  que  je  t'adore  et  que  je  te  poursuis. 

975    Dans  l'ombre  de  la  nuit  cache  bien  ton  départ  : 
Si  l'on  te  voit  sortir,  mon  honneur  court  hasard. 
...Ne  lui  (à  la  médisance)  donne  point  lieu   d'atta- 

[quer  ma  vertu 

980.  Que  je  meure!  —  Va-t'en!  —  A  quoi  te  rcsous-tu? 
—  Malgré  des  feux  si  beaux,  (\m  troublent  ma  colère. 
Je  ferai  mon  possible  à  bien  venger  mon  père; 


908.  Je  ne  t'impute  pas  la  faute  de  mon  infortune. 

911.  Car,  en  vengeant  ton  affront,  tu  as  agi  comme  un 
cavalier. 

940.  Mais  je  suis  ta  partie  pour  seulement  te  poursuivre 
et  non  pour  te  tuer. 

960,  Considère  que  me  laisser  vivre,  c'est  te  venger,  et 
me  tuer,  ne  te  venger  pas. 

963.  Tu  me  hais.  —  Je  ne  puis. 

969.  Gela  disculpera  mon  honneur,  si  l'on  pense  qne  je 
t'adore  et  si  l'on  sait  que  je  te  poursuis. 

975.  Va-t'en  et  prends  garde  à  la  sortie  qu'on  ne  te  voie,... 
c'est  raison  qu'il  ne  m'ôte  pas  l'honneur  celui  qui  m'a  ôté 
la  vie. 

980.  Tue-moi.  —  Laisse-moi.  —  Donc  que  veut  faire  ta 
rigueur?  —  Pour  mon  honneur,  je  dois,  quoique  femme, faire 


(56  VERS   IMITÉS   OU   TRADUITS 

Mais  malgré  la  rigueur  d'un  si  cruel  devoir, 

Mon  unique  souhait  est  de  ne  rien  pouvoir. 
087.   Rodrigue,  qui  l'eùl  cru"?—  Chiiuèue,  qui  l'eût  dit? 

—  Que  notre  heur  fût  si  proche  et  sitôt  se  perdit?... 
993.   Adieu  :  je  vais  trainer  une  mourante  vie, 

Taut  que  par  ta  poursuite  elle  me  soit  ravie. 

997.   Adieu  :  sors,  et  surtout  garde  bien  qu'on  te  voie. 

1013.   A  toute  heure,  en  tous  lieux,  dans  une  nuit  si  sombre, 

Je  pense  l'embrasser,  et  n'embrasse   qu'une  ombre. 
1025.  Rodrigue,  enfin  le  ciel  permet  que  je  te  voie! 
1027.   Laisse-moi  prendre  haleine  afin  de  te  louer. 

Ma  valeur  n'a  point  lieu  de  te  désavouer. 

Tu  l'as  bien  imitée,  et  ton  illustre  audace 

Fait  bien  revivre  en  toi  les  héros  de  ma  race. 
1036.  Touche  ces  cheveux  blancs  à  qui  tu  rends  l'honneur. 

Viens  baiser  cette  joue,  et  reconnais  la  place 

Où  fut  empreint  l'affront  que  ton  courage  efîace. 
1054.   Je  t'ai  donné  la  vie,  et  tu  me  reuds  la  gloire. 


contre  toi  autant  que  je  pourrai,  en  désirant  de  ne  rien 
pouvoir. 

987.  Ah!  Rodrigue,  qui  eût  pensé....  —  Ah!  Chimènc,  qui 
eût  dit...  —  Que  mon  bonheur  .s'évanouirait. 

993.  Laisse-moi.  Je  m'en  vais  mourant. 

997.  Va-t'en  et  prends  garde  à  la  sortie  qu'on  ne  te  voie. 

1013.  Je  vais  embrassant  des  ombres,  égaré  dans  l'obscure 
nuit  qui  le  cache 

1023.  Est-il  possible  que  je  me  trouve  entre  tes  bras? 

1027.  Fils,  je  prends  haleine  pour  l'employer  à  te  louer. 
Tu  as  bravement  fait  tes  preuves,  tu  as  bien  agi,  tu  as  bien 
imité  mes  exploits  passés. 

1036.  Touche  les  cheveux  blancs(juetu  as  honorés,  applique 
ta  bouche  à  la  joue  d'où  tu  as  enlevé  la  tache  de  mon  hoimcur, 

lO'Ji.  Si  je  t'ai  donne  la  vie  selon  la  nature,  tu  me  l'as 
rendue  par  ta  vaillance. 


DE   GUILLEiM  DE  CASTKO  67 

1080 J'ai  trouvé  chez  moi  cinq  cents  de  mes  amis.... 

Va  marclier  à  leur  tête  oii  l'honneur  te  demande. 
1092.  Ne  borne  pas  ta  gloire  à  venger  un  affront 
1222.   Ils  t'ont  nommé  tous  deux  leur  Cid  eu  ma  présence: 

Puisque  Cid  en  leur  langue  est  autant  que  seigneur, 

Je  ne  t'envierai  pas  ce  beau  titre  d'honneur. 

Sois  désormais  le  Cid  :  qu'à  ce  grand  nom  tout  cède. 
1334.  Mais  avant  que  sortir,  viens,  que  ton  roi  t'embrasse. 
1350.   Sire,  on  pâme  de  joie,  ainsi  que  de  tristesse  : 

Un  excès  de  plaisir  nous  rend  tous  languissants, 

Et  quand  il  surprend  l'âme,  il  accable  les  sens. 
1378.   Pour  lui  tout  votre  empire  est  un  lieu  de  franchise; 

Là,  sous  votre  pouvoir,  tout  lui  devient  permis. 
1391.  Et  ta  flamme  en  secret  rend  grâces  à  ton  roi. 

Dont  la  faveur  conserve  un  tel  amant  pour  toi. 
1738.  Je  lui  laisse  mon  bien;  qu'il  me  laisse  à  moi-même; 

Qu'en  un  cloître  sacré  je  pleure  incessamment, 

Jusqu'au  dernier  soupir,  mon  père,  et  mon  amant. 


1080.  Avec  cinq  cents  gentilshommes  mes  parents,  eutre 
en  campagne  pour  y  exercer  ta  vaillance. 

1092.  Ils  ne  diront  pas  que  ta  main  t'a  servi  seulement 
pour  venger  tes  affronts. 

1222.  Il  l'a  appelé  mon  Cid.  —  En  ma  langue  c'est  7non 
seigneur.  —  Ce  nom  lui  sied  bien.  —  C'est  chez  les  Maures 
qu'il  l'a  conquis.  —  Puisqu'il  l'a  mérité  là-bas,  qu'où  le  lui 
donne  en  mon  royaume.  C'est  raison  de   l'appeler  le  Cid. 

1334.  Pour  prix  de  tes  victoires,  cet  embrassement  t'est  dû. 

1350.  Un  plaisir  atterre  autant  qu'une  douleur  accable. 

1378.  Tes  yeux  sont  ses  espions;  ton  cabinet,  son  asile;  ta 
faveur,  ses  libres  ailes. 

1391.  Si  j'ai  conservé  Rodrigue,  c'est  peut-être  pour  vous 
que  je  le  garde. 

1738.  Qu'il  se  contente  de  mon  bien,  et  que  ma  personne, 
Seigneur  (si  le  Ciel  ne  la  ravit),  je  puisse  l'enfermer  dans  un 
monastère. 


ANALYSE  COMPAREE 

DES    ENFANCES    DU    CID     DE     GUILLEM     DE    CASTKO 
ET   DU   CID    DE   CORNEILLE 


Analyse  de  la  pièce 
espagnole 


Analyse  de  la  piège 
française 


Première  journée. 

Scène  I.  Dans  le  palais  du 
Roi  Fernaiid,  Rodrigue  est 
armé  chevalier  devant  l'In- 
fante et  Ghiniène. 

il.  Le  Roi  en  son  conseil 
déclare  don  Diègue  gouver- 
neur de  son  fils.  Le  Comte, 
iiTito,  insulte  don  Diègue  et 
lui  donne  un  soufflet. 

in.  Le  vieillard  rentre  en 
sa  maison,  ess.iye  son  épée, 
la  trouve  trop  lourde  à  son 
bras;  il  appelle  ses  trois  fils 
cl  veut  les  éprouver;  deux 
dont  il  serre  la  main  violem- 
ment, gémissent.  Rodrigue, 
dont  il  mord  le  doigt,  s'eni- 
l>orte  et  menace.  Don  Diègue 
lui  remet  l'épée,  lui  enjoint 
la  vengeance.  Rodrigue  déses- 


ACTE    PREMIER. 

Scène  l.  Elvire,  gouver- 
nante, annonce  à  Cliimène  que 
son  père,  le  comte  du  Gormas, 
app  rouvel'am  ou  rde  Rodrigue. 

II.  L'Infante,  ([ui  aime  se- 
crètement Rodrigue,  fait  l'aveu 
de  cet  amour  à  sa  gouver- 
nante Léonor. 

III.  Don  Diègue  vient  d'être 
fait  gouverneur  de  l'Infant; 
don  (iormas,  qui  ambitionnait 
cette  charge,  cherche  querelle 
à  (loti  Diègue  et  lui  donne  un 
.soufllet.  (Dans  le  drame  espa- 
gnol, les  deux  pères  ignorent 
l'amour  mutuel  de  leurs  en- 
fanti<;  ils  le  connaissent  dans 
le  drame  franrais.) 

IV.  Don  Diègue  outragé  ex- 
prime tiansuii  monologue  son 
désesjtoir    ut   sa   colère.    Son 


ANALYSE   COMPAREE 


69 


péré  exprime  ses  angoisses 
dans  un  monologue;  il  se 
décide  à  ven.'er  son  père. 

IV.  Sur  la  place,  devant  le 
palais  et  devant  la  maison  de 
don  DiègLie;  au  balcon,  l'Iu- 
faute  et  Chimène;  passe  le 
Comte,  qui  refuse  toute  satis- 
faction. Rodrigue  se  présente 
et  le  provoque,  excité  par 
son  père,  qui  se  tient  devant 
sa  porte.  Le  duel  a  lieu  sur- 
le-champ,  le  Comte  tombe 
mort.  Les  gens  du  Comte 
veulent  tuer  Rodrigue.  L'In- 
fante le  préserve. 

On  voit  que  la  première 
journée  de  (iuilleui  de  Castro 
répond  à  peu  près  au  pre- 
mier acte  de  Corneille  et  aux 
deux  premières  scènes  du 
second  acte.  Dans  l'espagnol, 
la  division  par  scènes  répond 
à  autant  de  lieux  différents 
où  l'action  se  passe.  D'ail- 
leurs tous  les  lieux  étaient 
représentés  ou  indiqués  si- 
multanément sur  le  théâtre. 


Deuxième  journée. 

L  Dans  le  palais.  Chimène 
demande  le  châtiment  de  Ro- 
drigue; et  don  Diègue  défend 
son  fils. 

11.  Chez  Chimène.  Rodrigue 
se  présente  à  elle,  comme  elle 


bras  est  impuissant,  mais  Ro- 
drigue le  vengera. 

V.  Rodrigue  parait;  son 
père  lui  dit  l'affront,  lui 
nomme  l'offenseur  et  lui  or- 
donne la  vengeance. 

VI.  Rodrigue  exprime  dans 
un  monologue  lyrique  ses 
hésitations  douloureuses.  I' 
veut  venger  son  père.  Mais 
peut-il  tuer  le  père  de  Chi- 
mène? Il  se  résout  à  n'écouter 
que  son  honneur. 

Acte  II. 
Scène  I.  Le-,  comte  avoue  à 
don  Arias  qu'il  a  eu  tort 
d'itisuller  don  Diègue,  mais 
il  refuse  de  donner  satisfac- 
tion et  se  rit  des  menaces  de 
do.n  Arias. 

II.  Rodrigue  provoque  le 
Comte,  qui  cherche  d'abord  à 
décliner  ce  combat;  puis  il 
consent,  et  tous  deux  s'éloi- 
gnent pour  se  battre. 

III.  L'Iufante  rassure  Chimè- 
ne inquiète;  elle  offre  de  tenir 
Rodrigue  au  palais  pour  l'em- 
pêcher de  provoquer  le  Comte. 

IV.  Un  page  annonce  que 
Rodrigue  et  le  Comte  sont 
sortis  du  palais  ensemble.  Chi- 
mène s'élanc-e^i  leur  poursuite. 

V.  L'Inîante  plaint  son 
amour  caché;  mais  un  vague 
espoir  la  flatte.  Si  Rodrigue 
est  vainqueur  du  Comte,  un 
jour  il  deviendra  digne  d'une 
Reine. 


70 


ANALYSE    COMPARÉE 


revient  du  palais;  il  la  con- 
jure de  le  tuer;  tous  deux  plai- 
gnent leur  malheur  et  s'exci- 
tent à  faire  leur  devoir. 

III.  Dans  la  campagne  dé- 
serte, près  de  Burgos;  Ro- 
drigue s'y  tient  caché.  Son 
père  l'y  vient  voir,  et  lui 
enjoint  de  marcher  contre 
les  Maures,  dont  l'armée  me- 
nace Burgos. 

IV.  Rodrigue  marchant 
contre  les  Maures  passe  de- 
vant un  château  où  l'Infante, 
un  balcon,  encouragea  la  vic- 
toire le  chevalier  qu'elle  aime 
en  secret. 

V.  Dans  les  montagnes 
d'Oca;  Rodrigue  combat  les 
Maures  et  les  défait.  La  ba- 
taille est  à  demi  racontée,  à 
demi  représentée  sur  la  scène. 

VI.  Dans  le  palais  du  Roi. 
Rodrigue  amèue  les  chefs 
maures  prisonniers;  ils  l'ont 
nommé  leur  Cid;  le  Roi  lui 
décerne  ce  surnom.  Chimène 
reparaît,  demandant  de  nou- 
veau justice.  Le  Roi,  pour  la 
satisfaire,  se  décide  à  bannir 
Rodrigue,  mais  en  l'embras- 
sant. 

Ainsi  la  deuxième  journée 
des  Enfances  du  Cid  est  reiiré- 
sentéc  chez  Corneille  par  les 
scènes  ui,  iv,  v,  vi,  vu  et 
vin  de  l'acte  II,  par  l'acte  III 
tout  entier,  i)ar  les  trois  pre- 


VI.  Le  Roi  exprime  son  mé- 
contentement contre  le  Comte, 
que  don  Sanche,  rival  de  Ro- 
drigue, essaye  de  défendre.  Le 
Roi  annonce  quejes  Maures 
menacent  Séville  et  ordonne 
quelques  précautions. 

VII.  On  annonce  la  mort  du 
Comte,  tué  par  Rodrigue. 

VIII.  Chimène  éplorée  tombe 
aux  pieds  du  Roi,  demandant 
justice  contre  Rodrigue,  meur- 
trier de  son  père.  Don  Diègue 
défend  son  fils  et  prend  sur 
lui  la  faute.  Le  Roi  renvoie 
la  sentence  au  conseil  et  or- 
donne à  don  Sanche  de  rem- 
mener Chimène. 

ACTK  III. 

Scène  I.  Rodrigue  se  pré- 
sente dans  la  maison  de  Chi- 
mène, d'où  Elvire  vent  inuti- 
lement l'éloigner. 

II.  Chimène  revient  du  pa- 
lais, accompagnée  de  don  San- 
che, qui  lui  oll're  de  la  venger. 

III.  Chimène  explique  là 
Elvire  les  sentiments  qui  dé- 
chirent son  coHir:  elle  veut 
venger  son  père,  et  innurir 
après  Rodrigue. 

IV.  Rodrigue  se  présente  à 
ChimCne  et  lui  olîre  sa  vie; 
les  deux  amants  plaignent 
leur  infortune.  Chimène  pour- 
suivra Rodrigue,  mais  jure 
ne  pas  lui  survivre. 

V.  Don  Diègue  cherche  son 
lils  à  travers  la  ville,  heureux 


ANALYSE   COMPARÉE 


71 


mières  scènes  de  l'acte  IV.  Le 
premier  tableau  fiuit  l'acte  U; 
le  deuxième  tableau  et  le 
troisième  suffisent  à  remplir 
lacle  m.  Nous  laissons  de 
côté  dans  celte  rapide  ana- 
lyse beaucoup  de  scènes  inci- 
dentes qui  se  mêlent  à  l'ac- 
tion principale  dans  le  drame 
de  Guillem  de  Castro,  très 
touffu,  chargé  d'événements, 
et  conçu,  selon  la  tradition 
du  théâtre  espagnol,  de  façon 
à  dérouler  devant  les  yeux 
du  spectateur,  sans  cesse  oc- 
cupé, amusé,  surpris,  une 
succession  continue  de  faits 
variés,  une  action  multiple, 
animée,  vivante. 

Troisième  journek. 

I.  Au  palais,  à  Burgos.  L'In- 
fante renonce  à  son  amour 
sans  espoir.  Chimène  se  pré- 
sente pour  demander  une 
troisième  fois  justice.  (11  y  a 
plus  d'une  année  d'intervalle 
depuis  la  fin  de  la  deuxième 
journée.)  Instruit  de  son 
amour,  le  Roi  veut  l'éprouver; 
il  fait  annoncer  devant  elle 
que  Rodrigue  a  péri. Chimène 
s'évanouit.  Elle  reprend  ses 
sens;  eile  nie  son  amour,  et 
demande  le  combat  singulier 
contre  Rodrigue,  offrant  d'é- 
pouser le  vainqueur. 


d'être  vengé,  malheureux  d'i- 
gnorer le  sort  de  Rodrigue. 

VI.  11  rencontre  son  fils,  le 
console  et  loue  sa  vaillance. 
Mais  les  Maures  menacent  la 
ville;  que  Rodrigue  aille  les 
combattre,  et  forcer  par  sa 
victoire  le  monarque  au  par- 
don et  Chimène  au  silence. 

Acte  IV. 

Scène  I.  Elvire  annonce  à 
Chimène  l'entière  victoire  de 
Rodrigue.  Chimène  admise 
son  amant,  sans  renoncer  à 
sa  vengeance. 

II.  L'Infante  essaye  en  vain 
d'amenerCliimène  à  faire  grâce 
au  vainqueur  des  Maures. 

III.  Le  Roi  remercie  Rodri- 
gue et  lui  demande  le  récit  de 
ses  exploits. 

IV.  On  annonce  Chimène 
qui  vient  de  nouveau  deman- 
der justice  au  Roi. 

V.  Pour  l'éprouver,  le  Roi 
annonce  à  Chimène  que  Ro- 
drigue a  péri  dans  son  triom- 
phe. Elle  s'évanouit,  laissant 
ainsi  éclater  son  amour.  Elle 
reprend  ses  sens,  et  demande 
le  combat  singulier  contre 
Rodrigue.  Don  Sanche  veut 
être  son  champion.  Le  Roi 
consent.  Chimène  épousera  le 
vainqueur. 

Acte  V. 

Scène  1  Rodrigue  est  chez 
Chimène;  il  vient  lui  dire  un 


72 


ANALYSE    COMPAREE 


II.  Dans  une  forêt;  un  lé- 
preux mendie  dans  un  fossé. 
Rodrigue  passe,  le  nourrit  et 
le  console.  Il  s'endort,  et  le 
lépreux  transfiguré,  qui  n'est 
autre  que  saint  Lazare, le  bé- 
nit, et  annonce  que  le  Cid 
sera  toujours  vainqueur. 

III.  Don  Martin  Gonsalez, 
Aragonais,  provoque  en  duel 
Rodrigue;  Chimène  sera  le 
prix  de  la  victoire. 

IV.  Gliimëne  dit  son  an- 
goisse à  sa  contidente;  elle 
tremble  que,  Rodrigue  étant 
vaincu,  elle  ne  devienne  la 
femme  de  Martin  Gonsalez. 

V.  Au  palais.  Chimène 
anxieuse  y  attend  les  nou- 
velles du  combat.  Une  ruse 
de  Rodrigue  laisse  croire 
qu'il  est  vaincil  et  tué.  Chi- 
mène au  désespoir  avoue  hau- 
tement son  amour  et  veut  se 
réfugier  dans  un  cloître.  Mais 
Rodrigue  paraît,  vainqueur 
de  son  ennemi  qu'il  a  tué.  Le 
Roi  presse  Chimène  de  tenir 
sa  parole;  elle  épousera  Ro- 
drigue ce  jour  même.  (Il  y  a 
environ  trois  ans  que  le  comte 
est  mort.) 


dernier  adieu  :  il  veut  mourir, 
puisqu'il  n'est  plus  aimé.  Chi- 
mène l'adjure  de  se  défendre 
et  laisse  échapper  l'aveu  de 
son  amour. 

IL  L'Infante  déplore  son 
amour,  mais  se  résout  à  lais- 
ser Rodrigue  à  Chimène. 

III.  Non  sans  lutte  et  sans 
déchirement  elle  en  renou- 
velle la  promesse  à  Léonor. 

IV.  Chimène,  qui  sait  Ro- 
drigue au  combat,  exprime  à 
Elvire  son  angoisse  et  flotte 
entre  la  crainte  et  l'espoir. 

V.  Don  Sauche  vaincu  vient 
apporter  son  épée  à  Chimène. 
Celle-ci  le  croit  vainqueur,  et, 
sans  vouloir  l'écouter,  maudit 
le  meurtrier  de  Rodrigue. 

VI.  Le  Roi  paraît;  Chinu'me 
le  supplie  de  donner  ses  biens 
à  don  Sauche  et  de  la  laisser 
entrer  dans  un  cloître.  Don 
Sauche  réussit  cnlin  à  parler 
et  à  raconter  sa  défaite. 

VII.  Rodrigue  implore  son 
pardon;  il  veut  fléchir  et  mé- 
riter Chimène  par  de  nou- 
veaux exploits.  Le  Roi  lui 
promet  la  main  de  Chimène; 
pour  l'obtenir  un  j'uir,  (|u'll 
laisse  faire  le  temps,  sa  vail- 
lance et  son  roi. 


LETTRE  DE  BALZAC  A  SGUDÉRY 

AU    SUJET    DU    CID 

(Août  li337.) 


«  Considérez,  Monsieur,  que  toute  la  France  entre 
en  cause  avec  lui,  et  que  peut-être  il  n'y  a  pas  un  des 
juges  dont  vous  êtes  convenus  ensemble  *  qui  n'ait  loué 
ce  que  vous  desirez  qu'il  condamne  :  de  sorte  que, 
quand  vos  arguments  seroient  invincibles  et  que  votre 
adversaire  y  acquiesceroit,  il  auroit  toujours  de  quoi  se 
consoler  glorieusement  de  la  perte  de  son  procès,  et 
vous  dire  que  c'est  quelque  chose  de  plus  d'avoir  satis- 
fait tout  un  royaume  que  d'avoir  fait  une  pièce  régu- 
lière. Il  n'y  a  point  d'architecte  d'Italie  qui  ne  trouve  des 
défauts  en  la  structure  de  Fontainebleau  et  qui  ne  l'ap- 
pelle un  monstre  de  pierre  :  ce  monstre  néanmoins  est  la 
belle  demeure  des  rois,  et  la  cour  y  loge  commodément. 

«  Il  y  a  des  beautés  parfaites  qui  sont  effacées  par 
d'autres  qui  ont  plus  d'agrément  et  moins  de  perfec- 
tion ;  et  parce  que  l'acquis  n'est  pas  si  noble  que  le 
naturel,  ni  le  travail  des  hommes  que  les  dons  du  ciel, 
on  vous  pourroit  encore  dire  que  savoir  l'art  de  plaire 
ne  vaut  pas  tant  que  savoir  plaire  sans  art.  Aristote 
blâme  la  Fleur  d'Agathon  ^,  quoiqu'il  die  ^  qu'elle  fût 

1.  Voyez  ci-dessus  p.  56. 

2.  Poète  tragique  grec,  contemporain  nt  ami  d'Euripide  et  de  Platoa. 

3.  Forme  archaïque  du  subjonctif  de  dire. 


74  LETTRE   DE   BALZAC   A   SCUDÉRY 

agréable,  et  YŒdipc  peut-être  n"agréoit  pas,  quoique 
Aristote  l'approuve.  Or,  s'il  est  vrai  que  la  satisfaction 
des  spectateurs  soit  la  fin  que  se  proposent  les  spec- 
tacles, et  que  les  maîtres  mêmes  du  métier  aient  quel- 
quefois appelé  de  César  au  peuple,  le  Cid  du  poëte 
françois  ayant  plu  aussi  bien  que  la  Fleur  du  poêle 
grec,  ne  seroit-il  point  vrai  qu'il  a  obtenu  la  fin  de  la 
représentation,  et  qu'il  est  arrivé  à  son  but,  encore  que 
ce  ne  soit  pas  par  le  chemin  d'Aristote  ni  par  les 
adresses  de  sa  poétique?  Mais  vous  dites,  Monsieur, 
iju'il  a  ébloui  les  yeux  du  monde,  et  vous  l'accusez  de 
charme  et  d'enchantement  :  je  connois  beaucoup  de 
gens  qui  feroient  vanité  d'une  telle  accusation;  et  vous 
me  confesserez  vous-même  que,  si  la  magie  étoit  une 
chose  permise,  ce  seroit  une  chose  excellente  :  ce 
seroit,  à  vrai  dire,  une  belle  chose  de  pouvoir  faire  des 
prodiges  innocemment,  de  faire  voir  le  soleil  quand  il 
est  nuit,  d'apprêter  des  festins  sans  viandes  ni  offi- 
ciers ',  de  changer  en  pistoles  les  feuilles  de  chêne  et 
le  verre  en  diamants;  c'est  ce  que  vous  reprochez  à 
l'auteur  du  Cid,  qui  vous  avouant  qu'il  a  violé  les  règles 
de  l'art,  vous  oblige  de  lui  avouer  qu'il  a  un  secret, 
qu'il  a  mieux  réussi  que  l'art  même;  et  ne  vous  niant 
pas  qu'il  a  trompé  toute  la  cour  et  tout  le  peuple,  ne 
vous  laisse  conclure  de  là  sinon  qu'il  est  plus  fin  que 
toute  la  cour  et  tout  le  peuple,  et  que  la  tromperie  qui 
s'étend  à  un  si  grand  nombre  de  personnes  est  moins 
une  fraude  qu'une  conquête.  Cela  étant,  Monsieur,  je 
ne  doute  pas  que  Messieurs  de  l'Académie  ne  se  trou- 
vent bien  empêchés  dans  le  jugement  de  votre  procès, 
et  que  d'un  côté  vos  raisons  ne  les  ébranlent,  et  de 

1.  Serviteurs  d'ofûce. 


LETTRE  DE  BALZAC  A  SCUDÉRY  75 

l'autre  l'approbation  publique  ne  les  retienne.  Je  serois 
en  la  même  peine,  si  j'ctois  en  la  même  délibération, 
et  si  de  bonne  fortune  je  ne  venois  de  trouver  votre 
arrêt  dans  les  registres  de  l'antiquité.  Il  a  été  prononcé, 
il  y  a  plus  de  quinze  cents  ans,  par  un  philosophe  de 
la  famille  stoïque,  mais  un  philosophe  dont  la  dureté 
n"étoit  pas  impénétrable  à  la  joie,  de  qui  il  nous  reste 
des  jeux  et  des  tragédies,  qui  vivoit  sous  le  règne  d'un 
empereur  poète  et  comédien,  au  siècle  des  vers  et  de  la 
musique  *.  Voici  les  termes  de  cet  authentique  arrêt, 
et  je  vous  le  laisse  interpréter  à  vos  dames,  pour 
lesquelles  vous  avez  bien  entrepris  une  plus  longue 
et  plus  difficile  traduction  ^,  Illud  multum  est  primo 
aspectu  oculos  occupasse,  etiam  si  contemplatio  diligens 
inventiira  est  quod  arguât.  Si  me  interrogas,  major  ille 
est  qui  judicium  ahstulit  quam  qui  mentit  ^.  Votre 
adversaire  y  trouve  son  compte  par  ce  favorable  mol 
de  major  est;  et  vous  avez  aussi  ce  que  vous  pouvez 
désirer,  ne  désirant  rien,  à  mon  avis,  que  de  prouver 
que  judicium  abstidit.  Ainsi  vous  l'emportez  dans  le 
cabinet  *,  et  il  a  gagné  au  théâtre.  Si  le  Cid  est  cou- 
pable, c'est  d'un  crime  qui  a  eu  récompense;  s'il  est 
puni,  ce  sera  après  avoir  triomphé;  s'il  faut  que  Platon 
le  bannisse  de  sa  république,  il  faut  qu'il  le  couronne 
de  fleurs  en  le  bannissant,  et  ne  le  traite  pas  plus  mal 
qu'il  a  traité  autrefois  Homère.  » 

1  .Séncque  le  Philosophe,  qui  est  probablemenl  le  même  queSénèque  le 
Tragique.  Il  vivait  au  temps  de  Néron, l'empereur  «  poète  et  comédien». 

2.  Une  traduction  des  Harangues  de  l'Italien  Man^ini.  Elle  parut  en  1642. 

3.  «  C'est  beaucoup  d'avoir  au  premier  abord  charmé  les  regards,  dût 
un  examen  attentif  découvrir  ensuite  quelques  défauts.  Si  vous  voulez 
savoir  mon  sentiment,  l'homme  qui  ravit  l'approbation  est  supérieur  à 
celui  qui  la  mérite.  « 

4    Dcvaut  les  savants  et  les  critiques. 


A  MADAME   DE  GOMBALET 

fîG37) 


Madame, 

Ce  portrait  vivant  que  je  vous  offre  représente  un 
héros  assez  reconnaissable  aux  lauriers  dont  il  est  cou- 
vert. Sa  vie  a  été  une  suite  continuelle  de  victoires;  son 
corps,  porté  dans  son  armée,  a  gagné  des  batailles 
après  sa  mort  ;  et  son  nom  au  bout  de  six  cents  ans 
vient  encore  de  triompher  en  France.  Il  y  a  trouvé  une 
réception  trop  favorable  pour  se  repentir  d'être  sorti  de 
son  pays,  et  d'avoir  appris  à  parler  une  autre  langue 
que  la  sienne.  Ce  succès  a  passé  mes  plus  ambitieuses 
espérances,  et  m'a  surpris  d'abord  ;  mais  il  a  cessé  de 
m'élonner  depuis  que  j'ai  vu  la  satisfaction  que  vous 
avez  témoignée  quand  il  a  paru  devant  vous.  Alors  j'ai 
osé  me  promettre  de  lui  tout  ce  qui  en  est  arrivé,  et 
j'ai  cru  qu'après  les  éloges  dont  vous  l'avez  honoré,  cet 
applaudissement  universel  ne  lui  pouvoit  manquer  Et 
véritablement,  Madame,  on  no  peut  douter  avec  raison 

1.  Marie-Madoleine  de  Vigncrot.  filin  d'une  sœur  de  Hichelteu, 
épousa  le  maniuis  du  Rourc  de  Conibalcl,  devint  veuve  en  1621;  fut 
créée  duehesse  d'Aiguillon  en  1038.  Celte  dédicace  parut  en  tête 
de  la  première  édition  du  Cid,  achevée  d'ini])rimer  le  24  mars  1637. 
Corneille  pressentait-il  déjà  l'opposition  que  le  cardinal  allait  faire  au 
Cidl  Espcrait-il  désarmer  Uicholieu,  en  moUant  le  Cid  sous  la  protec- 
tion de  sa  nièce?  Ce  calcul,  s'il  y  eut  calcul,  fut,  coniuio  ou  l'a  vu, 
tout  à  fait  déjoué. 


A  MADAME   DE   COMBALET  77 

de  ce  que  vaut  une  chose  qui  a  le  bonheur  de  vous 
plaire  :  le  jugement  que  vous  en  faites  est  la  marque 
assurée  de  son  prix  ;  et  comme  vous  donnez  toujours 
libéralement  aux  véritables  beautés  l'estime  qu'elles 
méritent,  les  fausses  n'ont  jamais  l.e  pouvoir  de  yous 
éblouir.  Mais  votre  générosité  ne  s'arrête  pas  à  des 
louanges  stériles  pour  les  ouvrages  qui  vous  agréent; 
elle  prend  plaisir  à  s'étendre  utilement  sur  ceux  qui  les 
produisent,  et  ne  dédaigne  point  d'employer  en  leur 
faveur  ce  grand  crédit  que  votre  qualité  et  vos  vertus 
vous  ont  acquis.  J'en  ai  ressenti  des  eflets  qui  me  sont 
trop  avantageux  pour  m'en  taire,  et  je  ne  vous  dois  pas 
moins  de  remercîments  pour  moi  que  pour  le  Ciel  '. 
C'est  une  reconnoissance  qui  m'est  glorieuse,  puisqu'il 
m'est  impossible  de  publier  que  je  vous  ai  de  grandes 
obligations ,  sans  publier  en  môme  temps  que  vous 
m'avez  assez  estimé  pour  vouloir  que  je  vous  en  eusse. 
Aussi,  Madame,  si  je  souhaite  quelque  durée  pour  cet 
heureux  effort  de  ma  plume,  ce  n'est  point  pour 
apprendre  mon  nom  à  la  postérité,  mais  seulement 
pour  laisser  des  marques  éternelles  de  ce  que  je  vous 
dois,  et  faire  lire  à  ceux  qui  naîtront  dans  les  autres 
siècles  la  protestation  que  je  fais  d'être  toute  ma  vie, 
MADAME, 

Votre    très  humble,  très  obéissant  et  très 
obligé  serviteur, 

Corneille. 

1.  Allusion  aux  représentations  du  Ciâ,  qui  avaient  été  données 
devant  le  cardinal,  et  probablement  suivies  de  quelque  présent  fait  k 
l'auteur.  Peut-être  aussi  Mme  de  Combalet  s'élait-elle  fait  fort  de 
désarmer  le  mécontentement  du  cardinal.  Corneille  comptait  alors  sur 
cette  promesse,  qui  ne  put  être  tenue.  Mais  il  parait  plus  probable  que 
Richelieu  dissimula  plusieurs  mois  sa  colère.  Voyez  ci-dessus,  Notice 
sur  le  Cid,  p.  36. 


AVERTISSEMENT  K 

(1048) 


MARIANA 

Lib.  IX"  de  la  Ilistoria  d'Espana,  cap    v°. 

«  Avia  pocos  dias  antes  hecho  campo  con  don  Gomez 
conde  de  Goruiaz.  Venciôle  y  diôle  la  muerte.  Lo  que 
résulté  deste  caso,  fué  que  cas6  con  dona  Ximena,  hija  y 
heredera  del  mismo  conde.  Ella  misma  requiriô  al  Rey 
que  se  le  dicsse  por  marido,  ca  estaba  muy  prendada 
de  sus  partes,  o  le  castigasse  conforme  a  las  leyes,  por 
la  muerte  que  dio  a  su  padre.  Hizôse  el  casamiento, 
que  a  todos  estaba  a  cuento,  con  el  quai  por  el  gran 
dote  de  su  esposa,  que  se  allegô  al  estado  que  el  ténia 
de  su  padre,  se  aumentô  en  poder  y  riquczas  -   » 

1.  Cet  nvcrlisscment  parut  pour  la  prcniir>re  fois  en  tète  du  Cid  dans 
l'édition  colloolivc  que  Corneille  donna  de  ses  œuvres  en  IfiiS. 

2.  «  11  avait  eu  peu  de  jours  aujiaravanl  un  duel  avec  don  Gnniez, 
comie  de  Gormaz.  11  le  vainquit  el  lui  donna  la  mort.  Le  résultat  de 
cet  événement  fut  qu'il  se  maria  avec  dona  Chimcne,  ûlle  et  héritière 
do  ce  seigneur.  Elle-même  demanda  au  Roi  qu'il  le  lui  donnât  pour 
mari  (car  elle  était  fort  éprise  de  ses  qualités),  ou  qu'il  le  châtiât  con- 
formément aux  lois,  pour  avoir  donné  la  mort  à  son  père.  Le  mariage, 
qui  agréait  à  tous,  s'accomplit;  ainsi  grâce  à  la  dot  considérable  de 
son  épouse,  qui  s'ajouta  aux  biens  qu'il  tenait  de  son  père,  il  grandit 
en  pouvoir  et  en  richesses.  »  Les  mots  peu  de  jours  auparavant  s'appli- 
quent au  récit  d'un  événement  étranger  à  l'action  du  Cid.  I!  n'en  fau- 
drait pas  conclure  que  Rodrigue,  selon  Mariana,  épousa  Chimène  peu 
do  jours  après  la  mort  du  comte.  L'historien  est  muet  lii-dessus;  mais, 
selon  les  romanne.i,  plusieurs  années  séparent  le  duel  du  mariage.  Les 
Historix  de  rébus  Hispanise  libri  publiées  en  latin,  de  1592  à  l()l(i  par 
le  P.  Mariana,  furent  traduites  jiar  lui-même  en  espagnol,  sous  le  titre 
d'//istoria  gênerai  d'Espana. 


A\'ERTISSEMENT  79 

Voilà  ce  qu'a  prêté  l'histoire  •  à  D.  Guillen  de  Castro, 
qui  a  mis  ce  fameux  événement  sur  le  théâtre  avant 
moi.  Ceux  qui  entendent  l'espagnol  y  remarqueront 
deux  circonstances  ;  l'une,  que  Chirnène  ne  pouvant 
s'empêcher  de  reconnoître  et  d'aimer  les  belles  qualités 
qu'elle  voyoit  en  don  Rodrigue,  quoiqu'il  eût  tué  son 
père  {estaba  prendada  de  sus  parles}^  alla  proposer  elle- 
même  au  Roi  cette  généreuse  alternative,  ou  qu'il  le 
lui  donnât  pour  mari,  ou  qu'il  le  fit  punir  suivant 
les  lois;  l'autre,  que  ce  mariage  se  fit  au  gré  de 
tout  le  monde  (a  todos  estaba  a  cuento).  Deux  chro- 
niques du  Cid  2  ajoutent  qu'il  fut  célébré  par  l'arche- 
vêque de  Séville,  en  présence  du  Roi  et  de  toute  sa 
cour;  mais  je  me  suis  contenté  du  texte  de  l'historien, 
parce  que  toutes  les  deux  ont  quelque  chose  qui  sent, 
le  roman,  et  peuvent  ne  persuader  pas  davantage  que 
celles  que  nos  François  ont  faites  de  Charlemagne  et  de 
Roland.  Ce  que  j'ai  rapporté  de  Mariana  suffit  pour 
faire  voir  l'état  qu'on  lit  ^  de  Chimène  et  de  son  mariage 


1.  V/tistoire  A  peu  do  chose  à  voir  dans  la  légrende  du  Cid;  Mariana, 
que  les  Espagnols  appellent  leur  Tite-Live,  ne  s'est  guère  plus  abstenu 
que  le  Tite-Live  romain  de  mêler,  aux  faits  réels,  des  traditions  fabu- 
leuses. Tout  ce  qui  se  rapporte  au  Cid  manque  d'authenticité  sérieuse. 
Voir  ci-dessus,  Notice,  p.  5. 

2.  On  ne  sait  trop  ce  que  Corneille  désig-ne  par  ces  chroniques  ;  peut- 
être  ne  le  savait-il  pas  parfaitement  lui-même.  Beaucoup  de  chroniques 
en  prose  ou  en  vers,  les  unes  historiques,  les  autres  à  demi  ou  tout  à 
fait  légendaires,  ont  fait  mention  du  Cid  et  raconté  assez  différemment 
ses  exploits.  Le  poème  du  Cid,  qu'il  n'a  point  en  vue  sans  doute,  n'a 
jamais  été  appelé  chronique.  Voyez  ci-dessus,  Notice,  p.  5. 

3.  Faire  état  de  signifie  faire  cas  de  : 

Quoi!  c'est  là  tout  l'état  que  tu  fais  de  mes  feux.  (Mélite,  v.  360 
11  a  aussi  le  sens  de  compter  sur  : 
Faites  état  de  moi.  [Menteur,  vers  305.) 


50  AVERTISSEMENT 

dans  son  siècle  même,  où  elle  vécut  en  un  tel  éclat,  que 
les  rois  d'Aragon  et  de  Navarre  tinrent  à  honneur 
d'être  ses  gendres,  en  épousant  ses  deux  filles  '.  Quel- 
ques-uns ne  l'ont  pas  si  bien  traitée  dans  le  nôtre;  et 
sans  parler  de  ce  qu'on  a  dit  de  la  Chimène  du  théâtre, 
celui  qui  a  composé  l'histoire  d'Espagne  en  françois  l'a 
notée  -  dans  son  livre  de  s'être  tôt  et  aisément  consolée 
de  la  mort  de  son  père,  et  a  voulu  taxer  de  légèreté 
une  action  qui  fut  imputée  à  grandeur  de  courage  par 
ceux  qui  en  furent  les  témoins.  Deux  romances  espa- 
gnols ^,  que  je  vous  donnerai  ensuite  de  cet  Avertisse- 
ment, parlent  encore  plus  en  sa  faveur.  Ces  sortes  de 
petits  poëmes  sont  comme  des  originaux  décousus  de 
leurs  anciennes  histoires  *,  et  je  serois  ingrat  envers  la 
mémoire  de  celte  héroïne,  si,  après  l'avoir  fait  con- 
noitre  en  France,  et  m'y  être  fait  connoitre  par  elle, 
je  ne  tâchois  de  la  tirer  de  la  honte  qu'on  lui  a  voulu 
faire,  parce  qu'elle  a  passé  par  mes  mains.  Je  vous  donne 
donc  ces  pièces  justificatives  de  la  réputation  où  elle  a 
vécu,  sans  dessem  de  justifier  la  façon  dont  je  l'ai  fait 
parler  françois.  Le  temps  l'a  fait  pour  moi,  et  les  tra- 
ductions qu'on  en  a  faites  en  toutes  les  langues  qui  ser- 
vent aujourd'hui  à  la  scène,  et  chez  tous  les  peuples  où 
l'on  voit  des  théâtres,  je  veux  dire  en  italien,  flamand  et 

1.  Donn  Klvirn  épousa  R.iniiri',  roi  ilc  Navarre;  dona  Soi,  Sanolio, 
infant  d'Arau'on. 

2.  M.  Marly-Laveaux  croit  que  Corneille  fait  allusion  à  un  passage 
de  VllisUnre  (jenitralc  d'Esparpie  par  Louis  do  Maycrne-Tuniuct 
(Lyon,  1587,  in-'fol.,  p.  334).  —  Noter,  au  xvii"  sice.le,  coninu;  en  latiu 
iiotarc,  a  souvent  par  lui-même  un  sens  défavorable. 

3.  Le  mol  romance  est  masculin  en  espagnol,  et  reste  masculin  en 
fraul-ais  quand  il  désigne  les  chants  populaires  de  l'Espagne. 

4.  Hemarquable  appréciation  où  Corneille  devance  la  criliiiuo  de 
notre  temps. 


AVERTISSEMENT  81 

anglois  ',  sont  d'assez  glorieuses  apologies  contre  tout  ce 
qu'on  en  a  dit.  Je  n'y  ajouterai  pour  toute  chose  qu'en- 
viron une  douzaine  de  vers  espagnols  qui  semblent  faits 
exprès  pour  la  défendre.  Ils  sont  du  fnC'me  auteur  qui 
l'a  traitée  avant  moi,  D.  Guillen  de  Castro,  qui,  dans 
une  autre  comédie  qu'il  intitule  Enganarse  engafiando-, 
fait  dire  à  une  princesse  de  Béarn  : 

A  mirar 
bien  el  mimdo,  que  cl  tcner 
apetitos  que  vcncer, 
y  ocasiones  que  dexar, 

Examinan  cl  valor 
en  la  muger,  yo  clixera 
lo  que  siento,  porquc  fuera 
luzimiento  de  mi  honor. 

Pcvo  maUcias  f'undadas 
en  honras  mal  cnlendidas, 
de  tentaciones  vcncidas 
haccn  culpas  declaradas  : 
Y  asi,  la  que  el  descar 
con  el  rcsislir  upunta, 
vence  dos  veces,  si  juntn 
con  el  resistir  el  callar  -*. 

1  Se  U-omper  en  trompant.  La  pièce  a  élé  imprimée  à  Valence  en 
1625.  Celle  abondance  de  citations  cl  de  documents  divers  rassemblés 
par  Corneille  à  l'occasion  du  Cid  montre  assez  quel  commerce  familier 
il  entretenait  avec  la  langue  et  la  littérature  espag-noles. 

2.  Corneille  ne  parle  pas  ici  de  la  traduction  ou  imitation  du  Cid  en 
espagnol  faite  par  Dianiante  ;  elle  n'avait  pas  encore  vu  le  jour.  D'après 
le  témoignage  de  Fonlenelle,  neveu  de  Corneille,  le  poète  posséda  plus 
lard  celle  traduction  avec  les  autres  dans  sa  bibliothèque. 

3.  «  Si  le  monde  a  raison  de  dire  que  ce  qui  éprouve  le  mérite  d'une 
femme,  c'est  d'avoir  des  désirs  à  vaincre,  des  occasions  ii  rejeter,  je 
n'aurais  ici  qu'à  exprimer  ce  que  je  sens  :  mon  honneur  n'en  devien- 
drait que  plus  éclatant.  Mais  une  malignité  qui  se  prévaut  de  notions 
d'honneur    mal    entendues   convertit    volontiers   en    un  aveu    de  faute 


82  AVERTISSEMENT 

C'est,  si  je  ne  me  trompe,  comme  agit  Chimène  dans 
mon  ouvrage,  en  présence  du  Roi  et  de  l'Infante.  Je  dis 
en  présence  du  Roi  et  de  l'Infante,  parce  que  quand  elle 
est  seule,  ou  avec  sa  confidente,  ou  avec  son  amant, 
c'est  une  autre  chose.  Ses  mœurs  sont  inégalement 
égales  ',  pour  parler  en  termes  de  notre  Aristote  -,  et 
changent  suivant  les  circonstances  des  lieux,  des  per- 
sonnes, des  temps  et  des  occasions,  en  conservant  tou- 
jours le  même  principe. 

Au  reste,  je  me  sens  obligé  de  désabuser  le  public  de 
deux  erreurs  qui  s'y  sont  glissées  touchant  cette  tra- 
gédie, et  qui  semblent  avoir  été  autorisées  par  mon 
silence.  La  première  est  que  j'aie  convenu  de  juges  tou- 
chant son  mérite  ^,  et  m'en  sois  rapporté  au  sentiment 
de  ceux  qu'on  a  jiiirs  d'en  juger.  Je  m'en  tairois 
encore,  si  ce  faux  bruit  n'avoit  é(é  jusque  chez  iM.  de 
Balzac  dans  sa  province,  ou,  pour  me  seivir  de  ses 
paroles  mêmes,  dans  son  désert  *,  et  si  je  n'en  avois 


ce  qui  n'est  que  la  tentation  vaincue.  Dès  lors  !a  femme  qui  désire 
et  qui  résiste  éfralement,  vaincra  deux  fois,  si  en  résistant  elle  sait 
encore  se  taire.  »  (Trad.  do  M.  Marty-Lavcaux,  Corneille,  t.  III,  p.  83.) 
1  C'est-à-dire  que  son  caractère  est  le  même  et  immuable  au  fond, 
mais  qu'il  se  manifeste  différemment  selon  l'occasion  différente  et  les 
événements  divers  qui  le  mettent  en  jeu,  ainsi  que  l'explique  Corneille 
lui-même  un  peu  plus  loin. 

2.  Dou7.e  ans  plus  tut  Corneille  se  fût  exprimé  moins  tendrement 
peut-être  à  l'égard  d'Aristote;  mais  à  partir  de  la  querelle  du  Ci'l  il 
jill'ecta  toujours  un  culte  respectueux  de  la  Poétique,  prétendant  seu- 
lement qu'il  l'interprétait  mieux  que  ses  adversaires  ;  ce  qui  est  vrai 
Souvent,  sans  l'être  toujours. 

3.  Voir  ci-dessus.  Notice  sur  le  Cid,  p.  56. 

4.  Bal/.ac  aimait  à  désigner  ainsi  prétenticusemenl  la  retraite  où  il 
vivait  près  d'Angoulémc.  La  fameuse  lettre  à  Scudéry  (voyez  ci-dessus, 
pa^c  73),  écrite  en  août  1637.  et  i)ubliée  une  première  fois  par  Scudéry, 
reparut  peu  avant  cet  Avertissement  dan»  les  Lettres  c/ioisies  du  sieur  de 
Balzac  (i'aris,  1047,  in-8''> 


AVERTISSEMENT  83 

VU  depuis  peu  les  marques  dans  cette  admirable  lettre 
qu'il  a  écrite  sur  ce  sujet,  et  qui  ne  fait  pas  la  moindre 
richesse  des  deux  derniers  trésors  qu'il  nous  a  donnés  K 
Or  comme  tout  ce  qui  part  de  sa  plume  regarde  toute 
la  postérité,  maintenant  que  mon  nom  est  assuré  de 
passer  jusqu'à  elle  dans  cette  lettre  incomparable,  il 
me  seroit  honteux  qu'il  y  passât  avec  cette  tache,  et 
qu'on  pût  à  jamais  me  reprocher  d'avoir  comj)romis  de 
ma  réputation.  C'est  une  chose  qui  jusqu'à  présent  est 
sans  exemple;  et  de  tous  ceux  qui  ont  été  attaqués 
comme  moi,  aucun  que  je  sache  n'a  eu  assez  de  fai- 
blesse pour  convenir  d'arbitres  avec  ses  censeurs;  et 
s'ils  ont  laissé  tout  le  monde  dans  la  liberté  publique 
d'en  juger,  ainsi  que  j'ai  fait,  c'a  été  sans  s'obliger,  non 
plus  que  moi,  à  en  croire  personne;  outre  que  dans  la 
conjoncture  où  éloient  lors  les  affaires  du  Cid,  il  ne 
falloit  pas  être  grand  devin  pour  prévoir  ce  que  nous  en 
avons  vu  arriver.  A  moins  que  d'être  tout  à  fait  stu- 
pide  ^,  on  ne  pouvoit  pas  ignorer  que  comme  les  ques- 
tions de  cette  nature  ne  concernent  ni  la  religion  ni 
l'État,  on  en  peut  décider  par  les  règles  de  la  prudence 
humaine,  aussi  bien  que  par  celles  du  théâtre,  et 
tourner  sans  scrupule  le  sens  du  bon  Aristote  du  côté 
de  la  politique  ^.  Ce  n'est  pas  que  je  sache  si  ceux  qui 


1.  Deux  tr(';!tors  parce  qnn  le  reRiioil  des  lellres  est  en  rleux  parlios. 
Balzac,  un  des  hommes  qui  aient  le  mieux  su^  en  aucun  temps,  imposer 
à  leurs  contemporains,  avait  habitué  les  plus  grands  k  parler  de  lui 
ft  de  son  œuvre  dans  le  style  qu'emploie  ici  Corneille.  Descartes,  qui 
n'est  pas  prodiiïue  de  compliments ,  s'exprime  de  la  même  façon 
quand  il  s'agit  de  louer  Balzac. 

'i.  La  Tivacité  des  termes  montre  assez  quelle  amertume  la  querelle 
du.  Cid  avait  laissée  au  cœur  do  Corneille. 

■i.  Phrase  un  peu  obscure,  qui  semble  signifier  qu'en  matière  libre 
on  ne  se  fait  pas  scrupule  d'interpréter  les  textes  du  côté  le  plus  favo- 


84  AVERTISSEMENT 

ont  jugé  du  Cid  en  ont  jugé  suivant  leur  sentiment  ou 
non,  ni  même  que  je  veuille  dire  qu'ils  en  aient  uien  ou 
mal  jugé,  mais  seulement  que  ce  n'a  jamais  été  de 
mon  consentement  qu'ils  en  ont  jugé,  et  que  peut-être 
je  l'aurois  justitié  sans  beaucoup  de  peine,  si  la  même 
raison  qui  les  a  fait  parler  ne  m'avoit  obligé  à  me 
taire  *  Aristote  ne  s'est  pas  expliqué  si  clairement  dans 
sa  Poétique,  que  nous  n'en  puissions  faire  ainsi  que  les 
philosophes,  qui  le  tirent  chacun  à  leur  parti  dans 
leurs  opinions  contraires  ;  et  comme  c'est  un  pays 
inconnu  pour  beaucoup  de  monde,  les  plus  zélés  parti- 
sans du  Cid  en  ont  cru  ses  censeurs  sur  leur  parole,  et 
se  sont  imaginé  avoir  pleinement  satisfait  à  toutes  leurs 
objections,  quand  ils  ont  soutenu  qu'il  importoit  peu 
qu'il  fiît  selon  les  règles  d'Aristote,  et  qu'Aristotc  en 
avoit  fait  pour  son  siècle  et  pour  des  Grecs,  et  non  [)a3 
pour  le  nôtre  et  pour  des  François  -. 

Cette  seconde  erreur,  que  mon  silence  a  afiV'rmie, 
n'est  pas  moins  injurieuse  à  Aristote  qu'à  moi.  Ce 
grand  homme  a  traité  la  poétique  avec  tant  d'adresse 
et  de  jugement,  que  les  préceptes  qu'il  nous  en  a 
laissés  sont  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  peuples;  et 
bien  loin  de  s'amuser  au  détail  des  bienséances  et  des 
agréments,  qui  peuvent  être  divers  selon  que  ces  deux 
circonstances  sont  diverses,  il  a  été  droit  aux  mouve- 
ments de  l'àme,  dont  la  nature  ne  change  point.  11  a 

rnblfi  à  ses  passions  ou  à  ses  inlérêls;  el  qui  insinue  que  les  censeurs 
du  Cid  n'ont  pas  agi  aulrenienl. 

1.  Allusion  discrète  à  la  pression  que  le  cardinal  avait  exercée  sur 
l'Acadoinie  pour  l'exciter  à  juger /e  rti/,  ou  plutôt  contre  le  Cid.  Quand 
cet  Averlisscment  fut  écrit,  il  y  avait  six  ans  déjà  que  Uiclielieu  n'était 
plus;  mais  co  jrrand  nom  imposait  encore  trop  de  respect  pour  que 
t'cirneillc  osât  s'exprimer  plus  librement  el  décharger  ses  griefs. 

2.  Go  n'éluii  pas  déjà  si  mal  répondre  aux  censeurs  du  Cid. 


AVERTISSEMENT  85 

montré  quelles  passions  la  tragédie  doit  exciter  dans 
celles  de  ses  auditeurs;  il  a  cherché  quelles  conditions 
sont  nécessaires,  et  aux  personnes  qu'on  introduit,  et 
aux  événements  qu'on  représente,  pour  les  y  faire 
naître;  il  en  a  laissé  des  moyens  qui  auroient  produit 
leur  effet  partout  dès  la  création  du  monde,  et  qui 
seront  capables  de  le  produire  encore  partout,  tant 
qu'il  y  aura  des  théâtres  et  des  acteurs  ;  et  pour  le 
reste,  que  les  lieux  et  les  temps  peuvent  changer,  il  l'a 
négligé,  et  n'a  pas  même  prescrit  le  nombre  des  actes, 
qui  n'a  été  réglé  que  par  Horace  beaucoup  après  lui  i. 
Et  certes,  je  serois  le  premier  qui  condamnerois  le  Cid, 
s'il  péchoit  contre  ces  grandes  et  souveraines  maximes 
que  nous  tenons  de  ce  philosophe;  mais  bien  loin  d'eu 
demeurer  d'accord,  j'ose  dire  que  cet  heiireux  poème 
n'a  si  extraordinairement  réussi  que  parce  qu'on  y  voit' 
les  deux  maîtresses  conditions  (permettez -moi  cet  ^ 
épithète)  que  demande  ce  grand  maître  aux  excellentes 
tragédies,  et  qui  se  trouvent  si  rarement  assemblées  dans 
un  même  ouvrage,  qu'un  des  plus  doctes  commentateurs 
de  ce  divin  traité  qu'il  en  a  fait,  soutient  que  toute  l'an- 
tiquité ne  les  a  vues  se  rencontrer  que  dans  le  seul 
Œdipe  *.  La  première  est  que  celui  qui  souffre  et  est 
persécuté  ne  soit  ni  tout  méchant  ni  tout  vertueux, 
mais  un  homme  plus  vertueux   que  méchant,  qui  par 


1.  Horace  le  fixe  à  cinq  actes  «  ni  plus  ni  moins  ».  (Art  Poétique, 
V.  180-190.) 

2.  Epithète  fut  masculin  longtemps  ;  il  u  encore  ce  genre  dans  Bakac, 
dans  Vaugelas. 

3.  Corneille  veut  parler  de  Roborlello,  savant  philolopuo  italien  du 
xvi'  siècle  (1516-1507),  éditeur  de  la  Poétique  d'Aristote  et  des  tragédies 
d'Eschyle.  Corneille  cite  ailleurs  Robortello  dans  le  Discours  sur  la 
tragédie  (voyez  Corneille,  édil.  Murty-Laveaux,  t.  I,  p.  33  et  59.) 


86  AVERTISSEMENT 

quelque  trait  de  foiblesse  humaine  qui  ne  soit  pas  un 
crime,  tombe  dans  un  maliieur  qu'il  ne  mérite  pas; 
l'autre,  que  la  persécution  et  le  péril  ne  viennent  point 
d'un  ennemi,  ni  d'un  inditïérent,  mais  d'une  personne 
qui  doive  aimer  celui  qui  souffre  et  en  être  aimée.  Et 
voilà,  pour  en  parler  sainement,  la  véritable  et  seule 
cause  de  tout  le  succès  du  Cid^,  en  qui  l'on  ne  peut 
méconnoitre  ces  deux  conditions,  sans  s'aveugler  soi- 
même  pour  lui  faire  injustice.  J'achève  donc  en  m'ac- 
quittant  de  ma  parole;  et  après  vous  avoir  dit  en  pas- 
sant ces  deux  mots  pour  le  Cid  du  théâtre,  je  vous 
donne,  en  faveur  de  la  Chimène  de  l'histoire,  les  deux 
romances  que  je  vous  ai  promis  ^ 

J'oubliois  à  vous  dire  que  quantité  de  mes  amis 
ayant  jugé  à  propos  que  je  rendisse  compte  au  public 
de  ce  que  j'avois  emprunté  de  l'auteur  espagnol  diuis 
cet  ouvrage,  et  m'ayant  témoigné  le  souhaiter,  j'ai  bien 
voulu  ieui'  donner  celte  satisfaction  ■'.  Vous  trouverez 
donc  tout  ce  (|ue  j'en  ai  traduit  imprimé  d'une  aulre 
lettre  *,  avec  un  chilYre  au  commencement,  qui  servira 
de  marque  de  renvoi  pour  trouver  les  vers  espagnols  an 
bas  de  la  même  page.  Je  garderai  ce  même  ordre  dans 
1(1  Mort  de  Fompée  '',  pour  les  vers  de  Lucain,  ce  qui 


1.  Corneille  eonnait  bien  son  œuvre,  sur  laquelle  il  avait  lonfilcmps 
et  profondémoiU  réfléchi.  Toile  est  en  effet,  la  cause  du  moi'vcilleu.v 
intérôL  répandu  dans  la  tragédie  du  Cid. 

2.  Voyez  ci-dessus,  p.    80,    note  3. 

3.  L'injustice  et  la  jalousie  s'étaient  efforcées  d'accréditer  l'opinion 
que  tout  le  Cid  français  était  traduit  de  l'original  espagnol  (voyez  ci- 
dessus,  page  -42).  Corneille  confondit  ses  critiques  en  dénonçant  lui- 
niénic  avec  une  entière  bonne  foi  tout  ce   qu'il  devait  à  son  modèle. 

■4.  En  lettres  italiques. 

.^.  Publiée  eu  original  dès  lOii;  mais  réimprimée  eu  16i8  dans  l'édi- 
tion des  Œuvres. 


AVERTISSEMENT  87 

n'empêchera  pas  que  je  ne  continue  aussi  ce  même 
changement  de  lettre  toutes  les  fois  que  nos  acteurs 
rapportent  quelque  chose  qui  s'est  dit  ailleurs  que  sur 
le  théâtre  ',  où  vous  n'imputerez  rien  qu'à  moi  si  vous 
..'y  voyez  ce  chiffre  pour  marque,  et  le  texte  d'un  autre 
auteur  au-dessous. 

ROMANCE   PRIMER0  2 

Bêlante  el  rey  de  Léon 
dona  Ximena  iina  tarde 
se  pone  d  pedir  juslicia 
por  la  muerte  de  su  padre. 

Para  contra  cl  Cid  la  pide, 
don  Rodrigo  de  Bivare, 
que  huerfana  la  dexo, 
nim,  y  de  muy  poca  edade. 

Si  tenyo  ruzon,  o  non, 
bien,  Rey,  lo  alcanzas  y  sabes, 
que  los  negocïos  de  honra 
no  pucden  disirmdarse. 

Cada  dia  que  amanece, 

1.  Corneille  imprime  en  italiques  les  paroles  rapportées  par  un  per- 
sonnage comme  venant  d'un  autre  personnage.  Ainsi  dans  la  scène 
Gnale  Rodrigue  parle  à  Chimène  : 

Et  dites  seulement  en  songeant  à  mon  sort  : 
S'il  ne  m'avait  aimée  il  ne  serait  pas  mort. 

Le  second  vers,  qui  est  censé  dit  par  Chimène,  est  en  italiques  dans 
toutes  les  éditions  publiées  du  vivant  de  l'auteur. 

2.  <i  Devant  le  Roi  de  Léon  dona  Chimène  vint  un  soir  demander 
j'stice  touchant  la  mort  de  son  père.  Elle  demande  justice  contre  le 
Cid,  don  Rodrigue  de  Bivar,  qui  la  rendit  orpheline  lorsqu'elle  était 
encore  tout  enfant. 

i(  Si  j'ai  raison  ou  non,  vous  le  savez  de  reste,  ô  roi  Ferdinand,  car 
«  les  affaires  d'honneur  ne  se  peuvent  cacher. 

c<  Chaque  jour  qui  luit,  je  vois  le  cruel  qui  a  versé  mon  sang  chcvau- 
«  chant  à  cheval  sous  mes  yeux  pour  ajouter  à  mon  chagrin 


88  AVERTISSEMENT 

v-eo  al  lobo  de  mi  sangre, 
cabnllero  en  un  caballo, 
por  darme  mayor  pesare. 

Mantlalc,  buen  rey,  pues  puedes, 
que  no  me  ronde  mi  calle  : 
que  no  se  venga  en  mugeres 
el  hombre  que  mucho  vale. 

Si  mi  padre  afrenfé  al  suyo, 
bien  ha  vengndo  d  su  padre, 
que  si  honras  pagaron  muertes, 
para  su  disculpa  basten. 

Encomendada  me  tienes, 
no  consie7itas  que  me  agravien^ 
que  cl  que  d  mi  se  fizicre, 
d  tu  corona  se  faze. 

—  Calledcs,  dona  Xvncna^ 
que  me  dades  pena  grande, 
que  yo  duré  buen  remedio 
para  todos  vuestros  maies. 

Al  Cid  no  le  hc  de  ofender, 
que  es  hombre  que  mucho  vale, 
y  me  deficnde  mis  reynos, 
y  quiero  que  me  los  guarde. 


«  Ordonnez-lui,  bon  roi,  —  car  vous  le  pouvez,  —  qu'il  ne  rôde  pas 
«  sans  cesse  dans  ma  rue  ;  car  un  homme  de  grande  valeur  ne  doit  pas 
«  se  venger  sur  des  femmes. 

Il  Que  si  mon  père  ouliagca  le  sien,  il  a  bien  vengé  son  père  et  il 
«  lui  doit  sufûre  qu'une  mort  ait  payé  son  honneur. 

11  Je  suis  placée  sous  votre  protection,  ne  souffrez  pas  que  l'on  m'in- 
II  suite;  car  tout  outrage  que  l'on  me  fait,  on  le  fait  à  votre  couronne. 

Il  —  Taisez-vous,  doha  Chimène,  car  vous  m'affligez  grandement,  et 
■1  je  trouverai  un  bon  remède  à  tous  vos  maux. 

«  Je  ne  puis  faire  aucun  tort  au  Cid,  car  il  est  un  liomme  qui  vaut 
«  beaucoup;  il  me  défend  mes  royaumes  et  je  veux  qu'il  me  les  garde. 


AVERTISSEMENT  89 

Pero  yo  faré  un  partido 
con  él,  que  no  os  esté  maie, 
de  tomalle  la  palabra 
para  que  con  vos  se  case. 

Contenta  quedô  Ximena 
con  la  merced  que  le  faze, 
que  quien  huerfana  la  fizo 
aqucsse  mismo  la  ampare- 


ROMANCE  SEGUNDO» 

A  Ximena  y  a  Rodrigo 
prcndiô  el  Tiey  palabra  y  mano, 
dejunlarlos  para  en  uno 
enpresencia  de  Layn  Calvo. 

Las  cnemistadi's  viejas 
con  amor  se  eonformaron, 
que  donde  préside  el  amor 
se  olvidan  muchos  agrarios.... 

Llegaron  juntos  los  novios, 
y  al  dar  la  mano,  y  abraço, 
el  Cid  mirando  a  la  novia, 
le  dixo  todo  turbado  : 


<i  Mais  je  ferai  avec  lui  un  aiTangement  qui  ne  vous  sera  pas  mau- 
«1  vais;  je  lui  demanderai  sa  parole  pour  qu'il  se  marie  avec  vous.  » 

"  Chimène  demeura  contente  de  la  grâce  qui  lui  était  accordée,  et 
que  celui  qui  l'avait  rendue  orpheline  devint  son  soutien. 

1.  c.  De  Rodrigue  et  de  Chimène  le  roi  prit  la  parole  et  la  main  afin 
de  les  unir  tous  deux  en  présence  de  Layn  Calvo. 

n  Les  anciennes  inimitiés  s'apaisèrent  dans  l'amour,  car  où  préside 
l'amour  bien  des  injures  s'oublient...  » 

"  Les  fiancés  arrivèrent  ensemble,  et  au  moment  de  donner  à  la  mariée 
sa  main  et  le  baiser,  le  Cid,  la  regardant,  lui  dit,  tout  ému  : 


90  AVERTISSEMENT 

Maté  (i  tu  padre,  Ximena^ 
pero  no  d  desaguisado, 
matéle  de  hombre  d  homhre, 
para  vengar  cierto  agravio. 

Maté  hombre,  y  hombre  doy  : 
aqui  estoy  d  tu  mniidado, 
y  en  lugar  del  muerto  padre 
cobraste  un  marido  honrado. 

A  todos  pareciô  bien  ; 
su  discj'ecion  alubaron, 
y  asi  se  hizicron  las  bodas 
de  Rodrigo  el  Castellano. 


o  J'ai  tué  Ion  père,  Chimène,  mais  non  en  trahison,  je  l'ai  tué  d'homme 
<i  à  homme  pour  venger  une  injure  trop  réelle. 

«  J'ai  tué  un  homme  et  je  te  donne  un  homme  ;  me  voici  à  tes  ordres, 
<•  et  en  place  d'un  père  mort  tu  as  acquis  un  époux  honoré.  » 

c(  Cela  parut  bien  à  tous,  on  loua  son  esprit,  et  ainsi  se  firent  les 
noces  de   Rodrigue  le  Castillan.  ■> 

(Traduction  de  Damas  liiuard,  dans  le  Rumamero  espagnol,  t.  U, 
p.  2'»  el  -il.) 


EXAMEN 

(1660) 


Ce  poème  a  tant  d'avantages  du  côté  du  sujet  et  des 
pensées  brillantes  dont  il  est  semé,  que  la  plupart  de 
ses  auditeurs  n'ont  pas  voulu  voir  les  défauts  de  sa  con- 
duite, et  ont  laissé  enlever  leurs  suffrages  au  plaisir 
que  leur  a  donné  sa  représentation  Bien  que  ce  soit 
celui  de  tous  mes  ouvrages  réguliers  où  je  me  suis  per- 
mis le  plus  de  licence,  il  passe  encore  pour  le  plus  beau 
auprès  de  ceux  qui  ne  s'attachent  pas  à  la  dernière 
sévérité  des  règles,  et  depuis  cinquante  ans  '  qu'il  tient 
sa  place  sur  nos  théâtres,  l'histoire  ni  l'effort  de  l'ima- 
gination n'y  ont  rien  fait  voir  qui  en  ait  -  effacé  l'éclat. 
Aussi  a-t-il  les  deux  grandes  conditions  que  demande 
Aristote  aux  tragédies  parfaites,  et  dont  rassemblage 
se  rencontre  si  rarement  chez  les  anciens  ni  chez  les 
modernes  *;  il  les  assemble  même  plus  fortement  et 

1.  Exactement  quarante-six  ans,  ceci  étant  le  texte  de  1682.  Dans  la 
première  édition  de  VExamen  (1660),  Corneille  dit  vingt-trois  ans. 

2.  Aye  dans  le  texte.  Corneille  préfère  toujours  cette  forme  archaïque 
de  la  3'  personne  du  subjonctif  singulier  du  verbe  avoir, 

3.  Ni  étonne  dans  cette  phrase  où  il  n'y  a  pas  de  négation  formelle. 
L'ancienne  langue  employait  souvent  m  où  nous  mettons  et  aujour- 
d  hui  : 

Dictes  moy  ou  n'en  quel  pays 
Est  Flora  la  belle  Romaine. 

(Villon,  Ballade  des  dames  du  temps  jadis.) 

Au  reste,  dans  les  premières  éditions  de  cet  Exatncn,  Corneille  écrit  : 
chez  les  anciens  et  chez  les  modernes. 


92  EXAMEN 

plus  noblement  que  les  espèces  '  que  pose  ce  philosophe. 
Une  maîtresse  que  son  devoir  force  à  poursuivre  la 
mort  de  son  amant,  qu'elle  tremble  d'obtenir,  a  les 
liassions  plus  vives  et  plus  allumées  que  tout  ce  qui 
peut  se  passer  entre  un  mari  et  sa  femme,  une  mère  et 
son  fils,  un  frère  et  sa  sœur;  et  la  haute  vertu  dans  un 
naturel  sensible  à  ces  passions,  qu'elle  dompte  sans  les 
affoiblir,  et  à  qui  elle  laisse  toute  leur  force  pour  en 
triompher  plus  glorieusement,  a  quelque  chose  de  plus 
touchant,  de  plus  élevé  et  de  plus  aimable  que  cette 
médiocre  bonté,  capable  d'une  foiblesse,  et  môme  d'un 
crime,  où  nos  anciens  étoient  contraints  d'arrêter  le 
caractère  le  plus  parfait  des  rois  et  des  princes  dont  ils 
faisoient  leurs  héros,  afin  que  ces  taches  et  ces  forfaits, 
défigurant  ce  qu'ils  leur  laissoient  de  vertu,  s'accommo- 
dassent au  goût  et  aux  souhaits  de  leurs  spectateurs, 
et  fortifiassent  l'horreur  qu'ils  avoicnt  conçue  de  leur 
domination  et  de  la  monarchie. 

Rodrigue  suit  ici  son  devoir  sans  rien  relâcher  de  sa 
passion  ;  Chnnène  fait  la  même  chose  à  son  tour,  sans 
laisser  ébranler  son  dessein  par  la  douleur  où  elle  se 
voit  abimée  par  là;  et  si  la  présence  de  son  amant  lui 
fait  faire  quelque  faux  pas  ,  c'est  une  glissade  ^  dont 
elle  se  relève  à  l'heure  même,  et  non  seulement  elle  con- 
noit  si  bien  sa  faute  qu'elle  nous  en  avertit,  mais  elle 
fait  un  prompt  désaveu  de  tout  ce  qu'une'  vue  si  chère 
lui  ,1  pu  arracher.  11  n'est  point  besoin  qu'on  lui  reproche 
quil  lui  est  honteux  de  souffrir  l'entielien  de  son  amant 


1.  Les  espèces,  c'esl-à-dire  les  cas  particiiliors  proposas  pur  Arislote. 

2.  L'emploi  do  ce  mol  au  figurt;  esl  (Imomi  tiiviiil  ;  et  même  au 
xvii«  siècle  on  no  le  trouve  nulle  part  ailloura  appliqué  à  une  fcmma 
telle  que  Cbimène. 


EXAMEN  93 

après  qu'il  a  tué  son  père  ;  elle  avoue  que  c'est  la  seule 
prise  que  la  médisance  aura  sur  elle.  Si  elle  s'emporte 
jusqu'à  lui  dire  qu'elle  veut  bien  qu'on  sache  qu'elle 
l'adore  et  le  poursuit,  ce  n'est  point  une  résolution  si 
terme,  qu'elle  l'empêche  de  cacher  son  amour  de  tout 
son  possible  lorsqu'elle  est  en  la  présence  du  Roi.  S'il 
lui  échappe  de  l'encourager  au  combat  contre  don  San- 
che  par  ces  paroles  : 

Sors  vainqueur  d'un  combat  dont  Cliimènc  est  le  prix, 

elle  ne  se  contente  pas  de  s'enfuir  de  honte  au  même 
moment;  mais  sitôt  qu'elle  est  avec  Elvire,  à  qui  elle 
ne  déguise  rien  de  ce  qui  se  passe  dans  son  âme,  et 
que  la  vue  de  ce  cher  objet  ne  lui  fait  plus  de  violence, 
elle  forme  un  souhait  plus  raisonnable,  qui  satisfait  sji 
vertu  et  son  amour  tout  ensemble,  et  demande  au  ciel 
que  le  combat  se  termine 

Sans  faire  aucun  des  deux  ni  vaincu  ni  vainqueur. 

Si  elle  ne  dissimule  point  qu'elle  penche  du  côté  de  Ro- 
drigue, de  peur  d'être  à  don  Sanche,  pour  qui  elle  a  de 
l'aversion,  cela  ne  détruit  point  la  protestation  qu'elle 
a  faite  un  peu  auparavant,  que  malgré  la  loi  de  ce 
combat,  et  les  promesses  que  le  Roi  a  faites  à  Rodri- 
gue, elle  lui  fera  mille  autres  ennemis,  s'il  en  sort  victo- 
rieux. Ce  grand  éclat  môme  qu'elle  laisse  faire  à  son 
amour  après  qu'elle  le  croit  mort,  est  suivi  d'une  oppo- 
sition vigoureuse  à  l'exécution  de  cette  loi  qui  la  donne 
à  son  amant,  et  elle  ne  se  tait  qu'après  que  le  Roi  l'a 
différée,  et  lui  a  laissé  lieu  d'espérer  qu'avec  le  temps 
il  y  pourra  survenir  quelque  obstacle.  Je  sais  bien  que 


94  EXAMEN 

le  silence  passe  d'ordinaire  pour  une  marque  de  con- 
sentement; mais  quand  les  rois  parlent,  c'en  est  une 
de  contradiction  :  on  ne  manque  jamais  à  leur  applaudir 
quand  on  entre  dans  leurs  sentiments;  et  le  seul  moyen 
de  leur  contredire  '  avec  le  respect  qui  leur  est  dû,  c'est 
de  se  taire,  quand  leurs  ordres  ne  sont  pas  si  pressants 
qu'on  ne  puisse  remettre  à  s'excuser  de  leur  obéir  lors- 
que le  temps  en  sera  venu,  et  conserver  cependant  une 
espérance  légitime  d'un  empêchement,  qu'on  ne  peut 
encore  déterminément  prévoir. 

Il  est  vrai  que  dans  ce  sujet  il  faut  se  contenter  de 
tirer  Rodrigue  de  péril,  sans  le  pousser  jusqu'à  son  ma- 
riage avec  Chimène.  11  est  historique,  et  a  plu  en  son 
temps;  mais  bien  sûrement  il  déplairoit  au  nôtre;  et 
j'ai  peine  à  voir  q-.ie  Chimène  y  consente  chez  l'auteur 
espagnol,  bien  qu'il  donne  plus  de  trois  ans  de  durée  à 
la  comédie  qu'il  en  a  laite.  Pour  ne  pas  contredire  l'his- 
toire, j'ai  cru  ne  me  pouvoir  dispenser  d'en  jeter  quelque 
idée,  mais  avec  incertitude  de  l'elTet;  et  ce  n'étoit  que 
par  là  que  je  pouvois  accorder  la  bienséance  du  théâtre 
avec  la  vérité  de  l'événement. 

Les  deux  visites  que  Rodrigue  fait  à  sa  maîtresse  - 
ont  quelque  chose  qui  choque  cette  bienséance  de  la 
part  de  celle  qui  les  souffre;  la  rigueur  du  devoir  vou- 
loit  qu'elle  refusât  de  lui  parhîr,  et  s'enfermât  dans  son 
cabinet,  au  lieu  de  récouh'r;  mais  pciiucltcz-inoi  de 
dire  avec  un  des  premiers  es[)i'its  de  notre  siècle,  «  qu(; 
leur  conversation  l'st  remplie  de  si  beaux  sentiments, 
que  plusieurs  n'ont  pas   coiuui    ce   défaut,  et   ipie  ceux 

1.  Ce  verbe,  presque  toujours  aolif  aujourd'hui,  psI  limlol  .ictirol  Laiilùl 
neutre  au  .wii'  sincle,  en  |)rose  eomme  ou  vois. 

2.  Voyez  lu  scène  iv  dr  l'aule  III  ul  la  scène  i  de  l'acle  V. 


EXAMEN  95 

qui  l'ont  connu  l'ont  toléré  ».  J'irai  plus  entremet  dirai 
que  tous  presque  ont  souhaité  que  ces  entretiens  se 
lissent;  et  j'ai  remarqué  aux  premières  représentations 
qu'alors  que  ce  malheureux  amant  se  présentoit  devant 
elle,  il  s'élevoit  un  certain  frémissemeut  dans  l'assem- 
blée, qui  marquoit  une  curiosité  merveilleuse,  et  un 
redoublemen';  d'attention  pour  ce  qu'ils  avoient  à  se 
dire  dans  un  état  si  pitoyable.  Aristote  dit  qu'il  y  a  des 
absurdités  qu'il  faut  laisser  dans  un  poème,  quand  on 
peut  espérer  qu'elles  seront  bien  reçues;  et  il  est  du 
devoir  du  poète,  en  ce  cas,  de  les  couvrir  de  tant  de 
brillants,  qu'elles  puissent  éblouir  2.  Je  laisse  au  jugement 
de  mes  auditeurs  si  je  me  suis  assez  bieu  acquitté  do 
ce  devoir  pour  justifier  par  là  ces  detix  scènes.  Les  pen- 
sées de  la  première  des  deux  sont  quelquefois  trop 
spirituelles  pour  partir  de  personnes  fort  aftligées;  mais 
outre  que  je  n'ai  fait  que  la  paraphraser  de  l'espa- 
gnol, si  nous  ne  nous  permettions  quelque  chose  de 
plus  ingénieux  que  le  cours  ordinaire  de  la  passion,  nos 
poèmes  ramperoient  souvent,  et  les  grandes  douleurs 
ne  mettroient  dans  la  bouche  de  nos  acteurs  que  des 
exclamations  et  des  hélas  ^.  Pour  ne  déguiser  rien,  cette 
offre  que  fait  Rodrigue  de  son  épée  à  Chimène,  et  cette 
protestation  de  se  laisser  tuer  par  don  Sanche,  ne  me 
plairoient  pas  maintenant  *.  Ces  beautés  étoient  de  mise 

1.  Plus  outre  est  remplacé  aujourd'hui  par  plus  loin;  tous  les  auteurs 
du  XVII"  siècle  l'avaient  cepeadaiil  employé  très  fréquemuieat. 

2.  Poétique,  chap.  xxiv. 

3.  Pensée  admirablement  juste,  que  doivent  bien  méditer  tous  ceux 
qui,  sous  préteste  de  n'aimer  que  le  naturel  et  la  vérité,  suppriment 
la  poésie. 

4.  Il  semble  qu'on  pourrait  distinguer.  La  première  proposition  ne 
pouvait  être  sérieuse;  jamais  Rodrigue  n'a  cru  que  Chimène  lui  tran- 
cherait la  lète.  La  «  protestalioa  de  se  laisser  tuer  par  don  Sanche  » 


96  EXAMEN 

en  ce  temps-là,  et  ne  le  seroient  plus  en  celui-ci.  La 
première  est  dans  l'original  espagnol,  et  l'aulre  est 
tirée  sur  ce  modèle.  Toutes  les  deux  ont  fait  leur  effet 
en  ma  faveur;  mais  je  ferois  scrupule  d'en  étaler  de 
pareilles  à  l'avenir  sur  notre  théâtre  '. 

J'ai  dit  ailleurs  ma  pensée  touch  ant  l'Infante  et  le 
Roi  -;  il  reste  néanmoins  quelque  chose  à  examiner  sur 
la  manière  dont  ce  dernier  agit,  qui  ne  paroît  pas  assez 
vigoureuse,  en  ce  qu'il  ne  fait  pas  arrêter  le  Comte 
après  le  soufflet  donné,  et  n'envoie  pas  des  gardes  à 
don  Diègue  et  à  son  fils  Sur  quoi  on  peut  considérer 
que  don  Fernand  étant  le  premier  roi  de  Castille,  et 
ceux  qui  en  avoient  été  maîtres  auparavant  lui  ^  n'ayant 
eu  titre  que  de  comtes ,  il  n'étoit  peut-être  pas  assez 
absolu  sur  les  grands  seigneurs  de  son  royaume  pour 
11'  pouvoir  faire.  Chez  don  Guillen  de  Castro ,  qui  a 
traité  ce  sujet  avant  moi,  et  qui  devoit  mieux  connoitre 
que  moi  quelle  étoit  l'autorité  de  ce  premier  monarque 
(le  son  pays,  le  soufflet  se  donne  en  sa  présence  et  en 
celle  de  deux  ministres  d'État,  qui  lui  conseillent,  après 
que  le  Comte  s'est  retiré  fièrement  et  avec  bravade,  et 
que  don  Diègue  a  fait  la  môme  chose  en  soupirant,  de 
ne  le  pousser  point  à  bout,  parce  qu'il  a  quantité  d'amis 

pouvait  ùtre  beaucoup  plu-î  sérieuse,  venant  d'un  homme  dcscspci-é  qui 
aime  mieux  mourir  que  vivre  liai  de  Cliimène. 

1.  Soit,  mais  Corneille,  devenu  tout  il  fuit  sage  (en  1660,  date  de  cet 
Examen),  ne  ût  plus  de  chefs-d'œuvre. 

2.  Voyez  Discours  sur  le  poème  dramnlique,  où  Corneille  dit  que 
l'amour  de  l'Infante  est  épisodique  et  inutile  (voyez  ci-dessus,  p.  16),  et 
/■'.camen  de  Ctitandre,  où  il  avoue  lu  faiblesse  du  personnage  royal 
dans  le  Cid. 

3.  Aiiparauant  s'employait  encore  comme  préposition  et  comme 
adverbe.  Vaugelas  dans  sus  Remarques  (  16i7)  voulut  qu'il  ne  fùl  plus 
qu'adverbe.  On  trouve  jusqu'à  la  lin  du  siècle  nombre  doxeniplcs  d'ttu- 
paravant  suivi  d'un  complonieul  duecl. 


EXAMEN  97 

dans  les  Asturies,  qui  se  pourroient  révolter,  et  prendre 
parti  avec  les  Maures  dont  son  État  est  environné.  Ainsi 
il  se  résout  d'accommoder  l'affaire  sans  bruit,  et  recom- 
mande le  secret  à  ces  deux  ministres,  qui  ont  été  seuls 
témoins  de  l'action.  C'est  sur  cet  exemple  que  je  me 
suis  cru  bien  fondé  à  le  faire  agir  plus  mollement  qu'on 
ne  feroit  en  ce  temps-ci,  où  l'autorité  royale  est  plus 
absolue.  Je  ne  pense  pas  non  plus  qu'il  fasse  une  faute 
bien  grande  de  ne  jeter  point  l'alarme  de  nuit  dans  sa 
ville,  sur  l'avis  incertain  qu'il  a  du  dessein  des  Maures, 
puisqu'on  faisoit  bonne  garde  sur  les  murs  et  sur  le 
port;  mais  il  est  inexcusable  de  n'y  donner  aucun  ordre 
après  leur  arrivée,  et  de  laisser  tout  faire  à  Rodrigue. 
La  loi  du  combat  qu'il  propose  à  Cliimène  avant  que  de 
le  permettre  à  don  Sanche  contre  Rodrigue,  n'est  pas 
si  injuste  •  que  quelques-uns  ont  voulu  le  dire,  parce 
qu'elle  est  plutôt  une  menace  pour  la  faire  dédire  de 
la  demande  de  ce  combat,  qu'un  arrêt  qu'il  lui  veuille 
faire  exécuter  Cela  paroit  en  ce  qu'après  la  victoire 
de  Rodrigue  il  n'en  exige  pas  précisément  l'effet  de  sa 
parole,  et  la  laisse  en  état  d'espérer  que  cette  condition 
n'aura  point  de  lieu. 

Je  ne  puis  dénier  que  la  règle  des  vingt  et  quatre 
heures  presse  trop  les  incidents  de  cette  pièce.  La  mort 
du  Comte  et  l'arrivée  des  Maures  s'y  pouvoient  entre- 
suivre d'aussi  près  qu'elles  font,  parce  que  cette  arrivée 
est  une  surprise  qui  n'a  point  de  communication,  ni  de 
mesures  à  prendre  avec  le  reste;  mais  il  n'en  va  pas 
ainsi  du  combat  de  don  Sanche,  dont  le  Roi  étoit  le 
maître,  et  pouvoit  lui  choisir  un  autre  temps  que  deux 

1.  Elle  est  conforme  aux  mœurs  du  temps  et  aux  droits  des  suzeraias 
sur  les  filles  orphelines  de  leurs  vassaux  morts. 


98  EXAMEN 

heures  après  ia  fuite  des  Maures.  Leur  défaite  avoit 
assez  fatigué  Rodrigue  toute  la  nuit,  pour  mériter  deux 
ou  trois  jours  de  repos,  et  même  il  y  avoit  quelque  appa- 
rence qu'il  n'en  étoit  pas  échappé  sans  blessures,  quoi- 
que je  n'en  aie  rien  dit,  parce  qu'elles  n'auroient  fait 
que  nuire  à  la  conclusioa  de  l'action. 

Cette  même  règle  presse  aussi  trop  Chimène  de  de- 
mander justice  au  Roi  la  seconde  fois.  Elle  l'avoit  fait 
le  soir  d'auparavant,  et  n'avoit  aucun  sujet  d'y  re- 
tourner le  lendemain  matin  pour  en  importuner  le 
Roi,  dont  elle  n'avoit  encore  aucun  lieu  de  se  plaindre, 
puisqu'elle  ne  pouvoit  encore  dire  qu'il  lui  eût  manqué 
de  promesse.  Le  roman  lui  auroit  donné  sept  ou  huit 
jours  de  patience  avant  que  de  l'en  presser  de  nou- 
veau; mais  les  vingt  et  quatre  heures  ne  l'ont  pas  per- 
mis :  c'est  l'incommodité  de  la  règle  *. 

Passons  à  celle  de  l'unité  de  lieu,  qui  ne  m'a  pas 
donné  moins  de  gène  en  cette  pièce  -.  Je  l'ai  placé 
dans  Séville,  bien  que  don  Fernand  n'en  ait  jamais 
été  le  maître;  et  j'ai  été  obligé  à  cette  falsification, 
pour  former  quelque  vraisemblance  à  la  descente  des 
Maures,  dont  l'armée  ne  pouvoit  venir  si  vile  par  terre 
que  par  eau.  Je  ne  voudrois  pas  assurer  toutefois  que 
le  flux  de  la  mer  monte  eireclivement  jusque-là;  mais 
comme  dans  notre  Seine  ^  il  fait  encore  plus  de  chemin 
qu'il  ne  lui  en  faut  faire  sur  le  Guadalquivir  pour  battre 
les  murailles  de  cette  ville,  cela  peut  suthrc  à  fonder 


1.  Curnoillc  pourrait  ajoulor  :  Mais  qui  m'a  impiisc;  cnltc  règli;,  sinon 
les  censeurs  du  Cid'! 

2.  Voyez  ci-dcssns,  p.    l''. 

3.  On  reconnail  l'iiabilanl  de  Ilourn  qui  avait  été  niainles  fois  témoin 
du  pliénonièno  du  mascaret.  Il  parait  que  le  flux  se  fait  sentir  sur  le 
Guadalquivir  jusqu'il  Séville  et  môme  au  delà. 


EXAMEN  99 

quelque  probabilité  parmi  nous,  pour  ceux  qui  n'ont 
point  été  sur  le  lieu  même. 

Cette  arrivée  des  Maures  ne  laisse  pas  d'avoir  ce  dé- 
faut, que  j'ai  marqué  ailleurs  ',  qu'ils  se  présentent 
d'eux-mêmes,  sans  être  appelés  dans  la  pièce,  direc- 
tement ni  indirectement,  par  aucun  acteur  du  premier 
acte.  Ils  ont  plus  de  justesse  dans  l'irrégularité  de 
l'auteur  espagnol  :  Rodrigue,  n'osant  plus  se  montrer 
à  la  cour,  les  va  combattre  sur  la  frontière;  et  ainsi 
le  premier  acteur  les  va  chercher,  et  leur  donne  place 
dans  le.  poème,  au  contraire  de  ce  qui  arrive  ici,  où 
ils  semblent  se  venir  faire  de  fête  exprès  pour  en  être 
battus,  et  lui  donner  moyen  de  rendre  à  son  roi  un 
service  d'importance,  qui  lui  fasse  obtenir  sa  grâce. 
C'est  une  seconde  incommodité  de  la  règle  dans  cette 
tragédie. 

Tout  s'y  passe  donc  dans  Séville,  et  garde  ainsi  quelque 
espèce  d'unité  de  lieu  en  général;  mais  le  lieu  parti- 
culier change  de  scène  en  scène,  et  tantôt  c'est  le 
palais  du  Roi,  tantôt  l'appartement  de  l'Infante,  tantôt 
la  maison  de  Chimène,  et  tantôt  une  rue  ou  place 
publique.  On  le  détermine  aisément  pour  les  scènes 
détachées  ;  mais  pour  celles  qui  ont  leur  liaison  en- 
seraljle,  comme  les  quatre  dernières  du  premier  acte, 
il  est  malaisé  d'en  choisir  un  qui  convienne  à  toutes  2, 

1  Voyez  Discours  sur  le  poème  dramatique  (édition  Marty-Laveaus, 
t   I,  p.  "43^. 

,  2.  Corneille  dit  la  même  chose  dans  le  Discours  des  trois  unités  : 
«  Le  Cid  multiplie  encore  davantage  les  lieux  particuliers  sans  quitter 
Séville;  et  comme  la  liaison  de  scènes  n'y  est  pas  gardée,  le  théâtre, 
dès  le  premier  acte,  est  la  maison  de  Chimène,  l'appartement  do  l'Infante 
dans  le  palais  du  Hoi,  et  la  place  publique  ;  le  second  y  ajoute  la  chambre 
du  Roi  :  et  sans  doute  il  y  a  quelque  excès  dans  cette  licence.  »  (Dis- 
cours des  trois  unités,  t.  I,  p.    120.)  Scudéry  ne  manqua  pas  d'insister 


100  EXAMEN 

Le  Comte  et  don  Diègue  se  querellent  au  sortir  du 
palais;  cela  se  peut  passer  dans  une  rue;  mais  après 
le  soufflet  reçu,  don  Diègue  ne  peut  pas  demeurer  en 
cette  rue  à  faire  ses  plaintes,  attendant  que  son  fils 
survienne,  qu'il  ne  soit  tout  aussitôt  environné  de 
peuple,  et  ne  reçoive  l'offre  de  quelques  amis.  Ainsi  il 
seroit  plus  à  propos  qu'il  se  plaignît  dans  sa  maison, 
où  le  met  l'Espagnol,  pour  laisser  aller  ses  sentiments 
en  liberté;  mais  en  ce  cas  il  faudroit  délier  les  scènes 
comme  il  a  fait.  En  l'état  où  elles  sont  ici,  on  peut  dire 
qu'il  faut  quelquefois  aider  au  théâtre,  et  suppléer 
favorablement  ce  qui  ne  s'y  peut  représenter.  Deux 
personnes  s'y  arrêtent  pour  parler,  et  quelquefois  il 
faut  présumer  qu'ils  marchent,  ce  qu'on  ne  peut  ex- 
poser sensiblement  à  la  vue,  parce  qu'ils  échapperoient 
aux  yeux  avant  que  d'avoir  pu  dire  ce  qu'il  est  néces- 
saire C[u'ils  lassent  savoir  à  l'auditeur.  Ainsi,  par  une 
fiction  de  théâtre,  on  peut  s'imaginer  que  don  Diègue 
et  le  Comte,  sortant  du  palais  du  Roi,  avancenl.  tou- 
jours en  se  querellant,  et  sont  arrivés  devant  la  maison 
de  ce  premier  lorsqu'il  reçoit  le  soufflet  qui  l'oblige  à 
y  entrer  pour  y  chercher  du  secours.  Si  cette  fiction 
poétique  ne  vous  satisfait  point ,  laissons-le  dans  la 
place  publique,  et  disons  que  le  concours  du  peuple 
autour  de  lui  après  cette  offense,  et  les  offres  de  ser- 
vice que  lui  font  les  premiers  amis  qui  s'y  rencontrent 
sont   des  circonstances  qne  le  roman    ne  doit  pas  ou- 


siir  colle  iiTOgularilé.  «  Le  tliôâlre,  dit-il,  en  est  si  mal  cnlondu,  qu'un 
iiKJmff  lien  représentant  rappartement  dn  Hoi,  celui  de  l'Infante,  la 
maison  de  Cliimène  et  la  rue,  presque  sans  elianfcer  de  face,  le  specta- 
teur ne  sait  le  |)lus  souvent  où  en  sont  les  acteurs.  «  Actuollenieut  on 
chanp:e  les  décorations.  Autrefois  on  indiquait  les  divers  lieux  d'avanre 
sur  une  scène  unique.  Voyez  ci-dessus,  p.  8  et  10. 


EXAMEN  101 

blier;  mais  que  ces  menues  actions  ne  servant  de  rien 
à  la  principale,  il  n'est  pas  besoin  que  le  poète  s'en 
embarrasse  sur  la  scène  *.  Horace  l'en  dispense  par 
ces  vers  : 

Hoc  amet,  hoc  spcrnat  promissi  carminis  auclor; 
Pleraque  negligat  ^. 

Et  ailleurs  : 

Semper  ad  eventum  festinet. 

C'est  ce  qui  m'a  fait  négliger,  au  troisième  acte,  de 
donner  à  don  Diègue,  pour  aide  à  chercher  son  fils, 
aucun  des  cinq  cents  amis  qu'il  avoit  chez  lui.  Il  y  a 
grande  apparence  que  quelques-uns  d'eux  l'y  accom- 
pagnoieut,  et  même  que  quelques  autres  le  cherchoient 
pour  lui  d'un  autre  côté;  mais  ces  accompagnements 
inutiles  de  personnes  qui  n'ont  rien  à  dire,  puisque 
celui  qu'ils  accompagnent  a  seul  tout  l'intérêt  à  l'ac- 
tion, ces  sortes  d'accompagnements,  dis-je,  ont  tou- 
jours mauvaise  grâce  au  théâtre,  et  d'autant  plus  que 
les  comédiens  n'emploient  à  ces  personnages  muets  que 
leurs  moucheurs  de  chandelles  et  leurs  valets,  qui  ne 
savent  quelle  posture  tenir. 

1.  Tout  cela  est  vafjue  et  confus  :  il  semble  que  Corneille  ne  se 
souvienne  plus  en  1660  comment  le  Cid  était  représenté  en  1636  ;  on 
figurait  simultanément  quatre  lieux  distincts  sur  une  scène  unique. 
Il  s'en  souvenait  fort  bien  sans  doute,  mais,  depuis  1660  la  règle  de 
l'unité  absolue  de  lieu  s'élant  établie,  il  s'efTorçait  de  croire  et  de  faire 
croire  que  son  théâtre  pouvait  s'y  adapter  aisément,  or  ni  le.  Cid  ni 
China  ne  s'y  prêtent,  quelque  complaisance  qu'on  demande  au.^  specta- 
teurs. 

2.  "  L'auteur  doit  préférer  ceci,  rejeter  cela,  négliger  beaucoup  de 
détails  —  qu'il  se  btle  vers  l'événement.  » 


1 02  EXAMEN 

Les  funérailles  du  Comte  étoient  encore  une  chose 
fort  embarrassante,  soit  qu'elles  se  soient  faites  avant 
la  fin  de  la  pièce,  soit  que  le  corps  ait  demeuré  en 
présence  dans  son  hôtel,  attendant  qu'on  y  donnât 
ordre  '.  Le  moindre  mot  que  j'en  eusse  laissé  dire, 
pour  en  prendre  soin,  eût  rompu  toute  la  chaleur  de 
l'attention,  et  rempli  l'auditeur  d'une  fâcheuse  idée. 
J'ai  cru  plus  à  propos  de  les  dérober  à  son  imagi- 
nation par  mon  silence,  aussi  bien  que  le  lieu  précis 
de  ces  quatre  scènes  du  premier  acte  dont  je  viens  de 
parler  ;  et  je  m'assure  que  cet  artifice  m'a  si  bien 
réussi,  que  peu  de  personnes  ont  pris  garde  à  l'un  ni 
à  l'autre,  et  que  la  plupart  des  spectateurs,  laissant 
emporter  leurs  esprits  à  ce  qu'ils  ont  vu  et  entendu  de 
pathétique  en  ce  poème,  ne  se  sont  point  avisés  de 
réfléchir  sur  ces  deux  considérations. 

J'achève  par  une  remarque  sur  ce  que  dit  Horace,  que 
ce  qu'on  expose  à  la  vue  touche  bien  plus  que  ce  qu'on 
n'apprend  que  par  un  récit  -. 

C'est  sur  quoi  je  me  suis  fondé  pour  faire  voir  le 
soufflet  que  reçoit  don  Diègue,  et  cacher  aux  yeux  la 
mort  du   Comte,  afin   d'acquérir  et  conserver  à   mon 


1.  SpAidcry  revient  à  deux  reprises  sur  ce  point  :  «  Ilndriguo  y  paroil 
d'abord  {dans  le  troiaiènie  acte)  chez  Chimène,  avec  une  épéc  qui  fume 
encore  du  siin<:  tout  chaud  qu'il  vient  de  faire  répandre  à  son  père;  et 
par  cette  extravagance  si  peu  attendue,  il  donne  de  l'horreur  à  tous 
les  judicieux  qui  le  voient,  et  qui  savent  que  ce  corps  est  encore  dans 
la  maison  ».  —  "  Hodrigue  vient  en  plein  jour  revoir  Cliiniène....  Si  jû 
ne  craignois  de  faire  le  plaisant  mal  à  propos,  je  lui  demanderoi^ 
volontiers  s'il  a  donné  de  l'eau  bénite  en  passant  ii  ce  pauvre  niuil  ipii 
vraisemblablement  est  dans  la  salle.  " 

2.  Sef/niu.i  irritant  animas  demissa  per  anrem, 
Quam  qux  sunt  oculis  suhjecta  /idelibus.... 

{Art  poétique,  vers  ISO  et  181.) 


EXAMEN  103 

premier  acteur  l'amitié  des  auditeurs,  si  nécessaire 
pour  réussir  au  théâtre.  L'indignité  d'un  affront  fait 
à  un  vieillard,  chargé  d'années  et  de  victoires,  les  jette 
aisément  dans  le  parti  de  l'offensé;  et  cette  mort,  qu'on 
vient  dire  au  Roi  tout  simplement  sans  aucune  nar- 
ration touchante,  n'excite  point  en  eux  la  commisé- 
ration qu'y  eût  fait  naître  le  spectacle  de  son  sang,  et 
ne  leur  donne  aucune  aversion  pour  ce  malheureux 
amant,  qu'ils  ont  vu  forcé  par  ce  qu'il  devoit  à  son 
honneur  d'en  venir  à  cette  extrémité,  malgré  l'intérêt 
et  la  tendresse  de  son  amour. 


PERSONNAGES 

DON  FERNAND  i,  premier  roi  de  Castille. 

DONA  URRAQUE,  infante  de  Castille. 

DON  DIÈGUE,  père  de  don  Rodrigue. 

DON  GOMÈS,  comte  de  Gormas,  père  de  Chimène, 

DON  RODRIGUE,  amant  de  Chimène  K 

DON  SANCHE,  amoureux  de  Chimène. 

DON  ARIAS,       ) 

}  ffentilsuommcs  castillans. 
DON  ALONSE,   \ 

CHfMÈNE,  fille  de  don  Gomès. 

LÉONOR,  gouvernante  de  l'Infante. 

ELVIRE,  gouvernante  de  Chimène. 

Un  Page  de  l'Infante. 

La  scène  est  à  Sévillo  '. 


1.  Ferdinand  l",  roi  de  Castille,  mourut  en  1075.  Les  noms  do  dona 
Urraque,  sa  fille;  do  don  Gomès,  comlo  de  Gormas;  de  Cliimènn,  tille 
de  don  Gomès;  de  don  Diègue  et  de  son  fils  don  Kodri^ue  sont  liis- 
toriques,  ou  tout  au  moins  léj;;endairos.  Corneille  a  emprunté  de  l'histo. 
rien  Mariana  ou  de  Guillem  de  Castro  les  autres  noms,  mais  il  a  ima- 
giné les  personnaf»'es,  sauf  celui  d'Elvire,  qui  est  déjà  dans  le  drame 
espagnol  la  gouvernante  de  Chimène. 

2.  Corneille  distingue  Vamant,  qui  est  aimé,  de  Vanii  u  'f  ».c,  qui  n'est 
point  payé  de  retour.  Ainsi,  dans  f/orace,  Valère  est  amoureux  de 
Camille,  ol  Curiace  est  son  amant.  Voir  ci-dessous  note  sur  le  vers  42. 

3.  Sur  les  lieux  particuliers  où  se  passent  les  différentes  scènes,  voir 
ci-dessus,  p.  10. 


LE  CID 


TRAGÉDIE 


ACTE  I 


SCÈNE  PREMIÈRE  » 

CHIMÈNE,  ELVIKE 

CIIIMKNE 

Elvirc,  m'as-tu  fait  un  rapport  bien  sincère? 
Ne  déguises-tu  rien  de  ce  qu'a  dit  mon  père? 

1.  Var.  Tragi-Comédie  (I637-Si).  Voyez  la  Notice,  p.  39. 

2.  Var.  scène   première 

le  comte,  elvire 
ELv.  Entre  tons  ces  amants  dont  la  jeune  ferveur 
Adore  votre  fille  et  brigue  ma  faveur. 
Don  Rodrigue  et  don  Sanche  à  l'envi  font  paroitro 
Le  beau  feu  qu'en  leurs  cœurs  ses  beautés  ont  fait  nailre. 
Ce  n'est  pas  que  Chimène  écoule  leurs  soupirs, 
Ou  d'un  regard  propice  anime  leurs  désirs  : 
Au  contraire,  pour  tous  dedans  l'indifTérence 
Elle  n'ôte  à  pas  un  ni  donne  d'espérance. 
Et  sans  les  voir  d'un  œil  trop  sévère  ou  trop  doux, 
C'est  de  votre  seul  choix  qu'elle  attend  un  époux. 
Lt COMTE.  Elle  est  dans  le  devoir;  tous  deux  sont  dignes  d'elle,  etc. 
A  propos  du  premier  vers,  Scudéry  disait  «  que  c'est  parier  alleiiiand 


106  LE   CID 

ELVIRE 

Tous  mes  sens  à  moi-môme  en  sont  encor  charmés  : 
Il  estime  Rodrigue  autant  que  vous  l'aimez, 
Et  si  je  ne  m'abuse  à  lire  dans  son  âme,  5 

11  vous  commandera  de  répondre  à  sa  flamme. 

CHIMÈNE 

Dis-moi  donc,  je  le  prie,  une  seconde  fois 

Ce  qui  te  l'ait  juger  qu'il  approuve  mon  choix  : 

Apprends-moi  de  nouveau  quel  espoir  j'en  dois  prendre; 

Un  si  charmant  discours  ne  se  peut  trop  entendre;     10 

Tu  ne  peux  trop  promettre  aux  feux  de  notre  amour 

La  douce  liberté  de  se  montrer  au  jour. 

Que  t'a-t-il  répondu  sur  la  secrète  brigue 

Que  font  auprès  de  Loi  don  Sanche  et  don  Rodrigue? 

N'as-tu  point  trop  fait  voir  quelle  inégalité  15 

Enlre  ces  deux  amants  me  penche  '  d'un  côté? 

F.LVIUE 

Non;  j'ai  peint  votre  cœur  dans  une  indilïérence 
Qui  n'entle  d'aucun  d'eux  ni  détruit  l'espérance  -, 
Et  sans  les  voir  d'un  œil  trop  sévère  ou  trop  doux, 

en  français  ».  Cependant  le  mol  de  ferveur,  admis  de  tout,  temps  dans 
le  langage  de  la  dévotion,  ne  convenait  pas  mal  pour  designer  l'amour 
chevaleresque  et  respectueux  de  Kodrig-ue  et  de  Sanche,  tel  surtout 
qu'Elvire  le  veut  dépeindre  au  comle. 

En  1660  Corneille  fondit  ces  deux  premières  scènes  en  une  seule;  cl 
le  comle  ne  parut  plus  avant  la  (pierelle.  La  Comédie-Française  a  repris 
de  nos  jours  le  tcxlc  primitif,  qu'elle  jufçe  avec  raison  i)lus  clair;  le 
spectateur  y  apprend  les  grandes  ambitions  du  comle;  cl  la  scène  du 
soufflet  se  trouve  ainsi  préparée. 

1.  Quoique  l'Académie  ail  blâmé  l'emploi  actif  de  prm-hcr,  au  sens 
figuré,  cette  tournure  fut  do  tout  temps  parfaitemeul  currecte,  et  auto- 
risée par  l'exemple  des  plus  grands  écrivains. 

2.  Vau.       Oui  n'enfle  de  pas  un  ni  détruit  l'espérance, 

jit  sans  rien  voir  d'un  œil  trop  sévère  ou  Ir.ip  doux. 

(1660.) 


ACTE   I,    SCÈXK   I  107 

Attend  l'ordre  d'un  père  à*  choisir  un  époux.  20 

Ce  respect  Ta  ravi,  sa  bouche  et  son  visage 

M'en  ont  donné  sur  l'heure  un  digne  témoignage  2, 

Et  puisqu'il  vous  en  faut  encor  faire  un  récit, 

Voici  d'eux  et  de  vous  ce  qu'en  hâte  il  m'a  dit  : 

«  Elle  est  dans  le  devoir;  tous  deux  sont  dignes  d'elle,  25 

Tous  deux  formés  d'un  sang  noble,  vaillant,  fidèle, 

Jeunes,  mais  qui  font  lire  aisément  dans  leurs  j^eux 

L'éclatante  vertu  de  leurs  braves  aïeux. 

Don  Rodrigue  surtout  n'a  trait  eu  son  visage'' 

Qui  d'un  homme  de  cœur  ne  soit  la  haute  image,        30 

Et  sort  d'une  maison  si  féconde  en  guerriers, 

Qu'ils  y  prennent  naissance  au  milieu  des  lauriers. 

La  valeur  de  son  père,  en  son  temps  sans  pareille,    • 

Tant  qu'a  duré  sa  force,  a  passé  pour  merveille; 

Ses  rides  snr  son  front  ont  gravé  ses  exploits  *,  35 

Et  nous  disent  encor  ce  qu'il  fut  autrefois. 

Je  me  promets  du  lils  ce  que  j'ai  vu  du  père; 

1.  A,  au  xvii"  siècle,  en  particulier  chez  Corneille,  reçoit  des  emplois 
très  variés  et  supplée  souvtnt  d'autres  prépositions.  Plus  haut,  vars  5, 
à  lire  signifie  en  lisant.  Ici,  à  choisir  signifie  pour  choisir. 

2.  Var.     M'en  ont  donné  tous  deux  un  soudain  témoignage. 

(1660.) 

3.  Var.     Don  Rodrigue  surtout  n'a  trait  de  son  visage. 

(1637  in-12.) 

•i.  «  J'ai  vu  feu  M.  Corneille  fort  en  colère  contre  M.  Racine  pour 
une  bajratclle,  tant  les  poètes  sont  jaloux  de  leurs  ouvrages.  M.  Cor- 
neille... avoit  dit  en  parlant  de  don  Diègue  : 

Ses  rides  sur  son  front  ont  gravé  ses  exploits; 

'^1.  Racine,  par  manière  de  parodie,  s'en  joua  dans  ses  Plaideurs,  nii  il 
dit  d'un  sergent,  acte  I,  scène  i  : 

Ses  rides  sur  son  front  gravoient  tous  ses  exploits. 

•  Quoi  I  disoit  M.  Corneille,  ne  tient-il  qu'à  un  jctuie  ho:mne  do  venir 
«  tourner  en  ridicule  les  plus  beaux  vers  des  gens?  »  ÇMënagiana,  édi- 
tion de  1715,  t.  111,  p.  306  et  307.) 


108  LE  cm 

Et  ma  fille,  en  un  mot,  peut  l'aimer  et  me  plaire  K  » 

Il  alloit  au  conseil,  dont  riieure  qui  pre^soit  - 

A  tranché  ce  discours  qu'à  peine  il  commençoit;         40 

Mais  à  ce  peu  de  mots  je  crois  que  sa  pensée 

Entre  vos  deux  amants  '•'  n'est  pas  fort  balancée. 

Le  Roi  doit  à  son  fils  élire  un  gouverneur, 

Ei.  c'est  lui  que  regarde  un  tel  degré  d'hoimeur  : 

1.  Var.  [El  ma  ûlle,  en  un  mot,  peut  l'aimer  et  me  plaire.] 

Va  l'en  entretenir;  mais  dans  cet  entre. icn 

Cache  mon  sentiment  et  découvre  le  sien. 

Je  veux  qu'à  mon  retour  nous  en  parlions  ensemble; 

L'heure  à  présent  m'appelle  au  conseil  qui  s'assemble: 

Le  Roi  doit  à  son  fils  choisir  un  gouverneur, 

Ou  plutôt  m'élever  à  ce  haut  rang  d'honneur  ; 

Ce  que  pour  lui  mon  bras  chaque  jour  exécute, 

Me  défend  de  penser  qu'aucun  me  le  dispute. 

S:ÈNE   II 

CHIMÈNE,    F.LVIRE 

ELV.        Quelle  douce  nouvelle  à  ces  jeunes  amants! 

Sfiulfl.      Et  que  tout  se  dispose  à  leurs  contentements  ! 

CHIM.       Eh  bien!  Elvire,  enfin  que  faut-il  que  j'espère? 
Que  dois-jc  devenir,  et  que  l'a  dit  mon  père? 

ELV.         Deux  mots  dont  tous  vos  sens  doivent  être  charmés  : 
[11  estime  Rodrif;ue  autant  que  vous  l'aimez.] 

CHIM.       L'excès  de  ce  bonheur  me  met  en  défiance  : 

Puis-je  à  de  tels  discours  donner  quelque  croyance? 

ELV.         Il  passe  bien  plus  outre,  il  approuve  ses  feux. 

Et  vous  doit  commander  de  répondre  à  ses  vœux. 
Jugez  après  cela,  puisque  tantôt  son  père 
Au  sorlir   du  conseil  doit  proposer  l'afTairo, 
S'il  pouvoit  avoir  lieu  de  misux  prendre  son  temps, 
[Et  si  tous  vos  désirs  seront  bientôt  contents.] 
(ir)37-l().")0.) 

2.  Var.   Il  alloit  au  conseil,  dont  l'heure  qu'il  ])ressoit. 

(IGOO.) 
■"î.  Amant  désigne  seulement,  an  xvii*  siècle,  celui  qui  aime  et  désiro 
être  aimé.  Il  n'a  pas  la  signification  défavorable  qui,  dans  la  plupart  des 
cas,  s'attache  aujourd'hui  à  ce  mot.  Tandis  que  beaucoup  d'autres  mots 
Be  sont  affaiblis,  celui-ci  a  exagéré  sa  si;,'nificalion.  Dans  la  Place 
lioi/alc  de  Corneille,  une  jeune  fillo  très  honnête  s'exprime  aiuki  :  Un 
du  mes  amants  vient  (vers  142). 


ACTE   I,   SCÈNE   II  109 

Ce  choix  n'est  pas  douteux,  et  sa  rare  vaillance  45 

Ne  peut  souffrir  qu'on  craigne  aucune  concurrence. 
Comme  ses  hauts  exploits  le  rendent  sans  égal, 
Dans  un  espoir  si  juste  il  sera  sans  rival; 
Et  puisque  don  Rodrigue  a  résolu  son  père 
Au  sortir  du  conseil  à  proposer  l'affaire,  50 

Je  vous  laisse  à  juger  s'il  prendra  hien  son  temps, 
Et  si  tous  vos  désirs  seront  bientôt  contents. 

CHIMÈ.N'E 

11  semble  toutefois  que  mon  âme  troublée 

Refuse  cette  joie,  et  s'en  trouve  accablée  : 

(.'n  moment  donne  au  sort  des  visages  divers,  55 

Et  dans  ce  grand  bonheur  je  crains  un  grand  revers. 

ELVIRE 

Vous  verrez  cette  crainte  heureusement  déçue. 

CHIMÈNE 

Allons,  quoi  qu'il  en  soit,  en  attendre  l'issue. 


SCÈNE  II  ' 

L'INFANTE,  LÉONOR.  Page. 

l'infante 
Page,  allez  avertir  Chimène  de  ma  part  - 

1.  Le  lieu  de  la  scène  change;  l'aclioa  se  transporte  au  palais  du  Roi. 
Voyez  ci-dessus.  Notice,  p.  42.  Dire  que  «  la  scène  reste  vide  »,  comme 
on  l'a  dit  cent  fois  et  comme  s'en  plaint  Voltaire,  n'est  pas  tout  à  fait 
exact.  Comme  le  décor  représentait  simultanément,  d'un  côlé  la  maison 
de  Chimène,  et  de  l'autre  c6té  le  palais  du  Roi,  au  moment  où  Chi- 
mène sortait  de  sa  chambre,  l'Infante  entrait  dans  la  salle  du  palais, 
et  les  deux  jeux  de  scène  pouvaient  fort  bien  s'accomplir  ensemble. 
Sur  ce  r6le  de  l'Infante,  si  attaqué  de  toutes  parts,  ei  si  longtemps 
supprimé  à  la  représentation,  voyez  ci-dessus,  p.  16. 

2.  Var.     Va-t'en  trouver  Chimène,  et  lui  dis  de  ma  part. 

(1637-1644.) 
Vab.     Va-l'en  trouver  Cbimèoe,  et  dis-lui  de  ma  part. 

(1618-1650.) 


110  LE  CID 

Qiraujourd'hui  pour  me  voir  elle  attend  un  peu  lard,  OU 
Et  que  mon  amitié  se  plaint  de  sa  paresse. 
(Le  Page  rentre.) 

LÉONOR 

Madame,  chaque  jour  même  désir  vous  presse; 
Et  dans  son  entretien  je  vous  vois  chaque  jour  ' 
Demander  en  quel  point  se  trouve  son  amour  ~. 

l'infante 
Ce  n'est  pas  sans  sujet  :  je  l'ai  presque  forcée  ^  63 

A  recevoir  les  traits  dont  son  âme  est  blessée. 
Elle  aime  don  Rodrigue,  et  le  tient  de  ma  main, 
Et  par  moi  don  Rodrigue  a  vaincu  son  dédain  : 
Ainsi  de  ces  amants  ayant  formé  les  chaînes, 
Je  dois  prendre  intérêt  h  voir  finir  leurs  peines  *.         70 

LÉONOR 

Madame,  toutefois  parmi  leurs  bons  succès 
Vous  montrez  un  chagrin  qui  va  jusqu'à  l'excès^. 
Cet  amour,  qui  tous  deux  les  comble  d'allégresse, 
Fait-il  de  ce  grand  cœur  la  profonde  tristesse, 


1    Var.     El  je  vous  vois  pensive  et  triste  chaque  (our. 

(1637-1656.) 

2.  Var.     L'informer  avec  soin  comme  va  son  amour. 

(1637-16ii.) 
Var.     Demander   avec  soin  connne  va  son  amour. 

(16i8-l()56.) 

Jusqu'au  milieu  du  xvii*  siècle,  informer  quelqu'un  signifiait  le  ques- 
tionner, non  pas  X'éclairer.  On  dit  encore  dans  le  mémo  sens  :  la  justice 
informe. 

3.  Va».     J'i'ii  (Idis  bleu  avoir  suin  :  ji;  l'ai  presque  forcée 

A  icocvoir  les  coujis  dont  son  àmo  est  blessée. 

(1037-1056.) 
■i.   Var.     Jo  dois  prendre  intérêt  ii  la  fui  do  leurs  poiucs. 

(1037-1656.) 
5.  Var,     Ou  vous  voit  uu  cliagriu  qui  va  jusqu'à  l'excès. 

(1637-1056.J 


ACTE   I,   SCÈNE   II  111 

Et  ce  grand  intérêt  que  vous  prenez  pour  eux  75 

Vous  rend-il  malheureuse  alors  qu'ils  sont  heureux? 
Mais  je  vais  trop  avant,  et  deviens  indiscrète. 

l'infante 
Ma  tristesse  redouble  à  la  tenir  secrète. 
Écoute,  écoute  enfin  comme  j'ai  combattu, 
Écoute  quels  assauts  brave  encor  ma  vertu  ^  80 

L'amour  est  un  tyran  qui  n'épartrne  personne  : 
Ce  jeune  cavalier  ^,  cet  amant  que  je  donne  ^, 
Je  l'aime  *. 

I.ÉONOR 

Vous  l'aimez! 

l'infante 

Mets  la  main  sur  mon  cœur, 
Et  vois  comme  il  se  trouble  au  nom  de  sou  vainqueur, 
Comme  il  le  reconnoit. 

LÉO Non 
Pardonnez-moi,  Madame,  83 

i.  Vah.     Et  plaignant  ma  foiblesse,  admire  ma   vertu. 

(1637  in-i*  et  1639-1656.) 
Var.      Et  plaignant  ma  tristesse,  admire  ma  vertu. 

(1637  in-12  et  1638.) 

2.  Partout  dans  l'édition  originale  du  Cid  on  lit  chevalier,  non  cava- 
lier. Chevalier  éla\l  le  vieux  terme  français;  mais  la  mode  accréditait  de 
plus  en  plus  cavalier,  forme  italienne  et  espagnole;  Corneille  dut  s'y 
rendre,  et  dès  la  seconde  édition  du  Cid  il  substitua  partout  cavalier 
à  chevalier. 

3.  Var.     Ce  jeune  chevalier,  cet  amant  que  je  donne. 

(1637  in-4<>,  1638  Paris,  et  1639-161  i.) 

4.  '<  L'Infante  dans  le  Cid  avoue  à  Léonor  l'amour  secret  qu'elle  a 
pour  lui,  et  l'auroit  pu  faire  un  an  ou  six  mois  plus  tôt.  •>  (Corneille, 
Examen  de  Polyeucte.)  Si  c'est  là  un  blâme.  Corneille  est  trop  sévère 
pour  lui-même.  Aucun  théâtre  n'est  possible  si  l'on  refuse  d'accorder 
que  les  coïncidences  y  soient  un  pou  plus  fréquentes  que  dans  la  vie 
réelle.  La  règle  des  vingt-quatre  heures  rendait  surtout  cette  complai- 
sance absolument  nécessaire. 


112  LE  CID 

Si  je  sors  du  respect  pour  blâmer  cette  flamme  *. 

Une  grande  princesse  à  ce  point  s'oublier 

Que  d'admettre  en  son  cœur  un  simple  cavalier  -! 

Et  que  diroit  le  Roi?  que  diroit  la  Castille  ^? 

Vous  souvient-il  encor  de  qui  vous  êtes  iille?  90 

l'infante 
Il  m'en  souvient  si  bien  que  j'épandrai  *  mon  sang 
Avant  que  je  m'abaisse  à  démentir  mon  rang. 
Je  te  répondrois  bien  que  dans  les  belles  âmes 
Le  seul  mérite  a  droit  de  produire  des  flammes; 
Et  si  ma  passion  cherchoit  à  s'excuser,  î)5 

Mille  exemples  fameux  pourroient  l'autoriser; 
Mais  je  n'en  veux  point  suivre  où  ma  gloire''  s'engage; 
La  surprise  des  sens  n'abat  point  mon  courage*; 

1,  Var.     Si  je  sors  du  respect  pour  blAuier  vulre  flamme. 

(1637  in-12  et  1638  Leyde.) 

2.  Var.     Cliui^ir  pnur  votre  amant  un  simple  chevalier! 

(1637  in-4",  163S  Paris,  et  163'J-10i4.) 
Var.     Chuisir  pour  \olre  amant  un  simple  cavalier! 

(1637  in-12,  1638  Leyde,  et  1648-1656.) 
3    Var.     El  que  dira  le  Hoi?  que  dira  la  Caslille? 

Vous  souvenez-vous  point  de  qui  vous  èles  fille? 
l'inf.     Oui,  oui,  )e  m'en  souviens,  et  j'épandrai  mon  sang 
Plutôt  que  de  rien  l'aire  indigne  de  mon  rang. 

(1637-1656.) 

4.  Epandrc,  pur  synonyme  de  répandre,  bien  que  les  grammairioni 
aient  essayé  d'établir  entre  les  deu.\  quelque  nuance  de  sens. 

5.  Dans  la  langue  de  la  tragédie,  le  mol  (jloire,  dans  la  bouche  d'une 
femme,  désigne  sa  réputation;  Sévère  et  Pauline  dans  y-'o///e«c<t',  parlant 
des  maux  que  leur  amour  déçu  a  causés,  Sévère  s'écrie  : 

Je  veu.x  mourir  des  miens;  aimez-en  la  mémoire; 
Pauline  répond  : 

J(;  veu.x  gueiir  des  miens,   ils  souilleraient  ma  gloire. 

6.  Cf.  Polycucte,  vers  105-160  • 

L'ne  femme  d'honneur  peut  avouer  .sans  lionlc 
Ces  surprises  des  sens  que  la  raison  surmoulo. 
Les  éditions  de  1637  à  1050  portaient  : 

Si  j'ai  beaucoup  d'aniour,  j'ai  Iiirn  plus  de-  courage. 


ACTE  r,   SCÈNE  II  113 

Et  je  me  dis  toujours  qu'étant  fille  de  roi  ', 

Tout  autre  qu'un  monarque  est  indigne  de  moi.        100 

Quand  je  vis  que  mon  cœur  ne  se  pouvoit  détendre, 

Moi-même  je  donnai  ce  que  je  n'osois  prendre. 

Je  mis,  au  lieu  de  moi,  Chimène  en  ses  liejis, 

Et  j'allumai  leurs  feux  pour  éteindre  les  miens. 

Ne  t'étonne  donc  plus  si  mon  âme  gênée-  103 

Avec  impatience  attend  leur  hyménée  : 

Tu  vois  que  mon  repos  en  dépend  aujourd'hui. 

Si  l'amour  vit  d'espoir,  il  périt  avec  lui  ^  : 

C'est  un  feu  qui  s'éteint,  faute  de  nourriture; 

Et  malgré  la  rigueur  de  ma  triste  aventure,  110 

Si  Chimène  a  jamais  Rodrigue  pour  mari. 

Mon  espérance  est  morte,  et  mon  esprit  guéri. 

Je  souffre  cependant  un  tourment  incroyahle  : 
Jusques  à  cet  hymen  Rodrigue  m'est  aimable; 
je  travaille  à  le  perdre,  et  le  perds  à  regret;  115 

Et  de  là  prend  son  cours  mon  déplaisir  secret. 
Je  vois  avec  chagrin  que  l'amour  me  contraigne  * 
A  pousser  des  soupirs  '•'  pour  ce  que  je  dédaigne; 


1.  Var.     Un  noble  orgueil  m'apprend  qu'étant  fille  de  roi. 

(1637,  1G38,  1644  in-12  et  1648-1656.) 
D'autres  éditions  portent  :  du  Hoi. 

2.  Gène  contracté  de  Géhenne,  nom  d'une  vallée,  près  de  Jérusalem, 
où  les  Juifs  brûlèrent  leurs  enfants  en  l'honneur  des  idoles  (par  exten- 
sion nom  de  l'enfer),  eut  primitivement  le  sens  de  toi'tnre,  qu'il  garde 
en  maint  endroit  au  xvu«  siècle.  Ainsi  dans  Molière  {Sganarelle)  : 

....  L'enfer  n'a  point  de  gêne 
Qui  ne  soit  pour  ton  crime  une  trop  douce  peine. 

Gêne  et  gêner  ont  beaucoup  alfaibii  leur  sens  depuis  le  xvii"  siècle. 

3.  Var.     Si  l'amour  vit  d'espoir,  il  meurt  avecque  lui. 

(1637-1656.) 

4  Var.     Je  suis  au  désespoir  que  l'amour  me  contraigne. 

(1637-1660.) 

5  Celte  expression  nous  parait  sans  élégance;  mais  le  verbe i>ou»er 


114  LE   CID 

Je  sens  en  deux  partis  mon  esprit  divisé  ; 

Si  mon  courage  est  haut,  mon  cœur  est  embrasé  *;  120 

Cet  hymen  m'est  fatal,  je  le  crains,  et  souhaite  ^  : 

Je  n'ose  en  espérer  qu'une  joie  imparfaite  -^ 

Ma  gloire  et  mon  amour  ont  pour  moi  tant  d'appas, 

Que  je  meurs  s'il  s'achève  ou  ne  s'achève  pas. 

LÉONOR 

Madame,  après  cela  je  n'ai  rien  à  vous  dire,  125 

Sinon  que  de  vos  maux  avec  vous  je  soupire  : 
Je  vous  blàmois  tantôt,  je  vous  plains  à  présent; 
Mais  puisque  dans  un  mal  si  doux  et  si  cuisant 
Votre  vertu  combat  et  son  charme  et  sa  force. 
En  repousse  l'assaut,  en  rejette  l'amorce,  130 

Elle  rendra  le  calme  à  vos  esprits  flottants. 
Espérez  donc  tout  d'elle,  et  du  secours  du  temps; 
Espérez  tout  du  ciel  •  il  a  trop  de  justice 


était  alors  d'un  emploi  très  fréquent.  Corneille  s'en  sert  dans  beaucoup 
d'expressions,  au  propre  et  au  ûgiiré.  Il  dit  dans  le  Menteur  : 

....  Des  hautbois 
Qui  tour  à  tour  dans  l'air  poussaient  des  harmonies. 

1.  Ces  deux  mots  cœur  et  courage  sont  souvent  synonymes  au 
xvii"  siècle.  On  voit  toutefois  qu'il  y  a  entre  eux  parfois  une  distinction 
de  sens,  puisqu'ils  s'opposent  ici  l'un  à  l'aulie  :  courage  étant  le  siège 
de  la  volonté  raisonnable,  et  cœur  celui  des  facultés  alfectives.  Mais 
cette  distinction  disparait  quand  Atlnle  dans  Nicomède  parle  de  son 
courage  amoureux,  voulant  dire  son  cœur  amoureux  (vers  229).  Cf.  ci- 
dessous  le  vers  1601  : 

Rodrigue  no  peut  plus  charmer  votre  courage. 

2.  La  grammaire  actuelle  interdit  cette  ellipse  du  pronom  personnel 
complément.  On  en  trouve  jusqu'au  xvii"  siècle  de  nombreux  exemples; 
il   suffit    que    la    suppression   n'enlève  rien   à   la   clarté    de    la  phrase 
Observez  que  l'Académie  blimail  déjà  cette  tournure. 

3.  Var.    Je  ne  m'en  promets  rien  qu'une  joie  imparfaite. 

Ma  gloire  et  mon  amour  ont  tous  deux  tant  d'appas, 
Que  je  meurs  s'il  s'achève  et  ne  s'achève  pas. 

(,1037-1050.) 


ACTE   I,    SCÈNE    II  I  15 

Pour  laisser  la  vertu  dans  un  si  long  supplice  *. 

l'infante 
Ma  plus  douce  espérance  est  de  perdre  l'espoir  ^.       '135 

LE    PAGE 

Par  vos  commandements  Chimène  vous  "ient  voir. 

l'infante,    à  Léonor. 

Allez  l'entretenir  en  cette  galerie. 

LÉONOR 

Voulez-vous  demeurer  dedans  ^  la  rêverie? 

l'infante 
Non,  je  veux  seulement,  malgré  mon  déplaisir, 
Remettre  mon  visage  un  peu  plus  à  loisir.  140 

Je  vous  suis  *. 

Juste  ciel,  d'où  j'attends  mon  remède, 
Mets  enfln  quelque  borne  au  mal  qui  me  possède  : 
Assure  mon  repos,  assure  mon  honneur. 
Dans  le  bonheur  d'autrui  je  cherche  mon  bonheur  : 

I  Var.    Pour  souffrir  la  verlu  si  longtemps  au  sui)|)lioe. 

(1637-1656.) 

2.  Un  de  ces  concetti,  de  ces  brillants  jeux  d'antithèse  que  le  goût 
italien  avait  mis  fort  à  la  mode  au  commencement  du  xvii»  siècle. 
Celui-là  est  assez  analogue  à  la  pointe  du  sonnet  d'Oronte  dans  le 
Misanthrope  : 

Belle  Philis,  on  désespère 
Alors  qu'on  espère  toujours. 

II  ne  faut  ni  admirer  sérieusement  ces  gentillesses  d'esprit,  ni  s'en 
montrer  trop  scandalisé;  car  elles  abondent  chez  les  plus  grands  poètes. 
Sans  parler  des  Italiens,  Shakespeare  et  Victor  Hugo  en  sont  remplis. 

Ce  qui  est  plaisant,  c'est  que  Scudéry  traitait  ce  vers  de  galimatias. 
En  revanche,  l'Académie  le  trouve  «  beau  ». 

3.  On  employait  encore  indifféremment  comme  adverbes  ou  prépo- 
sitions dedans,  dehors,  dessus,  dessous.  Vaugelas,  le  premier,  dans  ses 
Ri'marques  publiées  en  1647,  interdit  à  la  prose  d'employer  ces  mots 
coÊTime  prépositions.  11  le  tolérait  aux  poètes.  Dès  le  milieu  du  siècle, 
cet  emploi  devint  rare  en  vers  comme  en  prose. 

4.  L'Infante  reste  seule. 


116  LE  CID 

Cet  hyménée  à  trois  également  importe;  145 

Rends  son  effet  plus  prompt,  ou  mon  âme  plus  forte. 
D'un  lien  conjugal  joindre  ces  d-eux  amants, 
C'est  briser  tous  mes  fers,  et  finir  mes  tourments. 
Mais  je  tarde  un  peu  trop  :  allons  trouver  Chimène, 
Et  par  son  entretien  soulager  notre  peine,  loO 


SCÈNE  m 

LE  COMTE,  DON  DIÈGUE  » 

LE   COMTE 

Enfin  vous  l'emportez,  et  la  faveur  du  Roi  ^ 
Vous  élève  en  un  rang  qui  n'étoit  dû  qu'à  moi  : 
11  vous  fait  gouverneur  du  prince  de  Castille. 

DON    DIÈGUE 

Cette  marque  d'honneur  qu'il  met  dans  ma  famille 
Montre  à  tous  qu'il  est  juste,  et  fait  connoitre  assez  155 
Qu'il  sait  récompenser  les  services  passés. 

LE   COMTE 

Pour  grands  que  soient  les  rois  ^,  ils  sont  ce  que  nous 

[sommes  : 

1.  Voltaire  blâme  avec  raison  les  comédiens  de  son  temps  qui  se 
permettaient  de  commencer  ici  la  représentation  du  Cid,  en  suppri- 
mant tout  ce  qui  précède.  «  Peut-on  s'intéresser  à  la  querelle  du  comte 
et  de  don  Dièprue,  si  on  n'est  pas  instruit  des  amours  de  leurs  entants?.  . 
Ce  n'est  point  jouer  le  Cid,  c'est  insulter  son  auteur  que  de  le  tronquer 
ainsi.  » 

2.  Cette  scène  et  les  deux  suivantes  furent  parodiées  dans  le  Chape- 
lain décoiffé  par  Furetière  et  Boileau. 

3.  «  Cette  phrase  a  vieilli,  dit  Voltaire,  elle  était  fort  bonne  alors;  il 
est  honteux  pour  l'esprit  humain  que  la  môme  expression  soit  bonne 
en  un  temps,  et  mauvaise  en  un  autre.  »  Honteux,  c'est  beaucoup  dire; 
celte  mobilité  du  langage  est  une  loi,  tant  qu'il  est  vivant;  les  seules 
langues  mortes  sont  fixées.  En  tout  cas,  on  voudrait  que  Voltaire  se 
fût  niLuux  bouveau,  dans  tout  le  cours  du  Commentaire,  de  ce   qu'il 


ACTE  I,   SCÈNE   III  117 

Ils  peuvent  se  tromper  comme  les  autres  hommes; 

Et  ce  choix    sert  de  preuve  à  tous  les  courtisans 

Qu'ils  savent  mal  payer  les  services  présents.  160 

DON    DIÈGCE 

Xe  parlons  plus  d'un  choix  dont  votre  esprit  s'irrite  : 
La  laveur  l'a  pu  faire  autant  que  le  mérite; 
Mais  on  doit  ce  respect  au  pouvoir  absolu  ', 
De  n'examiner  rien  quand  un  roi  Ta  voulu. 
A  l'honneur  qu'il  m'a  fait  ajoutez-en  un  autre  -;        165 
Joignons  d'un  sacré  nœud  ma  maison  à  la  vôtre  : 
Vous  n'avez  qu'une   tille,  et  moi  je  n'ai  qu'un  fds^; 
Leur  hymen   nous  peut  rendre  à  jamais  plus  qu'amis  : 
Faites-nous  cette  grâce,  et  l'acceptez  pour  gendre. 

LE   COMTE 

A  des  partis  plus  hauts  ce  beau  fils  *  doit  prétendre;  170 
Et  le  nouvel  éclat  de  votre  dignité 


écrit  ici;  et  qu'il  n'eût  pas  si  durement  reproché  à  Corneille  une  multi- 
tude do  prétendus  solécismes  qui  n'étaient  que  des  façons  de  parler 
très  usitées  au  temps  où  parurent  le   Cid  et  Polyeucle. 

1.  Var.     Vous  choisissant  peut-être  on  eût  pu  mieux  choisir; 

Mais  le  Roi  m'a    trouvé  plus  propre  à  son  désir. 

(1637-1656.) 

2.  Var.     a  l'honneur  qu'on  m'a  fait  ajoutez-en  un  autre. 

(1660  et  1663.) 

3  Var.     Rodrigue   aime  Chimène,  et  ce  digne  sujet 

De  ses  affections  est  le  plus  cher  objet  : 
Consentez-y,  Monsieur,  et  l'acceptez  pour  gendre. 
LE  COMTE.    A  de  plus  hauts  partis  Rodrigue  doit  prétendre. 

(1637-1656.) 

4  Ce  beau  fils.  Voltaire  se  récrie  :  «  Vous  pouvez  juger  par  ce  seul 
trait  de  l'état  où  était  alors  notre  langue.  Un  mélange  de  termes  fami- 
liers et  nobles  défigurait  tous  Jes  ouvrages  sérieux.  C'est  Boileau  qui, 
le  premier,  enseigna  l'art  de  parler  toujours  convenablement.  »  Voilà 
de  bien  grands  mots  à  propos  d'une  expression  si  simple,  ironique  à  la 
vérité,  maij  nullement  triviale.  Observez  à  quel  point  Corneille  est 
impardonnable.  Il  avait  d'  abord  é'^rit  Rodrigue  doit  prétendre;  et  ce 
beau  fils  est  une  correction  heureuse  et  énergique  introduite  en  1660. 


118  LE  CID 

Lui  doit  enfler  le  cœur  d'une  autre  vanité  i. 

Exercez-la,  Monsieur  -,  et  gouvernez  le  Prince  : 
Montrez-lui  comme  ^  il  faut  régir  une  province, 
Faire  Irembler  paiiout  les  peuples  sous  sa  loi,  175 

Remplir  les  bons  d'amour,  et  les  méchants  d'effroi  *. 
Joignez  à  ces  vertus  celles  d'un  capitaine  : 
Montrez-lui  comme  il  faut  s'endurcir  à  la  peine, 
Dans  le  métier  de  Mars  se  rendre  sans  égal, 
Passer  les  jours  entiers  et  les  nuits  à  cheval,  18C 

Reposer  tout  armé,  forcer  une  muraille, 
Et  ne  devoir  qu'à  soi  le  gain  d'une  bataille. 
Instruisez-le  d'exemple,  et  rendez-le  parfait  °, 
Expliquant  à  ses  yeux  vos  leçons  par  l'effet. 

nON   DIÈGUE 

Pour  s'instruire  d'exemple,  en  dépit  de  l'envie,  183 

II  lira  seulement  l'histoire  de  ma  vie. 

1.  Var.     Lui  dnil  bien  metlre  au  cœur  nue  autre  vanité. 

(1637-1656.) 

2.  Monsieur  ne  tarda  pas  à  disparaître  du  langage  de  la  tragédie,  où 
Madame  se  maintint  toujours,  sans  qu'on  puisse  expliquer  les  motifs  de 
ces  capricieuses  délicatesses. 

.3.  Vaugelas  disait  dans  ses  Remarques  (16  i7)  :  «  Comment  ei  comme 
sont  deux,  et  il  y  a  bion  peu  d'endroits  oij  l'on  se  puisse  servir  indidc- 
remment  de  l'un  ou  de  l'autre....  On  peut  pourtant  dire  quelquefois 
comme  et  comment  :  par  exemple  vous  savez  comme  il  faut  faire  et 
comment  il  faut  faire.  »  L'ancienne  langue  confondait  ces  deux  formes  : 
au  reste,  comment  n'est  autre  que  comme  suivi  du  suffixe  etii  (latin  intle); 
comme  vient  de  quomodo  ;  comment  de  quomodo  inde. 

A.  Corneille  a  répété  ce  vers  dans  le  Remerciement  qu'il  adressa  ou 
Roi  en  1603.  Il  loue  Louis  XIV  d'avoir  su,  dés  qu'il  prit  le  pouvoir. 

Remplir  les  bons  d'amour  et  les  méchants  d'effroi. 

(Vers  63.) 

Observez  la  force  du  style  dans  ces  dix  vers  (173-182),  nus,  sans  épi- 
thètes,  aussi  éclatants  que  simples. 

5.  Vah.     Instruisez-le  d'exemple  et  vous  ressouvenez 

Qu'il  faut  faire  à  ses  yeux  ce  que  vous  enseignez. 

(1G37-1656.) 


ACTE   I,    SCÈNE   III  H9 

Là,  dans  un  long  tissu  de  belles  actions, 
Il  verra  comme  il  faut  dompter  des  nations, 
Attaquer  une  place,  ordonner  une  armée  ^ 
Et  sur  de  grands  exploits  bâtir  sa  renommée.  190 

LE   COMTE 

i^es  exemples  vivants  sont  d'un  autre  pouvoir  -; 

Un  prince  dans  un  livre  apprend  mal  son  devoir. 

Et  qu'a  fait  après  tout  ce  grand  nom  bre  d'années. 

Que  ne  puisse  égaler  une  de  mes  journées? 

Si  vous  fûtes  vaillant,  je  le  suis  aujourd'hui,  195 

Et  ce  bras  du  royaume  est  le  plus  ferm  e  appui. 

Grenade  et  l'Aragon  tremblent  quand  ce  fer  brille; 

Mon  nom  sert  de  rempart  à  toute  la  Castille  : 

Sans  moi,  vous  passeriez  bientôt  sous  d'autres  lois, 

Et  vous  auriez  bientôt  vos  ennemis  pour  rois  ^.  200 

1.  Var.     Attaquer  une  place  et  ranger  une  armée. 

(1660-166i.) 

L'Académie  avait  blâmé  le  mot  ordonner;  à  tort,  car  il  est  très  juste 
ici.  L'élymologie  et  la  tradition  l'autorisent.  Bossuel  dit  (dans  l'Oraison 
funèbre  de  Marie-Thérèse)  que  Dieu  «  a  ordonné  toutes  les  familles  », 
c'est-à-dire  les  a  disposées  dans  un  certain  ordre.  Tel  e^t  le  sens  da 
mol  dans  Corneille,  comme  le  prouve  d'ailleurs  la  variante. 

2.  Var.  Les  exemples  vivants  ont  bien  plus  de  pouvoir. 

(1637-1656.) 

3   Var.  Et  si  vous  ne  m'aviez,  vous  n'auriez  plus  de  rois. 

Chaque  jour,  chaque  instant  entasse  pour  ma  gloire 
Laurier  dessus  laurier,  victoire  sur  victoire. 
Le  Prince,  pour  essai  de  générosité, 
Gagneroit  des  combats  marchant  à  mon  côté  ; 
Loin  des  froides  leçons  qu'à  mon  bras  on  préfère, 
[Il  apprendroit  à  vaincre  en  me  regardant  faire.] 
Doti  DiÈG.  Vous  me  parlez  en  vain  de  ce  que  je  connoi  (a)  : 

[Je  vous  ai  vu  combattre  et  commander  sous  moi.] 

(1537-1656.) 

(a)On  prononçait  alors  eonnoué,  vtoité  ;a\ns\  ces  mots  rimaient  ensemble. 
La  chaire  et  le  palais  conservèrent  celte  prononciation,  devenue  un 
peu  drchiïque,  jusqu'au  commencement  du  xviii»  siècle.  Voltaire  réclama 
vainement  pour   qu  on    écrivit   les   Français,  je  connais,   comme   l'on 


120  LE    CID 

Chaque  jour,  chaque  instant,  pour  rehausser  ma  gloire, 

Met  lauriers  sur  lauriers,  victoire  sur  victoire. 

Le  Prince  à  mes  côtés  feroit  dans  les  combats 

L'essai  de  son  courage  à  l'ombre  de  mon  bras; 

Il  apprendroit  à  vaincre  en  me  regardant  faire  ,         205 

Et  pour  répondre  en  hâte  à  son  grand  caractère, 

11  verroit.... 

TON    DIÈGIÎE 

Je  le  sais,  vous  servez  bien  le  Roi  : 
Je  vous  ai  vu  combattre  et  commander  sous  moi. 
Quand  l'âge  dans  mes  nerfs  a  fait  couler  sa  glace, 
Votre  rare  valeur  a  bien  rempli  ma  place;  2Î0 

Enfin,  pour  épargner  les  discours  superflus, 
Vous  êtes  aujourd'hui  ce  qu'autrefois  je  fus. 
Vous  voyez  toutefois  qu'en  cette  concurrence 
Un  monarque  entre  nous  met  quelque  différence  '. 

LE   COMTE 

Ce  que  je  méritois,  vous  l'avez  emporté.  215 

DO.N    niKGlIE 

Qui  l'a  gagné  sur  vous  l'avoit  mieux  mérité. 

LE    COMTE 

Qui  peut  mieux  l'exercer  en  est  bien  le  plus  digne. 

DON    DIÈGUE 

En  être  refusé  n'en  est  pas  un  bon  signe 

LE    COMTE 

Vous  l'avez  eu  par  brigue,  étant  vieux  courtisan. 

noN  niicGiT, 
L'éclat  de  mes  hauts  faits  fut  mon  seul  partisan.       2-0 

prononrail  généralement.  Celte  orlhotrraphe   ne   fut    admise   que   dans 
l'édition  du  Dictionnaire  de  l'Académie  donnée  en  1835. 

1.  Var.     Un  monarque  entre  nous  mot  <ic  la  didérence. 

(1637-1656.) 


ACTE   î,    SCÈNE  III  121 

LE  COMTE 

Parlons-en  mieux,  le  Roi  fait  honneur  à  votre  âge  *• 

DON    DIÈGUE 

Le  Roi,  quand  il  en  fait,  le  mesure  au  courage. 

l.E   COMTE 

Et  par  là  cet  honneur  n'étoit  dû  qu'à  mon  bras. 

DON    DIÈGL'E 

Qui  n'a  pu  l'obtenir  ne  le  méritoit  pas. 

LE   COMTE 

Ne  le  méritoit  pas  !  Moi  ? 

DON     DIÈGUE 

Vous. 

LE   COMTE 

Ton  impudence,  225 

Téméraire  vieillard,  aura  sa  récompense. 

(11  lui  donne  un  soufflet  '.) 


1.  Var.     Pailons-en  mieux,  lo  floi  fait  l'honneur  à  votre  âge. 

(164i  in-4».) 

2.  "  On  ne  donnerait  pas  aujourd'hui  un  soufflet  sur  la  joue  d'un 
héros.  Les  acteurs  mêmes  sont  très  embarrassés  à  donner  ce  soufflet; 
ils  font  le  semblant.  Cela  n'est  plus  même  souffert  dans  la  comédie, 
et  c'est  le  seul  exemple  qu'on  en  ait  sur  le  théâtre  tragique.  Il  est  à 
croire  que  c'est  une  des  raisons  qui  firent  intituler  le  Cid  tragi-comédie. 
Presque  toutes  les  pièces  de  Scudéry  et  de  Boisrobert  avaient  été  des 
Iragi-comédies.  On  avait  cru  longtemps  en  France  qu'on  ne  pouvait 
supporter  le  tragique  continu  sans  mélange  d'aucune  familiarité.  Le 
mnl  de  trar/i-romédie  est  très  ancien  :  Plante  l'emploie  pour  dési- 
gner son  Amjitiilryon,  parce  que  si  l'aventure  de  Sosie  est  comique, 
Amphitryon  est  très  sérieusement  affligé.  »  {Voltaire.) 

Ceci  n'est  pas  exact.  Plante  explique  dans  le  prologue  d'Amphitryon 
qu'il  désigne  sa  pièce  par  ce  nom  de  tragico-comœdia,  parce  qu'on  y  voit 
figurer  ensemble  des  dieux  et  des  rois,  personnages  tragiques  jiar  excel- 
lence, et  des  esclaves,  personnages  ordinairement  réservés  à  la  comédie. 
En  France,  le  mol  de  tragi-comédie  avait  reçu  un  tout  autre  sens. 
Voyez  Notice,  p.  39. 


i22  LE    CID 

DOr^   DIÈGUE,  mettant  l'cpée  à  la  main. 

Achève,  et  prends  ma  vie  après  un  tel  affront, 

Le  premier  dont  ma  race  ait  vu  rougir  son  front  *. 

LE    COMTE 

Et  que  penses-tu  faire  avec  tant  de  foiblesse? 

DON    DIÈGUE 

0  Dieu'  ma  force  usée  en  ce  besoin  me  laisse  ^\        230 

LE   COMTE 

Ton  épée  est  à  moi  ;  mais  tu  serois  trop  vain, 
Si  ce  honteux  trophée  avoit  chargé  ma  main. 

Adieu  :  fais  lire  au  Prince,  en  dépit  de  l'envie  ^, 
Pour  son  instruction,  l'histoire  de  ta  vie  : 
D'un  insolent  discours  ce  juste  châtiment  23J 

Ne  lui  servira  pas  d'un  petit  ornement  *. 


SCÈNE  IV 

DON    DIÈGUE 

0  rage!  ô  désespoir!  ô  vieillesse  ennemie! 
N'ai -je  donc  tant  vécu  que  pour  cette  infamie? 

1  Scudéry  disait  ridiculement  :  "  Je  trouve  que  le  front  d'une  race 
est  une  assez  étrange  chose;  il  ne  fallait  plus  que  dire  les  bras  de 
ma  lignée,  et  les  cuisses  de  ma  postcrilé  ».  L'Académie  approuva 
cette  critique  ineple.  Voltaire  justifia  Corneille.  Si  l'on  ne  peut  pas 
personnifier  une  race  de  héros,  il  n'y  a  plus  de  poésie  possible. 

2  Var.     O  Dieul  ma  force  usée  à  ce  besoin  me  laisse! 

(1637-1656.) 
3.  Allusion  injurieuse  au  vers  185-18C. 

4    Var.     [Ne  lui  servira  pas  d'un  petit  ornement.] 
DON  uiÈG.    Épari^ncs-tu  mon  sang  ?  le  comte.  Mon  Ame  est  satisfaite, 

Kl  nies  yeux  à  ma  main  reprochent  la  défaite. 
DOiN  uiÈG-    Tu  dédaif^nes  ma  vie!  i.e  comte.  En  arrêter  le  cours 
Ne  seioit  que  hiter  la  Parque  de  trois  jours. 

(1637-1656.) 


ACTE   I,   SCÈNE  IV  123 

Et  ne  suis-je  blanchi  dans  les  travaux  guerriers 

Que  pour  voir  en  un  jour  flétrir  tant  de  lauriers?     240 

Mon  bras,  qu'avec  respect  toute  l'Espagne  admire, 

Mon  bras,  qui  tant  de  fois  a  sauvé  cet  empire, 

Tant  de  fois  affermi  le  trône  de  son  roi, 

Trahit  donc  ma  querelle,  et  ne  fait  rien  pour  moi? 

0  cruel  souvenir  de  ma  gloire  passée!  243 

Œuvre  de  tant  de  jours  en  un  jour  effacée! 

Nouvelle  dignité,  fatale  à  mon  bonheur! 

Précipice  élevé  d'où  tombe  mon  honneur! 

Faut-il  de  votre  éclat  '  voir  triompher  le  Comte, 

Et  mourir  sans  vengeance,  ou  vivre  dans  la  honte  ?  230 

Comte,  sois  de  mon  prince  à  présent  gouverneur  : 

Ce  haut  rang  n'admet  point  un  homme  sans  honneur; 

Et  ton  jaloux  orgueil,  par  cet  affront  insigne, 

Malgré  le  choix  du  Roi,  m'en  a  su  rendre  indigne. 

Et  toi,  de  mes  exploits  glorieux  instrument,  255 

Mais  d'un  corps  tout  de  glace  mutile  ornement. 

Fer,  jadis  tant  à  craindre,  et  qui,  dans  cette  offense. 

M'as  servi  de  parade,  et  non  pas  de  défense, 

Va,  quitte  désormais  le  dernier  des  humains. 

Passe,  pour  me  venger,  en  de  meilleures  mains  ^.      260 


1.  Ce  vers  n'a  pas  toujours  été  bien  compris.  Eclat  se  rapporte  k 
VœuKre  de  don  Dièpue,  à  sa  nouvelle  dignité  (qui  fut  le  précipice  élevé 
d'où  tomba  son  honneur).  Le  Comte  vainqueur  triomphe,  par  l'éclat  de 
cette  œuvie,  de  celte  dignité,  de  cet  honneur,  qui  sont  comme  autant 
de  dépouilles  dont  il  va  se  parer. 

2.  Var.     [Passe,  pour  me  venger,  en  de  meilleures  mains.] 

Si  Rodrigue  est  mon  fils,  il  faut  que  l'amour  cède, 
Et  qu'une  ardeur  plus  haute  à  ses  flammes  succède  : 
Mon  honneur  est  le  sien,  et  le  morlel  afTront 
Qui  tombe  sur  mon  chef  rejaillit  sur  son  front. 

(1637-165G.) 


124  LE  CID 

SCÈNE  V 

DON  DIÈGUÈ,  DON  RODRIGUIS 
nON    DlÈGUE 

Rodrigue,  as-tu  du  co?ur  '? 

DON    RODRIGUE 

Tout  autre  que  mon  père 
L'éprouveroit  sur  l'heure. 

DON    DIÈOUE 

Agréable  colère! 
Digne  ressentiment  à  ma  douleur  bien  doux! 
Je  reconnois  mon  sang  à  ce  noble  courroux  ; 
Ma  jeunesse  revit  en  cette  ardeur  si  prompte.  265 

Viens, mon  fils,  viens,  mon  sang  2,viens  réparer  ma  honte; 
Viens  me  venger. 

DON    RODRIGUE 

De  quoi? 

DON     DIF.GUE 

D'un  affront  si  cruel. 
Qu'à  l'honneur  de  tous  deux  il  porte  un  coup  mortel  : 
D'un  soufflet.  L'insolent  en  eût  perdu  la  vie; 
Mais  mon  âge  a  trompé  ma  généreuse  envie  :  270 

Et  ce  fer  que  mon  bras  ne  peut  plus  soutenir, 
Je  le  remets  au  tien  pour  venger  et  punir  ^. 

1.  On  cnnnail  la  ridicule  parodie  de  ce  passage,  inventée  parle  bouf- 
fon Boisrobcrl  et  jouée  devant  le  cardinal  de  Richelieu.  Voyez  ci-dessus, 
Notice,  p.  3S. 

2.  Nous  avons  vu  ci-dessus  Racine  parodier  le  vers  35  du  Cid  dans 
les  Plaideurs.  La  même  pièce  offre  (v.  368)  une  autre  parodie  de  cet 
hémistiche  premier  du  vers  266.  Viens,  mon  sang,  viens,  ma  fille,  dit 
Chicancau  à  Isabelle.  On  sait  enfin  que  ces  belles  scènes  m,  iv,  v  et 
VI  de  l'aclc  I  du  Cid  furent  parodiées  vers  par  vers  dans  le  Chapelain 
décoiffé  lie  Furetière  et  Hoileau. 

3.  L'Académie  blAmait  celle  ellipse  dont  l'entrainanlc  brièveté  nous 
semble  au  contraire  admirable. 


ACTE   I,    SCÈNE   V  125 

Va  contre  un  arrogant  éprouver  ton  courage  : 
Ce  n'est  que  dans  le  sang  qu'on  lave  un  tel  outrage 
Meurs  ou  tue.  Au  surplus,  pour  ne  te  point  flatter,    273 
Je  te  donne  à  combattre  un  homme  à  redouter  : 
Je  l'ai  vu,  tout  couvert  de  sang  et  de  poussière  ', 
Porter  partout  l'effroi  dans  une  armée  entière. 
J'ai  vu  par  sa  valeur  cent  escadrons  rompus; 
Et  pour  t'en  dire  encor  quelque  chose  de  plus,  280 

Plus  que  brave  soldat,  plus  que  grand  capitaine, 
C'est.... 

DON    RODRIGUE 

De  grâce,  achevez. 

DON     DIÈGL'E 

Le  père  de  Chimène. 

DON    RODRIGUE 

Le.... 

DON     DIÈGUE 

Ne  réplique  point,  je  connois  ton  amour; 
Mais  qui  peut  vivre  infâme  est  indigne  du  jour. 
Plus  l'offenseur  -  est  cher,  et  plus  grande  est  l'offense.  285 
Enfin  tu  sais  l'affront,  et  lu  tiens  la  vengeance  : 
Je  ne  te  dis  plus  rien.  Venge-moi,  venge-toi  ; 


1.  Vab.       Je  l'ai  vu  tout  sanglant,  au  milieu  des  batailles, 

Se  faire  un  beau  rempart  de  mille  funérailles. 
DON  RODR.     Son  nom?  c'est  perdre  temps  en  propos  superflus. 
DON  DiÈG.       Donc  pour  te  dire  encor  quelque  chose  de  plus. 

(1637-1656.) 

L'Académie   blâma   funérailles,   qui   est   un    Jalinisme    et    signifie    ici 
cadavres. 

2.  Scudéry  avait  blâmé  ce  mot.  »  L'Observateur,  dit  l'Académie  (qui 
désigne  ainsi  Scudéry),  a  quelque  fondement  en  sa  répréhension  de  dire 
que  ce  mot  offenseur  n'est  pas  en  usage  ;  toutefois,  étant  à  souhaiter 
qu'il  y  fût  pour  opposer  à  offensé,  cette  hardiesse  n'est  pas  condam- 
nable. »  L'Académie  oubliait  qu'offenseur  était  déjà  dans  VAstrée; 
qu'avant  VAstrée  on  le  trouve  dans  Robert  Garnier  (^Porcie,  acte  III, 
vers  149);  et  probablement  on  le  trouverait  ailleurs. 


i26  T.E  CID 

Montre-toi  digne  fils  d'un  père  tel  que  moi  *. 

Accablé  des  malheurs  où  le  destin  nie  range  ^, 

Je  vais  les  déplorer  :  va,  cours,  vole,  et  nous  venge  ^.  290 


SCÈNE  VI 

DON   RODRIGUE 

Percé  jusques  au  fond  du  cœur  * 
D'une  atteinte  imprévue  aussi  bien  que  mortelle, 

1.  Vab.     Montre-toi  digne  fils  d'un  tel  père  que  moi. 

(1637-1656.) 

2.  Banger,  dans  Corneille  et  chez  ses  contemporains,  n  souvent, 
comme  ici,  le  sens  de  réduire,  contraindre. 

L'amour!...  Ali!  ce  mol  seul  me  range  à  la  douceur. 
(Galerie  du  Palais,  v.  1212.) 

Malherbe,  dans  la  Prière  pour  le  liai  allant  en  Liiaousin,  loue  Dieu, 
dont  les  bontés 

Ont  rantré  l'insolence  aux  pieds  de  la  raison. 

3.  Vah.    Je  m'en  vais  les  pleurer  :  va,  cours,  vole,  et  nous  venge. 

(1637-1656.) 

4.  «  On  mettait  alora  des  stances  dans  la  plupart  des  tragédies,  et 
on  en  voit  dans  Médce.  On  les  a  bannies  du  théâtre.  On  a  pensé  que 
les  personnages  qui  parlent  en  vers  d'une  mesure  déterminée  ne  devaient 
jamais  changer  cette  mesure,  parce  que  s'ils  s'expliquaient  en  prose, 
ils  devraient  toujours  continuer  à  parler  en  prose.  Or,  les  vers  de  six 
pieds  étant  substitués  à  la  prose,  le  personnage  ne  doit  pas  s'écarler 
de  ce  langage  convenu.  Les  stance.5  donnent  trop  l'idée  que  c  est  le 
poète  qui  parle.  Cela  n'empêche  jias  que  ces  stances  du  Cid  ne  soient 
fort  belles  et  ne  soient  encore  écoulées  avec  beaucoup  de  plaisir.  » 
(Voltaire.)  —  D'Aubignac  a  fait  dans  sa  Pratique  du  titéàtre  des  ré- 
flexions analogues  sur  ces  stances  :  «  Souvent  nos  poêles  ont  mis  des 
stances  en  la  bouche  d'un  acteur  parmi  les  plus  ginndcs  agitations  de 
son  esprit,  comme  s'il  étoil  vraisemblable  qu'un  homme  en  cet  état 
eût  la  liberté  de  faire  des  chansons.  C'est  ce  que  les  plus  entendus  au 
métier  ont  très  justement  condamné  dans  le  plus  fameux  de  nos  poèmes, 
où  nous  avons  vu  un  jeune  seigneur,  recevant  un  commandement  qui 
le  réduisoit  au  point  de  ne  savoir  que  penser,  que  dire,  ni  que  faire. 


ACTE   I,   SCÈNE   VI  127 

Misérable  vengeur  d'une  juste  querelle, 
Et  malheureux  objet  d'une  injuste  rigueur, 
J  e  demeure  immobile,  et  mon  àme  abattue  295 

Cède  au  coup  qui  me  tue. 
Si  près  de  voir  mon  feu  récompensé, 

0  Dieu,  l'étrange  peine  ! 
En  cet  affront  mon  père  est  l'offensé, 
Et  l'offenseur  le  père  de  Chimène  !  300 

Que  je  sens  de  rudes  combats! 
Contre  mon  propre  honneur  mon   amour  s'intéresse  *  : 
Il  faut  venger  un  père,  et  perdre  une  maîtresse  : 
L'un  m'anime  le  cœur,  l'auti-e  retient  mon  bras  '. 

et  qui  divisoit  son  esprit  par  une  égale  violence  entre  sa  passion  et  sa 
générosité,  faire  des  stances  au  lieu  mémo  où  il  éloit,  c'e&t-à-dire  com- 
poser à  l'improviste  une  chanson  au  milieu  d'une  rue.  Les  stances  en 
éloient  fort  belles,  mais  elles  n'éloient  pas  bien  placées;  il  eut  fallu- 
donner  quelque  loisir  pour  composer  cette  agréable  plainte.  »  —  D'.\ubi- 
gnac  avoue  d'ailleurs  que  «  les  stances  de  Rodrigue,  où  son  esprit 
délibère  entre  son  amour  et  son  devoir,  ont  ravi  tonte  la  cour  et  tout 
Paris  11.  Les  motifs  allégués  par  d'Aubign  ac  et  par  Voltaire  pour  blâme." 
les  stances  mêlées  à  la  tragédie  nous  paraissent  faibles.  Avec  le  même 
raisonnement  on  proscrirait  aussi  bien  les  vers  de  douze  syllabes  que 
les  vers  de  huit  ;  et  sous  prétexte  de  vraise  mbiauce  et  de  naturel  on 
bannirait  du  théâtre  toute  espèce  de  poésie. 

Au  reste  avouons  qu'il  faut  défendre  les  stances  de  Rodrigue  contre 
Corneille  lui-même,  qui  les  maltraite  fort  dans  YExamen  d'Andromède: 
"  Les  stances  du  Cid  sont  inexcusables,  par  le  trop  d'affectation,  et  les 
mots  de  peine  et  de  Chimène  qui  font  la  dernière  rime  de  chaque 
strophe  marquent  un  jeu,  du  côté  du  poète,  qui  n'a  rien  de  naturel  du 
côté  de  l'acteur.  »  Ainsi  le  poète  vieillissant  désavouait  en  partie  le 
jeune  et  gracieux  essor  de  sa  verve  naissante.  Fénclon  dans  la  Lettre 
sur  les  occupations  de  l'Académie  n'est  pas  moins  sévère  pour  «  ce 
désespoir  si  ampoulé  et  si  fleuri  >>.  Il  dit  que  «  jamais  douleur  sérieuse 
ne  parla  un  langage  si  pompeux  et  si  affecté  ».  Si  l'on  pousse  à  bout  de 
tels  scrupules,  on  arrive  à  supprimer  les  vers;  car  les  hommes  affligés 
ne  coupent  pas  leur  douleur  en  tranches  de  douze  syllabes  ni  ne  s'as- 
treignent à  faire  rimer  leurs  sanglots. 

1.  S'intéresse^  au  sens  étymologique;  intervient,  prend  parti. 

2.  Vab.     L'un  échauffe  mon  cœur,  l'au  tre  retient  mon  bras. 

(1637-1655.) 


128  LE  CID 

Réduit  au  triste  choix  ou  de  trahir  ma  flamme,        305 

Ou  de  vivre  en  infâme, 
Des  deux  côtés  mon  mal  est  infini. 

0  Dieu,  l'étrange  peine  ! 
Faut-il  laisser  un  afîront  impuni? 
Faut-il  punir  le  père  de  Chimène?  310 

Père,  maîtresse,  honneur,  amour. 
Noble  et  dure  contrainte,  aimable  tyrannie  ^ 
Tous  mes  plaisirs  sont  morts,  ou  ma  gloire  ternie. 
L'un  me  rend  malheureux,  l'autre  indigne  du  jour. 
Cher  et  cruel  espoir  d'une  âme  généreuse.  315 

Mais  ensemble  ^  amoureuse. 
Digne  ennemi  de  mon  plus  grand  bonheur  '■', 

Fer  qui  causes  ma  peine  *, 
M'es-tu  donné  pour  venger  mon  honneur? 
M'es-tu  donné  pour  perdre  ma  Chimène?  320 

Il  vaut  mieux  courir  au  trépas. 
Je  dois  ^  à  ma  maîtresse  aussi  bien  qu'à  mon  père  : 


1.  Var.     Illustre  tyrannie,  adorable  contrainte, 

Par  qui  de  ma  raison  la  lumière  est  éteinte. 
A  mon  aveuglement  rendez  un  peu  de  jour. 

{1637  iu-i"  Paris,  et  1644  in-12.) 
Var.  Impitoyable  loi,  cruelle  tyrannie. 

(1637  in-12,  1638  et  1614  in-4°.; 

2.  Ensemble,  au  sens  de  en  même  temps,  est  partout  au  xvii*  siècle  : 
«  Son  nom  même  nous  anime  cl  ensemble  il  nous  avertit  »,  etc.  (Bossuet, 
Oi-aison  funèbre  de  Condé.)  Cet  emploi  reste  correct,  mais  il  est  moins 
usité. 

3.  Var.         Noble  ennemi  do  mon  plus  grand  bonheur. 

(1637-1648.) 
A.  Var.        Qui  fais  toute  ma  peine. 

(1637-1656.) 

5.  Devoir  s'emploie  rarement  de  cette  façon  absolue;  toutefois  le  tour 
est  énergique  et  clair.  L'Académie  le  blâma;  Corneille  le  maintint. 


ACTE   I,    SCENE   VI 


129 


J"attire  en  me  vengeant  sa  haine  et  sa  colère  *; 
J'attire  ses  mépris  en  ne  me  vengeant  pas. 
A  mon  plus  doux  espoir  Tun  me  rend  infidèle,  32» 

Et  l'autre  indigne  d'elle. 
Mon  mal  augmente  à  le  vouloir  guérir; 

Tout  redouble  ma  peine. 
Allons,  mon  àme;  et  puisqu'il  faut  mourir, 
Mourons  du  moins  sans  offenser  Chimène.        330 

Mourir  sans  tirer  ma  raison  -  ! 
Rechercher  un  trépas  si  mortel  à  ma  gloire! 
Endurer  que  l'Espagne  impute  à  ma  mémoire 
D'avoir  mal  soutenu  l'honneur  de  ma  maison! 
Respecter  un  amour  dont  mon  âme  égarée  335 

Voit  la  perte  assurée  ! 
N'écoutons  plus  ce  penser  suborneur, 

Qui  ne  sert  ou'à  ma  neine. 
Allons,  mon  bras,  sauvons  du  moins  l'honneur  ^, 
Puisqu'après  tout  il  faut  perdre  Chimène.  340 

Oui,  mon  esprit  s'étoit  déçu. 
•Je  dois  tout  à  mon  père  avant  qu'à  ma  maîtresse  ^. 

1.  Var.        Qui  venpre  cet  affront  irrite  sa  colère. 

Et  qui  peut  le  souffrir  ne  la  mérite  pas. 
Prévenons  la  douleur  d'avoir  failli  contre  elle, 
Qui  nous  seroit  mortelle. 
Tout  m'est  fatal,  rien  ne  me  peut  guérir, 
Ni  soulager  ma  peine. 

(1637-1656.) 

2.  Tirer  ration  se  dit  toujours;  on  ne  dit  plus  tirer  sa  raison.  Raison 
signifie  compte;  et  tirer  ma  raison,  c'est  exiger  le  compte  qui  m'est  dû. 
CoiiieiUe  dit  dans  Mélite  (variantes,  acte  11,  se.  m)  : 

n  fut  toujours  permis  de  tirer  sa  raison 
D'une  infidélité  par  une  traliison. 

3.  Vah.        Allons,  mon  bras,  du  moins  sauvons  l'honneur, 

Puisqu'aussi  bien  il  faut  perdre  Cbimène. 

(16.37-1656.) 

4.  Var.         Dois-je  pas  à  mon  père  avant  qu'à  ma  maîtresse? 

(10'37-1648.) 
Var.         Dois-je  pas  à  mou  père  autant  qu'à  ma  maîtresse'? 

(1652-1656.) 


130  LE   CID 

Que  je  meure  au  combat,  ou  meure  de  tristesse, 
Je  rendrai  mon  sang  pur  comme  je  l'ai  reçu. 
Je  m'accuse  déjà  de  trop  de  négligence  :  345 

Courons  à  la  vengeance; 
Et  tout  honteux  ci'avoir  tant  balancé, 

Ne  soyons  pins  en  peine, 
Puisqu'aujourd'hui  mon  père  est  l'offensé. 
Si  l'olfenseur  est  père  de  Ghimène.  350 


FIN   DU  PREMIEn  ACTE 


ACTE    II 

SCÈNE     PREMIÈRE' 

DON  ARIAS,  LE  COMTE 

LE    COMTR 

Je  l'avoue  entre  nous,  mon  sang  un  peu  trop  chaud 
S'est  trop  ému  d'un  mot,  et  l'a  porté  trop  haut  2; 
Mais  puisque  c  en  est  fait,  le  coup  ebC  sans  remède. 

DON    ARIAS 

Qu'aux  volontés  du  Roi  ce  grand  courage  cède  : 

Il  y  3  prend  grande  part,  et  son  cœur  irrité  355 

1.  La  scène  est  dans  une  salle  du  palais  pondant  la  première  scène 
do  l'acle  II;  la  scène  ii  est  dans  la  rue;  la  scène  m,  chez  l'Infante, 
ainsi  que  les  deux  suivantes  ;  la  scène  vi  et  le  reste  de  l'acte  se  passent 
dans  la  salle  royale. 

2.  Var.        Je  l'avoue  entre  nous,  quand  je  lui  fis  l'alTront, 

J'eus  le  sang  un  peu  cliaud  et  le  bras  un  peu  prompt. 

(1637-1656.) 

L'Académie  ayant  blâmé  je  lui  fis  appliqué  à  une  action  si  récente, 
Corneille  changea  le  vers,  pour  y  substituer  celui  qu'on  lit  ci-dessus, 
beaucoup  moins  bon.  Le  porter  haut  signifie  élever  des  prétentions 
exagérées.  Le  ne  se  rapporte  à  aucun  mot,  mais  à  l'idée  sous-entendue, 
comme  dans  (emporter. 

Détrompez-vous,  de   grâce,  et  portez-le  moins  haut. 
(Misanthrope,  v.  1729.) 

3.  Y  ne  se  rapporte  à  aucun  mot  grammaticalement,  mais  à  l'idée 
sous-enlcudue.  Le  Uoi  prend  grande  part  à  celte  affaire. 


132  LE   CID 

Apira  contre  vous  de  pleine  autorité. 

Aussi  vous  n'avez  point  de  valable  défense  : 

Le  rang  de  roft'ensé,  la  grandeur  de  roffense, 

Demandent  des  devoirs  et  des  submissions  * 

Qui  passent  le  commun  des  satisfactions.  360 

LE    COMTE 

Le  Roi  peut  à  son  gré  disposer  de  ma  vie  ^. 

DON    AIUAS 

De  trop  d'emportement  votre  faute  est  suivie. 
Le  Roi  vous  aime  encore;  apaisez  son  courroux. 
!1  a  dit:   «  Je  le  veux  »  ;  désobéirez-vous? 

LE    COMTE 

Monsieur,  pour  conserver  tout  ce  que  j'ai  d'estime^,  3Go 
Désobéir  un  peu  n'est  pas  un  si  grand  crime; 
Et  quelque  grand  qu'il  soit,  mes  services  présents* 
Pour  le  faire  abolir^  sont  plus  que  suffisants. 


1.  Submissions,  calqué  sur  la  forme  latine,  était  déjà  beaucoup  moins 
usité  que  soumissions  au  xvii"  siècle;  toutefois  Corneille  écrit  constam- 
ment ainsi  dans  son  théâtre. 

2   Var.         Qu'il  prenne  donc  ma  vie,  elle  esi  en  sa  puissance. 
DON  AKiAS.       Un  peu  moins  de  transport  et  plus  d'obéissance  : 
D'un  prince  qui  vous  aime  apaisez  le  courroux. 

(1637-1656.) 

3.  Vah.   Monsieur,   pour    conserver   ma  gloire  et  mon   estime. 

(1637-1656.) 

Tout  ce  çw;  j'ai  d'estime  signifie  loute  l'estime  qu'on  a  pour  moi.  d  ^,î- 
time,  dit  Vaugelas  (Ilemarques),  est  un  mot  qui  se  dit  avec  le  pro- 
nom pos.snssif  et  de  l'estime  que  l'on  a  de  wioi  et  de  l'estime  que  j'ai 
d'un  autre.  » 

4.  Vau.        l'A  quelque  grand  qu'il  fût,  mes   services   présents. 

Qu'il  fût  est  plus  logique,  le  crime  de  désobéir  n'étant  pas  encore  com- 
mis (quelque  grand  qu'il  pût  être  si  je  le  commettais).  Qu'il  soit  est 
[ihisgrammalii-al,  le  verbe  de  la  proposition  principale  étant  au  présent. 

5.  Abolir  un  crime,  c'est  l'acte  par  lequel  le  prince,  usant  do  sa  pleine 
autorité,  en  effaçait  entièrement  la  faute  et  supprimait  toutes  pour- 
suites. Selon   Voltaire,   c'est   après   ce    vers  (368)   que   se  plajuient  les 


ACTE   II,    SCÈNE  I  133 

DON   ARIAS 

Quoi  qu'on  fasse  d'illustre  et  de  considérable, 
Jamais  à  son  sujet  un  roi  n'est  redevable.  370 

Vous  vous  flattez  beaucoup,  et  vous  devez  savoir 
Que  qui  sert  bien  son  roi  ne  fait  que  son  devoir. 
Vous  vous  perdrez,  Monsieur,  sur  cette  confiance. 

LE   COMTE 

Je  ne  vous  en  croirai  qu'après  l'expérience. 

DON   ARIAS 

Vous  devez  redouter  la  puissance  d'un  roi.  375 

LE   COMTE 

Un  jour  seul  ne  perd  pas  un  homme  tel  que  moi. 
Que  toute  sa  grandeur  s'arme  pour  mon  supplice, 
Tout  l'État  périra,  s'il  faut  que  je  périsse  '. 

nON    ARIAS 

Quoi!  vous  craignez  si  peu  le  pouvoir  souverain..,. 

LE    COMTE 

D'un  sceptre  qui  sans  moi  tomberait  de  sa  main  -.     380 
11  a  trop  d'intérêt  lui-même  en  ma  personne. 
Et  ma  tête  en  tombant  feroit  choir  sa  couronne. 

quatre  fameux  vers  qui  ne  furent  jamais  imprimés  dans  le  texte  du 
Cid,  ni  peut-être  dits  en  scène;  mais  tout  le  monde  les  savait  par 
cœur  : 

Ces  satisfactions  n'apeisent  point  une  àme  : 

Qui  les  reçoit  n"a  rien,  qui  les  fait  se  diffame. 

Et  de  pareils  accords  l'effet  le  plus  commun 

Est  de  perdre  d'honneur  deux  hommes  au  lieu  d'un. 
L'abbé  d'Allainval    les  publia  en  1730  dans  la  Lettre  à  Mylord  '"  sur 
Baron,  etc.  'Voltaire  les   reproduisit  dans    son    édition  de  Corneille,  en 
les  altérant  légèrement. 
1    Var         Tout  l'État  périra  plutôt  que  je  périsse. 

(1637-1656.) 

Plutôt  que  se  trouve  fréquemment,  au  xvn"    siècle,  construit  ainsi  avec 
!e  subjonctif,  ou  avec  l'inlinitif.  (Ex.     :  Je  périrai  plntùt  qu'obéir.) 
2.  Ce  vers  est  interrogalif  dans  les  premières  éditions  du  Cid. 


136  LE   CID 

DON    RODRIGUE 

Parlons  bas  '  ;  écoufc. 
Sais-tu  que  ce  vieillard  fut  la  même  vertu  -, 
La  vaillance  et  l'honneur  de  son  temps?  le  sais-tu?    400 

LE   COMTE 

Peut-être. 

DON    RODRIGUE 

Cette  ardeur  que  dans  les  yeux  je  porte, 
Sais-tu  que  c'est  son  sang?  le  sais-tu? 

LE    COMTE 

Que  m'importe 

DON    RODRIGUE 

A  quatre  pas  d'ici  je  te  le  fais  savoir. 

LE   COMTE 

Jeune  présomptueux! 

DON    RODRIGUE 

Parle  sans  t'émouvoir. 
Je  suis  jeune,  il  est  vrai;  mais  aux  âmes  bien  nées    405 
La  valeur  n'attend  point  le  nombre  des  années^. 

1.  Parlons  bet  est  traduit  du  texie  espagnol,  où  il  se  justifie  par  la 
présence  de  Chimène  sur  la  scène;  mais  ici  même  Kodriguo,  provoquant 
le  Comte  devant  le  palais  du  Hoi,  peut  craindre  d'être  entendu,  quoiqu'il 
n'y  ait  que  le  Comte  et  lui  sur  la  scène. 

2.  Aujourd'hui  lu  même  vertu  et  In  vertu  même  [eadem  virlus,  virlus 
ipsa)  présentent  deux  sens  fort  distincts.  Jusqu'au  xvu"  siècle  on  con- 
.'ondait  souvent  les  deux  formes  et  les  deux  significations.  Un  vers  de 
.'Imitation  traduite  par  Corneille  réunit  les  deux  tournures  avec  un 
reul  sens  : 

Toi,  la  pureté  mcme,  et  moi,  la  même  ordure. 

(IV,  V.  339.)     - 

3.  M.  Marty-Lavcaux  (Corneille,  t.  III,  p.  1 JO)  cite  une  phrase  de  Guil- 
laume du  Vair,  qui,  dans  sa  .XIV»  IJaraiii/uc  funèbre,  dit  en  parlant  do 
Louis  -XIll  enfant:  n  Ne  mesurez  pas  sa  puissance  par  ses  ans  :  la  vertu, 
aux  âmes  héroïques,  n'attend pa^  les  antiées  ».  Est-ce  une  rencontre,  ou. 
chez  Corneille,  une  réminiscence'?  Au  reste,  dans  Guillem  de  Castro, 
Kodrigue  dit  quelque  chose  d'analogue  :  «  J'ai  plus  de  valeur  ipto 
d'années  ». 


ACTE   II,   SCÈNE  II  137 

LF.  COMTE 

Te  mesurer  à  moi!  qui  t'a  rendu  si  vain  ', 
Toi  qu'on  n'a  jamais  vu  les  armes  à  la  main? 

DON    RODRIGUE 

Mes  pareils  à  deux  fois  ne  se  font  point  connoitre^, 

Et  pour  leurs  coups  d'essai  veulent  des  coups  de  mailre.  410 

LE    COMTE 

Sais-tu  bien  qui  je  suis? 

DON    RODRIGUE 

Oui;  tout  autre  que  moi 
Au  seul  bruit  de  ton  nom  pourroit  trembler  d'elTroi. 
Les  palmes  dont  je  vois  ta  tète  si  couverte^ 
Semblent  porter  écrit  le  destin  de  ma  perte. 
J'attaque  en  téméraire  un  bras  toujours  vainqueur;  415 
Mais  j'aurai  trop  de  force,  ayant  assez  de  creur. 
A  qui  venge  son  père  il  n'est  rien  impossible. 
Ton  bras  est  invaincu*,  mais  non  pas  invincible. 

LE   COMTE 

Ce  grand  cœur  qui  paroit  aux  discours  que  tu  tiens, 
Par  tes  yeux,  cbaque  jour,  se  découvroit  aux  miens;  420 

1    Var.         Mais  t'aUaquer  à  moi  !  qui  l'a  rendu  si  vain? 

(1G37-1656.) 

2.  On  prononçait  connouêtre,  et  ce  mot  dans  Corneille  rime  avec  être, 
fenêtre,  maitre,  traître,  etc. 

3  Var.        Mille  et  mille  lauriers  dont  ta  tête  est  couverte. 

(1637-1656.) 
Scadéry  s'était  moqué  de  ce  mot  de  Iaurie}-s,  répété  en  effet  trop  sou- 
vent dans  le  Cid.  Corneille   modifia  plusieurs  vers  pour  corriger  cette 
légère  m'gligence. 

4.  «  Invaincu,  dit  Voltaire;  terme  hasardé  et  nécessaire  »;  et  Cor» 
neille  a  longtemps  passé  pour  l'heureux  inventeur  d'invaincu.  En  fait, 
Corneille  n'a  créé  aucun  néologisme.  Invaincu  se  trouve,  dès  le  xv!"^  siècle, 
chez  l'auteur  de  la  Vie  de  Dayard  par  le  Loyal  Serviteur,  et  dans  Amyot, 
Ronsard,  Garnier,  d'Aubigné.  Corneille  lui-même  l'avait  employé  dans 
l'Illusion  comique  avant  d'écrire  le  Cid. 


136  LE   CID 

DON    RODRIGUE 

Parlons  bas  '  ;  écoule. 
Sais-tu  que  ce  vieillard  fut  la  même  vertu  2, 
La  vaillance  et  l'honneur  de  son  temps?  le  sais-tu?    400 

LE    COMTE 

Peut-être. 

DON    RODRIGUE 

Cette  ardeur  que  dans  les  yeux  je  porte, 
Sais-tu  que  c'est  son  sang?  le  sais-tu? 

LE    COMTE 

Que  m'importe 

DON    RODRIGUE 

A  quatre  pas  d'ici  je  te  le  fais  savoir. 

LE    COMTE 

Jeune  présomptueux! 

DON    RODRIGUE 

Parie  sans  t'êmouvoir. 
Je  suis  jeune,  il  est  vrai;  mais  aux  âmes  bien  nées    405 
La  valeur  n'attend  point  le  nombre  des  années^. 

1.  Parlons  but  est  traduit  du  texte  espagnol,  où  il  se  justifie  par  la 
présence  de  Chiniènc  sur  la  scène;  niais  ici  inèine  Kodriguo,  provoquant 
le  Comte  devant  le  palais  du  Hoi,  peut  craindre  d'être  entendu,  quoiqu'il 
n'y  ail  que  le  Comté  ot  lui  sur  la  scène. 

2.  Aujourd'hui  la  même  vertu  et  la  vertu  même  {eailem  virlus,  virtus 
ipsa)  présentent  deux  sens  fort  distincts.  Jusqu'au  xvii'  siècle  on  con- 
'ondait  souvent  les  deux  formes  et  les  deux  siRnifi'îations.  L'n  vers  de 
.'Imitation  traduite  par  Corneille  réunit  les  deux  tournures  avec  un 
ceul  sens  : 

Toi,  la  jmrpté  nicme,  et  moi,  la  même  ordure. 

(IV,  V.  339.) 

3.  M.  Marty-Lavenux  (Corneillo.  t.  III,  p.  1?0)  rite  une  phrase  de  Guil- 
laume du  Vair,  qui,  dans  sa  .XIV"  /laraDi/iic  funèbre,  dit  en  parlant  de 
Louis  XIII  enfant:  ■■  Ne  mesurez  jias  sa  puissance  par  ses  ans  :  la  vertu, 
aux  âmes  héroiques,  n'attend  pas  les  années  ».  Est-ce  une  rencontre,  oui 
chez  Corneille,  une  rcminisccnco?  Au  reste,  dans  Otiilleni  de  Castro, 
Uodrifruc  dit  quelque  chose  d'analogue  :  «  J'ai  plus  de  valeur  (pio 
d'années  ». 


ACTE   II,   SCÈNE  II  131 

LF,  COMTE 

To  mesurer  à  moi!  qui  t'a  rendu  si  vain  *, 
Toi  qu'on  n'a  jamais  vu  les  armes  à  la  main? 

DON    RODRIGI'E 

Mes  pareils  à  deux  fois  ne  se  font  point  connoitie^, 
Elpour  leurs  coups  d'essai  veulent  des  coups  de  mail  re.  410 

LE    COMTE 

Sais-tu  bien  qui  je  suis? 

DON    RODRIGUE 

Oui;  tout  autre  que  moi 
Au  seul  bruit  de  ton  nom  pourroit  trembler  d'efîroi. 
Les  palmes  dont  je  vois  ta  tète  si  couverte  ^ 
Semblent  porter  écrit  le  destin  de  ma  perte. 
J"allaque  on  téméraire  un  bras  toujours  vainqueur;  415 
Mais  j'aurai  trop  de  force,  ayant  assez  do  cœur. 
A  qui  venge  son  père  il  n'est  rien  impossible. 
Ton  bras  est  invaincu*,  mais  non  pas  invincible. 

LE   COMTE 

Ce  grand  cœur  qui  paroit  aux  discours  que  tu  tiens. 
Par  tes  yeux,  chaque  jour,  se  découvroit  aux  miens;  420 

1    Var.         Mais  l'attaquer  à  moi  !  qui  l'a  rendu  si  vain? 

(16'37-1C36.) 

2.  On  prononçait  connovêtre,  et  ce  mot  dans  Corneille  rime  avec  èlre, 
fenêtre,  maitre,  traître,  etc. 
3  Var.        Mille  et  mille  lauriers  dont  ta  tête  est  couverte. 

(1637-1656.) 

ScuJéry  s'était  moqué  de  ce  mot  de  lauriers,  répété  en  efTct  trop  sou- 
vient dans  le  Cid.  Corneille  modifia  plusieurs  vers  pour  corriger  cette 
légère  négligence. 

4.  «1  Invaincu,  dit  Voltaire;  terme  hasardé  et  nécessaire  »;  et  Cor- 
neille a  longtemps  passé  pour  l'heureux  inventeur  à'invaincu.  En  fait, 
Corneille  n'a  créé  aucun  néologisme.  Invaincu  se  trouve,  dès  le  xvi'^  siècle, 
chez  l'auteur  de  la  Vie  de  Dayard  par  le  Loyal  Serviteur,  et  dans  Amyot, 
Ronsard,  Garnier,  d'Aubigné.  Corneille  lui-même  l'avait  employé  dans 
l'Illusion  comique  avant  d'écrire  le  Cid. 

6 


138  LE   CID 

Et  croyant  voir  en  toi  l'honneur  de  la  Castille, 

Mon  âme  avec  plaisir  te  destinoit  ma  fille. 

Je  sais  ta  passion,  et  suis  ravi  de  voir 

Que  tous  ses  mouvements  cèdent  à  ton  devoir; 

Qu'ils  n'ont  point  affoibli  cette  ardeur  magnanime;  425 

Que  ta  haute  vertu  répond  à  mon  estime  ; 

Et  que  voulant  pour  gendre  un  cavalier  parfait  ', 

Je  ne  me  trompois  point  au  choix  que  j'avois  fait; 

Mais  je  sens  que  pour  toi  ma  pitié  s'intéresse; 

J'admire  ton  courage,  et  je  plains  ta  jeunesse.  430 

Ne  cherche  point  à  faire  un  coup  d'essai  fatal; 

Dispense  ma  valeur  d'un  combat  inégal; 

Trop  peu  d'honneur  pour  moi  suivroit  cette  victoire  : 

A  vaincre  sans  péril,  on  triomphe  sans  gloire  ^. 

On  te  croiroit  toujours  abattu  sans  etfort;  435 

El  j'aurois  seulement  le  regret  de  ta  mort. 

DON    RODRIGUE 

D'une  indigne  pitié  ton  audace  est  suivie  : 

Qui  m'oï^e  oler  l'honneur  craint  de  m'ôter  la  vie? 


Retire-toi  d'ici. 


DON    RODRIGUE 

Marchons  sans  discourir. 


Es-tu  si  las  de  vivre? 

DON    RODRIGUE 

As-tu  peur  de  mourir?  440 

1.  Var.         El   que   voiilanl  pour  gendre  un  chevulier  parfait. 

(1637,  et  diverses  jusqu'à  164i.) 

2.  M.  Marly-I.avoniix  rapproche  ces  vers  d'un  passage  de  Sénèque 
(/Je  /'r()»iili'iiliii,  III.):  i<  Le  gladiateur  croit  honloux  du  iiiKer  contre  un 
])lus  l'uiiilc.  Il  sait  que  la  victoire  est  sans  gloire  quand  elle  est  sans 
péril.  >i  —  Dans  Arminiu.i  (joué  en  ir)i2),  Scudéry  ne  dédaigna  pas  de 
piller  Corneille  qu'il  avait  insullé;  encore  a-t-il  gâté  le  vers  en  y  chan- 
geant lin  mol  : 

Et  vaincre  sans  péril  seiail  vaincre  sans  gloire. 


ACTE   II,   SCÈNE   III  139 

LE    COMTE 

Viens,  tu  fais  ton  devoir,  et  le  fils  dégénère 
Qui  survit  un  moment  à  l'honneur  de  son  père» 


SCÈNE  III 

L'INFANTE,  CHIMÈNE,  LÉONOR 

l'infante 
Apaise,  ma  Chimène,  apaise  ta  douleur  : 
Fais  agir  ta  constance  en  ce  coup  de  malheur. 
Tu  reverras  le  calme  après  ce  foible  orage  ;  445 

Ton  bonheur  n'est  couvert  que  d'un  pou  de  nuage  ', 
Et  tu  n'as  rien  perdu  pour  le  voir  dilTcror. 

CI^M^;^E 
Mon  cœur  outré  d'ennuis  n'ose  rien  espérer. 
Un  orage  si  prompt  qui  trouble  une  bonace  - 
D'un  naufrage  certain  nous  porte  la  menace  •  450 

Je  n'en  saurois  douter,  je  péris  dans  le  port 
J'aimois,  j'étois  aimée,  et  nos  pères  d'accord; 
Et  je  vous  en  contois  la  charmante  nouvelle  '■>, 
Au  malheureux  moment  que  *  naissoit  leur  querelle, 


1.  Vab.        Ton  bonheur  n'est  couvert  que  d'un  petit  nuage. 

(1637-1656.) 

Nvar/e  a  ici  le  sens  abstrait  d'obscurité,  ce  qui  justifie  le  tour  ".  un  peu 
de  nuage. 

2  Bonace  au  figuré  est  très  usité  au  xvii"=  siècle  en  prose  et  en  vers. 
Le  xvm'  siècle  abandonna  cet  emploi. 

3  Var.         El  je  vous  en  contois  la  première  nouvelle. 

(1637-1056.) 

4.  Que  supplée  souvent,  au  xvii"  siècle,  une  préposition  suivie  du 
pronom  relatif  au  moment  pendant  lequel.  Aujourd'hui  on  emploie 
où  de  la  même  façon. 


140  LE   CID 

Dont  le  récit  fatal,  sitôt  qu'on  vous  l'a  fait,  455 

D'une  si  douce  attente  a  ruiné  l'elTet. 

Maudite  ambition,  détestable  manie  *, 
Dont  les  plus  généreux  soutîrent  la  tyrannie! 
Hoimeur  impitoyable  à  mes  plus  chers  désirs  ^, 
Que  tu  me  vas  coûter  de  pleurs  et  de  soupirs!  460 

l'infante 
Tu  n'as  dans  leur  querelle  aucun  sujet  de  craindre  : 
Un  moment  l'a  fait  naître,  un  moment  va  l'éteindre. 
Elle  a  fait  trop  de  bruit  pour  ne  pas  s'accorder, 
Puisque  déjà  le  Hoi  les  veut  accommoder; 
Et  tu  sais  que  mon  âme,  à  tes  ennuis  sensible'',         405 
Pour  en  tarir  la  source  y  fera  l'impossible. 

CIUMKNE 

Les  accommodements  ne  font  rien  en  ce  point*; 

De  si  mortels  aiïronts  ne  se  réparent  point  ''. 

En  vain  on  fait  agir  la  force  ou  la  prudence  : 

Si  l'on  guérit  le  mal,  ce  n'est  qu'en  apparence.  470 

La  haine  que  les  cœurs  conservent  au  dedans 

Nourrit  des  feux  cachés,  mais  d'autant  plus  ardents. 

l'infante 
Le  saint  nœud  qui  joindra  don  Rodrigue  et  Chimèno 
Des  pères  ennemis  dissipera  la  haine; 


1.  Manie  (grec  fjct'j'ict)  signifie  proprement  fureur. 

2.  Vah,        Impitoyable  lionneur,  mortel  à  mes  plaisirs. 

(1637-16r.O.') 

3.  \'aii.         El  de   ma  p.'Ul   mon    Anio,  à  tes  ennuis  sonsiblo, 

(1637  1656.) 

4.  VAn.         Les  acpnmnioilomrnls   ne  sont   rien  en  ce  point. 

(1038,   éd.  de  Paris.) 

5.  Vah.         Les  aflVonls  a  l'honneur  no  se  réparent  point. 

(lG37-If).-)(5.) 

L'Académie  avait  blimo  ce  beau  vera,  Corneille  le  modifia. 


ACTE   II,    SCÈNE   III  141 

Et  nous  verrons  bientôt  votre  amour  le  plus  fort      475 
Par  un  heureux  hymen  étouffer  ce  discord  ^ 

CHIMÈNE 

Je  le  souhaite  ainsi  plus  que  je  ne  l'espère  : 

Don  Diègue  est  trop  altier,  et  je  connois  mon  père. 

Je  sens  couler  des  pleurs  que  je  veux  retenir; 

Le  passé  me  tourmente,  et  je  crains  Tavenir.  480 

l'inkante 
Que  crains-tu?  d'un  vieillard  l'impuissante  foiblesse^? 

CHIMÈNE 

Rodrigue  a  du  courage. 

l'infante 
Il  a  trop  de  jeunesse. 

CHIMÈNE 

Les  hommes  valeureux  le  sont  du  premier  coup. 

l'infante 
Tu  ne  dois  pas  pourtant  le  redouter  beaucoup  : 
Il  est  trop  amoureux  pour  te  vouloir  déplaire,  483 

Et  deux  mots  de  ta  bouche  arrêtent  sa  colère. 

CHIMÈNE 

S'il  ne  m'obéit  point,  quel  comble  à  mon  ennui! 
Et  s'il  peut  m'obéir,  que  dira-t-on  de  lui? 
Étant  né  ce  qu'il  est,  souffrir  un  tel  outrage  ^! 

1.  Beau  mot,  qui  vieillit  et  qu'on  devrait  tâcher  de  sauver. 

2.  L'édition  de  1682  change  le  sens  du  vers,  en  ponctuant  ainsi  : 

Que  crains-tu  d'un  vieillard  l'impuissante  foiblesse  ? 
Que  au  sens  de  pourquoi  n'est  point  rare  au  .wii^  siècle  : 

Que  tardez-vous,  Seigneur,  à  la  répudier? 

(Racine,  ISritannicus,  vers  474.) 
Cet  emploi  est    resté  Iréquent  quand  la  phrase   interrogative  est  con- 
struite avec  une  négation.  Ex.  ".  Que  n  écrit-il  en  prose? 

3.  'Var.        Souffrir  un  tel  affront,  étant  né  gentilhomme! 

Soit  qu'il  cède  ou  résiste  au  feu  qui  le  consomme. 

(1637-1644.) 
«  Consumer,  dit  Vaugelas  dans  ses  Remarques  (lôiT),  achève  en  détrui- 


14'2  LE   CID 

Soit  qu'il  cède  ou  résiste  au  feu  qui  me  l'engage,       490 
Mon  esprit  ne  peut  qu'êlre  ou  honteux  ou  confus, 
De  son  trop  de  respect,  ou  d'un  juste  refus. 

l'infante 
Chimène  a  l'àme  haute,  et  quoiqu'intéressée  ', 
Elle  ne  peut  souffrir  une  basse  pensée; 
Mais  si  jusques  au  jour  de  l'acconmiodement  49;} 

Je  fais  mon  prisonnier  de  ce  parfait  amant. 
Et  que  j'empêche  ainsi  l'effet  de  son  courage, 
Ton  esprit  amoureux  n'aura-t-il  point  d'ombrage? 

CIUMKNE 

Ah!  Madame,  en  ce  cas  je  n'ai  plus  de  souci. 


SCÈNE  IV 

L'INFANTE,  CHIMÈNE,  LÉONOR,  le  Page 

L'iNiïANTh: 

Page,  cherchez  Rodrigue,  et  l'amenez  ici.  500 

i.K  pai;e 
Le  comte  de  Gormas  et  lui.... 

CllIMÈNE 

Bon  Dieu  !  je  tremble. 

l'infante 
Parlez. 

saut  ol  anofinlissnnl  le  sujet,  et  consommer  aohi'îvo  en  le  mettant  dans 
sa  dernière  p(!rfeclion  et  son  accomidissemcnt  entier.  >i  Avant  Vauprelas 
on  confondait  les  deux  mots,  à  tort ,  car  l'étyniologie  marque  leur 
difTércnce  [constimerc  et  consummare). 

1.  Vau.         Chimène  est  généi-ouse,  et  quoique  intéressée, 
Elle  no  peut  souffrir  une  lâche  ])ensctî. 

(lt>:n-lC50.) 
Intéressée ,  c'est-à-dire  ayant  intérêt  dans  la  chose. 


ACTE   II,    SCÈNE   V  143 

LE  PAGE 

De  ce  palais  ils  sont  sortis  ens.emble  *. 
ciiimiiiNE 

Seuls? 

LE  PAGE 

Seuls,  et  qui  sembloient  tout  bas  se  quereller. 

CHIMÈNE 

Sans  doute  ils  sont  aux  mains,  il  n'en  faut  plus  parler. 
Madame,  pardonnez  à  cette  promptitude  ^.  505 


SCÈNE  V 

L'INFANTE,  LÉONOR 

l'infante 
Hélas!  que  dans  l'esprit  je  sens  d'inquiétude! 
Je  pleure  ses  malheurs,  son  amant  me  ravit; 
Mon  repos  m'abandonne,  et  ma  flamme  revit. 
Ce  qui  va  séparer  Rodrigue  de  Chiinène 
Fait  renaître  à  la  fois  mon  espoir  et  ma  peine  ^;        510 
Et  leur  division,-  que  je  vois  à  regret, 
Dans  mon  esprit  charmé  jette  un  plaisir  secret. 

LÉONOR 

Cette  haute  vertu  qui  règne  dans  votre  àme 
Se  rend-elle  sitôt  à  cette  lâche  flamme? 


1.  Var  Hors  de  la  ville  ils  sont  sortis  ensemble. 

(I637in-12.) 

2.  Chimène  s'éloigne  précipitamment  pour  courir  au  lieu  du  combat, 
où  elle  trouvera  son  père  expirant. 

3.  Var.         Avecque  mon  espoir  fuit  renaître  ma  peine. 

(1637-1656.) 

Vaugelas  dans  ses  Remarques,  publiées  en  1657,  dit  :  «  Avec  ou  avecque, 
tous  deu.t  sont  bons  ».  Néanmoins  avecque  vieillissait.  Corneille  corrigea 
plusieurs  vers  où  il  l'avait  employé. 


144  LE  cm 

l'infante 

Ne  la  nomme  point  lâche,  à  présent  que  chez  moi    515 

Pompeuse  et  triomphante  elle  me  fait  la  loi  : 

Porte-lui  du  respect,  puisqu'elle  m'est  si  chère. 

Ma  vertu  la  combat,  mais  malgré  moi  j'espère; 

Et  d'un  si  fol  espoir  mon  cœur  mal  défendu 

Vole  après  un  amant  que  Chimène  a  perdu.  520 

LÉONOR 

Vous  laissez  choir  ainsi  ce  glorieux  courage, 
Et  la  raison  chez  vous  perd  ainsi  son  usage? 

l'infante 
Ah  !  qu'avec  peu  d'effet  on  entend  la  raison, 
Quand  le  cœur  est  atteint  d'un  si  charmant  poison! 
Et  lorsque  le  malade  aime  sa  maladie,  525 

Qu'il  a  peine  à  souffrir  que  l'on  y  remédie  ^  ! 


Votre  espoir  vous  séduit,  votre  mal  vous  est  doux; 
Mais  enfin  ce  Rodrigue  est  indigne  de  vous. 

l'infante 
Je  ne  le  sais  que  trop;  mais  si  ma  vertu  cède. 
Apprends  comme  l'amour  flatte  un  cœurqu'il  possède.  530 

Si  Rodrigue  une  fois  sort  vainqueur  du  combat, 
Si  dessous  sa  valeur  ^  ce  grand  guerrier  s'abat, 
Je  puis  en  faire  cas,  je  puis  l'aimer  sans  honte. 
Que  ne  fera-t-il  point,  s'il  peut  vaincre  le  Comte? 
J'ose  m'imaginer  qu'à  ses  moindres  exploits  535 

Les  royaumes  entiers  tomberont  sous  ses  lois, 
Et  mon  amour  flatteur  déjà  me  persuade 

1.  Var.         11  no  peut  plus  soufTiir  que  l'on  y  rem(^die. 

(1637-1656). 

2.  Dessous,  préposition  ;  voyez  ci-dessus,  note  du  vers  138. 


ACTE   II,    SCÈNE  V  145 

Que  je  le  vois  assis  au  trône  de  Grenade, 
Les  Mores  '  subjugués  trembler  en  l'adorant, 
LAragon  recevoir  ce  nouveau  conquércmt,  340 

Le  Portugal  se  rendre,  et  ses  nobles  journées  2 
Porter  delà  les  mers  ses  hautes  destinées, 
Du  sang  des  Africains  arroser  ses  lauriers  ^  : 
Enfin  tout  ce  qu'on  dit  des  plus  fameux  guerriers*, 
Je  l'attends  de  Rodrigue  après  cette  victoire,  543 

Et  tais  de  son  amour  un  sujet  de  ma  gloire. 

LÉONOR 

Mais,  Madame,  voyez  où  vous  portez  son  bras, 
Ensuite  d'un  ''  combat  qui  peut-être  n'est  pas. 

l'infante 
Rodrigue  est  offensé;  le  Comte  a  fait  l'outrage; 
Ils  sont  sortis  ensemble  :  en  faut-il  davantage?  iiSO 


1.  Corneille  écrit  les  Mores  dans  le  texte  du  Cid,  et  les  Maures  ilans 
les  Discours  et  dans  les  Examens. 

2.  L'Académie  prétendit  qu'on  ne  pouvait  dire  les  journées  d'un 
homme.  Deux  siècles  plus  tard,  Victor  Hugo  écrivait  encore  dans  les 
Voix  du  Crépuscule  (I)  : 

Frères  !  et  vous  aussi,  vous  avez  vos  journées. 
Vos  victoires,  de  cbène  et  de  fleurs  couronnées. 

Au  vers  194,  le  Comte  lui-même  disait  :  une  de  mes  journées.  L'Aca- 
démie avait  oublié  de  le  censurer. 

3.  Var.         Au  milieu  de  l'Afrique  arborer  ses  lauriers. 

(1637-1656.) 

t  On  ne  peut  arborer  un  arbre  »,  dit  l'Académie.  Mais,  répond  Voltaire, 
les  lauriers  étant  coupés,  on  peut  les  arborer  comme  tout  autre  em- 
blème. 

4.  Var.         Et  faire  ses  sujets  des  plus  braves  guerriers. 

(1637  in-12.) 

5.  Cette  tournure  se  trouve  déjà  dans  V Avertisseriwnt  :  «  Deux  ro- 
mances que  je  vous  donnerai  ensuite  de  cet  Avertissement...  ».  Un  dit 
encore  :  ensuiie  de  quoi. 

G. 


146  LE   CID 

LÉONOR 

Eh  bien!  ils  se  battront,  puisque  vous  le  voulez'; 
Mais  Rodrigue  ira-t-il  si  loin  que  vous  allez? 

l'infante 
Que  veux-tu?  je  suis  folle,  et  mon  esprit  s'égare  : 
Tu  vois  par  là  quels  maux  cet  amour  me  prépare  -. 
Viens  dans  mon  cabinet  consoler  mes  ennuis,  555 

Et  ne  me  quitte  point  dans  le  trouble  où  je  suis. 


SCÈNE  VI 

DON  FERNAND,  DON  ARIAS,  DON  SANCHE 

DON  FF.RNAND 

Le  Comte  est  donc  si  vaui  et  si  peu  raisonnable! 
Ose-t-il  croire  encor  son  crime  j)ardonnable? 

DON  ARIAS 

Je  l'ai  de  votre  part  longtemps  entretenu; 

J'ai  fait  mon  pouvoir,  Sire,  et  n'ai  rien  obtenu  560 

DON   FERNAND 

Justes  cieux  !  ainsi  donc  un  sujet  téméraire 

A  si  peu  de  respect  et  de  soin  de  me  plaire! 

11  offense  don  Diègue,  et  méprise  son  roi! 

Au  milieu  de  ma  cour  il  nie  donne  la  loi' 

(Ju'il  soit  brave  guerrier,  qu'il  soit  grand  capitaine,  563 


1.  V-\R.         Je  veux  qno  ce  (■omhnt  demeure  pour  certain. 

Votre  esiirit  va-l-il  jiuinl  bien  vile  pour  sa  main? 
(1637-1656.) 

2.  Var.         Mais  c'est  le  moindre  mal  que  l'amour  mo  préparc. 

(1637-1656.) 


ACTE   II,    SCÈNE  VI  147 

Je  saurai  bien  rabattre  une  humeur  si  hautaine*. 

Fùt-il  la  valeur  même,  et  le  dieu  des  combats, 

Il  verra  ce  que  c'est  que  de  n'obéir  pas. 

Quoi  qu'ait  pu  mériter  une  telle  insolence  ^, 

Je  l'ai  voulu  d'abord  traiter  sans  violence;  570 

Mais  puisqu'il  en  abuse,  allez  dès  aujourd'hui. 

Soit  qu'il  résiste  ou  non,  vous  assurer  de  lui. 

DON  SANCHE 

Peut-être  un  peu  de  temps  le  rendroit  moins  rebelle  : 

On  l'a  pris  tout  bouillant  encor  de  sa  querella; 

Sire,  dans  la  chaleur  d'un  premier  mouvement,         575 

Un  cœur  si  généreux  se  rend  malaisément. 

Il  voit  bien  qu'il  a  tort,  mais  une  âme  si  haute  ^ 

N'est  pas  sitôt  réduite  à  confesser  sa  faute. 

DON  FERNAND 

Don  Sanche,  taisez-vous,  et  soyez  averti 

Qu'on  se  rend  criminel  à  prendre  son  parti.  580 

DON  SANCHE 

J'obéis,  et  me  tais  ;  mais  de  grâce  encor,  Sire, 
Deux  mots  en  sa  défense. 

DON  FERNAND 

Et  que  pouvez-vous  dire? 

D07J  SANCHE 

Qu'une  âme  accoutumée  aux  grandes  actions 

Ne  se  peut  abaisser  à  des  submissions  * 

Elle  n'en  conçoit  point  qui  s'expliquent  sans  honte;  585 

1.  Var.         Je  lui  rabattrai  bien  cette  humeur  si  liautaine 

(1637-1656.) 

2.  Var.        Je  sais  trop  comme  il  faut  dompter  celte  insolence. 

(1637-1656.) 

3.  Vah.         On  voit  bien  qu'on  a  tort,  mais  une  àme  si  haute. 

(1637-1648.) 
4   Voir  ci-dessus  noie  du  vers  359, 


148  LE    CID 

Et  c'est  à  ce  mot  seul  qu'a  résisté  le  Comte*. 
Il  trouve  en  son  devoir  un  peu  trop  de  rigueur, 
Et  vous  ohéiroit,  s'il  avoit  moins  de  cœur. 
Conunandez  que  son  bras,  nourri  dans  les  alarmes  2, 
Répare  cette  injure  à  la  pointe  des  armes;  590 

11  satisfera.  Sire;  et  vienne  qui  voudra, 
Attendant  qu'il  l'ait  su,  voici  qui  répondra  3. 

DON    FERNAND 

Vous  perdez  le  respect;  mais  je  pardonne  à  l'âge, 
Et  j'excuse  l'ardeur  en  un  jeune  courage  *. 

Un  roi  dont  la  prudence  a  de  meilleurs  objets         595 
Est  meilleur  ménager  du  sang  de  ses  sujets  : 
Je  veille  pour  les  miens,  mes  soucis  les  conservent, 
Comme  le  chef^  a  soin  des  membres  qui  le  servent. 
Ainsi  votre  raison  n'est  pas  raison  pour  moi  . 
Vous  parlez  en  soldat;  je  dois  agir  en  roi  '"';  GOO 

Et  quoi  qu'on  veuille  dire,  et  quoi  qu'il  ose  croire  '', 

1.  Var.        El  c'est  contre  ce  mot  qu'a  résisté  le  Comte. 

(1637-1G56.) 

2  L'Académie  blùma  ce  vers;  mais  dans  le  lanprage  de  la  tragédie 
b7-as  est  presque  synonyme  de  guerrier;  c'est  la  partie  pour  le  tout, 
c'est-à-dire  une  métaphore  très  naturelle  ot  très  fréquente. 

3.  L'Académie  blâma  l'insolence  de  don  Sanche,  mais  elle  est  conforme 
aux  mœurs  d'un  siècle  tout  féodal,  où  les  barons  ne  respectaient  guère 
un  suzerain,  parfois  moins  puissant  qu'eux-mêmes.  —  Attendant,  tour 
elliptique,  équivalant  à  la  locution  en  attendant  que.  De  même  dans 
Horace,  vers  331  : 

Cependant  tout  est  libre,  attendant  qu'on  le  nomme. 

4.  Var.         Et  j'cslinic  l'ardeur   en  un  jeune  courage. 

{ 1637-1000.) 

5.  Ckof,  au  sens  de  tête,  vieillissait  déjà;  Scudéry  le  blinia ,  l'Aca- 
démie prit  sa  défense. 

0.  Var.         Vous  parlez  en  soldat;  je  dois  régir  en  roi. 

(103S.) 

7.  Var.         Et  quoi  qu'il  faille  dire,  et  quoi  qu'il  veuille  croire. 

(1037-1648.) 


ACTE   II,    SCÈNE  VI  149 

Le  Comte  à  m'obéir  ne  peut  perdre  sa  gloire. 
D'ailleurs  l'affront  me  touche  :  il  a  perdu  d'honneur 
Celui  que  de  mon  lils  j'ai  l'ait  le  gouverneur;  604 

S'allaquer  à  mon  choix,  c'est  se  prendre  à  moi-même*, 
Et  faire  un  attentat  sur  le  pouvoir  suprême. 
N'en  parlons  plus.  Au  reste  ^,  on  a  vu  dix  vaisseaux 
De  nos  vieux  ennemis  arborer  les  drapeaux  ; 
Vers  la  bouche  du  fleuve  ils  ont  osé  paroitre. 

DON    ARIAS 

Les  Mores  ont  appris  par  force  à  vous  connoUre,        610 

El  tant  de  fois  vaincus,  ils  ont  perdu  le  cœur 

De  se  plus  hasarder  contre  un  si  grand  vauiqueur. 

DON    l'EHNAND 

Ils  ne  verront  jamais  sans  «pielque  jaluusie 

Mon  sceptre,  en  dépit  d'eux,  régir  l'Andalousie; 

Et  ce  pays  si  beau,  qu'ils  oui  trop  possédé,  615 

1.  Var.        Et  par  ce  trait  hardi  d'une  insolence  extrême, 

Il  s'est  pris  à  mon  choix,  il  s'est  pris  à  moi-même. 
C'est  moi  qu'il  satisfait  en  réparant  ce  tort. 
N'en  parlons  plus.  Au  reste  on  nous  menace  fort; 
Sur  un  avis  reçu  je  crains  une  surprise. 

DO.N  ARIAS.       Les  Mores  contre  vous  font-ils  quelque  entreprise? 
S'osenl-ils  préparer  à  des  cirorts  nouveaux? 

LE  ROI.  Vers  la  bouche  du  fleuve  on  a  vu  leurs  vaisseaux, 

[Et  vous  n'ignorez  pas  qu'avec  fort  peu  de  peine 
Un  flux  de  pleine  mer  jusqu'ici  les  amène]. 

DON  ARIAS.       Tant  de  combats  perdus  leur  ont  ôlé  le  cœur 
D'attaquer  désormais  un  si  puissant  vainqueur. 

LE  ROI.  N'importe,  ils  ne  sauroient  qu'avecque  jalousie 

Voir  mon  sceptre  aujourd'hui  régir  l'Andalousie, 
Et  ce  pays  si  beau  que  j'ai  conquis  sur  eux 
Réveille  à  tous  moments  leurs  desseins  généreux. 
[C'est  l'unique  raison  qui  m'a  fait  dans  Séville],  etc. 
(1637-16Ô6.) 

2  Au  reste....  La  transition  parait  singulière.  Elle  signifie  :  il  me  reste 
à  vous  dire.  AoiTtôv,  qui  a  le  même  sens,  s'emploie  de  même  en  grec 
moderne,  pour  i)asser  d'un  sujet  à  l'autre,  quand  même  ils  n'ont  aucun 
rapport  ensemble. 


150  LE  CID 

Avec  un  œil  d'envie  est  toujours  regardé. 

C'est  l'unique  raison  qui  m'a  fait  dans  Séville 

Placer  depuis  dix  ans  le  trône  de  Castille  ', 

Pour  les  voir  de  plus  près,  et  d'un  ordre  plus  prompt 

Renverser  aussitôt  ce  qu'ils  entreprendront.  620 

DON    ARIAS 

Ils  savent  aux  dépens  de  leurs  plus  dignes  têtes  ^ 
Combien  votre  présence  assure  vos  conquêtes  : 
Vous  n'avez  rien  à  craindre. 

DON    FERNAND 

Et  rien  à  négliger^  : 
Le  trop  de  confiance  attire  le  danger; 
Et  vous  n'ignorez  pas  qu'avec  fort  peu  de  peine  *       62S 
Un  flux  de  pleine  mer  jusqu'ici  les  amène  ^. 
Toutefois  j'aurois  tort  de  jeter  dans  les  cœurs, 
L'avis  étant  mal  sûr,  de  paniques  terreurs. 
L'effet  que  produiroit  cette  alarme  inutile, 
Dans  la  nuit  qui  survient  trouhlcroit  trop  la  ville  :     iVM) 
Faites  doubler  la  garde  aux  murs  et  sur  le  port". 
C'est  assez  pour  ce  soir. 

1.  Anachronisme.  Voyoz  VExamen,  p.  98.  Caxtille  nu  vers  i31  riino 
avec  filli'.\  \c.\  avec  Séville,  où  l  était  mouillé. 

?.  Vaix.         Sire,  ils  ont  trop    appris  aux  dépens  do  leurs  têtes. 

(1637-16r)6.) 

3.  Là-dessus  le  Roi  néglige  tout,  et,  sans  Rodrigue,  la  capitale  était 
])riso.  Don  Kernand  est  un  Roi  peu  vigilant,  et  Corneille  en  convient 
lui-même.  Voyez  p.  97. 

4.  Var.        Et  le  même  ennemi  que  l'on  vient  de  détruire, 

S'il  sait  prendre    son  temps,  est  capable  de  nuire. 

(1637-l(w6.) 

5.  Séville  n'est  pas  plus  loin  do  remhouchure  du  Guadalquivir  que 
Rouen  de  ooUe  de  la  Seine;  et  l'on  sait  que  dans  certains  jours  do 
grande  marée  le  mascaret  se  fait  sentir  jusqu  à  Rouen. 

G.  Vah.         Puisqu'on  fait   bonne  garde  aux  murs  et  sur  le  port, 
11  suflit  piiur  ce  soir. 

(1637-1656.) 


ACTE   II,    SCÈNE   VII  151 

SCÈNE  VII 

DON  FERNAND,  DON  SANCHE,  DON  ALONSE 
DON    ALONSE 

Sire,  le  Comte  est  mort  : 
Don  Diègue,  par  son  fils,  a  vengé  son  oirense. 

DON    FERNAND 

Dès  que  j'ai  su  l'affront,  j'ai  prévu  la  vengeance; 

Et  j'ai  voulu  dès  lors  prévenir  ce  malheur.  633 

DON   ALONSC 

Chimène  à  vos  genoux  apporte   sa  douleur; 
Elle  vient  tout  '  en  pleurs  vous  demander  justice. 

DON    FEIINAND 

Bien  qu'à  ses  déplaisirs  mon  àme  compatisse  ^, 

Ce  que  le  Comte  a  fait  semble  avoir  méiilé 

Ce  digne  châtiment  de  sa  témérité  -'.  640 

Quelque  juste  pourtant  que  puisse  être  sa  peine. 

Je  ne  puis  sans  regret  perdre  un  tel  capitaine. 

Après  un  long  service  à  mon  État  rendu, 

Après  son  sang  pour  moi  mille  fois  répandu, 

A  quelques  sentiments  que  son  orgueil  m'oblige,        645 

Sa  perte  m'atïbiblit,  et  son  trépas  m'al'tli  ge. 


1.  Plusieurs  éditions  du  Cid  portent,  fout;  la  plupart  portent  toute, 
qui  serait  incorrect  aujourd'hui;  mais  au  xvii»  siècle  on  faisait  accorder 
le  plus  souvent  tout,'mèmË  quand  il  offre  le  sens  purement  adverbial 
d'i'nlierement;  nous  maintenons  cet  accord  au  féminin  devant  les 
consonnes  ou  l'k  aspirée  :  elle  est  toute  triste,  toute    honteuse. 

2.  Vah.         Bien  qu'à  ses  déplaisirs  mon  amour   compatisse. 

(1652-1660.) 

3.  Var.        Ce  juste  chitimeut  de  sa  témérité. 

(1637-1656.) 


152  LE  CID 


SCÈNE   VIII 

DON  FERNAND,   DON  DTÉGUE,  CHIMÈNE,  DON  SANCHE, 
DON  ARIAS,  DON  ALONSE 

CHIMÈNE 

Sire,  Sire,  justice  M 

DON    DIÊGUE 

Ah!  Sire,  écoutez-nous. 

CHIMÈNE 

Je  me  jette  à  vos  pieds. 

DON    DIÈGUE 

J'embrasse  vos  genoux 

CHIMÈNE 

Je  demande  justice. 

DON    DIÈGUE 

Entendez  ma  défense. 

CHIMÈNE 

D  un  jeune  audacieux  punissez  l'insolence  :  6oO 

Il  a  de  votre  sceptre  abattu  le  soutien  ^, 
Il  a  tué  mon  père. 

DON    DIÈGl'E 

Il  a  vengé  le  sien. 


1.  «  Le  premier  mol  de  Chimène  est  de  demander  justice  contre  un 
homme  qu'elle  adore  •  c'est  peut-être  la  plus  belle  des  situations.  Quand, 
dans  l'amour,  il  ne  s'agit  que  de  l'amour,  cette  passion  n'est  pas  tra- 
gique. Monimc  aimera-t-ellc  Xii)liarès  ou  Phamacc'?  Anliochus  épou- 
sora-t-il  Bérénice?  Bien  des  gens  répondent  :  «  Que  m'importe?  »  Mais 
Chimène  fera-l-elle  couler  le  sang  du  Cid?  Qui  l'emportera  d'elle  ou  do 
don  Diègue?  Tous  les  esprit»  sont  en  suspens,  tous  les  cœurs  sont 
émus.   »  (Voltaire.) 

2.  Vau.         Vengez-moi   d'une  mort....  —  Qui  punit  l'insolence. 

—  Uodrigue,  Sire....  —  A  fait  un  coup  d'homme  de  bien. 

(1637-1056.) 


ACTE    II,    SCÈNE   VIII  153 

CHIMÈN'E 

Au  sang  de  ses  sujets  un  roi  doit  la  juslice. 

DON    DIÈGCE 

Pour  la  juste  vengeance  il  n'est  point  de  supplice  * 

DON    FERNAND 

Levez-vous  l'un  et  l'autre,  et  parlez  à  loisir.  655 

Chimène,  je  prends  part  à  votre  déplaisir; 
D'une  égale  douleur  je  sens  mon  âme  atteinte. 
Vous  parlerez  après  2;  ne  troublez  pas  sa  plainte. 

CIIIMÈNE 

Sire,  mon  père  est  mort;  mes  yeux  ont  vu  son  sang 
Couler  à  gros  bouillons  de  son  généreux  liane  ^  ;        660 
Ce  sang  qui  tant  de  fois  garantit  vos  murailles, 
Ce  sang  qui  tant  de  fois  vous  gagna  des  batailles, 
Ce  sang  qui  tout  sorti  fume  encor  de  courroux 
De  se  voir  répandu  pour  d'autres  que  pour  vous. 
Qu'au  milieu  des  hasards  n'osoit  verser  la  guerre,      663 
Rodrigue  en  votre  cour  vient  d'en  couvrir  la  terre  * 


1.  Var.        Une  vengeance  juste  est  sans  peur  du  supplice. 

(1637-1644.) 
Var.        Une  juste  vengeance  est  sans  peur  du  supplice. 

(1618  1656.) 

2.  Ceci  s'adresse  à  don  Dièpue. 

3.  M.  Hémon  rapproche   ce  vers   d'un  vers   de   Garnicr  (dans  Por 
de,  acte  1,  scène  i)  : 

Faites  dessus  la  plaine  ondoyer  votre  sang 
Coulant  à  gros  bouillons  de  votre  noble  flanc. 

A.  Var.        [Rodrigue  en  votre  cour  vient  d'en  couvrir  la  terre,] 
Et  pour  son  coupd'es.'^ai  son  indigne  attentat 
D'un  si  ferme  soutien  a  privé  votre  État, 
De  vos  meilleurs  soldats  abattu  l'assurance, 
Et  de  vos  ennemis  relevé  l'espérance. 
J'arrivai  sur  le  lieu  sans  force  et  sans  couleur  : 
Je  le  trouvai  sans  vie.  Excusez  ma  douleur. 

(1 037- 1656.) 
«  Scudéri   ne  reprit  point  ces   hyperboles  poétiques,  qui,  n'étant  point 


154  LE    CID 

3'ai  couru  sur  le  lieu,  sans  force  et  sans  couleur  • 

Je  l'ai  trouvé  sans  vie.  Excusez  ma  douleur, 

Sire,  la  voix  me  manque  à  ce  récit  funeste; 

Mes  pleurs  et  mes  soupirs  vous  diront  mieux  le  reste.  670 

DON    FERNAND 

Prends  courage,  ma  fille,  et  sache  qu'aujourd'hui 
Ton  roi  te  veut  servir  de  père  au  lieu  de  lui. 

CIUMÎ^NE 

Sire,  de  trop  d'honneur  ma  misère  est  suivie. 

Je  vous  l'ai  déjà  dit,  je  l'ai  trouvé  sans  vie  *  ; 

Son  flanc  éloit  ouvert;  et  pour  mieux  m'émouvoir  -,  075 

Son  sang  sur  la  poussière  écrivoit  mon  devoir; 

Ou  plutôt  sa  valeur  en  cet  état  réduite 

Me  parloit  par  sa  plaie,  et  hâtoit  ma  poursuite; 

Et  pour  se  faire  entendre  au  plus  juste  des  rois, 

Par  cette  triste  bouche  elle  emprunloit  ma  voix-'.     680 

Sire,  ne  souffrez  pas  que  sous  votre  puissance 
Règne  devant  vos  yeux  une  telle  licence; 


dans  la  nature,  alTaiblissonl  le  patlictique  do  ro  discours.  C'csl  If  porto 
qui  dit  quL'  ce  San;/  fume  de  courroux;  ce  n'est  pas  assurément  Clii- 
mnnc;  on  ne  parle  pas  ainsi  d'un  père  mourant.  Scudéri,  beaucoup 
plus  accoulumé  que  Coi'neiUo  à  ces  figures  .outrées  et  puériles,  ne 
remarqua  pas  même  en  autrui,  tout  éclairé  qu'il  était  par  l'cnvio,  une 
faute  qu'il  ne  sentait  pas  dans  lui-même.  »  (Voltaire.)  Ces  observations 
sont  justes;  le  goùl  du  temps,  un  peu  jîàte  par  l'imitation  des  Italiens 
et  des  Espagnols,  était  trop  indulf^ent  aux  hyperboles;  mais  il  faut 
ajouter  que  le  goût  timide  et  sec  du  .xviii'  siècle  tomba  dans  l'autre 
e.tcès,  et  découragea  la  poésie. 

1.  Vau.         J'arrivai  donc  sans  foroe,  et  le  trouvai  sans  vie. 

(1(537-1660.) 

2.  Vau.         U  ui!  me  paila  pninl,  mais  (lour  mieux  m'émouvoir. 

(1637-1656.) 

3.  Style  bien  luxuriant  et,  si  l'on  veut,  mauvais,  mais  non  (quoi  qu'on 
ait  dit)  incompréhensible  :  sa  valeur,  me  parlant  par  sa  plaie  ouverte, 
se  servait  de  cette  triste  bouche  (la  i)laic)  pour  solliciter  le  secours  de 
ma  voix,  alîu  de  fléchir  le  Uoi. 


ACTE   II,    SCÈNE   VIII  155 

Que  les  plus  valeureux,  avec  impunité, 
Soient  exposés  aux  coups  de  la  témérité; 
Qu'un  jeune  audacieux  triomphe  de  leur  gloire,         68o 
Se  baigne  dans  leur  sang,  et  brave  leur  mémoire. 
Un  si  vaillant  guerrier  qu'on  vient  de  vous  ravir  • 
Éteint,  s'il  n'est  vengé,  l'ardeur  de  vous  servir. 
Enfin  mon  père  est  mort,  j'en  demande  vengeance. 
Plus  pour  votre  intérêt  que  pour  mon  allégeance.       690 
Vous  perdez  en  la  mort  d'un  homme  de  son  rang  : 
Vengez-la  par  une  autre,  et  le  sang  par  le  sang  ^. 
Immolez,  non  à  moi,  mais  à  votre  couronne. 
Mais  à  votre  grandeur,  mais  à  votre  personne; 
Immolez,  dis-je.  Sire,  au  bien  de  tout  l'État  695 

Tout  ce  qu'enorgueillit  un  si  haut  attentat. 

DON     FERNAND 

Don  Diègue,  répondez. 

DON     DIÈGUE 

Qu'on  est  digne  d'envie 
Lorsqu'en  perdant  la  force  on  peid  aussi  la  vie  ■% 


1.  Yar.         Un  si  vaillant  guerrier   qu'on  vous  vient   de  ravir. 

(164-4  in-l2.) 

Le  xvu"  siècle  aimait  à  éloigner  le  plus  possible  le  pronom  personnel 
complément  du  verbe  qui  le  régissait.  Ici  toutefois  le  tour  sembla  forcé 
à  Corneille  ;  il  revint  au  texte  primitif.  Dans  les  éditions  de  1654  et 
1656  on  lit  : 

Un  si  vaillant  guerrier  qu'on  vient  de  nous  ravir. 

2.  Vah.         Sacrifiez  don  Diègue  et  toute  sa  famille 

A  vous,  à  votre  peuple,  à  toute  la  Castille. 

Le  soleil  qui  voit  tout  ne  voit 'rien  sous  les  cieus 

Qui  vous  puisse  payer  un  sang  si  précieu.\. 

(1637-1656.) 

Ces  vers  un  peu  emphatiques  furent  corrigés  avec  bonheur. 

3.  Var.      Quand  avecque  la  force  on  perd  aussi  la  vie, 

Sire,  el  que  l'âge  apporte  aux  hommes  généreux 
Avecque  sa  foiblesse  un  destin  malheureux  ! 

(1637-1650.) 


156  LE  CID 

Et  qu'un  long  âge  apprête  aux  hommes  généreux, 

Au  bout  de  leur  carrière,  un  destin  malheureux!       700 

Moi,  dont  les  longs  travaux  ont  acquis  tant  de  gloire, 

Moi,  que  jadis  partout  a  suivi  la  victoire, 

Je  me  vois  aujourd'hui,  pour  avoir  trop  vécu, 

Recevoir  un  affront  et  demeurer  vaincu. 

Ce  que  n'a  pu  jamais  combat,  siège,  embuscade,       "^Oo 

Ce  que  n'a  pu  jamais  Aragon  ni  Grenade, 

Ni  tous  vos  ennemis,  ni  tous  mes  envieux  ', 

Le  Comte  en  votre  cour  l'a  fait  presque  à  vos  yeux  -, 

Jaloux  de  votre  choix,  et  tier  de  l'avantage 

Que  lui  donnoit  sur  moi  l'impuissance  de  l'âge.  710 

Sire,  ainsi  ces  cheveux  blanchis  sous  le  harnois' 
Ce  sang  pour  vous  servir  prodigué  tant  de  fois, 
Ce  bras,  jadis  l'effroi  d'une  armée  ennemie, 
Descendoient  au  tombeau  tout  *  chargés  d'infamie, 
Si  je  n'eusse  produit  un  fds  digne  de  moi,  715 

Digne  de  son  pays  et  digne  de  son  roi. 
Il  m'a  prêté  sa  main,  il  a  tué  le  Comte; 
Il  m'a  icndu  l'honneur,  il  a  lavé  ma  honte. 
Si  montrer  du  courage  et  du  ressentiment, 
Si  venger  un  soufflet  mérite  un  châtiment,  720 

Sur  moi  seul  doit  tomber  l'éclat  de  la  tempête  : 
Quand  le  bras  a  failli,  l'on  en  punit  la  tête. 


ï.  Vaiî.         Ni  tous  mes  ennemis,  ni  tous  mes  envieux. 

(1637  in-12.) 

2.  Var.         L'orgueil  dans  votre  cour  l'a  fait  presque  à  vos  yeux, 

El  souillé  sans  rcspeel  l'honneur  de  ma  vieillesse, 
Avantagé  de  l'ige,  et  fort  de  ma  foiblcsso. 

(io:i7-i(jri6.) 

3.  f/nrnois.  aujourd'hui  harnais,  dcsisnc  à  présent  l'équipement  dn 
cheval  ;  il  désignait  autrefois  celui  du  cavalier.  Voyci-.  le  vers  1020, 
variante. 

4.  Dans  lo  texte,  t(ju.i.  Sur  l'ortliographe  de  tout,  voyez  ci-dessus, 
page  151,  note  1. 


ACTE   II,   SCÈNE   VIII  157 

Qu'on  nomme  crime,  ou  non,  ce  qui  fait  nos  débats  ', 

Sire,  j'en  suis  la  tête,  il  n'en  est  que  le  bras. 

Si  Chiniène  se  plaint  qu'il  a  tué  son  père,  723 

Il  ne  l'eût  jamais  fait  si  je  l'eusse  pu  faire. 

Immolez  donc  ce  chef  que  les  ans  vont  ravir, 

Et  conservez  pour  vous  le  bras  qui  peut  servir. 

Aux  dépens  de  mon  sang  satisfaites  Chimène  : 

Je  n'y  résiste  point,  je  consens  à  ma  peine;  730 

Et  loin  de  murmurer  d'un  rigoureux  décret  ^, 

Mourant  sans  déshonneur,  je  mourrai  sans  regret. 

DON    FERNAND 

L'affaire  est  d'importance,  et,  bien  considérée, 
Mérite  en  plein  conseil  d'être  délibérée. 

Don  Sanche,  remettez  Chimène  en  sa  maison.         735 
Don  Diègue  aura  ma  cour  et  sa  foi  pour  prison. 
Qu'on  me  cherche  son  fils.  Je  vous  ferai  justice. 

CHIMÈNE 

Il  est  juste,  grand  Roi,  qu'un  meurtrier^  périsse. 

1.  Var.        Du  crime  glorieux  qui  cause  nos  débats. 

(1637-1656.) 

Leçon  bien  préférable  à  celle  qu'y  a  subslituée  Corneille.  Mais  l'Académie 
avait  prétendu  qu'un  crime  ne  peut  avoir  ni'bras  ni  tête. 

2.  Var.        Et   loin  de   murmurer   d'un   injuste    décret. 
L'Académie  Ct  changer  le  vers,  comme  offensant  pour  la  majesté  du  Roi. 

3.  L'Académie  dit  :  «  Ce  mol  de  meurtrier  qu'il  répèle  souvent,  le 
faisant  de  trois  syllabes,  n'est  que  de  deux.  »  En  effet,  dans  l'ancienne 
langue,  la  finale  ier  ou  iez  précédée  d'une  consonne  liée  avec  l  ou  r  for- 
mait une  diphtongue  :  meurtrier,  ouvrier,  sanglier,  bouclier,  (vous) 
devriez,  etc.,  tous  ces  mots  étaient  dissyllabes  et  non  Irissyllabes. 
Nous  avons  aujourd'hui  beaucoup  de  peine  à  les  prononcer  de  cette 
sorte.  Ménage  dit  déjà  que  «  les  dames  et  les  cavaliers  s'arrêtaient 
comme  à  un  mauvais  pas  à  ces  mots  et  qu'ils  avaient  peine  à  les  pro- 
noncer ».  Toutefois  Molière,  La  Fontaine  et  beaucoup  d'autres  après 
Corneille  ont  encore  préféré  l'ancienne  prononciation  : 

Elle  n'est  pas  fort  bonne  et  vous  devriez  tâcher 

(Molière,  l'Etourdi,  vers  49.) 
Mais  bons  et  beaux  sangliers,  daims  et  cerfs  bons  et  beaux. 
(La  Fontaine,  le  Liuii  et  l'Ane  c/iassant.) 


158  LE   CID 

DON    FERNAND 

Prends  du  repos,  ma  fille,  et  calme  tes  douleurs. 

CHIMÈNE 

M'ordonner  du  repos,  c'est  croître  ^  mes  malheurs.     740 

1.  CroUre  au    xvii°  siècle  est  employé  fréquemmenl  comme  verbe 
actif.  Vaugelas  affirma  qu'il  est  toujours  neutre,  et  finit  par  l'emporter. 


FIN   DU   SECOND   ACTE 


ACTE  III 


SCÈNE    PREMIÈRE 

DON  RODRIGUE,  ELVIRE 

ELVIRE 

Rodrigue,  qu'as-tu  fait?  où  viens-tu,  misérable? 

DON    RODRIGUE 

Suivre  le  triste  cours  de  mon  sort  déplorable. 

ELVIRE 

Où  prends-tu  cette  audace  et  ce  nouvel  orgueil, 
De  paroître  en  des  lieux  que  tu  remplis  de  deuil? 
Quoi?  viens-tu  jusqu'ici  braver  l'ombre  du  Comte?    745 
Ne  l'as-tu  pas  tué? 

DON    RODRIGUE 

Sa  vie  étoit  ma  honte  : 
Mon  honneur  de  ma  main  a  voulu  cet  effort, 

ELVIRE 

Mais  chercher  ton  asile  en  la  maison  du  mort! 
Jamais  un  meurtrier  en  fit-il  son  refuge? 

DON    RODRIGUE 

Et  je  n'y  viens  aussi  que  m'offrir  à  mon  juge  '.  750 

1-  Vah  Jamais  un  meurtrier  s'ofTrit-il  à  son  juge? 

(1637-16ÔG.) 


160  LE   CID 

Ne  me  regarde  plus  d'un  visage  étonné; 

Je  cherche  le  trépas  après  l'avoir  donné. 

Mon  juge  est  mon  amour,  mon  juge  est  ma  Chimène  : 

Je  mérite  la  moit  de  mériter  sa  haine, 

Et  j'en  viens  recevoir,  comme  un  bien  souverain,         755 

Et  l'arrêt  de  sa  bouche,  et  le  coup  de  sa  main. 

ELVIRE 

Fuis  plutôt  de  ses  yeux,  fuis  de  sa  violence; 

A  ses  premiers  transports  dérobe  ta  présence  : 

Va,  ne  t'expose  point  aux  premiers  mouvements 

Que  poussera  '  l'ardeur  de  ses  ressentiments.  7G0 

DON    RODRIGUE 

Non,  non,  ce  cher  objet-  à  qui  j'ai  pu  déplaire 
Ne  peut  pour  mon  supplice  avoir  trop  de  colère; 
Et  j'évite  cent  morts  qui  me  vont  accabler'', 
Sï  pour  mourir  j)lus  tôt  je  puis  hi  rc(biul)Ier. 

ELVlUi; 

Chimène  est  au  palais,  de  pleurs  toute  baignée,  705 

Et  n'en  reviendra  point  que  bien  accompagnée. 

Uodrigue,  l'uis,  de  grâce  :  ôte-moi  de  souci. 

Que  ne  dira-t-on  point  si  l'on  te  voit  ici? 

Veux-tu  (pi'un  médisant,  pour  comble  à  sa  misère'', 

L'accuse  d'y  soulTrir  l'assassin  de  son  père?  770 

1.  Pousser,  au  sens  figuré,  peu  élégant  aujourd'hui,  s'eni])loynit  très 
fiéqucmmonl  au  xvii°  siècle.  Pousser  ma  fureur  est  dans  Pertharite 
(vers  997).  Pousser  un  désir,  dans  Bossuet  (4°  sermon  pour  le  jour  de 
Piuiues).  —  Voyez  ci -dessus,  vers  118. 

2.  Objet  désifriie  la  personne  aimée  dans  le  langage  )ioèU(iue  au 
XVII"  siècle.  Les  ])oèles  abusaient  du  mot  :  il  est  partout  dans  Corneilliî  : 
il  s'applique  môme  au.x  hommes,  quoique  plus  raromont.  Voy.  ver»  838. 

3.  Vah.       Et  d'un  heur  sans  pareil  je  mo  verrai  combler, 

Si  pour  mourir  plus  tôt  je  la  puis  redoubler. 

(1637-1656.) 

4.  Vah.       Vi-ux-lu  (piun  médisant  l'accuse  en  sa  misère 

D'avoir  rc^u  chez  soi  l'assassin  de  son  jière  ? 

(1037-1656.) 


àCTE   III,   SCÈNE  II  161 

Elle  va  revenir;  elle  vient,  je  la  voi  *  : 

Du  moins,  pour  son  honneur,  Rodrigue,  cache-toL 


SCÈNE  II 

DON  SANCHE,  CHIMÈNE,  ELVIRE 

DON    SANCHE 

Oui,  Madame,  il  vous  faut  de  sanglantes  \-ictimes  : 

Votre  colère  est  juste,  et  vos  pleurs  légitimes,- 

Et  je  n'entreprends  pas,  à  force  de  parler,  775 

Ni  de  vous  adoucir,  ni  de  vous  consoler. 

Mais  si  de  vous  servir  je  puis  être  capable, 

Employez  mon  épée  à  punir  le  coupable  ; 

Employez  mon  amour  à  venger  cette  mort  : 

Sous  vos  commandements  mon  bras  sera  trop  fort.     780 

CHIMtNE 

Malheureuse! 

DON    SAXCHE 

De  grâce,  acceptez  mon  service  -. 

CHIMÈNE 

JûfFenserois  le  Roi,  qui  m'a  promis  justice. 

DON    SANCHE 

Vous  savez  qu'elle  marche  ^  avec  tant  de  langueur, 

1 .  Etymolo^iqnement  les  verbes  ne  prenaient  pas  s  finale  à  la  première 
personne  du  singulier  du  présent  de  l'mdicatif  ;  je  fini,  je  reçoj,  je  rend: 
ils  prirent  celles  plus  lard  par  analogie  avec  la  deuxième  personne  ;  mais 
Corneille  et  Racine  n'écrivaient  encore  je  vois,  je  crois,  etc.,  que  devant 

■;  s-oyelle,  pour  éviter  l'hiatus. 

2.  Var.  Madame,  acceptez  mon  service. 

(1637-1660.) 

3.  La  grammaire  actuelle  interdit  de  rapporter  un  pronom  personnel 
à  un  substantif  employé  (comme  ici  justice)  d'ane  manière  indéfinie.  Ce 


i62  LE   CID 

Qu'assez  souvent  le  crime  échappe  à  sa  longueur  *  ; 
Son  cours  lent  et  douteux  fait  trop  perdre  de  larmes.  785 
Souffrez  qu'un  cavalier  vous  venge  par  les  armes  ^  : 
La  voie  en  est  plus  sûre,   et  plus  prompte  à  punir, 

CIlIMi^.NE 

C'est  le  dernier  remède;  et  s'il  y  faut  venir, 

Et  que  de  mes  malheurs  cette  pitié  vous  dure, 

Vous  serez  libre  alors  de  venger  mon  injure.  790 

DON    SANCIIE 

C'est  l'unique  bonheur  où  mon  àme  prétend; 
Et  pouvant  l'espérer,  je  m'en  vais  trop  content  '^. 


SCÈNE  III 

CHIMÈNE,  ELVIRE 

CHIiMKNE 

Enfin  je  me  vois  libre,  et  je  puis  sans  contrainte 
De  mes  vives  douleurs  te  faire  voir  l'atteinte, 

tour  est  au  contraire  fréquent  au  xvii"  sirclo,  on  particulier  chez  Corneille  '• 

'l"u  me  quittes,  ingrat,  et  le  fais  avec  joie  ; 
Tu  n(!  1(1  caches  pas,  tu  veux  que  je  la  voie. 

{Polyeucte,  vers  12'i7.) 

1.  Vai\  Que  bien  souvent  le   crime  échappe  à  sa  longueur. 

(iG37-lG5G.) 

2    Va».         CoulTrcz  qu'un  chevalier  vous  venge  parles  armes. 

(1  G37  in-i»,  1638  Paris,  1G39  el  IGil) 

3.  A  propos  de  iliui  Sanche,  l'Académio  fait  une  observation  très 
mal  fondée  :  «  La  bienséance  eût  clé  mieux  obseivée  s'il  se  fût  mis 
en  devoir  de  venger  Chimène  sans  lui  en  demander  la  permission  ». 
Voltaire  répond  très  bien  :  n  Point  du  tout,  ce  n'était  pas  l'usage  de  la 
chevalerie;  il  fallait  qu'un  cliami)ion  fût  avoué  par  sa  dame  :  et  de 
plus  don  Sanche  ne  dc'vait  pas  s'exposer  à  déplaire  à  sa  maîtresse  s'il 
était  vainqueur  d'un  huuuiie  (pie  Chimène  eût  encore  aimé  ». 


ACTE   III,   SnÈXE    III  1G3 

Je  puis  donner  passage  à  mes  tristes  soupirs  ;  793 

Je  puis  t'ouvrir  mon  âme  et  tous  mes  déplaisirs. 

Mon  père  est  mort,  Elvire  ;  et  la  première  épée 
Dont  s'est  armé  Rodrigue,  a  sa  trame  coupée  i. 
Pleurez,  pleurez,  mes  yeux,  et  fondez-vous  en  eau! 
La  moitié  de  ma  vie  a  mis  l'autre  au  tombeau,  800 

Et  m'oblige  à  venger,  après  ce  coup  funeste. 
Celle  que  je  n'ai  plus  sur  celle  qui  me  reste  ^. 

ELVIRE 

Reposez-vous  ^,  Madame. 

CHIMÈNE 

Ah  !  que  mal  à  propos 
Dans  un  malheur  si  grand  tu  parles  de  repos  ^  ! 
Par  où  sera  jamais  ma  douleur  apaisée  ^,  805 

Si  je  ne  puis  ha'ir  la  main  qui  l'a  causée? 
Et  que  dois-je  espérer  qu'un  tourment  élernel. 
Si  je  poursuis  un  crime,  aimant  le  criminel? 


1.  Consli'untion  flcjh  nn  peu  archaïque,  mais  qui  se  trouve  encore 
dans  La  Fontaine,  dans  Molière  : 

Quand  les  tièdes  zéphyrs  ont  l'herbe  rajeunie. 

2.  Pourquoi  le  spirituel  Scudéry  trouve-t-il  ici  quatre,  ou  mAme  six 
moitiés?  La  métaphore  est  cependant  aisée  à  comprendre.  Chimène 
n'a  plus  d'âme,  à  elle;  elle  avait  donné  la  moitié  de  son  âme  à  son 
père ,  l'autre  à  Rodrigue  ;  Rodrigue  a  tué  son  père  ;  et  il  faut  que 
Rodrigue  meure  pour  que  le  Comle  soit  vengé.  Alors  elle-même  mourra, 
les  deux  moitiés  de  son  âme  s'étant  détruiles  l'une  l'autre.  Tout  cela 
n'est  point  dit  dans  le  style  du  Bourgeois  gentilhoinme  -.Nicole,  apporte- 
moi  mes  pantoufles ,  mais,  quoique  exprimé  d'une  façon  poétique,  c'est 
fort  simple  et  fort  clair. 

.3.  Pourquoi  Voltaire  dit-il  que  «  le  mol  de  reposer  est  un  peu  de  la 
"omédie  et  ne  peut  être  adressé  qu'à  une  personne  fatiguée  »? 

4.  Var.       Ton  avis  importun  m'ordonne  du  repos  ! 

(1637- 16C0.) 

5.  VAri.       Par  où  sera  jamais  mon  âme  satisfaite, 

Si  je  pleure  ma  perte  et  la  main  qui  l'a  faîte? 
Et  que  puis-je  espérer  (ju'un  tourment  éternel. 

(1037- 1G56.) 


164  LE   CID 

ELVIRE 

11  VOUS  prive  d'un  père,  et  vous  l'aimez  encore! 

CHIMÈNE 

C'est  peu  de  dire  aimer,  Elvire  :  je  l'adore;  810 

Ma  passion  s'oppose  à  mon  ressentiment; 

Dedans  mon  ennemi  '  je  trouve  mon  amant; 

Et  je  sens  qu'en  dépit  de  toute  ma  colère, 

Rodrigue  dans  mon  cœur  combat  encor  mon  père  : 

11  l'attaque,  il  le  presse,  il  cède,  il  se  défetid,  813 

Tantôt  fort,  tantôt  foible,  et  tantôt  triomphant; 

Mais  en  ce  dur  combat  de  colère  et  de  tlamme', 

11  déchire  mon  cœur  sans  partager  mon  âme; 

Et  quoi  que  mon  amour  ait  sur  moi  de  pouvoir, 

Je  ne  consulte  point  pour  suivre  mon  devoir  ^  :  820 

Je  cours  sans  balancer  où  mon  honneur  m'oblige. 

Rodrigue  m'est  bien  cher,  son  intérêt  m'afflige; 

Mon  cœur  prend  son  parti;  mais  malgré  son  effort  ■', 

Je  sais  ce  que  je  suis,  et  que  mon  père  est  mort. 

ELVIRE 

Pensez-vous  le  poursuivre? 

CIIIMÈNE 

Ah  !  cruelle  pensée  !        825 
Et  cruelle  poursuite  où  je  me  vois  forcée! 
Je  demande  sa  tète,  et  crains  de  l'obtenir  : 
Ma  mort  suivra  la  sienne,  et  je  le  veux  punir! 


1.  Voyez  ci-dessus,  vers  138. 

2.  Je  n'ai  point  consulté  pour  suivre  mon  devoir. 

{Ho7'uce,  vers  162.) 

3    Vah.         Mon  Cfvur  prend  son  parti;  mais  contre  leur  effort, 
Je  sais  que  je  suis  (ille,  ut  que  mon  père  est  mort. 
(1637-1656.) 

Vah.        Mon  cœur  prend  son  parti  ;  mais  malgré  leur  cITort. 

(1660.) 


ACTE   III,    SCÈNE   III  165 

ELVIRE 

Uiiiltez,  quittez,  Madame,  un  dessein  si  tragique; 

Ne  vous  imposez  point  de  loi  si  tyrannique.  830 

CHIMÈNE 

Quoi!  mon  père  étant  mort,  et  presque  entre  mes  bras  ', 

Son  sang  criera  vengeance,  et  je  ne  l'orrai  ^  pas! 

Mon  cœur,  honteusement  surpris  par  d'autres  charmes, 

Croira  ne  hii  devoir  que  d'impuissantes  Larmes! 

Et  jn  pourrai  soutTrir  qu'un  amour  suborneur  83.") 

Sous  un  lâche  silence  étouffe  mon  honneur  ^! 

ELVIRE 

Madame,  croyez-moi,  vous  serez  excusable 

D'avoir  moins  de  chaleur  contre  un  objet  aimable '% 

Contre  un  amant  si  cher  :  vous  avez  assez  fait. 

Vous  avez  vu  le  Roi;  n'en  pressez  point  l'effet,  840 

Ne  vous  obstinez  point  en  cette  humeur  étrange. 

CHIMÈNE 

11  y  va  de  ma  gloire,  il  faut  que  je  me  venge; 
Kl  de  quoi  que  nous  flatte  un  désir  amoureux. 
Toute  excuse  est  honteuse  aux  esprits  généreux. 

1.  Var.        Quoi!  j'aurai  vu  mourir  mon  père  entre    mes  bras. 

(1G37-1656.) 

2.  Vah.         Son  sang  criera  vengeance,  et  je  ne  l'aurai  pas! 

(1637  in-12,  1638  et  16ii  in-4».) 

Une  confusion  analogue  entre  aura  et  orra  a  eu  lieu  dans  un  passage  de 
Malherbe.  Voyez  l'édition  de  M.  Lalanne,  t.  I,  p.  72.  (Note  de  M.  Mnrly- 
Laveaux.)  —  Orrai  est  le  futur  (aujourd'hui  inusi(é)  du  verbe  ouïr. 

Et  le  peuple  qui  tremble  aux  frayeurs  de  la  guerre, 
Si  ce  n'est  pour  danser,  n'orra  plus  de  tambours. 
(Malherbe,  Prière  pour  le  Roi  allant  en  Limousin.) 

3.  Var.         Dans  un  lâche  silence  étouffe  mon  honneur! 

(1637-1656.) 

4.  Var.         De  conserver  pour  vous  un  homme  incomparable, 

Un  amant  si  chéri  :  vous  avez  assez  fait. 

(1637-1656.) 


^6C  LE    CID 

ELVIRE 

Mais  vous  aimez  Rodrigue,  il  ne  vous  peut  déplaire.  843 

CHIMÈNE 

Je  l'avoue. 

El.VIRE 

Après  tout,  que  pensez-vous  donc  faire? 

CHUliîXE 

Pour  conserver  ma  gloire  et  finir  mon  ennui, 
Le  poursuivre,  le  perdre,  et  mourir  après  lui. 


SCÈNE   IV 

DON  RODRir.UE,  CIII.MÈNE,  T^LVIRH 

DON  RODRIGUE 

EU  bien!  sans  vous  donner  la  peiue  de  poursuivre  ', 


1  «  J'ai  rcnnrquô  aux  premières  roprésontations  qu'alors  quo  ce 
malheureux  amant  se  présentait  devant  Chimène,  il  s'élevait  un  certain 
frémissement  dans  l'assemblée ,  qui  marquait  une  curiosité  mervcil- 
.euse,  et  un  redoublement  d'attention  pour  ce  qu'ils  avaient  à  se  dire 
dans  un  état  si  pitoyable.  »  (Examen  du  Cid.)  Toutefois  Corneille 
vieilli  désavouait  en  partie  cette  scène  hardie  et  celle  qui  ouvre  le 
cinquième  acie  :  «  Les  pensées  de  la  première  spnt  quelquefois  trop 
spirituelles  pour  partir  de  personnes  fort  affligées;  mais  outre  que  je 
n'ai  fait  que  la  paraphraser  de  l'espagnol,  si  nous  ne  nous  permettions 
quelque  chose  de  plus  ingénieux  que  le  cours  ordinaire  de  la  passion, 
nos  poèmes  ramperaient  souvent,  et  les  grandes  douleurs  ne  mettraient 
dans  la  bouche  des  acteurs  que  des  exclamations  et  dos  hélns.  Pour 
ne  déguiser  rien,  cette  olfre  que  fait  Rodrigue  do  son  épée  à  Chimène, 
et  cette  protestation  do  se  laisser  tuer  par  don  S;mr,he,  ne  me  plairaiiMit 
pas  maintenant.  Ces  beautés  étaient  de  mise  en  ce  tcmps-lii,  et  ur 
li;  seraient  plus  en  celui-ci.  La  ])remièrc  est  dans  l'original  espagnol,  et 
l'autre  est  tirée  sur  ce  modèle.  Toutes  les  deux  ont  fait  leur  ert'et  en 
ma  faveur;  mais  je  ferais  neri/p'/Je  d'en  étaler  de  pareilles  à  l'avenir 
sur  notre  tkédlre.  »  {Examen  du  Cid.) 


ACTE    III,    SCÈNE    IV  167 

Assurez-vous  l'honneur  de  m'empêcher  de  vivre  *.      850 

CHIMÈNE 

Elvire,  où  sommes-nous,  et  qu'est-ce  que  je  voi? 
Rodrigue  en  ma  maison!  Rodrigue  devant  moi! 

DON  RODRIGUE 

N'épargnez  point  mon  sang  :  goûtez  sans  résistance 
La  douceur  de  ma  perte  et  de  votre  vengeance. 

CHIMÈNE 

Hélas  ! 

DON  RODRIGUE 

Écoute-moi. 

CHIMÈNE 

Je  me  meurs. 

DON   RODRIGUE 

Un  moment.  855 

CHIMÈNE 

Va,  laisse-moi  mourir. 

DON    RODRIGUE 

Quatre  mots  seulement  : 
Apres  ne  me  réponds  qu'avecque  ^  cette  épée. 

CHIMÈNE 

Quoi!  du  sang  de  mon  père  encor  toute  trempée! 


1.  Vah.         Soûlez-vous  du  plaisir  de  m'pmpècher  de  vivre. 

(15;57-16i4  in-4°  el  1618-1656.) 
Var.         Soùlez-vous  du  desir  de  m'empêcher  de  vivre. 

(16i'i  i.i-12.) 

Ce  verbe  soûler,  aujourd'hui  trivial,  au  sens  propre  cl  au  sens  figuré, 
élail  d'un  emploi  fréquent  au  .wii"  siècle,  dans  le  style  le  plus  élevé. 
Bossuet  l'emploie  fréquemment.  «  Le  Fils  de  Uieu  fut  soûlé  d'opprobres  » 
{Deuxième  sermon  sur  la  Passion.)  u  O  Justice  divine!  soûle  ta  ven- 
geance »  {Deuxième  sermoti  sur  les  Démons). 

2.  «  Avec  ou  avecque,  dit  Vaugelas  dans  ses  Remarques  (1647),  tous 
deux  sont  bons.  »  Néanmoins  avecque  vieillissait;  Corneille  a  corrigé 
plusieurs  vers  où  il  l'avait  d'abord  employé. 


168  LF  cm 

DON   ROORIGUE 

Ma  Chimène.... 

r.IIIMÈ\E 

Ote-moi  cet  objet  odieux, 
Qiii  reproche  ton  crime  et  ta  vie  à  mes  yeux,  860 

DON    RODRIfilT, 

Regarde-le  plutôt  pour  exciter  ta  haine, 
Pour  croître  ta  colère,  et  pour  hâter  ma  peine. 

CIIIMKNE 

Il  est  teint  de  mon  sang. 

DON  RODRIGIT, 

Plonge-le  dans  le  mien, 
Et  fais-lui  perdre  ainsi  la  teinture  du  tien  ^ 

CniMKNE 

Ah!  (luelle  cruauté,  qui  tout  en  un  jour  tue  8G5 

Le  père  par  le  fer,  la  fille  par  la  vue! 

Ote-moi  cet,  objet,  je  ne  le  puis  souffrir  : 

Tu  veux  que  je  t'écoute,  et  lu  me  fais  mourir! 

DON    ROnRIClîE 

Je  fais  ce  que  tu  veux,  mais  sans  (piiller  l'envie 

De  finir  par  tes  mains  ma  di'plorable  vie;  870 

Car  enfin  n'attends  pas  de  mon  affection 

lh\  lâche  repentir  d'une  bonne  action. 

L'irréitarable  effet  d'une  chaleur  trop  i)rompte  ^ 

1.  Cette  figure  n'est  pas  heureuse  ;  l'expression  est  triviale  et  le 
lour  alambiqiic.  Toutefois  elle  dut  fort  peu  choquer  le  poùt  liu  temps, 
car  l'Acadéniio  ne  la  censura  point.  Bossuct  dit  encore  (.SVrwon  sur  le 
Jiif/rmcnt  dernier)  :  «  Dieu  imprimera  sur  nos  fronts  une  marque  éter. 
nollc  d'ignominie....  O  mes  frères,  que  la  teinture  de  cette  honte,  si  je 
puis  parler  de  la  sorte,  sera  inhérente  alors!  » 

2.  Vah.         lie  la  main  de  ton  porc  un  coup  irréparable 

Déshonoroit  du  mien  la     vieillesse  lnuinrahlc, 

(1637- 1G56.') 


ACTE  m.   SCÉXE  IV  169 

Déshonoroit  mon  père,  et  me  couvioit  de  honte. 

Tu  sais  comme  un  soufflet  touche  un  homme  de  cœur; 

J'avois  part  à  l'alTront,  j'en  ai  cherché  l'auteur  :        876 

Je  l'ai  vu,  j'ai  vengé  mon  honneur  et  mon  père; 

Je  le  ferois  encor,  si  j'avois  à  le  faire. 

Ce  n'est  pas  qu'en  effet  contre  mon  père  et  moi 

Ma  flamme  assez  lon^'temps  n"ait  combattu  pour  toi;  880 

Juge  de  son  pouvoir  :  dans  une  telle  ofi"ense 

J'ai  pu  délibérer  si  j'en  prendrois  vengeance  '. 

Réduit  à  te  déplaire,  ou  souffrir  un  afTront, 

J'ai  pensé  qu'à  son  tour  mon  bras  étoit  trop  prompt  2; 

Je  me  suis  accusé  de  trop  de  violence;  883 

Et  ta  beauté  sans  doute  emportoit  la  balance, 

A- moins  que  d'opposer  à  tes  plus  forts  appas' 

Qu'un  homme  sans  honneur  ne  te  méritoit  pas; 

Que  malgré  cette  part  que  j'avois  en  ton  âme*, 

Qui  m'aima  généreux  me  haïroil  infâme;  890 

Qu'écouler  ton  amour,  obéir  à  sa  voix, 

C'étoit  m'en  rendre  indigne  et  diffamer  ton  choix. 

Je  te  le  dis  encore;  et  quoique  j'en  soupire  '', 

Jusqu'au  dernier  soupir  je  veux  bien  le  redire  : 

Je  t'ai  fait  une  offense,  et  j'ai  dû  m'y  porter  895 

1.  Vah.        J'ai  pu  Jouter  encor  si  j'en  prendrois  vengeance. 

(1637-1660.) 

2.  Vah.         J  ai  retenu  ma  main,  j'ai  cru  mon  bras  trop  prompt. 

(1637-1656.) 

3.  Vah.        Si  je  n'eusse  opposé  contre  tous  tes  appas. 

(1637-1656.) 

4.  Var.         Qu'après  m'avoir  chéri  quand  je  vivois  sans  blâme, 

(1637-165G.) 
1.  Vak.         Je  te  le  dis  encore,  et  veux,  tant  que  j'expire, 
Sans  cesse  le  penser  et  sans  cesse  le  dire. 

(1637-1656.) 
Tant  que,  au  sens   de  jusqu'à  ce  que,  fut   blâmé  par   l'Académie ,  et 
Corneille    corrigea    ce    vers  ;   toutefois    ce  tour  se   trouve   souvent  au 
xvu«  siècle,  même  en  prose,  et  il  peut  se  justifier.  (Je  veux  le  penser... 
le  dire...  tant  qu'enfin  j'expiie.) 


170  LE   CID 

Pour  effacer  ma  honte,  et  pour  te  mériter; 

Mais  quitte  envers  l'honneur,  et  quitte  envers  mon  père, 

C'est  maintenant  à  toi  que  je  viens  satisfaire  : 

C'est  pour  t'offrir  mon  sang  qu'en  ce  heu  tu  me  vois. 

J'ai  fait  ce  que  j'ai  dû,  je  fais  ce  que  je  dois.  900 

Je  sais  qu'un  père  mort  farme  contre  mon  crime; 

Je  ne  t'ai  pas  voulu  dérober  ta  victime  : 

Immole  avec  courage  au  sang  qu'il  a  perdu 

Celui  qui  met  sa  gloire  à  l'avoir  répandu. 

CniMÈNE 

Ah!  Rodrigue,  il  est  vrai,  quoique  ton  ennemie,         9015 

Je  ne  puis  te  blâmer  d'avoir  fui  l'infaniio  ; 

Et  de  quelque  façon  qu'éclatent  mes  douleurs, 

Je  ne  t'accuse  point,  je  pleure  mes  malheurs. 

Je  sais  ce  que  l'honneur,  après  un  tel  outrage, 

Demandoit  à  l'ardeur  d'un  généreux  courage  :  010 

Tu  n'as  fait  le  devoir  que  d'un  homme  de  bien; 

Mais  aussi,  le  faisant,  tu  m'as  appris  le  mien. 

Ta  funeste  valeui'  m'instruit  par  ta  victoire; 

Elle  a  vengé  ton  père  et  soutenu  ta  gloire  : 

Même  soin  me  regarde,  et  j'ai,  pour  m'affliger,  915 

Ma  gloire  à  soutenir,  et  mon  père  à  venger. 

Hélas!  ton  intérêt  '  ici  me  désespère  : 

Si  quelque  autre  malheur  m'avoit  ravi  mon  père. 

Mon  àmc  auroit  trouvé  dans  le  bien  de  te  voir 

L'unique  allégement  qu'elle  eût  pu  recevoir;  920 

Et  contre  ma  douleur  j'aurois  senti  des  charmes  ~, 

Quand  une  main  si  chère  eût  essuyé  mes  larmes. 

Mais  il  me  faut  te  perdre  après  l'avoir  perdu; 


1.  Uapprnfhc7,  ce  vers  du  vers  S22,  où  Chimone  dit,  parlant  de  Uo- 
drigiio  :  son  inU'rêl  m'afflipro  :  comme  elle  dit  ici,  parlant  à  Hodiigiie 
lui-iiii''iiie  :  ton  intérêt  nie  tlcsej^Dèrc. 

2.  Cliiiriiu'.':,  an  sens  étymologique;  iiropreiuent  formule  magique 
{carniiiia)  pour  guérir  uuo  blessure. 


ACTE    III,    SCÈNE   IV  171 

Cet  effort  sur  ma  flamme  à  mon  honneur  est  dû  *  ; 

Et  cet  affreux  devoir,  dont  l'ordre  m'assassine,  92S 

Me  force  à  travailler  moi-même  à  ta  ruine. 

Car  enfin  n'attends  pas  de  mon  affection  ^ 

De  lâches  sentiments  pour  ta  punition. 

De  quoi  qu'en  ta  faveur  ^  notre  amour  m'entretienne, 

Ma  générosité  doit  répondre  à  la  tienne  :  930 

Tu  t'es,  en  m'offensant,  montré  digne  de  moi; 

Je  me  dois,  par  ta  mort,  montrer  digne  de  loi. 

DON  RODRIGUE 

Ne  diffère  donc  plus  ce  que  l'honneur  l'ordonne  : 

Il  demande  ma  tète,  et  je  te  l'abandonne; 

Fais-en  un  sacrifice  à  ce  noble  intérêt  :  93.-) 

Le  coup  m'en  sera  doux,  aussi  bien  que  l'arrêt. 

Attendre  après  mon  crime  une  lento  justice, 

C'est  reculer  la  gloire  autant  que  mon  sup])lice. 

Je  mourrai  trop  heureux,  mourant  d'un  coup  si  beau. 

CHIMÈNE 

Va,  je  suis  ta  partie  *,  et  non  pas  ton  bourreau.        9'.' 
Si  tu  m'offres  ta  tête,  est-ce  à  moi  de  la  prendre? 


2.  Var.         Et  pour  mieux  lourmcnler  mon  esprit  éperdu, 
Avec  tant  de  rigueur  mon  astre  me  domine, 
Qu'il  me  faut  travailler  moi-même  à  ta  ruine. 

(1637-1656.) 

2.  Ces  vers  forment  antithèse  exacte  avec  les  vers  871  et  872. 

3.  Cette  tournure  un  peu  lourde  reparait  dans  Polyeucte,  et  presque 
dans  les  mêmes  termes  : 

Mais  de  quoi  que  pour  vous  notre  amour  m'entretienne. 

(V-Ms  1611.) 

■5.  Ta  partie,  c'est-à-dire  ton  adversaire  en  justice;  je  plaide  contre 
toi  et  demande  ta  tète,  mais  je  ne  suis  pas  ton  bourreau.  Ce  terme  de 
partie,  aujourd'hui  plus  usité  au  palais  qu'en  poésie,  était  d'un  usage 
plus  général  au  xvii"^  siècle.  On  a  vai)])elé  à  iiropos  de  ce  vers  que  Cor- 
neille était  Normand  et  avocat;  il  sulQt  d'observer  que  le  même  mot, 
a>ec  une  antithèse  analogue,  est  dans  Guillem  de  Castro. 


172  LE   CID 

Je  la  dois  attaquer,  mais  tu  dois  la  défendre  *; 
C'est  d'un  autre  que  toi  qu'il  me  faut  l'obtenir, 
Et  je  dois  te  poursuivre,  et  non  pas  te  punir. 

DON    RODRIGUE 

De  quoi  qu'en  ma  faveur  notre  amour  t'entretienne,  945 

Ta  générosité  doit  répondre  à  la  mienne  ; 

Et  pour  venger  un  père  emprunter  d'autres  bras. 

Ma  Chimène,  crois-moi,  c'est  n'y  répondre  pas  : 

Ma  main  seule  du  mien  a  su  venger  l'ofTense, 

Ta  main  seule  du  tien  doit  prendre  la  vengeance.      950 

CIIIMÈNE 

Cruel!  à  quel  propos  sur  ce  point  t'obstiner? 

Tu  t'es  vengé  sans  aide,  et  tu  m'en  veux  donner-! 

Je  suivrai  ton  exemple,  et  j'ai  trop  de  courage 

Pour  souffrir  qu'avec  toi  ma  gloire  se  partage. 

Mon  père  et  mon  honneur  ne  veulent  rien  devoir       953 

Aux  traits  de  ton  amour  ni  de  ton  désespoir. 

nON    RODRIGUE 

Rigoureux  .point  d'honneur!  hélas!  quoi  que  je  fasse, 
Ne  pourrai-je  à  la  fin  obtenir  cette  grâce? 
Au  nom  d'un  père  mort,  ou  de  notre  amitié, 
Punis-moi  par  vengeance,  ou  du  moins  par  pitié.      960 
Ton  malheureux  amant  aura  bien  moins  de  peine 
A  mourir  par  la  main  qu'à  vivre  avec  ta  haine. 

CHIMÈNE 

Va,  je  no  te  hais  point. 

DON    RODRIGUE 

Tu  le  dois  ^ 


1.  Var.         .le  la  dois  ntlnquer,  mais  tu  lu  dois  défendre. 

(1C4S-1656.) 

2.  Sur  cpUc  tournure,  voyez  ci-dessus,  noie  du  vers  783. 

8.  L'Académie   veut   que  «   lu   le  dois  »  soit  équivoque.  Ou   pourrai», 


ACTE    m,   SCÈNE   IV  173 

CHIMÈNE 

Je  ne  puis. 

DON    RODRIGUE 

Crains-tu  si  peu  le  blâme,  et  si  peu  les  faux  bruits? 
Quand  on  saura  '  mon  crime,  et  que  ta  flamme  dure,  965 
Que  ne  publieront  point  l'envie  et  l'imposture! 
Force-les  au  silence,  et  sans  plus  discourir, 
Sauve  ta  renommée  en  me  faisant  mourir. 

CHIMÈNE 

Elle  éclate  bien  mieux  en  te  laissant  la  vie  2; 

Et  je  veux  que  la  voix  de  la  plus  noire  envie  970 

Élève  au  ciel  ma  gloire  et  plaigne  mes  ennuis. 

Sachant  que  je  t'adore  et  que  je  te  poursuis. 

Va-t'en,  ne  montre  plus  à  ma  douleur  extrême 

Ce  qu'il  faut  que  je  perde,  encore  que*  je  l'aime. 

Dans  l'ombre  de  la  nuit  cache  bien  ton  départ  :  975 

Si  l'on  te  voit  sortir,  mon  honneur  court  hasard. 

La  seule  occasion  qu'aura  la  médisance, 

C'est  de  savoir  qu'ici  j'ai  souffert  ta  présence  : 

Ne  lui  donne  point  lieu  d'attaquer  ma  vertu. 

entendre  :  «  Tu  dois  ne  me  point  haïr  «.  Toutefois  elle  ajoute  :  «  La 
passion  est  si  belle  en  cet  endroit  que  l'esprit  se  porte  de  lui-même 
au  sens  de  l'auteur  >>. 

1.  Saura  a  deux  compléments  :  l'un  est  un  substantif;  l'autre,  une  pro- 
position subordonnée.  Celte  construction,  parfaitement  correcte,  quoi- 
qiie  certains  grammairiens  modernes  aient  voulu  l'interdire,  se  trouve 
Ijarlout  au  xvii"  siècle  : 

Je  le  sais,  ma  princesse,  et  qu'il  vous  fait  la  cour. 

{Nicomède,  vers  18.) 

Oui,  je  crains  leur  hymen  et  d'être  à  l'un  des  deux. 

(Hodogune,  vers  353.) 

2.  Var.         Elle  éclate  bien  mieux  en  te  laissant  en  vie. 

(1037-1652  et  1655.) 

3.  Encore  que  ne  se  dit  plus  guère;  combien  que,  qui  s'employait  de 
même,  ne  se  dit  ]ikis  du  tout.  Il  reste  quoique  et  bien  que.  La  langue 
s'appauvrit  en  perdant  ces  locutions  commodes. 


174  LE  CID 

DON   RODRIGIE 
CHIMÈNE 

Va-t'en. 


Que  je  meure! 


DON   ROnniGUE 

A  quoi  te  résous-tu?  980 

CHIMÈNE 

Malgré  des  feux  si  beaux,  qui  troublent  ma  colère  ', 
Je  ferai  mon  possible  à  bien  venger  mon  père; 
Mais  malgré  la  rigueur  d'un  si  cruel  devoir, 
Mon  unique  souhait  est  de  ne  rien  pouvoir. 

DON    RODRIGI'E 

0  miracle  d'amour  ! 

CHIMÈNE 

0  comble  de  misères  ^  !  985 

DON    ROOIUGLE 

Que  de  maux  et  de  pleurs  nous  coûteront  nos  pères! 

CHIMÈNE 

Rodrigue,  qui  l'eût  cru? 

DON    RODRIGIE 

Chimèno,  qui  l'eût  dit? 

CHIMÈNE 

Que  notre  heur  ^  lut  si  proche  et  sitôt  se  perdit? 


1.  Var.         Malgré  des   feus  si  beaux,  qui  rompent  ma  colère. 

(I637-165G.) 

2.  Vai».  Mais  romblo  de  misères! 

(IG37-l(iii.) 

3.  Ileur  (du  latin  auyurium)  ne  s'emploie  plus  qu'en  composilion  avec 
les  adjectifs  bon  et  mal  (bonheur,  nialhnur).  Corneille  adeclionnait  ce 
mol,  qui  revient  souvent  dans  toutes  ses  |)ièces.  Dès  le  milieu  du  siècle, 
heur  vieillit.  La  Bruyère,  dans  les  Caractères,  dit  qu'il  no  s'emploie  plus, 
et  il  le  regrette. 


ACTE  III,  SCÈXE  IV  175 

DON  RODRIGUE 

Et  que  SI  près  du  port,  contre  toute  apparence', 

Un  orage  si  prcnnpt  brisât  notre  espérance?  990 

CniMÈNE 

Ah!  mortelles  douleurs! 

DON    ROnniGLÎE 

Ah!  regrets  superflus! 

cm. MÈNE 

Va-t'en,  encore  un  coup  ^,  je  ne  l'écoute  plus. 

DON    RODRIGUE 

Adieu  :  je  vais  traîner  une  mourante  vie, 
Tant  que  ^  par  ta  poursuite  elle  nie  soit  ravie. 

CHIMÈNE 

Si  j'en  obtiens  l'efTot,  je  t'engage  ma  foi  *  99o 

De  ne  respirer  pas  un  moment  après  toi. 

Adieu  :  sors,  et  surtout  garde  bien  qu'on  te  voie  \ 

ELVIRE 

Madame,  quelques  maux  que  le  ciel  nous  envoie.,- 

CniMÈNE 

Ne  m'importune  plus,  laisse-moi  soupirer, 

Je  cherche  le  silence  et  la  nuit  pour  pleurer.  1000 


1.  L'édition  de  1639  porte,  par  erreur,  espérance,  pour  apparen 

2.  Encore  un  coup,  qui  semble  aujourd'hui  familier,  est  d'un  emploi 
fréquent  chez  Corneille  et  Raoine. 

3.  Sur  tant  que  (au  sens  de  jusqu'à  ce  que),  voyez  note  sur  la  variante 
du  vers  893. 

4.  Var.        Si  j'en  obtiens  l'effet,  je  te  donne  ma  foi. 

(1637-1656.) 

5.  Qu'on   te  voie.   En  général  qarder  dans  ce  sens  et  cet  emploi  se 
construit  avec  la  négation,  même  au  xvii"  siècle  et  même  dans  Corneille  : 

Madame,  il  faut  garder  que  quelqu'un  ne  nous  voie. 
{Médée,  vers  957.) 


176  LE  GID 

SCÈNE  V 

DON  DIÈGUE» 

Jamais  nous  ne  goûtons  de  parfaite  alléj^resse  : 

Nos  plus  heureux  succès  sont  mêlés  de  tristesse; 

Toujours  quelques  soucis  en  ces  cvé'nements 

Troublent  la  pureté  de  nos  contentements. 

Au  milieu  du  bonheur  mon  âme  en  sent  l'atteinte  :  lOOo 

Je  nage  dans  la  joie,  et  je  tremble  de  crainte. 

J'ai  vu  mort  l'ennemi  qui  m'avoit  outragé; 

El  je  ne  saurois  voir  la  main  qui  m'a  vengé. 

En  vain  je  m'y  travaille,  et  d'un  soin  inutile, 

Tout  cassé  que  je  suis,  je  cours  toute  la  ville  :  lOlU 

Ce  peu  que  mes  vieux  ans  m'ont  laissé  de  vigueur  ^ 

Se  consume  sans  l'ruit  à  chercher  ce  vainqueur  '•'. 

A  toute  heure,  en  tous  lieux,  dans  une  nuit  si  s()uil)n', 

Je  pense  l'embrasser,  et  n'embrasse  qu'une  ombre: 

Et  mon  amour,  déçu  par  cet  objet  trompeur,  lOl.'i 

Se  forme  des  soupçons  qui  redoublent  ma  peur. 

Je  ne  découvre  point  de  marques  de  sa  l'uili'; 

Je  crains  du  Comte  mort  les  amis  et  la  suite; 

Leur  nombre  m'épouvante,  et  confond  ma  raison. 

Undrigue  ne  vit  j)lus,  ou  respire  en  prison.  lO'iO 

1.  Voltaire  dit  ici  :  «  Y^a-t-il  un  lecteur  qui  ne  soit  choqué  de  vnir 
Cliimùno  s'en  aller  J'un  côté,  Rodrigue  de  l'autre,  et  don  Dièpiii;  arri- 
ver sans  les  voir?  «  Voltaire  ne  savait  plus  dans  quel  système  do  déco- 
ration théAtralo  on  avait  d'abord  joué  le  Cid.  U  prête  à  Corneille  une 
fonte  qui  n'existait  pas  à  l'origine.  Sur  ce  point  très  iiui)ortant  cl  si 
mal  connu,  vuyez  ci-dessus.  Notice  sur  le  Cid,  ]>.  16. 

2.  Var.        Si  peu  que  mes  vieux  ans  m'ont  laisse  de  vigueur. 

(U);!7-1()5G.) 

3.  Vah.         Se  consunune  sans  fruit  ;i  l'Iierclier  ce  vainqueur. 

(Ir,:i7-lt5ii.) 

Huy  coHSUiner,  t-onsumnicr,  voyez   ci-dessus,  p.   I  il ,  unir  .'i. 


ACTE   ni,    SCÈNE  VI  177 

Justes  deux!  me  trompé-je  encore  à  l'apparence, 
Ou  si  je  vois  enfin  mon  unique  espérance? 
C'est  lui,  n'en  doutons  plus;  mes  vœux  sont  exaucés, 
Ma  crainte  est  dissipée,  et  mes  ennuis  cessés. 


SCÈNE  VI 

DON  DIÈGUE,  DON  RODRIGUE 

DON    DIÈGLE 

Rodrigue,  enfin  le  ciel  permet  que  je  te  voie!  1023 

DON    RODRIGUE 

Hélas  ! 

DON    DIÈGUE 

Ne  mêle  point  de  soupirs  à  ma  joie*; 
Laisse-moi  prendre  haleine  afin  de  te  louer. 
Ma  valeur  n'a  point  lieu  de  te  désavouer  : 
Tu  l'as  bien  imitée,  et  ton  illustre  audace 
Fait  bien  revivre  en  toi  les  héros  de  ma  race   :  1030 

C'est  d'eux  que  tu  descends,  c'est  de  moi  que  tu  viens  : 
Ton  premier  coup  d'épée  égale  tous  les  miens; 
Et  d'une  belle  ardeur  ta  jeunesse  animée 
Par  cette  grande  épreuve  atteint  ma  renommée. 
Appui  de  ma  vieillesse,  et  comble  de  mon  heur  2,     1033 
Touche  ces  cheveux  blancs  à  qui  tu  rends  l'honneur. 
Viens  baiser  cette  joue,  et  reconnois  la  place 
Où  fut  empreint  l'afTront  que  ton  cdurage  eflCace  ^. 

1.  Vab.        do.\  bodr.  Hélas!  c'est  triomphant,  mais  avec  peu  de  joie. 

(1638.) 

2.  Heur.  Voy.  ci-dessus,  note  du  vers  988. 

3.  Var.        Où  fut  jadis  l'affront  que  ton  courage  efface. 

(1637-1656.) 
Où  fut  l'indigne  affront  que  ton  courage  efface. 

(1637  in-4».  exemplaire  de  l'Institut.) 

7. 


178  LE   CID 

DON   RODRIGUE 

L'honneur  vous  en  est  dû  :  je  ne  pouvois  pas  moins, 

Étant  sorti  de  vous  *  et  nourri  par  vos  soins  ^,  1040 

Je  m'en  tiens  trop  heureux,  et  mon  âme  est  ravie 

Que  mon  coup  d'essai  plaise  à  qui  je  dois  la  vie; 

Mais  parmi  vos  plaisirs  ne  soyez  point  jaloux 

Si  je  m'ose  à  mon  tour  satisfaire  après  vous  ^ 

Souffrez  qu'en  liberté  mon  désespoir  éclate;  104f) 

Assez  et  trop  longtemps  votre  discours  le  flatte. 

Je  ne  me  repens  point  de  vous  avoir  servi; 

Mais  rendez-moi  le  bien  que  ce  coup  m'a  ravi. 

Mon  bras,  pour  vous  venger,  armé  contre  ma  flamme. 

Par  ce  coup  glorieux  m'a  privé  de  mon  âme;  1050 

Ne  me  dites  plus  rien;  pour  vous  j'ai  lout  perdu  : 

Ce  que  je  vous  devois,  je  vous  l'ai  bien  rendu. 

DON    DIÈGUE 

Porte,  porte  plus  haut  le  fruit  de  ta  victoire  *  : 

Je  t'ai  donné  la  vie,  et  tu  me  rends  ma  gloire;         10FÎ4 

Et  d'autant  que  Thonneur  m'est   plus  cher  que  le  jour, 

D'autant  plus  maintenant  je  te  dois  de  retour. 

Mais  d'un  C(r'!U'  magnanime  éloigne  ces  foiblesses  ''; 


1.  I.c  Meilleur  ou  Dur.inle  dil  de  même  ù  son  pèro   Goronto  (ciui  lui 
deinunde  s'il  est  genlilhouiuie)  : 

ElunL  suiii  du  vous  la  cliuso  est  i)eu  douteuse. 

(Vers  1502.) 
8.  N'aii.         L'iinuncur  vous  eu  est  dû.  Les  cieux  me  sont  témoins 
Qu'étant  soi'li  do  vous  je   no  pouvois  pas  moins. 
Je  me  tien»  trop  heureux,  et  mon  àmc  est  ravie. 

(1037-1C5G.) 
3.   Var.         Si  j'ose  satisfaire  à  moi-même  i\\ws  vous. 

(1637-1060.) 
■4.   Va».        Porto  encore  plus  liant  le  fruil  do  la  victnii'c. 

(1637-1650.) 
5.  Vah.       Mais  d'un  si  bravo  cœur  éloigne  ces  foiblesses. 

(1037-1656) 


ACTE   III,   SCÈNE  VI  179 

Nous  n'avons  qu'un  honneur,  il  est  tant  de  maîtresses  M 
L'amour  n'est  qu'un  plaisir,  l'honneur  est  un  devoir  ^. 

DON    RODRIGUE 

Ah  !  que  me  dites-vous  ? 

DON    DIÈGUE 

Ce  que  tu  dois  savoir.         1060 

DON   RODRIGUE 

Mon  honneur  offensé  sur  moi-même  se  venge; 

Et  vous  m'osez  pousser  à  la  honte  du  change  ^! 

L'infamie  est  pareille,  et  suit  également 

Le  guerrier  sans  courage  et  le  perfide  amant. 

A  ma  fidélité  ne  faites  point  d'injure;  1063 

Souffrez-moi  généi;>eux  sans  me  rendre  parjure  : 

Mes  liens  sont  trop  forts  pour  être  ainsi  rompus; 

Ma  foi  m'engage  encor  si  je  n'espère  plus; 

Et  ne  pouvant  quitter  ni  posséder  Chimène, 

Le  trépas  que  je  cherche  est  ma  plus  douce  peine.  1070 

D0.\    DIÈGLE 

11  n'est  pas  temps  encor  de  chercher  le  trépas  : 

Ton  prince  et  ton  pays  ont  besoin  de  ton  bras. 

La  flotte  qu'on  craignoit,  dans  ce  grand  fleuve  entrée, 

1.  Les  maximes  de  ce  genre  sur  la  facilité  avec  laquelle  on  remplace 
un  amant  ou  une  maîtresse  sont  fréquentes  dans  le  théâtre  de  Cor- 
neille. (Note  de  M.  Marly-Laveaux.) 

En  la  mort  d'un  amant  vous  ne  perdez  qu'un  homme, 
Dont  la  perte  est  facile  à  réparer  dans  Rome. 

{Horace,  acte  IV,  scène  m.) 
Vous  trouverez  dans  Rome  assez  d'autres  maîtresses. 

{Polyeucte,  acte  II,  scène  i.) 

2.  Var.      L'amour  n'est  qu'un  plaisir,  et  l'honneur  un  devoir. 

(1037-1656.) 

'i.  Le  mot  n'est  plus  usité  dans  ce  sens.  Il  désignait  l'inconstance 
en  amour.  Corneille  l'emploie  fréquemment  : 

Quoi!  vous  appelez  crime  un  change  raisonnable. 

{Horace,  vers  155.) 


180  LE  CID 

Croit  surprendre  la  ville  et  piller  la  contrée*. 

Les  Mores  vont  descendre,  et  le  flux  et  la  nuit         1075 

Dans  une  heure  à  nos  murs  les  amène  ^  sans  bruit. 

La  cour  est  en  désordre,  et  le  peuple  en  alarmes  : 

On  n'entend  que  des  cris,  on  ne  voit  que  des  larmes. 

Dans  ce  malheur  public  mon  bonheur  a  permis 

Que  j'ai  trouvé  chez  moi  cinq  cents  de  mes  amis  ^,  1080 

Qui  sachant  mon  affront,  poussés  d'un  même  zèle  *, 

Se  venoient  tous  oflrir  k  venger  ma  querelle  ". 

Tu  les  as  prévenus;  mais  leurs  vaillantes  mains 

Se  tremperont  bien  mieux  au  sang  des  Africains. 

Va  marcher  à  leur  tête  où  l'honneur  te  demande  :  1085 
C'est  toi  que  veut  pour  chef  leur  généreuse  bande. 
De  ces  vieux  ennemis  va  soutenir  l'abord  : 
Là,  si  tu  veux  mourir,  trouve  une  belle  mort; 
Prends-en  l'occasion,  puisqu'elle  t'est  offerte; 
Fais  devoir  à  ton  roi  son  salut  à  ta  perte;  1090 

Mais  reviens-en  plutôt  les  palmes  sur  le  front. 

1    Vau.     Vient  surprendre  la  ville  et  piller  la  contrée. 

(1637-1656.) 

2.  Amène  est  au  singulier  dans  toutes  les  éditions  publiées  du  vivant 
de  Corneille.  La  syntaxe  du  .\vii«  siècle  accorde  volontiers  le  verbe 
avec  le  dernier  sujet  exprimé,  lorsqu'il  a  plusieurs  sujets. 

3.  Le  nombre  n'a  rien  d'excessif,  quoiqu'il  fasse  souvent  sourire. 
Ce  sont  des  amis,  des  parents  j)roches  ou  éloignés,  des  j)rotégés,  enfin 
toute  la  clientèle  d'un  riche  cl  puissant  seigneur,  comme  est  don 
Diègue.  La  vie  moderne,  tout  individuelle,  nous  éloigne  de  ces  mœurS; 
mais  encore  au  temps  de  Louis  XIII  tel  comte  ou  tel  duc  insulté  ou 
menacé  aurait  vu  en  quelques  heures  cinq  cents  gentilshommes  accuurir 
auprès  de  lui  pour  le  défendre  ou  le  venger. 

4.  V'ar.       Qui  sachant  mon  afTronl,  touchés  d'un  même  zèle. 

(1600.) 

5.  Vau.       Venoient  m'olFrir  leur  vie  à  venger  ma  querelle. 

(10;î7-16ii  iu-i"  et  I0iS-10r)6.) 
Vah.       Venoient  m'olTrir  leur  sang  ;i  venger  ma  querelle. 

(I6'i/i  iu-12.) 

Sur  l'emiiloi  étendu  de  la  )irèposilion  à  au  .wil"  siècle,  voyez  ci-dessus, 
vers  20    (Cf.  ver»  405,  108i  et  1100.) 


ACTE  III,   SCÈNE   VI  181 

Ne  borne  pas  ta  gloire  à  venger  un  affront  ; 

Porte-la  plus  avant  :  force  par  ta  vaillance  * 

Ce  monarque  au  pardon,  et  Chimène  au  silence'; 

Si  tu  l'aimes,  apprends  que  revenir  vainqueur  ^,       1093 

C'est  l'unique  moyen  de  regagner  son  coeur. 

Mais  le  temps  est  trop  cher  pour  le  perdre  en  paroles; 

Je  t'arrête  en  discours,  et  je  veux  que  tu  voles. 

Viens,  suis-moi,  va  combattre,  et  montrer  à  ton  roi 

Que  ce  qu'il  perd  au  Comte  il  le  recouvre  en  toi  *.    HOO 

1.  Var.       Pousse-la  plus  avant  :  force  par  la  vaillance. 

(lC;{7-I6t30.) 

2.  Va».       La  justice  au  pardon,  et  Chimène  au  silence. 

(1637-1656.) 

3.  Var.       Si  tu  l'aimes,  apprends  que  retourner  vainqueur. 

(16371660.) 

4.  A  la  fin  de  cette  scène,  dans  le  drame  espagnol,  Uodrigue,  prêt  à 
quitter  son  père,  s'agenouillait  devant  lui,  deniandiit  et  recevait  sa 
bénédiction.  11  est  fâcheux  que,  depuis  la  Renaissance,  une  fausse  déli- 
catesse ait  absolument  écarté  de  notre  scène  tout  ce  qui,  de  près  ou 
de  loin,  touche  à  la  religion.  C'est  un  défaut  que  l'absence  de  toute 
trace  du  sentiment  religieux  dans  une  pièce  chevaleresque  dont  l'action 
se  passe  en  Espagne,  au  xie  siècle  ;  il  y  a  là  un  anachronisme  très  vo- 
lontaire, mais  très  grave,  quoique  l'habitude  nous  l'ait  rendu  moins 
sensible. 


FIN  DU  TROISIEME  ACTE 


ACTE  IV 

SCÈNE  PREMIÈRE 

CHIMÈNE,  ELVIRE 
CHIMÈNE 

N'est-ce  point  un  faux  bruit?  le  sais-tu  bien,  Elvire? 

ELVIRE 

Vous  ne  croiriez  jamais  comme  chacun  l'aflmire, 

Et  porte  jusqu'au  ciel,  d'une  commune  voix, 

De  ce  jeune  héros  les  glorieux  exploits. 

Les  Mores  devant  lui  n'ont  paru  qu'à  leur  honte;     1103 

Leur  abord  fut  bien  prompt,  leurfuiteencorplus  prompte. 

Trois  heures  de  combat  laissent  à  nos  guerriers 

Une  victoire  entière  et  deux  rois  prisonniers. 

La  valeur  de  leur  chef  ne  tronvoit  point  d'obstacles. 

CIIIMIÎNE 

Et  la  main  de  Rodrigue  a  lait  tous  ces  miracles?      M  10 

EI.VIRE 

De  ses  nobles  efforts  ces  deux  rois  sont  le  prix  : 
Sa  main  les  a  vaincus,  et  sa  main  les  a  pris. 


ACTE   IV.   SCENE  I 
ClIIMÈNE 

De  qui  peux-tu  savoir  ces  nouvelles  étranges? 

ELVIUE 

Du  peuple,  qui  partout  fait  sonner  ses  louanges, 
Le  nomme  de  sa  joie  et  l'objet  et  l'auteur, 
Son  ange  tutélaire,  et  son  libérateur. 

CIMMKNE 

Et  le  Roi,  de  quel  œil  voit-il  tant  de  vaillance? 

ELVinE 

Rodrigue  n'ose  oncor  paroitre  en  sa  présence; 
Mais  don  Diègue  ravi  lui  présente  enchaînés. 
Au  nom  de  ce  vainqueur,  ces  captifs  couronnés, 
Et  demande  pour  grâce  à  ce  généreux  prince 
Qu'il  daigne  voir  la  main  qui  sauve  la  province  ^ 

CHIMÈNE 

Mais  n'est-il  point  blessé? 

ELVIRE 

Je  n  en  ai  rien  appris. 
Vous  changez  de  couleur!  reprenez  vos  esprits. 


Reprenons  donc  aussi  ma  colère  affoiblie  : 
Pour  avoir  soin  de  lui  faut-il  que  je  m'oublie? 
On  le  vante,  on  le  loue,  et  mon  cœur  y  consent! 
Mon  honneur  est  muet,  mon  devoir  impuissant! 
Silence,  mon  amour,  laisse  agir  ma  colère  ; 


1.  Var.       Qu'il  daigne  voir  la  main  qui  sauve  sa  province. 

(1637-1656.) 
Province  esl  ici  synonyme  de  l'État. 


184  LE  CID 

S'il  a  vaincu  deux  rois,  il  a  tué  mon  père  '  ;  1130 

Ces  tristes  vêtements,  où  je  lis  mon  malheur. 
Sont  les  premiers  effets  qu'ait  produits  sa  valeur; 
Et  quoi  qu'on  die  ^  ailleurs  d'un  cœur  si  magnanime^. 
Ici  tous  les  objets  me  parlent  de  sou  crime. 

Vous  qui  rendez  la  force  à  mes  ressentiments,       il3j 
Voiles*,  crêpes,  habits,  lueubres  ornements, 
Pompe  que  me  prescrit  sa  première  victoire  '', 
Contre  ma  passion  soutenez  bien  ma  gloire; 
Et  lorsque  mon  amour  prendra  trop  de  pouvoir  *", 
Parlez  à  mon  esprit  de  mon  triste  devoir,  1140 

Attaquez  sans  rien  craindre  une  main  triomphante. 

F.LVIRE 

Modérez  ces  transports,  voici  venir  l'Infante. 


1.  Var.       S'il  a  vaincu  les  rnis,  il  a  Uié  mon  père. 

{1G37  in-12.) 

2.  Quoi  qu'on  die.  Die,  forme  archaïque  du  subjonctif  présent  de  dii-e, 
encore  préférée  à  dise  par  Vaugelas,  et  encore  employée  par  Racine 
(dans  Bérénice,  dans  Iphigénie).  Dans  le  quoi  qu'on  die  du  sonnet  de 
Collin  ridiculisé  par  Molière  dans  les  Femmes  savantes,  c'est  la  tour- 
nure tout  entière  que  le  poète  a  voulu  railler,  non  l'emploi  de  die  (dont 
lui-même  use  fréquemment). 

3.  Vau.       Et  combien  que  pour  lui  tout  un  peuple  s'anime. 

(1637-1636.) 

4.  Voile  est  au  singulier  dans  les  éditions  antérieures  à  1664. 

5.  Vau.       Pompe  où  m'ensevelit  sa  premi  ère  v'Ctoire. 

(16.37-1656.) 

0„  Vau.       Et  lorsque  mon  amour  prendra  jjIus  ne  pouvoir. 

(1637  in-12  et   16i4  in-i".) 


ACTE   IV.   SCÈNE   II  186 

SCÈNE  II 

L'INFANTE,  CHIMÈNE,  LÉONOR,  ELVIRE 

l'infante 
Je  ne  viens  pas  ici  consoler  tes  douleurs; 
Je  viens  plutôt  mêler  mes  soupirs  à  tes  pleurs. 

CIIIMKNE 

Prenez  bien  plutôt  part  à  la  commune  joie,  1143 

Et  goûtez  le  bonheur  que  le  ciel  vous  envoie, 

Mailame  :  autre  que  moi  n'a  droit  de  soupirer. 

Le  péril  dont  Rodrigue  a  su  nous  retirer  *, 

Et  le  salut  public  que  vous  rendent  ses  armes, 

A  moi  seule  aujourd'hui  souffrent  encor  les  larmes  -  :  1150 

Il  a  sauve  la  ville,  il  a  servi  son  roi  ; 

Et  son  bras  valeureux  n'est  funeste  qu'à  mci. 

l'infante 
Ma  Chimène,  il  est  vrai  qu'il  a  fait  des  merveilles. 

cm  MÈNE 

Déjà  ce  bruit  fâcheux  a  frappé  mes  oreilles; 

Et  je  l'entends  partout  publier  hautement  ItoS 

Aussi  brave  guerrier  que  malheureux  amant. 

l'infante 
Qu'a  de  fâcheux  pour  toi  ce  discours  populaire? 
Ce  jeune  Mars  qu'il  loue  a  su  jadis  te  plaire  : 
Il  possédoit  ton  âme,  il  vivoit  sous  tes  lois  ; 
Et  vanter  sa  valeur,  c'est  honorer  ton  choix.  1160 


1.  Vah.       Le  péril  dont  Rodrigue  a  su  vous  retirer. 

(1637-1656.) 

2.  Vah.      a  moi  seule  aujourd'hui  permet  encor  les  larmes. 

(1637-1656.) 


186  LE  cm 

CHIMÈNE 

Chacun  peut  la  vanter  avec  quelque  justice  *; 
Mais  pour  moi  sa  louange  est  un  nouveau  supplice. 
On  aigrit-  ma  douleur  en  l'élevant  si  haut  : 
Je  vois  ce  que  je  perds  quand  je  vois  ce  qu'il  vaut. 
Ah!  cruels  déplaisirs  à  l'esprit  d'une  amante!  1165 

Plus  j'apprends  son  mérite,  et  plus  mon  feu  s'augmente  : 
Cepenilant  mon  devoir  est  toujours  le  plus  fort, 
Et  malgré  mon  amour,  va  poursuivre  sa  mort. 

l'infante 
Hier  ^  ce  devoir  te  mit  en  une  haute  estime; 

1    Var.       J'accorde  que  chacun  la  vante  avec  justice. 

(1637  et  1639-1656.) 
Vab.      J'accorde  que  chacun  le  vante  avec  justice. 

(1638  Paris.) 

2.  Aii/rir,  au  sens  d'exaspérer  (comparez  exacerbare),  est  fréquent  dans 
Corneille.  Dans  la  bouche   d'Emilie  il  revient  plusieurs  fois  : 

N'aigris  point  ma  douleur  par  un  nouveau  tourment. 

(Vers  303.) 
Je  parlais  pour  l'aigrir   et  non  pour  nie  défendre. 

(Vers  1618.) 

3.  «  Cet  hier  fait  voir  que  la  pièce  dure  deux  jours  dans  Corneille  : 
l'unité  de  temps  n'était  pas  encore  une  règle  bien  reconnue.  Cependant, 
si  la  querelle  du  Comte  et  sa  mort  arrivent  la  veille  au  soir,  et  si  le 
lendemain  tout  est  fini  à  la  même  heure,  l'unité  de  temps  est  observée. 
Les  événements  ne  sont  point  aussi  pressés  qu'on  l'a  reproché  à  Cor- 
neille, cl  tout  est  assez  vraisemblable.  »  (Voltaire.)  —  Pourquoi  mettre 
en  doute  ce  qui  est  évident?  Avec  ua  soin  minutieux.  Corneille  établit 
que  l'action  du  Cid  commence  après  midi  pour  finir  le  lendemain  avant 
midi.  Il  fait  nuit  quand  don  Diègue  cherche  son  fils  (acte  III,  scène  \\ 
vers  101-4);  le  combat  se  livre  la  nuit,  s'achève  avant  le  point  du  jour; 
le  récit  de  la  bataille  est  fait  le  matin,  et  le  duel  contre  don  Sanche 
a  lieu  immédiatement  après.  —  Hier,  au  xvii'  siècle,  est  tantôt  mo- 
nosyllabique (comme  l'adjectif  ^er),  tantôt  (plus  rarement)  de  deux  syl- 
labes. 

Il  vient  hier  de  Poitiers  et  sans  faire  aucun  bruit. 

(i-!  Menteur,  vers  807.) 
/7ier  j'étais  chez  des  gens  de  vertu    singulière. 

(Le  M  i'iaiichrope,  vers  885.) 
Maia  hi-er  il  m'aborde  et  me  serrant  la  main. 

(Boilcau,  sat.  IV,  vers  19.) 


ACTE   IV,    SCÈNE   II  187 

L'effort  que  tu  te  fis  parut  si  magnanime,  1170 

Si  digne  d'un  grand  cœur,  que  chacun  à  la  cour 
Admiroit  ton  courage  et  plaignoit  ton  amour. 
Mais  croirois-tu  l'avis  d'une  amitié  fidèle? 

CIIIMÈNE 

Ne  vous  obéir  pas  me  rendroit  criminelle. 

l'infante 
Ce  qui  fut  juste  alors  ne  l'est  plus  aujourd'hui  '.        1175 
Rodrigue  maintenant  est  notre  uni(]ue  appui, 
L'espérance  et  Tamour  d'un  peuple  qui  l'adore, 
Le  soutien  de  Castille,  et  la  («erreur  du  More. 
Le  Roi  même  est  d'accord  de  cette  vérité, 
Que  ton  père  en  lui  seul  se  voit  ressuscité  2;  1180 

Et  si  tu  veux  enfin  qu'en  deux  mots  je  m'explique, 
Tu  poursuis  en  sa  mort  la  ruine  publique. 
Quoi  !  pour  venger  un  père  est-il  jamais  permis 
De  livrer  sa  patrie  aux  mains  des  ennemis? 
Contre  nous  ta  poursuite  est-elle  légitime,  1185 

Et  pour  être  punis  avons-nous  part  au  crime? 
Ce  n'est  pas  qu'après  tout  tu  doives  épouser 
Celui  qu'un  père  mort  t'obligeoit  d'accuser  : 
Je  te  voudrois  moi-même  en  arracher  l'envie; 
Ote-lui  ton  amour,  mais  laisse-nous  sa  vie.  1190 

CHIMÈNF. 

Ahj  ce  n'est  pas  à  moi  d'avoir  tant  de  bonté ^; 


1.  Var.       Ce  qui  fui  bon  alors  ne  l'est  plus  aujourd'hui. 

2.  Vau.       Ses  faits  nous  ont  lendu  ce  qu'ils  nous  ont  ôté, 

Et  ton  père  en  lui  seul  se  voit  ressuscité. 

(1637-1656.) 

3.  Vah.       Ah  !  Madame,  souffrez  qu'avecque  libei  lé 

Je  pousse  jusqu'au  bout  ma  générosité. 
Quoique  mon  cœur  pour  lui  contre  moi  s'intéresse. 
(1637-1656.} 
Var.       Ah  1  ce  n'est  pas  à  moi  d'avoir  cette  bonté. 

(1660.) 


188  LE  CID 

Le  devoir  qui  m'aigrit  *  n'a  rien  de  limité. 
Quoique  pour  ce  vainqueur  mon  amour  s'intéresse, 
Quoiqu'un  peuple  l'adore  et  qu'un  roi  le  caresse, 
Qu'il  soit  environné  des  plus  vaillants  guerriers,       1195 
J'irai  sous  mes  cyprès  accabler  ses  lauriers. 

l.'lNFANTF, 

C'est  générosité  quand  pour  venger  un  père 

Notre  devoir  attaque  une  tète  si  chère  ; 

Mais  c'en  est  une  encor  d'un  i)lus  illustre  rang, 

Quand  on  donne  au  public  les  intérêts  du  sang.        1200 

Non,  crois-moi,  c'est  assez  que  d'éteindre  ta  flamme; 

Il  sera  trop  puni  s'il  n'est  plus  dans  ton  âme  ^. 

Que  le  bien  du  pavs  t'impose  cette  loi  : 

Aussi  bien,  que  crois-tu  que  t'accorde  le  Uoi? 

CHIMKNF, 

Il  peut  me  refuser,  mais  je  ne  puis  me  taire  ^.  1205 

L'I^FANTE 

Pense  bien,  ma  Chimône,  à  ce  que  tu  veux  faire. 
Adieu  :  tu  pourras  seule  y  penser  à  loisir*. 

CHIMÈNE 

Après  mon  père  mort  ^,  je  n'ai  point  à  choisir. 

1.  Voyez  ci-dessus,  note  du  vers  1163. 

2.  Dans  ces  exhortations  inlcressces  que  l'Infante  adresse  à  Chimèno 
il  y  a  certainement  quelque  chose  qui  ressemble  à  de  la  comédie;  mais, 
après  tout,  l'amour  de  l'Infante  /cst  sincère;  il  est  romanesque,  mais 
non  ridicule,  et  il  contribue  à  rehausser  l'cclal  des  hauts  faits  de  Uo- 
drig;ue. 

3.  Vah.       Il  peut  me  refuser,  mais  je  ne  me  puis  taire. 

(1037-1656.) 

Nous  avons  observé  déjà  que  la  syntaxe  du  xvii"  siècle  tendait  ii 
éloigner  le  plus  possible  le  pronom  |)crsonnel  nimplcmoul  du  verbe 
qui  le  régit.  Corneille  corrigea  plusieurs  vers  où  celle  tournure  lui  parut 
coûter  quelque  chose  à  la  clarté. 

4.  Vah.       Adieu  :  lu  pourras  seule  y  songer  à  loisir. 

(1637-1660.) 

5.  Tournure  latine  excellenlc  et  brève,  que  la  langue  a  perdue,  à 
grand  dommage. 


A.CTE   IV,   SCÈNE   III  189 


SCÈNE  m 

DON  FERNAND,  DON  DIÈGUE,  DON  ARIAS, 
DON  RODRIGUE,  DON  SANCUEi 

DON    FERNAND 

Généreux  héritier  d'une  illustre  famille, 

Qui  fut  toujours  la  gloire  et  l'appui  de  Castille,        1210 

Race  de  tant  d'aïeux  en  valeur  sif.'nalés, 

Que  l'essai  de  la  tienne  a  sitôt  égalés, 

Pour  te  récompenser  ma  force  est  trop  petite; 

Et  j'ai  moins  de  pouvoir  que  tu  n'as  de  mérite. 

Le  pays  délivré  d'un  si  rude  ennemi,  1215 

Mon  sceptre  dans  ma  main  par  la  tienne  affermi, 

Et  les  Mores  défaits  avant  qu'en  ces  alarmes 

J'eusse  pu  donner  ordre  à  repousser  leurs  armes  ^, 

Ne  sont  point  des  exploits  qui  laissent  à  ton  roi 

Le  moyen  ni  l'espoir  de  s'acquitter  veis  *  loi.  1220 

Mais  deux  rois  tes  captifs  feront  ta  récompense*. 

Ils  t'ont  nommé  tous  deux  leur  Cid  °  en  ma  présen 

Puisque  Cid  en  leur  langue  est  autant  que  seigneur, 

Je  ne  t'envierai  pas  "  ce  beau  titre  d'honneur. 


1.  «  Toujours  la  scène  vide  et  nulle  liaison  :  c'était  encore  un  des 
défauts  du  siècle.  »  (Voltaire.)  Voir  ci-dessus,  Notice,  page  16,  la 
réponse  à  ce  reproche. 

2.  «  Le  roi  ne  joue  pas  ià  un  personnage  bien  respectable;  il  avoue 
qu'il  n'a  donné  ordre  à  rien.  »  (Voltaire.) 

3.  Aujourd'hui  enoers;  mais  vers  dans  ce  sens  est  très  fréquent  chez 
Corneille,  qui  dit  aussi  devers. 

Aujourd'hui  seulement  ou  s'acquitte  vers  eux. 

(Horace,  vers  1153.) 

4.  Var.       Mais  deux  rois,  les  captifs,  seront  ta  récompense. 

(1637  in-12  et  1644.) 

5.  De  l'arabe  seid,  seigneur. 

6.  Je  ne  t'envierai  pas,  c'est-à-dire  :  je  ne  te  refuserai  pas.  Sens  très 
fréquent  du  verbe,  au  XYii"  siècle  et  de  nos  jours. 


190  LE   CID 

Sois  désormais  le  Cid  :  qu'à  ce  grand  nom  tout  cède  '  ; 
Qu'il  comble  d'épouvante  et  Grenade  et  Tolède  *,       1226 
Et  qu'il  marque  à  tous  ceux  qui  vivent  sous  mes  lois 
Et  ce  que  tu  me  vaux,  et  ce  que  je  te  dois. 

DON    RODRIGUE 

Que  "Votre  Majesté,  Sire,  épargne  ma  honte. 

D'un  si  foible  service  elle  fait  trop  de  conte  •',  1230 

Et  me  force  à  rougir  devant  un  si  grand  roi 

De  mériter  si  peu  l'honneur  que  j'en  reçoi  ''. 

Je  sais  trop  que  je  dois  au  bien  de  votre  empire, 

Et  le  sang  qui  m'anime,  et  l'air  que  je  respire  '■; 

Et  quand  je  les  perdrai  pour  un  si  digue  objet,         1235 

Je  ferai  seulement  le  devoir  d'un  sujet. 

DON    FF.RNAND 

Tous  ceux  que  ce  devoir  à  mon  service  engage 
Ne  s'en  acquittent  pas  avec  même  courage; 

1  Dans  Guillem  do  Castro,  les  rois  maures  captifs  sont  introduits 
sur  le  tliéiitre,  et  saluent  Rodrigue  en  l'appelant  Cid.  Celte  circonstance 
inspire  b  Voltaire  les  réflexions  suivantes  :  «  Que  font  là  ces  trois  rois 
maures  que  Guillem  de  Castro  introduit?  rien  autre  chose  que  do 
former  un  vain  spectacle.  C'est  le  ])rinciiial  défaut  de  toutes  les  pièces 
espagnoles  et  anglaises  de  ce  temps-Ih.  L'appareil,  la  pompe  du  spec- 
tacle sont  une  beauté  sans  doute,  mais  il  faut -que  celle  beauté  soit 
nécessaire.  La  tragédie  ne  consiste  pas  dans  un  vain  amusement  des 
yeu.\.  On  représente  sur  le  théâtre  de  Londres  des  enterrements,  des 
exécutions,  des  couronnements  ;  il  n'y  manque  que  des  combats  de 
taureaux.  »  11  y  a  du  vrai  dans  ces  réflexions;  mais  la  conception  que 
Voltaire  se  lait  du  théùtrc  est  trop  absolue;  après  tout,  le  théâtre  est 
spectacle  (les  deux  mois  ont  le  même  sens)  ;  il  est  autre  chose  que  le 
dénouement  dialogué  d'une  crise  psychologique. 

2.  Var.       Qu'il  devienne  l'efTroi  do  Grenade  et  Tolède. 

(1637-1656.) 

3.  Sur  celte  orthographe  de  conte,  voyez  ci-dessus,  note  du  vers  385. 

4.  Sur  je  reçoi  sans  6-  ûnalc,  voyez  ci-dessus,  note  du  vers  771. 

5.  Veut-on  connaître  la  critique  do  Scudéry  à  propos  de  ce  vers  : 
«  L'auteur  n'est  pas  bon  anatoniiste;  ce  n'est  point  le  sang  qui  anime, 
car  il  a  besoin  lui-même  d'être  animé  par  les  esprits  vitaux  qui  se 
forment  au  cœur,  et  dont  il  n'est,  pour  user  du  terme  de  l'art,  que  lo 
véhicule.  » 


ACTE   IV,    SCÈNE   III  191 

Et  lorsque  la  valeur  ne  va  point  dans  l'excès, 
Elle  ne  produit  point  de  si  rares  succès  '.  1240 

SeulTre  donc  qu'on  te  loue,  et  de  cette  victoire 
Apprends-moi  plus  au  long  la  véritable  histoire, 

DON    RODRIGUE 

Sire,  vous  avez  su  qu'en  ce  danger  pressant. 

Qui  jeta  dans  la  ville  un  effroi  si  puissant, 

Une  troupe  d'amis  chez  mon  père  assemblée  1245 

Sollicita  mon  âme  encor  .toute  troublée.... 

Mais,  Sire,  pardonnez  à  ma  témérité, 

Si  j'osai  l'employer  sans  votre  autorité  : 

Le  péril  approchoit;  leur  brigade  ^  étoit  prête; 

Me  montrant  à  la  cour,  je  hasardois  ma  tète  ';         1250 

Et  s'il  lalloit  la  [)erdre,  il  m'étoit  bien  plus  doux 

De  sortir  de  la  vie  en  combattant  pour  vous. 

DON  ferna.no 
J'excuse  ta  chaleur  à  venger  ton  offense  ^  ; 
Et  l'État  défendu  me  parle  en  ta  défense  : 

1.  Le  roi  Tulle  parle  à  peu  près  Je  la  même  façon  dans  Horace  (vers 
1739-1754);  (les  deux  côlés  la  situation  est  la  mémo;  un  vainqueur  qui 
est  en  même  temps  un  coupable  rachète  sa  faute  par  ses  exploits.  Dans 
Horace,  la  faute  suit  l'exploit,  ce  qui  rend  le  héros  bien  moins  inlé- 
ressaul. 

Assez  de  bons  sujets  dans  toutes  les  provinces 

Par  des  vœux  impuissants  s'acquittent  vers  leurs  princes; 

Tous  les  peuvent  aimer,  mais  tous  ne  peuvent  i)as 

Par  d'illustres  cfTets  assurer  leurs  Etats; 
Et  l'art  et  le  pouvoir  d'affermir  des  couronnes 
Sont  des  dons  que  le  ciel  fait  à  peu  de  personnes. 

2.  Scudéry,  l'Académie  et  Voltaire  ont  discuté  longuement  la  ques- 
tion de  savoir  si  brigade  peut  convenir  à  désigner  un  corps  d'armée 
de  cinq  cents  hommes. 

3.  Var.        Et  paroître  h  la  cour  eût  hasardé  ma  tète, 

Qu'à  défendre  l'État  j'aimois  bien  mieux  donner, 
Qu'aux  plaintes  de  Chimènc  aiusi  l'abandonner. 

(1637-1656.) 
'i.  Var.      J'excuse  ta  chaleur  à  venger  une  offense. 

(1G38  Leyde.) 


192  LE   CID 

Crois  que  dorénavant  Chimène  a  beau  parler,  1255 

Je  ne  l'écoute  plus  que  pour  la  consoler. 
Mais  poursuis. 

DON    RODRIGUE 

Sous  moi  donc  cette  troupe  s'avance, 
Et  porte  sur  le  front  une  mâle  assurance. 
Nous  partîmes'  cinq  cents;  mais  par  un  prompt  renfort 
Nous  nous  vîmes  trois  mille  en  arrivant  au  port,       12G0 
Tant,  à  nous  voir  marcher  avec  un  tel  visage  2, 
Les  plus  épouvantés  reprenoient  de  courage  ■'! 
J'en  cache  les  deux  tiers,  aussitôt  qu'arrivés, 
Dans  le  fond  des  vaisseaux  qui  lors  furent  trouvés; 
Le  reste,  dont  le  nombre  augmentoit  à  toute  heure,   1263 
Brûlant  d'impatience  autour  de  moi  demeure. 
Se  couche  contre  terre,  et  sans  faire  aucun  bruit, 
Passe  une  bonne  part  d'une  si  belle  nuit. 
Par  mon  commandement  la  garde  en  fait  do  même. 
Et  se  tenant  cachée,  aide  à  mon  stratagème*;  1270 

Et  je  feins  hardiment  d'avoir  reçu  de  vous 
L'ordre  qu'on  me  voit  suivre  et  que  je  donne  à  tous. 


1.  «  L'Académii^  dit  Voltaire,  n'a  point  repris  cet  endroit  qui  consiste 
à  ;uhsliluer  l'aoriste  au  simple  passé.  Je  vis,  je  fis,  j'allai,  je  partis,  no 
peut  se  dire  que  d'une  chose  faite  le  jour  où  l'on  parle.  Pliït  à  Dieu 
que  celte  licence  fût  permise  en  poésie!  »  —  Il  nous  semble  que  ces  dis- 
tinctions subtiles  sont  abolies,  et  que  personne  ne  voit  plus  une  faute 
dans  ces  premiers  vers  du  récit  de  llodrigiie.  l'iilt  à  Dieu  que  celle 
licence  siifTil  à  nos  poètes  pour  ne  faire  désormais  que  do  beaux  vers! 

2.  Vah.      Tant,  à  nous  voir  marcher  en  si  bon  équipage. 

(1037-1G56.) 

3.  Vau.       Les  plus  épouvantes  reprenoient  le  courage! 

(1638  Leyde,  1639  et  164-4  in-4».) 
Var.       Les  plus  épouvantés  reprenoient  du  courage! 

(lOi^  in-12.) 

Tant   ils  reprenaient  du   courage,   ou   tant   de  courage  ils   reprenaient. 
Les  (Imix  tournures  sont  correctes. 

4.  Vah.       Kt  se  tenant  cachée,  aide  mon  stratagème. 

(1C37  in-12.) 


ACTE    IV,    SCÈNE   III  ^93 

Cette  obscure  clarté  qui  tombe  des  étoiles 
Enfin  avec  le  tlux  nous  fait  voir  trente  voiles  '  ; 
L'onde  s'enfle  dessous,  et  d'un  commun  elTort  1275 

Les  Mores  et  la  mer  montent  jusques  au  port. 
On  les  laisse  passer;  tout  leur  paroit  tranquille; 
Point  de  soldats  au  port,  point  aux  murs  de  la  ville, 
Notre  profond  silence  abusant  leurs  esprits, 
Ils  n'osent  plus  douter  de  nous  avoir  surpris;  1280 

Ils  abordent  sans  peur,  ils  ancrent,  ils  descendent, 
Et  courent  se  livrer  aux  mains  qui  les  attendent. 
Nous  nous  levons  alors,  et  tous  en  m-ème  temps 
Poussons  jusques  au  ciel  mille  cris  éclatants. 
Les  nôtres,  à  ces  cris,  de  nos  vaisseaux  répondent  -  ;  1285 
Ils  paroissent  armés,  les  Mores  se  confondent, 
L'épouvante  les  prend  à  demi  descendus; 
Avant  que  de  combattre,  ils  s'estiment  perdus. 
Ils  couroient  au  pillage,  et  rencontrent  la  guerre;     1!289 
Nous  les  pressons  sur  l'eau,  nous  les  pressons  sur  terre, 
Et  nous  faisons  courir  des  ruisseaux  de  leur  sang, 
Avant  qu'aucun  résiste  ou  reprenne  son  rang. 
Mais  bientôt,  malgré  nous,  leurs  princes  les  rallient, 
Leur  courage  renaît,  et  leurs  terreurs  s'oublient  : 
La  bonté  de  mourir  sans  avoir  combattu  1295 

Arrête  leur  désordre,  et  leur  rend  leur  vertu  ^. 
Contre  nous  de  pied  ferme  ils  tirent  leurs  alfanges, 

1.  Var.       Enfin  avec  le  flux  nous  ûl  voir  Ireule  voiles; 

L'onde  s'enfloil  dessous,  et  d'un  commun  effort 
Les  Mores  et  la  mer  entrèrent  dans  le  port. 

(1637-1660  ) 

2.  Vah.      Les  nôtres,  au  signal,  de  nos  vaisseaux  réi)ondent 

(1637-1656  ) 

3.  Var.       Rétablit  leur  désordre,  et  leur  rend  leur  vertu. 

(1637-1636.) 

Itétablit  le  désordre  semble  une  expression  peu  logique;  elle  n'est 
qu'inusitée;  elle  signifie  remettre  en  état,  en  ordre,  ce  qui  est  désor- 
donné. L'embarras  vient  de  ce  que  rélablir  a  aussi  le  sens  de  instituer 
de  nouoeau.  De  là  quelaue  chose  de  louche  an!  lit  modifier  le  vers. 


194  LE   CID 

De  notre  sang  au  leur  font  d'horribles  mélanges  *; 

Et  la  terre,  et  le  fleuve,  et  leur  flotte,  et  le  port, 

Sont  des  champs  de  carnage  où  triomphe  la  mort.  1300 

0  combien  d'actions,  combien  d'exploits  célèbres 
Sont  demeurés  sans  gloire  au  milieu  des  ténèbres  -, 
Où  chacun,  seul  témoin  des  grands  coups  qu'il  donnoit, 
Ne  pouvoit  discerner  où  le  sort  inclinoit! 
J'allois  de  tous  côtés  encourager  les  nôtres,  1305 

Faire  avancer  les  uns,  et  soutenir  les  autres. 
Ranger  ceux  qui  venoient,  les  pousser  à  leur  tour, 
Et  ne  l'ai  pu  savoir  jusques  au  point  du  jour  ^. 
Mais  enfin  sa  clarté  montre  notre  avantage  : 
Le  More  voit  sa  perte,  et  perd  soudain  courage,       1310 
Et  voyant  un  renfort  qui  nous  vient  secourir. 
L'ardeur  de  vaincre  cède  à  la  peur  de  mourir. 
Ils  gagnent  leurs  vaisseaux,  ils  en  coupent  les  câbles, 
Poussent  jusques  aux  cieux  des  cris  épouvantables*, 


1.  Vah.       Contre  nous  de  pied  ferme  ils  tirent  les  épées; 

Des  plu.-i  bravos  soldais  les  trames  sont  coupées. 

(1G37-IG()3.) 

Le  tlic.Ure  n'a  point  adopté  la  variante  de  1664,  choqué  du  mot  alfiin(/e 
qui  nest  pas  du  tout  français,  ni  harmonieux.  L'espagnol  le  lire  de 
l'arabe  al-lcandjar;  c'est  une  sorte  de  cimeterre. 

2.  Var.       Furent  ensevelis  dans  l'horreur  des  ténèbres. 

(1637-1656.) 

3.  Var.       Et  n'en  pus  rien  savoir  jusques  au  point  du  jour. 

Mais  enfin  sa  clarté  montra  notre  avantage  : 
Le  More  vit  sa  perte,  et  perdit  le  courage. 
Et  voyant  un  renfort  qui  nous  vint  secourir, 
Changea  l'ardeur  de  vaincre  à  la  peur  de  mourir. 

(1637-1656.) 

■4.  Var.       Nous  laissent  pour  adieux  des  cris  épouvantables. 

(1637-1656.) 

Cette  première  leçon  est  bien  meilleure;  mais  l'Académie  fit  changer 
le  vers  en  disant  qu'«on  ne  dit  point  laisser  un  adieu,  ou  laisser  des 
cris,  outre  que  les  vaincus  ne  disent  jamais  adieu  aux  vainqueurs  ». 
(Juellc  profondeur  dans  certaines  remarques  de  Chapelain  sur  le  Cid\ 


ACTE   IV,    SCÈNE   IV  195 

Font  retraite  en  tumulte,  et  sans  considérer  1315 

Si  leurs  rois  avec  eux  peuvent  se  retirer  '. 
Pour  souffrir  ce  devoir  leur  frayeur  est  trop  forte  ^  : 
Le  flux  les  apporta;  le  reflux  les  remporte-^, 
Cependant  que  leurs  rois,  engagés  parmi  nous, 
Et  quelque  peu  des  leurs,  tous  percés  de  nos  coups*,  1320 
Disputent  vaillamment  et  vendent  bien  leur  vie. 
A  se  rendre  moi-même  en  vain  je  les  convie  : 
Le  cimeterre  au  poing  ils  ne  m'écoute nt  pas; 
Mais  voyant  à  leurs  pieds  tomber  tous  leurs  soldats, 
Et  que  seuls  désormais  en  vam  ils  se  défendent,        1325 
Ils  demandent  le  chef  :  je  me  nomme,  ils  se  rendent. 
Je  vous  les  envoyai  tous  deux  en  même  temps; 
Et  le  combat  cessa  faute  de  combattants. 
C'est  de  cette  façon  que,  pour  votre  service.... 


SCÈNE  IV 

DON    FERNAND,   DON    DIEGUE,   DON    RODRIGUE, 
DUN  ARIAS,  DON  ALONSE,  DON  SANCHE 

DON    ALONSE 

Sire,  Chimène  vient  vous  demander  justice.  1330 

DON    FERNAND 

La  fâcheuse  nouvelle,  et  l'importun  devoir! 

1.  Vah.       Si  leurs  rois  avec  eux  ont  pu  se   retirer. 

(1637  et  lGi9-l65(J.) 
Var.       Si  les  rois  avec  eus  ont  pu  se  retirer. 

(1638.) 

2.  Var.       Ainsi  leur  devoir  cède  à  la  frayeur    plus  forte. 

(1637-1656.) 

3.  Vab.       Le  flux  les  apporta;  le  reflux  les  remporte. 

(1637  in-12  et  1614  in-4<'.) 

4.  Var.       Et  quelque  peu  des  leurs,  tous  chargés  de  nos  coups. 

(1638.) 


196  LE   CID 

Va,  je  ne  la  veux  pas  obliger  à  te  voir. 

Pour  tous  remercimenls  il  faut  que  je  te  chasse; 

Mais  avant  que  sortir  ',  viens,  que  ton  roi  t'embrasse. 

DON    DIÈGUE 

Chimène  le  poursuit,  et  voudroit  le  sauver.  1333 

DON    KKUNAND 

On  m'a  dit  qu'elle  l'aime,  et  je  vais  l'éprouver  2. 
Montrez  un  œil  plus  triste  ^. 


SCÈNE  V 

DON  FERNAND,  DON  DIÈGUE,  DON  ARIAS,  DON  SANGHE, 
DON  ALONSi:,  CHIMÈNE,  EL  VIRE. 

DON    FERNAND 

Enfin  soyez  contente, 
Chimène,  le  succès  répond  à  votre  attente  : 
Si  de  nos  ennemis  Rodrigue  a  le  dessus*, 
11  est  mort  à  nos  yeux  des  coups  tju'il  a  reçus;         1340 
Rendez  grâces  au  ciel,  qui  vous  en  a  vengée. 

(A  don  Dicgue.) 

Voyez  comme  déjà  sa  couleur  est  changée. 


1.  La  tournure  régulière  au  xvu"  siècle  était  avant  que  de  sortir. 
Viiugelas  n'en  veut  pas  d'autre.  En  poésie,  auan<  que  sortir  est  toute- 
fois fréquent.  Avant  de  sortir  était  inusité.  Au  moyen  ùge  nt  au  xvi'  siècle 
on  disait  fort  bien  avant  sortir,  que  Vaugelas  déclara  barbare. 

2.  Var.       On  me  dit  qu'elle  l'aiino,  et  je  vais  l'oitrouver. 

(1037  in-Ii.) 

3.  VAn.       Contrefaites  le  triste. 

(1G37-165G.) 

•'1.  Comme  on  dit  uu-dessus  (ic.Curnuillu  dit  avoir  ou  prendre  le  dessus 
di'  : 

11  a  pris  le  dessus  <lc  tduhvs  leurs  rigueurs. 

{Soj)/tonislje,  vers  1809.) 


ACTE   IV,    SCÈNE  V  197 

DON    DIÈGUE 

Mais  voyez  qu'eue  pâme,  et  d'un  amour  parfait, 
Dans  cette  pâmoison,  Sire,  admirez  TefTet. 
Sa  douleur  a  trahi  les  secrets  de  son  âme,  1345 

Et  ne  vous  permet, plus  de  douter  de  sa  flamme. 

CHIMÉNE 

Quoi!  Rodrigue  est  donc  mort? 

DON    FERNAND 

Non,  non,  il  voit  le  jour, 
Et  te  conserve  encore  un  immuable  amour  : 
Calme  cette  douleur  qui  pour  lui  s'intéresse  •. 

CHIiMÈNE 

Sire,  on  pâme  de  joie,  ainsi  que  de  tristesse  :  1330 

In  excès  de  plaisir  nous  rend  tout  ^  languissants, 
Et  quand  il  surprend  l'âme,  il  accable  les  sens  '. 

DON   FERNAND 

Tu  veux  qu'en  ta  faveur  nous  croyions  l'impossible? 
Chimène,  ta  douleur  a  paru  trop  visible  *. 

CHI.Mf^VE 

Eh  bien!  Sire,  ajoutez  ce  comble  à  mon  malheur,    13o3 

1.  Var.      Tu  le  posséderas,  reprends  ton  allégresse. 

(1637-1656.) 

2.  Dans  le  texte  de  toutes  les  éditions  données  du  vivant  de  Cor- 
neille, tous  languissants.  Tout  s'accordait  même  dans  Temploi  adverbial 
qu'il  a  ici.  On  dit  encore  :  Elle  est  toute  languissante  ;  elles  sont  toutes 
languissantes  ;  et  :  ils  sont  tout  languissants,  c'est-h-dire  que,  dans  le 
même  emploi,  tout  est  tantôt  adverbe  et  tantôt  adjectif.  Voyez  vers  637. 

3.  «  Cette  défaite  de  Chimène  est  comique  »,  dit  Voltaire.  Non,  elle 
est  tout  au  plus  forcée.  Mais  la  situation  de  Chimène  est  affreuse;  toute 
.-•a  pudeur  se  révolte,  quand  elle  voit  son  secret  surpris.  La  première 
défaite  venue  lui  suffit;  il  n'est  pas  nécessaire  qu'elle  soit  bien  imagi- 
née; mais  il  faut  seulement  que  cette  défense  désespérée  nous  dise 
l'état  de  son  cœur. 

4.  Vab.       Ta  tristesse,  Chimène.  a  paru  trop  visible. 

(1637-1656.) 


198  LE    CID 

Nommez  ma  pâmoison  l'effet  de  ma  douleur  : 

Un  juste  déplaisir  à  ce  point  m'a  réduite. 

Son  trépas  déroboit  sa  tète  à  ma  poursuite; 

S'il  meurt  des  coups  i-eçus  pour  le  bien  du  pays, 

Ma  veuf^eancc  est  perdue  et  mes  desseins  trahis  :      13fiO 

Une  si  belle  fin  m'est  trop  injurieuse. 

Je  demande  sa  mort,  mais  non  pas  glorieuse, 

Non  pas  dans  un  éclat  qui  l'élève  si  haut. 

Non  pas  au  lit  d'honneur,  mais  sur  un  échafaud; 

Qu'il  meure  pour  mon  père,  et  non  pour  la  patrie;  1365 

Que  son  nom  soit  taché,  sa  mémoire  ilétrie. 

Mourir  pour  le  pays  n'est  pas  un  triste  sort; 

C'est  s'immortaliser  par  une  belle  mort  '. 

J'aime  donc  sa  victoire,  et  je  le  puis  sans  crime; 
Elle  assure  l'Etat,  et  me  rend  ma  victime,  1370 

Mais  noble,  mais  fameuse  entre  tous  les  guerriers, 
Le  chef,  au  lieu  de  Heurs,  couronné  de  lauriers; 
Et  pour  dire  en  nu  mol  ce  que  j'en  considère, 
Digne  d'être  immolée  aux  mânes  de  mon  père.... 

Hélas!  à  quel  espoir  me  laissé-je  emporter!         1375 
Rodrigue  de  ma  part  n'a  rien  à  redouter  : 
Que  pourroient  contre  lui  des  larmes  qu'on  méprise? 
Pour  lui  tout  votre  empire  est  un  lieu  de  franchise; 
Là,  sous  votre  pouvoir,  tout  lui  devient  permis; 
Il  Irioniphe  de  moi  comme  des  ennemis.  1380 

Dans  leur  sang  répandu  la  jusiioe  étouffée 
Au.x  crimes  du  vainqueur  sert  d'un  ncniveau  trophée  : 
Nous  en  croissons  -  la  pompe,  et  le  mépris  des  lois 

1.  Horace  dit  : 

Mourir  pour  le  pays  est  un  si  digne  sort 
Qu'on  brigueroit  en  foule  une  si  belle  mort. 

(Vers  iil-ii2.) 
El  l'olyeuctc  : 

Si  miii'rir  pour  son  princo  est  un  illustre  sort, 
yuaiul  ou  meurt  pour  son   IJieu  (picllc  scM'a  la  niorl! 

(Vers  1213-1215.) 

2.  Voyez  noie  sur  le  vers  740. 


ACTE   IV,    SCÈNE  V  199 

Nous  fait  suivre  son  char  au  milieu  de  deux  rois. 

DON    FEUNAND 

Ma  fille,  ces  transports  ont  trop  de  violence.  1385 

Quand  on  rend  la  justice,  on  met  tout  en  balance  : 
On  a  tué  ton  père,  il  étoit  l'agresseur; 
Et  la  même  équité*  m'ordonne  la  douceur. 
Avant  que  d'accuser  ce  que  j'en  fais  paroitre  ^, 
Consulte  bien  ton  cœur  :  Rodrigue  en  est  le  maître,  1390 
Et  ta  flamme  en  secret  rend  grâces  à  ton  roi, 
Dont  la  faveur  conserve  un  tel  amant  pour  toi. 

CHIMÈNE 

Pour  moi!  mon  ennemi!  l'objet  de  ma  colère! 
L'auteur  de  mes  malheurs!  l'assassin^  de  mon  père! 
De  ma  juste  poursuite  on  fait  si  peu  de  cas  1395 

Qu'on  me  croit  obliger  en  ne  m'écoutant  pas! 

Puisque  vous  refusez  la  justice  à  mes  larmes, 
Sire,  permettez-moi  de  recourir  aux  armes, 
C'est  par  là  seulement  qu'il  a  su  m'outrager, 
Et  c'est  aussi  par  là  que  je  me  dois  venger.  1400 

A  tous  vos  cavaliers  *  je  demande  sa  tète  : 
Oui,  qu'un  d'eux  me  l'apporte,  et  je  suis  sa  conquête; 
Qu'ils  le  combattent,  Sire,  et  le  combat  fini, 
J  épouse  le  vainqueur,  si  Rodrigue  est  puni. 
Sous  votre  autorité  souffrez  qu'on  le  publie.  1405 

DON    FERNAND 

Cette  vieille  coutume  en  ces  lieux  établie. 
Sous  couleur  de  punir  un  injuste  attentat, 


1.  Sur  cette  construction,  voyez  ci-dessus,  note  sur  le  vers  399. 

2.  Paroitre,  prononcé  parouêtre,  rimait  avec  mailre. 

3.  «  Assassin  n'est  pas  juste,  Rodrigue  n'est  que  meurtrier  »,  dit 
Voltaire  ;  mais,  dans  la  colère,  mesure-l-on  ses  expressions?  Cbimène 
est  désespérée,  car  son  secret  est  découvert;  elle  s'excite  et  s'aigrit 
jusqu'à  l'injui-e. 

•i  C/iemiliers  dans  les  premières  éditions  (1637  in-4'',  1638  Paris,  1639 
ft  1644). 


200  LE  CID 

Des  meilleurs  combattants  affoiblit  un  État; 

Souvent  de  cet  abus  le  succès  déplorable 

Opprime  l'innocent,  et  soutient  le  coupable.  1410 

J'en  dispense  Rodrigue;  il  m'est  trop  précieux 

Pour  l'exposer  aux  coups  d'un  sort  capricieux; 

Et  quoi  qu'ait  pu  commettre  un  cœur  si  magnanime, 

Les  Mores  en  fuyant  ont  emporté  son  crime. 

DON    niF;GUE 

Quoi!  Sire,  pour  lui  seul  vous  renversez  des  lois       1415 

Qu'a  vu  toute  la  cour  observer  tant  de  fois! 

Que  croira  votre  peuple  et  que  dira  l'envie, 

Si  sous  votre  défense  il  ménage  sa  vie, 

Et  s'en  fait  un  prétexte  à  ne  paroître  pas  *  1419 

Oïl  tous  les  gens  d'honneur  che  relient  un  beau  trépas? 

De  pareilles  faveurs  terniroient  trop  sa  gloire  ^  : 

Qu'il  goûte  sans  rougir  les  fruits  de  sa  victoire. 

Le  Comte  eut  de  l'audace  ;  il  l'en  a  su  punir  : 

Il  l'a  l'ait  en  brave  homme,  et  le  doit  maintenir', 

DON   FERNAND 

Puisque  vous  le  voulez,  j'accorde  qu'il  le  fasse,        1425 
Mais  d'un  guerrier  vaincu  mille  prendroienl  la  place, 
Et  le  prix  que  Chimèue  au  vainqueur  a  promis 
De  tous  mes  cavaliers  feroit  ses  ennemis  *. 
L'opposer  seul  à  tous  seroit  trop  d'injustice  : 

1.  Var.       Et  s'en  sert  d'un  prélcxle  à  no  paroître  pas. 

(1037-1660.) 

2.  Vaii.      Sire,  ôtez  ces  faveurs,  qui  terniroient  sa  gloire. 

(1637-1656.) 

3.  Vaii.       11  l'a  fait  on  bravo  homnriR,  et  le  doit  snutenir. 

(163/  in-i»,  1038-164-4  in-4o,  et  1048-1656.) 
Var.       11  a  fait  en  brave  homme,  et  lo  doit  soutenir. 

(1637  in-12  et  lOii  in-12.) 
Soutenir  son  bon  droit,  et  qu'il  a  eu  raison  de  punir  le  Comte.  Les 
deux  le  du  vers  1424  sont  neutres  et  se  rapportent  à  cet  hémistiche  : 
il  l'un  a  su  punir. 

4.  Var.       De  tous  mes  chevaliers  fornil  ses  ennemis. 

(1037  in-4»,   1638  Paris,  16'39  et  1G44.) 


ACTE   IV,    SCÈNE  V  201 

Il  suffit  qu'une  fois  il  entre  dans  la  lice.  1430 

Choisis  qui  tu  voudras,  Chimène,  et  clioisis  bien; 
Mais  après  ce  combat  ne  demande  plus  rien. 

DON     DIÈGLE 

N'excusez  point  par  là  ceux  que  son  bras  étonne  *  . 
Laissez  un  champ  ouvert,  où  n'entrera  personne  ^. 
Après  ce  que  Rodrigue  a  fait  voir  aujourd'hui,  1435 

Quel  courage  assez  vain  s'oseroit  prendre  à  lui? 
Qui  se  hasarderoit  contre  un  tel  adversaire? 
Qui  seroit  ce  vaillant,  ou  bien  ce  téméraire  ? 

DON    SANCIIE 

Faites  ouvrir  le  champ  :  vous  voyez  l'assaillant^; 

Je  suis  ce  téméraire,  ou  plutôt  ce  vaillant.  1440 

Accordez  cette  grâce  à  Tardeur  qui  me  presse, 
Madame  :  vous  savez  quelle  est  votre  promesse. 

D0.\    FERNAND 

Chimène,  remets-tu  ta  querelle  en  sa  main? 

ClilMÈNE 

Sire,  je  l'ai  promis. 

DON    FERNAND 

Soyez  prêt  à  demain. 

DON    DIÈGUE 

Non,  Sire,  il  ne  faut  pas  différer  davantage  :  1445 

On  est  toujours  trop  prêt  quand  on  a  du  courage. 

DON    FERNAND 

Sortir  d'une  bataille,  et  combattre  à  l'instant! 

DON    DIÈGUE 

Rodrigue  a  pris  haleine  en  vous  la  racontant. 

'.  Etonner,  a.a  sens  étymologique  (extona)-e),  c'esl  frapper  de  stupeur 
et  presque  foudroyer. 

2.  Var.      Laissez  un  camp  ouvert,  où  n'entrera  personne. 

(1637-1656.) 

3.  Var.       Faites  ouvrir  le  camp  ;  voua  voyez  l'assaillant. 

(1637-1656.) 

8 


202  LE  CID 

DON    FERNAND 

Du  moins  une  heure  ou  deux  je  veux  qu'il  se  délasse  ^ 
Mais  de  peur  qu'en  exemple  un  tel  combat  ne  passe,  1450 
Pour  témoigner  à  tous  qu'à  regret  je  permets 
Un  sanglant  procédé  qui  ne  me  plut  jamais, 
De  moi  ni  de  ma  cour  il  n'aura  la  présence. 

(11  parle  à  don  Ariai;  ) 

Vous  seul  des  combattants  jugerez  la  vaillance  : 
Ayez  soin  que  tous  deux  fassent  en  gens  de  cœur,  1455 
Et  le  combat  fini,  m'amenez  le  vainqueur. 
Qui  qu'il  soit,  même  prix  est  acquis  à  sa  peine  ^  : 
Je  le  veux  de  ma  main  présenter  à  Chimène, 
Et  que  pour  récompense  il  reçoive  sa  foi  '. 

CIIIMÈNE 

Quoi!  Sire,  m'imposer  une  si  dure  loi*!  1460 

DON    FERNAND 

Tu  t'en  plains;  mais  ton  feu,  loin  d'avouer  •'ta  plainte, 
Si  Rodrigue  est  vainqueur,  l'accepte  sans  contrainte 
Cesse  de  murmurer  contre  un  arrêt  si  doux  : 
Qui  que  ce  soit  des  deux,  j'en  ferai  ton  époux. 

1.  <i  Je  me  suis  toujours  ropcnli  d'avoir  fait  dire  au  Roi,  dans  le  Cid, 
qu"il  voiiloit  que  Rodrigue  se  délassât  une  heure  ou  deux  après  la  dé- 
faite des  Maures  avant  que  de  combattre  don  Sanehe  :  je  l'avois  fait 
pour  montrer  que  la  pièce  étoit  dans  les  vingt-quatre  heures;  et  cela 
n'a  servi  qu'à  avertir  les  spectateurs  de  la  contrainte  avec  laquelle  je  l'y 
ai  réduite.  «{Discours  de  la  tragédie.)  —  En  efTet,  il  valait  mieux  ne  rien 
dire.  Mais  Corneille  a  écrit  ce  vers  li'i9  pour  ménager  le  temps  de 
l'entrevue  des  deux  amants  au  commencement  de  l'acte  V. 

2.  Vau.       Quel  qu'il  soit,  même  prix  est  acquis  h  sa  peine. 

(1637- 166  i.) 

3.  On  a  blimé  cette  conduite  du  Roi  ;  mais  elle  est  conforme  aux 
mœurs  du  l  emps  et  aux  droits  que  le  suzerain  exerçait  sur  les  filles 
orpheline»  de  le  urg  vassaux  morls. 

4.  Var.       Sire,   c'est  me  donner  une  trop  dure  loi. 

(16:î7-16i4.) 
5    Avouer,   c'est-à-dire  approuver. 

Les  dieux  n'avoueront  pas  un  combat  iilcin  de  crimes, 
{Horace,  vers  828.) 


ACTE  Y 


SCÈNE  PREMIÈRE 

DON  RODRIGUE,  CHIMÈNE  i 

CFIIMÈNE 

Quoi  !  Rodrigue,  en  plein  jour!  d'où  te  vient  cette  audace? 
Va,  tu  me  perds  d'honneur;  retire-toi,  de  grâce. 

DON   RODRIGUE 

Je  vais  mourir,  Madame,  et  vous  viens  en  ce  lieu  ^, 
Avant  le  coup  mortel,  dire  un  dernier  adieu  : 
Cet  immuable  amour  qui  sous  vos  lois  m'engage  ^ 
N'ose  accepterma  mort  sansvous  enfaire  hommage.  1470 

CniMÈNE 

Tu  vas  mourir  I 

1.  On  se  souvient  que  cette  scène,  entièrement  originale,  n'existe  pas 
dans  le  drame  espagnol. 

2.  Dans  ce  moment  solennel,  prêt  à  faire  à  Chimène  ses  derniers 
adieux,  Rodrigue  cesse  de  la  tutoyer.  Ce  tutoiement  des  amanis  dis- 
paraîtra d'ailleurs  de  la  scène  tragique  peu  après  le  Cid.  Emilie  tutoie 
ncore  Ginna,    qui  ne  la  tutoie  plus. 

3.  Var    Mon  amour  vous  le  doit,  et  mon  cœur  qui  soupire 

N'ose  sans  votre  aveu  sortir  de  voire  empire. 

—  Tu  vas  mourir!  —  J'y  cours,  et  le  Comte  est  vengé, 

Aussitôt  que  de  vous  j'en  aurai  le  congé. 

(1637-1656.) 


204  LE   CID 

nON  RODRIGUE 

Je  cours  à  ces  heureux  moments 
Qui  vont  livrer  ma  vie  à  vos  ressentiments. 

CHIMÈNE 

Tu  vas  mourir!  Don  Sanche  est-il  si  redoutable 

Qu'il  donne  l'épouvante  à  ce  cœur  indomptable? 

Qui  t'a  rendu  si  foible,  ou  qui  le  rend  si  fort?  1475 

Rodrigue  va  combattre,  et  se  croit  déjà  mort! 

Celui  qui  n'a  pas  craint  les  Mores,  ni  mon  père, 

Va  combattre  don  Sanche,  et  déjà  désespère! 

Ainsi  donc  au  besoin  ^  ton  courage  s'abat! 

nON   RODRIGUE 

Je  cours  à  mon  supplice,  et  non  pas  au  combat;       1480 
Et  ma  fidèle  ardeur  sait  bien  m'ûter  l'envie, 
Quand  vous  cherchez  ma  mort,  de  défendre  ma  vie. 

J'ai  toujours  même  cœur;  mais  je  n'ai  j)oinl  de  bras 
Quand  il  i'aut  conserver  ce  qui  ne  vous  plaît  pas; 
Et  déjà  celte  nuit  ni'auroit  été  mortelle,  1485 

Si  j'eusse  combattu  pour  ma  seule  querelle; 
Mais  défendant  mon  roi,  son  peuple  et  mon  pays  ^, 
A  me  défendre  mal  ^  je  les  aurois  trahis. 
Mon  esprit  généreux  ne  hait  pas  tant  la  vie, 
Qu'il  en  veuille  sortir  par  une  perlidie.  1490 

Maintenant  qu'il  s'agit  de  mon  seul  intérêt, 
Vous  demandez  ma  mort,  j'en  accepte  l'arrêt. 
Votre  ressentiment  choisit  la  main  d'un  autre 


1.  Quand  il  t'est  le  plus  nécessaire,  et  non  pas  :  quand  il  est  besoin 
qu'il  s'abatte,  ce  qui  est  l'emploi  ordinaire  de  cette  locution  aujour- 
d'hui. 

2.  Var.      Mais  défendant  mon  roi,  son  peuple  et  le  pays. 

(1637-1636.) 

3.  C'est-à-dire  en  me  défendant  mal.  Nous  avons  déjà  remarqué  l'ex- 
trême souplesse  et  la  variété  des  emplois  de  la  préposition  à  daus  la 
langue  du  xvii<  siècle,  en  particulier  chez  Corneille. 


ACTE   V,    SCÈNE  I  205 

(Je  ne  méritois  pas  de  mourir  de  la  vôtre)  : 

On  ne  me  verra  point  en  '  repousser  les  coups;         1495 

Je  cois  plus  de  respect  à  qui  combat  pour  vous; 

Et  ravi  de  penser  que  c'est  de  vous  qu'ils  viennent, 

Puisque  c'est  votre  honneu  r  que  ses  armes  soutiennent, 

Je  vais  lui  présenter  mon  estomac  ouvert  ^, 

Adorant  en  sa  main  la  vôtre  qui  me  perd.  1500 

CHIMÈNE 

Si  d'un  triste  devoir  la  juste  violence, 

Qui  me  fait  malgré  moi  poursuivre  ta  vaillance, 

Prescrit  à  ton  amour  une  si  forte  loi 

Qu'il  te  rend  sans  défense  à  qui  combat  pour  moi, 

En  cet  aveuglement  ne  perds  pas  la  mémoire  1505 

Qu'ainsi  que  de  ta  vie  il  y  va  de  ta  gloire. 

Et  que  dans  quelque  éclat  que  Rodrigue  ait  vécu, 

Quand  on  le  saura  mort,  on  le  croira  vaincu. 

Ton  honneur  t'est  plus  cher  que  je  ne  te  suis  chère', 
Puisqu'il  trempe tesmainsdanslesangdemon père*,  1510 
Et  te  fait  renoncer,  malgré  ta  passion, 


1.  En  se  rapporte  à  un  autre.  Tiré  de  l'adverbe  latin  {inde),  il  s'em- 
ploie le  plus  souvent  comme  un  pronom  perso  nnel  et  sipniûe  non 
seulement  de  là,  mais  de  lui.  d'elle,  etc. 

2.  Ainsi  vieillisof^nt  les  mots.  Celui-là  fait  sourire  aujourd'hui;  il  était 
noble  alors.  11  est  dans  Jodelle,  dans  Garnier  : 

Sus  donc,  mon  estomach,  engoule   cette  lame. 

(Garnier,  Porcic.) 

Aujourd'hui  nous  préférons  poitrine  ;  en  temps  de  guerre  on  n'en- 
tend parler  que  des ^0!<rines  qu'on  opposera  aux  ennemis.  Au  xvii'  siècle 
poitrine  faisait  rire.  «  Poitrine  est  condamné  dans  la  prose  comme  dans 
les  vers,  dit  Vaugelas  [Remarques,  1647),  pour  une  raison  aussi  injuste 
qrQ  ridicule,  parce,  disent-ils,  que  l'on  àii poitrine  de  veau.  » 

3    Var.  L'honneur  te  fut  plus  cher  que  je  ne  le  suis  chère. 

(1637-1660.) 

4.  Var         Puisqu'il  trempa  tes  mains  dans  le  sang  de  mon  père, 
Et  te  fit  renoncer,  malgré  ta  passion. 

(1637-1656.) 


20(3   .  LE   CID 

A  l'espoir  le  plus  doux  de  ma  possession  : 

Je  t'en  vois  cependant  faire  si  peu  de  conte  * 

Que  sans  rendre  combat  tu  veux  qu'on  te  surmonte. 

Quelle  inégalité  ravale  ^  ta  vertu?  1515 

Pourquoi  ne  l'as-tu  plus,  ou  pourquoi  l'avois-tu? 

Quoi?  n'es-tu  généreux  que  pour  me  faire  outrage? 

S'il  ne  faut  m'offenser,  n'as-tu  point  de  courage? 

Et  traites-tu  mon  père  avec  tant  de  rigueur, 

Qu'après  l'avoir  vaincu  tu  souffres  un  vainqueur?     1520 

Va,  sans  vouloir  mourir,  laisse-moi  te  poursuivre  ^, 

Et  défends  ton  honneur,  si  tu  ne  veux  plus  vivre  *. 

DON    RODRIGUE 

Après  la  mort  du  Comte,  et  les  Mores  défaits, 
Faudroit-il  à  ma  gloire  encor  d'autres  effets  ^? 
Elle  peut  dédaigner  le  soin  de  me  défendre  :  1525 

On  sait  que  mon  courage  ose  tout  entreprendre, 
Que  ma  valeur  peut  tout,  et  que  dessous  les  cieux, 
Auprès  de  mon  honneur,  rien  ne  m'est  précieux  ''. 
Non,  non,  en  ce  combat,  quoi  que  vous  veuilliez  croire, 
Rodrigue  peut  mourir  sans  hasarder  sa  gloire,         1530 
Sans  qu'on  l'ose  accuser  d'avoir  mancpié  de  ca>ur. 
Sans  passer  pour  vaincu,  sans  soullïir  un  vainqueur. 

1.  Voyez  ci-dessus,  note  du  vers  385. 

2.  liavaler,  abaisser.  Avaler,   forme   sur   aval   {ad    valtem),  signifie 
proprement  jiorter  de  haut  en  bai. 

3.  Vah.       Non,  sans  vouloir  mourir,  laisse-moi  te  poursuivre. 

(1637-1656.) 

A.  Il  Ce  vers  est  égalenirnt  adroit  et  passionné;  il  est  plein  d'art,  mais 
de  cet  art  que  la  nature  inspire;  il  me  paraît  admirable    »  (Voltaire.) 

5.  Vah.       Mon  honneur  appuyé  sur  de  si  grands  edcls 

Contre  un  autre  ennemi  n'a  plus  à  se  défendre. 

(1637-1656.) 

6.  Vah.      Quand  mon  honneur  y  va,  rien  ne  m'est  précieux. 

(1637-1656.) 

Auprès  de,  c'est-à-dire   en  comparaison  de.  emploi  de   la  locution  fré- 
quent aujourd'hui,  rare  au  xvu°  siècle,  qui  prélérait  au  prix  de. 


ACTE   V,    SCÈNE    I  207 

On  dira  seulement  :  «  Il  adoroit  Chimène; 

Il  n'a  pas  voulu  vivre  et  mériter  sa  haine; 

Il  a  cédé  lui-même  à  la  rigueur  du  sort  1535 

Qui  forçoit  sa  maîtresse  à  poursuivre  sa  mort  • 

Elle  vouloit  sa  tète;  et  son  cœur  magnanime, 

S'il  l'en  eût  refusée  *,  eût  pensé  faire  un  crime. 

Pour  venger  son  honneur  il  perdit  son  amour, 

Pour  venger  sa  maîtresse  il  a  quitté  le  jour,  1540 

Préférant,  quelque  espoir  qu'eût  son  âme  asservie  2, 

Son  honneur  à  Chimène,  et  Chimène  à  sa  vie.  » 

Ainsi  donc  vous  verrez  ma  mort  en  ce  combat, 

Loin  d'obscurcir  ma  gloire,  en  rehausser  l'éclat; 

Et  cet  honneur  suivra  mon  tiépas  volontaire,  1545 

Que  tout  autre  que  moi  n'eût  pu  vous  satisfaire. 

CHIMÈNt 

Puisque,  pour  t'empècher  de  courir  au  trépas, 

Ta  vie  et  ton  honneur  sont  de  foi  blés  appas. 

Si  jamais  je  t'aimai,  cher  Rodrigue,  en  revanche, 

Défends-toi  maintenant  pour  m'ôter  à  don  Sanclie;    1550 

Combats  pour  m'affranchir  d'une  condition 

Qui  me  donne  à  l'objet  de  mon  aversion  ^. 

Te  dirai-je  encor  plus?  va,  songe  à  la  défense, 

Pour  forcer  mon  devoir,  pour  m'imposer  silence, 

Et  si  tu  sens  pour  moi  ton  cœur  encore  épris  *,         1555 

Sors  vainqueur  d'un  combat  dont  Chimène  est  le  prix. 

Adieu  :  ce  mot  lâché  me  fait  rougir  de  honte. 

1.  Comparez  vers  219  • 

En  être  refusé  n'en  est  pas  un  bon  signe. 
Refusée  se  rapporte  à  Chimène  et  non  à  tète. 

2.  Vau.      Préférant,  en  dépit  de  son  âme  ravie. 

(1637  m-4",  1637  in-12,  et  1638.) 

3.  Var.      Qui  me  livre  à  l'objet  de  mon  aversion. 

(1637-1656.) 

4.  Var.      Et  si  jamais  l'amour  échauffa  tes  esprits. 

(1637-1656.) 


208  LE   CID 

DON  RODRIGUE  * 

Est-il  quelque  ennemi  qu'à  présent  je  ne  dompte? 

Farcissez,  Navarrois,  Mores  et  Castillans, 

Et  tout  ce  que  l'Espagne  a  nourri  de  vaillants;         1  f)60 

Unissez-vous  ensemble,  et  faites  une  armée. 

Pour  combattre  une  main  de  la  sorte  animée  : 

Joignez  tous  vos  elTorts  contre  un  espoir  si  doux; 

Pour  en  venir  à  bout,  c'est  trop  peu  que  de  vous. 


SCENE  II 

L'INFANTK  2 

T'écouterai-je  encor,  respect  de  ma  naissance,  1565 

(Jui  fais  un  crime  de  mes  feux? 

T'écouterai-je,  amour,  dont  la  douce  puissance 

Contre  ce  tier  tyran  l'ait  révolter  mes  vœux^? 
Pauvre  princesse,  auquel  des  deux 
Dois-tu  prêter  obéissance?  Io70 

Rodrigue,  ta  valeur  te  rend  digne  de  moi  ; 

Mais  pour  *  être  vaillant,  tu  n'es  pas  fils  de  roi. 

Impitoyable  sort,  dont  la  rigueur  sépare 
Ma  gloire  d'avec  mes  désirs  1 

1.  c(  Je  ne  sais  pourquoi,  dit  Voltaire,  on  supprime  co  morceau  dans 
les  représentations.  Paraissez,  Navairois,  était  passe  en  proverbe,  et 
c'est  pour  cela  même  qu'il  faut  réciter  ces  vers.  Cet  enthousiasme  de 
valeur  et  d'espérance  messied-il  au  Cid,  encouragé  par  sa  maîtresse?  )> 
•  2.  Maintenant  le  spectateur  est  tout  à  Uodrigue  et  à  Chimène.  Il  ne 
voit  pas  sans  eimui  l'infanti!  reparaître  et  débiter  un  inutile  ftt  ennuyeux 
monologue.  D'autre  part,  il  faut  bien  lai'iscr  ii  Uudrigue  \i\  temps  de 
battre  don  Sanche  L'Infante  aide  à  ron\plir  l'iutervaUii,  pen<lant  lequel 
Vaction  est  comme  suspendue. 

'.5.  Vau.      Contre  ce  lier  tyran  fait  rebeller  mes  vœux? 

(1637-1000.) 

4.  Sur  pour,  au  sens  de  (pioique,  voyez  ci-dessus,  iu)lo  du  vers  157. 


ACTE   V,    SCÈNE   II  209 

Est-il  dit  que  le  choix  d'une  vertu  si  rare  1373 

Coûte  à  ma  passion  de  si  grands  déplaisirs? 

0  cieux!  à  combien  de  soupirs 

Faut-il  que  mon  cœur  se  prépare, 
Si  jamais  il  n'obtient  sur  un  si  long  tourment^ 
Ni  d'éteindre  l'amour,  ni  d'accepter  l'amant!  1580 

Mais  c'est  trop  de  scrupule,  et  ma  raison  s'étonne  - 

Du  mépris  d'un  si  digne  choix  : 
Bien  qu'aux  monarques  seuls  ma  naissance  me  donne, 
Rodrigue,  avec  honneur  je  vivrai  sous  tes  lois. 

Après  avoir  vaincu  deux  rois,  1583 

Pourrois-tu  manquer  de  couronne';' 
Et  ce  grand  nom  de  Cid  que  tu  viens  de  gagner 
Ne  fait-il  pas  trop  voir  sur  qui  tu  dois  régner  ^? 

11  est  digne  de  moi,  mais  il  est  à  Chimène; 

Le  don  que  j'en  ai  fait  me  nuit.  1390 

Entre  eux  la  mort  d'un  père  a  si  peu  mis  de  haine  *, 
Que  le  devoir  du  sang  à  regret  le  poursuit  : 

Ainsi  n'espérons  aucun  fruit 

De  son  crime,  ni  de  ma  peine. 
Puisque  pour  me  punir  le  destin  a  permis  lo9o 

Que  l'amour  dure  même  entre  deux  ennemis. 


1.  Var.      S'il  ne  peut  obleair  dessus  mon  sentiment. 

(1637-1656.) 

2.  Vah.       Mais  ma  houle  m'abuse,  et  ma  raison  s'étonne. 

(1637-1660.) 

3.  Var.       .Marquj-l-il  pas  déjà  sur  qui  lu  dois  régner? 

(1637-1656.) 

4.  Vah.       Enlre  eu.ï  un  père  mort  scme  si  peu  de  haine. 

(1637-1660.) 


210  LE   CID 

SCÈNE  m 

L'INFANTE,  LÉONOR 

l'infante 
Où  viens-tu,  Léonor? 

LÉONOR 

Vous  applaudir.  Madame*, 
Sur  le  repos  qu'enfin  a  retrouvé  votre  âme. 

l'infante 
D'où  viendroit  ce  repos  dans  un  comble  d'ennui? 

LÉONOR 

Si  l'amour  vit  d'espoir,  et  s'il  meurt  avec  lui,  1600 

Rodrigue  ne  peut  plus  charmer  votre  courage  ^. 
Vous  savez  le  combat  où  Chimène  l'engage  : 
Puisqu'il  faut  qu'il  y  meure,  ou  qu'il  soit  son  mari, 
Votre  espérance  est  morte  et  votre  esprit  guéri.        1004 

l'infante 
Ah!  qu'il  s'en  faut  encor^! 

LÉONOR 

Que  pouvez-vous  prétendre? 

l'infante 
Mais  plutôt  quel  espoir  me  pourrois-tu  défendre? 
Si  Rodrigue  combat  sous  ces  conditions, 
Pour  en  rompre  l'effet,  j'ai  trop  d'inventions. 


1.  Var.  Vous  témoigner.  Madame, 

L'aise  que  je  ressens  du  repos  de  votre  Ame. 
(I(),'57-1656.') 

2.  Cœur.  Voyez  oi-dessus,  note  du  vers  120. 

3.  Vab.       Oli!  qu'il  s'en  faut  encor! 

f.l637-lG5G.) 


ACTE  V,    SCÈNE   III  211 

L'amour,  ce  doux  auteur  de  mes  cruels  supplices, 
Aux  esprits  des  amants  apprend  trop  d'artifices.      1610 

LÉONOR 

Pourrez-vous  quelque  chose,  après  qu'un  père  mort 

N'a  pu  dans  leurs  esprits  allumer  de  discord? 

Car  Chmiène  aisément  montre  par  sa  conduite 

Que  la  hame  aujourd'hui  ne  fait  pas  sa  poursuite. 

Elle  obtient  un  combat,  et  pour  son  combattant        1613 

C'est  le  premier  offert  qu'elle  accepte  à  l'instant  : 

Elle  n'a  point  recours  à  ces  mains  généreuses  * 

Que  tant  d'exploits  fameux  rendent  si  glorieuses; 

Don  Sanche  lui  suflit,  et  mérite  son  choix  ^, 

Parce  qu'il  va  s'armer  pour  la  première  fois.  1620 

Elle  aime  em  ce  duel  son  peu  d'expérience; 

Comme  il  est  sans  renom,  elle  est  sans  défiance; 

Et  sa  facilité  vous  doit  bien  faire  voir  ^ 

Qu'elle  cherche  un  combat  qui  force  son  devoir, 

Qui  livre  à  son  Rodrigue  une  victoire  aisée  *,  1625 

Et  l'autorise  enfin  à  paroître  apaisée. 

l'infante 
Je  le  remarque  assez,  et  toutefois  mon  cœur 
A  l'envi  de  Chimène  adore  ce  vainqueur. 
A  quoi  me  résoudrai-je,  amante  infortunée  ? 

LKONOR 

A  vous  mieux  souvenir  de  qui  vous  êtes  née  ^  :  1630 

1.  Vab        Elle  ne  choisit  point  de  ces  mains  généreuses. 

(1637-1656.) 

2.  Var.      Don  Sanche  lui  suffit  :  c'est  la  première  fois 

Que  ce  jeune  seigneur  endosse  le  harnois. 

(1637-1656.) 

3.  Var.       Un  tel  choix  et  si  prompt  vous  doit  bien  faire  voir. 

(1637-1656.) 

4.  Var.       Et  livrant  à  Rodrigue  une  victoire  aisée, 

Puisse  l'autoriser  à  paroitre  apaisée. 

(1637-1656.) 

5.  Var.       A  vous  ressouvenir  de  qui  vous  êtes  née. 

(1637-1656.) 


212  LE  CID 

Le  ciel  vous   doit  un  roi,  vous  aimez  un  sujet! 

l'infante 
Mon  inclination  a  bien  changé  d'objet 
Je  n'aime  plus  Rodrigue,  un  simple  gentilhomme-, 
Non,  ce  n'est  plus  ainsi  que  mon  amour  le  nomme  *  • 
Si  j'aime,  c'est  l'auteur  de  tant  de  beaux  exploits,     1635 
C'est  le  valeureux  Cid,  le  maître  de  deux  rois. 

Je  me  vaincrai  pourtant,  non  de  peur  d'aucun  blâme, 
Mais  pour  ne  troubler  pas  une  si  belle  flamme; 
Et  quand  pour  m'obliger  on  l'auroit  couronné. 
Je  ne  veux  point  reprendre  un  bien  que  j'ai  donné.  1640 
Puisqu'on  un  tel  combat  sa  victoire  est  certaine. 
Allons  encore  un  coup  le  donner  à  Chimène. 
Et  toi,  qui  vois  les  traits  dont  mon  cœur  est  percé, 
Viens  me  voir  achever  comme  j'ai  commencé 


SCÈNE  IV 

CHIMÈNE,  ELVIRE2 

CIUMÈNE 

Elvire,  que  je  souffre,  et  que  je  suis  à  plaindre!        1045 

1    Vap.        Une  ardeur  bien  plus  dip;ne  à  présent   me  consomme. 

(1637-1644) 

Sur  consommer,  consumer,  voyez  ci-dessus,  note  du  vers  4S9. 

2.  Dans  VExamen,  Corneille  justifie  ainsi  l'utilité  de  cette  scène  :  elle 
répare  et  corrige  l'heureuse  hardiesse  de  la  scène  i".  «  S'il  échappe  à 
Chimène  d'encourager  Rodrigue  au  combat  contre  don  Sanolic  par  ces 
paroles  : 

Sors  vainqueur  d'un  combat  dont  Chimène  est  le  prix, 

elle  ne  se  contente  pas  do  s'enfuir  de  honte  au  même  moment;  mais 
sitôt  qu'elle  est  avec  Elvire,  à  qui  elle  ne  déguise  rien  de  ce  qui  se 
passe  dans  son  àmc,  cl  ijue  la  vue  do  ce  cher  objet  ne  hii  fait  plus  de 
violence,  elle  forme  un  souhait  plus  raisonnable  qui  satisfait  sa  vertu 
et  son  amour  tout  ensemble,  et  demande  au  ciel  que  le  combat  se  ter- 
mine ; 

Sans  faire  aucun  dos  doux  ni  vaincu  ni  vainqueur.  » 


ACTE   V,    SCÈNE   IV  ?13 

Je  ne  sais  qu'espérer,  et  je  vois  tout  à  craindre; 

Aucun  vœu  ne  m'échappe  où  j'ose  consentir; 

Je  ne  souhaite  rien  sans  un  prompt  repentir  *. 

A  deux  rivaux  pour  moi  je  fais  prendre  les  armes  : 

Le  plus  heureux  succès  me  coûtera  des  larmes;        16S0 

Et  quoi  qu'en  ma  faveur  en  ordonne  le  sort, 

Mon  père  est  sans  vengeance,  ou  mon  amant  est  mort. 

ELVIRE 

D'un  et  d'autre  côté  je  vous  vois  soulagée  : 

Ou  vous  avez  Rodrigue,  ou  vous  êtes  vengée; 

Et  quoi  que  le  destin  puisse  ordonner  de  vous,         1655 

Il  soutient  votre  gloire,  et  vous  donne  un  époux. 

cm  MÈNE 

Quoi!  l'objet  de  ma  haine  ou  de  tant  de  colère  *! 

L'assassin  de  Rodrigue  ou  celui  de  mon  père! 

De  tous  les  deux  côtés  on  me  donne  un  mari 

Encor  tout  teint  du  sang  que  j'ai  le  plus  chéri  ;        1600 

De  tous  les  deux  côtés  mon  cime  se  rebelle  : 

Je  crains  plus  que  la  mort  la  lin  de  ma  querelle. 

Allez,  vengeance,  amour,  qui  troublez  mes  esprits, 

Vous  n'avez  point  pour  moi  de  douceurs  à  ce  prix; 

Et  loi,  puissant  moteur  '  du  desliu  qui  m'outrage,    1665 

1.  Var.      Et  mes  plus  doux  souhaits  sont  pleins  d"un  repentir. 

(1637-1656.) 

2.  Var.      Quoi!  l'objet  de  ma  haine  ou  Lien  de  ma  colère! 

(1637-1664.) 

3   Ce  terme  philosophique  et  abstrait,  un  peu  froid,  un  peu  lourd,  ne 
déplaît  pas  à  Corneille.  11  l'emploie  encore  dans  Cinna  : 

Puisse  le  grand  moteur  des  belles  destinées, 
Pour  prolonger  vos  jours,  retrancher  vos  années. 

(Vers  1749.) 

Mais  au  xvii'  siècle  on  n'osait  presque  pas  nommer  Dieu  dans  une 
tragédie  profane;  toute  allusion  un  peu  explicile  aux  choses  de  la  foi 
eiit  semblé,  sur  le  théâtre,  une  profanation  Sur  ce  point,  la  réactions 
contre  le  moyen  âge  était  absolue. 


214  LE   CID 

Termine  ce  combat  sans  aucun  avantage, 

Sans  faire  aucun  des  deux  ni  vaincu  ni  vainqueur  •. 

ELVniE 

Ce   seroit  vous  traiter  avec  trop  de  rigueur. 

Ce  combat  pour  votre  âme  est  un  nouveau  supplice,. 

S'il  vous  laisse  obligée  à  demander  justice,  1670 

A  témoigner  toujours  ce  haut  ressentiment, 

Et  poursuivre  toujours  la  mort  de  votre  amant. 

Madame,  il  vaut  bien  mieux  que  sa  rare  vaillance  2, 

Lui  couronnant  le  front,  vous  impose  silence; 

Que  la  loi  du  combat  étouffe  vos  soupirs,  1675 

Et  que  le  Roi  vous  force  à  suivre  vos  désirs. 

CHIMÈNE 

Quand  il  sera  vainqueur,  crois-tu  que  je  me  rende? 

Mon  devoir  est  trop  fort,  et  ma  perte  trop  grande; 

Et  ce  n'est  pas  assez,  pour  leur  faire  la  loi, 

Que  celle  du  combat  et  le  vouloir  du  Roi.  16S0 

Il  peut  vaincre  don  Sanche  avec  fort  peu  de  peine, 

Mais  non  pas  avec  lui  la  gloire  de  Cbimène; 

Et  quoi  qu'à  sa  victoire  un  monarque  ait  promis, 

Mon  honneur  lui  fera  mille  autres  ennemis. 

ELVIRE 

Gardez,  pour  vous  punir  de  cet  orgueil  étrange,        1685 
Que  le  ciel  à  la  fin  ne  souffre  qu'on  vous  venge. 
Quoi!  vous  voulez  encor  refuser  le  bonheur 
De  pouvoir  maintenant  vous  taire  avec  honneur? 
Que  prétend  ce  devoir,  et  qu'est-ce  qu'il  espère? 

1.  Dans  une  chanson  de  peste  tlu  xiii'  siècle  {Girart  de  Viatie),  la 
belle  Aude,  assistant  du  haut  des  murs  de  la  ville  de  Vienne  au  duel 
de  son  amant  Roland  contre  son  frère  Olivier,  adresse  à  Notre-Dame  la 
même  prière,  et  la  supplie  de  séparer  les  combattants  sans  donner  la 
victoire  ni  à  l'un  ni  à  l'autre. 

2.  Vah.       Non,  non,  il  vaut  bien  mieux  que  sa  rare  vaillance, 

Lui  gagnant  un  laurier,  vous  impose  silence. 

C1037-1656.) 


ACTE   V,    SCÈNE   IV  215 

La  mort  de  votre  amant  vous  rendra-t-elle  un  père?  1690 
Est-ce  trop  peu  pour  vous  que  d'un  coup  de  malheur? 
Faut-il  perte  sur  perte,  et  douleur  sur  douleur? 
Allez,  dans  le  caprice  où  votre  humeur  s'obstine, 
Vous  ne  méritez  pas  l'amant  qu'on  vous  destine; 
Et  nous  verrons  du  ciel  l'équitable  courroux  *  lôCo 

Vous  laisser,  par  sa  mort,  don  Sanche  pour  époux. 

CHIMÈNE 

Elvire,  c'est  assez  des  peines  que  j'endure, 

Ne  les  redouble  point  de  ce  funeste  augure  ^. 

Je  veux,  si  je  le  puis,  les  éviter  tous  deux  ; 

Sinon,  en  ce  combat  Rodrigue  a  tous  mes  vœux  :     1700 

Non  qu'une  folle  ardeur  de  son  côté  me  penche  ; 

Mais  s'il  étoit  vaincu,  je  serois  à  don  Sanche  ; 

Cette  appréhension  fait  naître  mon  souhait. 

Que  vois-je,  malheureuse?  Elvire,  c'en  est  fait. 


1.  Vab.      Et  le  ciel,  ennuyé  de  vous  être  si  doux, 

Vous  lairra,  par  sa  mort,  don  Sanche  pour  époux. 

(1637-1644.) 

Vab.       El  nous  verrons  le  ciel,  mù  d'un  juste  courroux. 

(1648-1660.) 

Lairrai  est  la  forme  archaïque  du  futur  de  laisser, 

Si.  Var.       Ne  les  redouble  point  par  ce  funeste  augure. 

(1637-1668.) 


216  LE   CID 

SCÈNE  V 

DON  SANCHE,  CHIMÈNE,  ELVIRE 

DON    SANCHE  ' 

Obligé  d'apporter  à  vos  pieds  cette  épée  ^....  1703 

CHIMÈNE 

Quoi?  du  sang  de  Rodrigue  encor  toute  trempée  3? 
Perfide,  oses-tu  bien  te  montrer  à  mes  yeux, 
Après  m'avoir  ôlé  ce  que  j'aimois  le  mieux? 

Éclate,  mon  amour,  tu  n'as  plus  rien  à  craindre  : 
Mon  père  est  satisfait,  cesse  de  te  contraindre.  1710 

Un  même  coup  a  mis  ma  gloire  en  sûreté, 
Mon  àme  au  désespoir,  ma  flamme  en  liberté. 

DON    SANCHE 

D'un  esprit  plus  rassis.... 

CHIMÈNE 

Tu  me  parles  encore, 
Exécrable  assassin  d'un  héros  que  j'adore  *? 


1.  Le  combat  est  terminé;  il  a  lUiro  le  temps  de  prononcer  deux 
cent  quarante  vers  sur  le  théâtre.  Corneille  s'en  excuse  ainsi  :  «  J'es- 
time que  le  cinquième  acte,  par  un  privilège  particulier,  a  quelque  droit 
de  presser  un  peu  le  temps,  en  sorte  que  la  part  de  l'action  qu'il  re- 
présente en  tienne  davantage  qu'il  n'en  faut  pour  sa  représentation. 
La  raison  en  est  que  le  spectateur  est  alors  dans  l'impatience  de  voir 
la  fin....  Le  Cid  n'a  pas  assez  de  loisir  pour  se  battre  contre  don  Sanohe 
durant  lentretien  de  l'Infante  avec  Léonor  et  de  Chimènc  avec  Elvire. 
Je  l'ai  bien  vu  et  n'ai  point  fait  de  scrupule  de  cette  précipitation.  » 
{Discours  des  (rois  unités.) 

2.  Vau.         Madame,  à  vos  genoux  j'apporte  cette  épée. 

(10;}7-1656.) 

3.  Le  même  vers  est  plus  haut  (vers  858).  Scudéry  a  reproché  aigre- 
ment à  Corneille  cette  pauvreté  d'invention. 

4.  Racine  a  peut-être  puisii  dans  celte  scène  l'idée  du  dialogue 
d'Hermione  avec  Orestc  à  la  tin  d'Andromaque. 


ACTE  V,  SCÈNE   V  217 

Va,  tu  l'as  pris  en  traître;  un  guerrier  si  vaillant      1715 
N'eût  jamais  succombé  sous  un  tel  assaillant  K 
N'espère  rien  de  moi,  tu  ne  m'as  point  servie  : 
En  croyant  me  venger,  tu  m'as  ôté  la  vie. 

DON    SANCHE 

Étrange  impression,  qui  loin  de  m'écouter.... 

CHIMÈNE 

Veux-tu  que  de  sa  mort  je  t'écoute  vanter,  1720 

Que  j'entende  à  loisir  avec  quelle  insolence 

Tu  peindras  son  malheur,  mon  crime  et  ta  vaillance  ^? 

1.  Vau.         [N'eût  jamais  succombé  sous  un  tel  assaillant.] 

ELV.         Mais,  Madame,  écoulez,  chim.  Que  veux-tu  que  j'écoute? 
Après  ce  que  je   vois  puis-je  être  encore  en  doute? 
J'obtiens  pour  mon  malheur  ce  que  j'ai  demandé, 
Et  ma  juste  poursuite  a  trop  bien  succédé. 
Pardonne,  cher  amant,  à  sa  rigueur  sanglante  ; 
Songe  que  je  suis  fille  aussi  bien  comme  nmanle  : 
Si  j'ai  vengé  mon  père  aux  dépens  de  ton  sang, 
Du  mien  pour  te  venger  j'épuiserai  mon  flanc; 
Mon  âme  désormais  n'a  rien  qui  la  retienne; 
Elle  ira  recevoir  ce  pardon  de  la  tienne. 
Et  toi  qui  me  prétends  acquérir  par  sa  mort, 
Ministre  déloyal  de  mon  rigoureu.\  sort, 
[N'espère  rien  de  moi,  tu  no  m'as  point  servie.] 

(1037-1656.) 

2.  Var.  '      [Tu  peindras  son  malheur,  mon  crime  et  la  vaillance?] 

Qu'à  tes  yeux  ce  récit  tranche  mes  tristes  jours? 
Va,  va,  je  mourrai  bien  sans  ce  cruel  secours; 
Abandonne  mon  àme  au  mal  qui  la  possède  : 
Pour  venger  mon  amant,  je  ne  veux  point  qu'on  m'aide 

(1()37-1056.) 

Corneille  a  bien  senti  que  la  méprise  de  Chimène  était  beaucoup  trop 
prolongée  ;  il  a  réduit  à  dix-huit  vers  une  scène  qui  en  contenait  d'abord 
trente-quatre ,  et  qui  demeure  encore  trop  longue,  car  il  se  prononce 
"neore  vingt  vers  dans  la  scène  suivante  avant  que  Chimène  soit  dé- 
trompée. Tout  cela  est  forcé:  le  silence  prolongé  de  don  Sanche  (pen- 
dant cinquante-si.x  vers)  n'est  pas  explicable.  Le  Roi  aurait  pu,  semble- 
t-il,  rentrer  avec  don  Sanche;  Chimène,  à  cette  vue,  faire  éclater  sa  dou- 
leur avec  son  secret;  et  Rodrigue  se  préseuter,  dès  que  le  Roi  l'aurait 
détrompée. 


218  LE  GID 

SCÈNE  VI 

DON  FERNAND,  DON  DIÈGUE,  DON  ARIAS, 
DON    SANCHE,    DON   ALONSE,   CHIMÈNE,   ELYIRE 

CHIMÈNE 

Sire,  il  n'est  plus  besoin  de  vous  dissimuler 
Ce  que  tous  mes  efforts  ne  vous  ont  pu  celer. 
J'aimois,  vous  l'avez  su;  mais  pour  venger  mon  père*, 
J'ai  bien  voulu  proscrire  une  tète  si  chère  :  172C 

Votre  Majesté,  Sire,  elle-mèrne  a  pu  voir 
Comme  j'ai  fait  céder  mon  amour  au  devoir. 
Enfin  Rodrigue  est  mort,  et  sa  mort  m'a  changée 
D'implacable  ennemie  en  amante  affligée.  1730 

J'ai  dû  cette  vengeance  à  qui  m'a  mise  au  jour, 
Et  je  dois  maintenant  ces  pleurs  à  mon  amour 
Don  Sanche  m'a  perdue  en  prenant  ma  défense, 
Et  du  bras  qui  me  perd  je  suis  la  récompense! 

Sire,  si  la  pitié  peut  émouvoir  un  roi,  1736 

De  grâce,  révoquez  une  si  dure  loi  ; 
Pour  prix  d'une  victoire  où  je  perds  ce  que  j'aime. 
Je  lui  laisse  mon  bien;  qu'il  me  laisse  à  moi-même: 
Qu'en  un  cloître  sacré  je  pleure  incessamment, 
Jusqu'au  dernier  soupir,  mon  père  et  mon  amant.  1740 

DON    DIÈGUE 

Enfin  elle  aime,  Sire,  et  ne  croit  plus  un  crime 
D'avouer  par  sa  bouche  un  amour  légitime  ^. 

i.  Vah.         J'aimois,  vous  l'avez  su;  mais  pour  venger  un  père. 

(1637-164i  in-i".) 
Vab.         J'a'mois,  vous  le  savez;  mais  pour  venger  un  père. 

(lO^i'i  in-12  ) 
2.  Vah.  avouer  par  sa  bouche  une  amour  légitime. 

(1037-1638.) 
VAn.         D'avouer  par  fa  bouche  un  amant  légitime. 

(16ii.) 
Amour,  qui  flottait  entre  les  deux  genres,  était  le  plus  souvent  féminin 


ACTE   V,    SCÈNE   VI  219 

DON   FERNAND 

Chimène,  sors  d'erreur,  ton  amant  n'est  pas  mort, 
Et  don  Sanche  vaincu  fa  fait  un  faux  rapport. 

DON    SANCHE 

Sire,  un  peu  trop  d'ardeur  malgré  moi  l'a  déçue  :    1745 

Je  venois  du  combat  lui  raconter  l'issue. 

Ce  généreux  guerrier,  dont  son  cœur  est  charmé  : 

«  Ne  crains  rien,  m'a-t-il  dit,  quand  il  m'a  désarmé; 

Je  laisserois  plutôt  la  victoire  incertaine. 

Que  de  répandre  un  sang  hasardé  pour  Chimène;   1730 

Mais  puisque  mon  devoir  '  m'appelle  auprès  du  Roi, 

Va  de  notre  combat  l'entretenir  pour  moi, 

De  la  part  du  vainqueur  lui  porter  ton  épée  -.  » 

Sire,  j'y  suis  venu  :  cet  objet  l'a  trompée; 

Elle  m'a  cru  vainqueur,  me  voyant  de  retour,  1753 

Et  soudain  sa  colère  a  trahi  son  amour 

Avec  tant  de  transport  et  tant  d'impatience, 

Que  je  n'ai  pu  gagner  un  moment  d'audience. 

Peur  moi,  bien  que  vaincu,  je  me  répute  heureux; 
Et  malgré  l'intérêt  de  mon  cœur  amoureux,  1700 

Perdant  infiniment,  j'aime  encor  ma  défaite, 
Qui  fait  le  beau  succès  d'une  amour  si  parfaite  ^. 

DON  FERNAND 

Ma  fdle,  il  ne  faut  point  rougir  d'un  si  beau  feu, 
Ni  chercher  les  moyens  d'en  faire  un  désaveu. 


à  cette  époque.  C'est  le  goût  de  Vaugelas  en  1647,  au  lieu  que  Ménage 
en  1672  préfère  le  masculin,  qui  unit  par  l'emporter,  sauf  l'exception  du 
jluriel,  resté  féminin. 

1.  Le  devoir  d'annoncer  au  roi  sa  victoire.  Ce  vers  est  expliqué  par 
le  vers  1456. 

2.  Var.        Offrir  à  ses  genoux  ta  vie  et  ton  épée. 

(1637-1656.) 

3.  Voyez  ci-dessus,  note  du  vers  1742 


220  LE  cm 

Une  louable  honte  en  vain  t'en  sollicite  '  :  1765 

Ta  gloire  est  dégagée,  et  ton  devoir  est  quitte; 

Ton  père  est  satisfait,  et  c'étoit  le  venger 

Que  mettre  tant  de  ibis  ton  Rodrigue  en  danger. 

Tu  vois  comme  le  ciel  autrement  en  dispose. 

Ayant  tant  fait  pour  lui,  fais  pour  toi  quelque  chose,  1770 

Et  ne  sois  point  rebelle  à  mon  commandement, 

Qui  te  donne  un  époux  aimé  si  chèrement. 


SCÈNE  VII 

DON  FERNAND,  DON  DIÈGUE,  DON  ARIAS, 

DON  RODRIGUE,  DON  ALONSE,  DON  SANCHE,  L'INFANTE, 

CHIMÈNE,  LÉONOR,  ELVIRE 

l'infante 
Sèche  tes  pleurs,  Chimène,  et  reçois  sans  tristesse 
Ce  généreux  vainqueur  des  mains  de  ta  princesse. 

DON    RODRIGUE 

Ne  VOUS  ofl'ensez  point.  Sire,  si  devant  vous  177;} 

Un  respect  amoureux  me  jette  à  ses  genoux. 

Je  ne  viens  point  ici  demander  ma  conquête  ; 
Je  viens  tout  de  nouveau  vous  apporter  ma  tète  -, 

i.  Vau.        Une  louable  honte  enfin  t'en  sollicite. 

(1G37,  1G38,  Paris;  1G39  et  IG'i-i.) 

2.  C'est  la  troisième  fois,  et  cette  offre  répétée  ne  fait  plus  il'efTot. 
Rodrigue  pourrait  simplennent  déclarer  à  Chimène  qu'il  n'entend  pas 
se  prévaloir  de  sa  nouvelle  victoire,  mais  îi  quoi  bon  lui  offrir  sa  vie? 
Ce  vers  fâcheux  semble  une  imitation  de  l'espagnol,  où,  Chimène  ayant 
demandé  à  tous  les  chevaliers  dans  la  proclamation  du  combat  «  qu'on 
lui  apportât  la  trte  de  Rodrigue  »,  Rodrigue  se  présente  à  elle  en 
disant  :  «  J'ai  satisfait  au  vœu  de  Chimène;  car  j'apporte  la  tète  de  Ro- 
drigue, puisque  je  viens  avec  ma  tête.  Elle  n'a  pas  dit  si  elle  la  voulait 
vivante  ou  coupée  ».  Ces  facéties  d'un  goût  plus  espagnol  que  français 
n'ont  point  passé  dans  le  Cid  do  Corneille;  mais  il  en  reste  un  souvenir 
confus  dans  le  vers  1778. 


ACTE   V,    SCÈNE   VII  22 1 

Madame;  mon  amour  n'emploiera  point  pour  moi 

Ni  la  loi  flu  combat,  ni  le  vouloir  du  Roi.  1780 

Si  tout  ce  qui  s'est  fait  est  trop  peu  pour  un  père, 

Dites  par  quels  moyens  il  vous  faut  satisfaire. 

Faut-il  combattre  encor  mille  et  mille  rivaux, 

Aux  deux  bouts  de  la  terre  étendre  mes  travaux, 

Forcer  moi  seul  un  camp,  mettre  en  fuite  une  armée, 

Des  héros  fabuleux  passer  la  renommée?  1786 

Si  mon  crime  par  là  se  peut  enfin  laver, 

3'ose  tout  entreprendre,  et  puis  tout  achever; 

Mais  si  ce  fier  honneur,  toujours  inexorable, 

Ne  se  peut  apaiser  sans  la  mort  du  coupable,  1790 

N'armez  plus  contre  moi  le  pouvoir  des  humains  : 

Ma  tète  est  à  vos  pieds,  vengez-vous  par  vos  m.ains; 

Vos  mains  seules  ont  droit  de  vaincre  un  invincible; 

Prenez  une  vengeance  à  tout  autre  impossible  K 

Mais  du  moins  que  ma  mort  suffise  à  me  punir  :     1795 

Ne  me  bannissez  point  de  votre  souvenir; 

Et  puisque  mon  trépas  conserve  votre  gloire. 

Pour  vous  en  revancher  ^  conservez  ma  mémoire, 

Et  dites  quelquefois,  en  déplorant  mon  sort  ^  . 

«  S'il  ne  m'avoit  aimée,  il  ne  seroit  pas  mort  ».         1800 

CHIMÈNK 

Reléve-toi,  Rodrigue.  II  faut  l'avouer,  Sire, 

Je  vous  en  ai  trop  dit  pour  m'en  pouvoir  dédire  *. 

1.  Var.        Prenez  une  vengeance  à  toute  autre  impossible. 

(1637  in- 12.) 

2.  Revancher,  un  peu  trivial  aujourd'hui,  était  très  usité  au  temps  de 
Corneille.  Il  signifie  non  seulement  rendre  la  pareille  en  mal  (se  venger), 
mais  rendre  la  pareille  en  bien,  payer  de  retour,  récompenser,  s'acquit- 
ter de  ce  qu'on  doit.  C'est  ici  ce  dernier  sens. 

3.  Vab.         Et  dites  quelquefois,  en  songeant  à  mon  sort. 

(1637-1660.) 

4.  Var.         Mon  amour  a  paru,  je  ne  m'en  puis  dédire. 

(1637-1656.) 

Vah.        Je  voua  en  ai  trop  dit   pour  oser  m'en  dédire. 

(1660.) 


222  LE   CID 

Rodrigue  a  des  vertus  que  je  no  puis  haïr; 

Et  quand  un  roi  commande,  on  lui  doit  obéir'. 

Mais  à  quoi  que  déjà  vous  m'ayez  condamnée,  1805 

Pourrez-vous  à  vos  yeux  souffrir  cet  hyménée  -? 

Et  quand  de  mon  devoir  vous  voulez  cet  effort. 

Toute  votre  justice  en  est-elle  d'accord? 

Si  Rodrigue  à  l'État  devient  si  nécessaire, 

De  ce  qu'il  fait  pour  vous  dois-je  être  le  salaire,       1810 

Et  me  livrer  moi-même  au  reproche  éternel 

D'avoir  trempé  mes  mains  dans  le  sang  paternel  *? 

nON     FERNAND 

Le  temps  assez  souvent  a  rendu  légitime 
Ce  qui  sembloit  d'abord  ne  se  pouvoir  sans  crime  : 
Rodrigue  t'a  gagnée,  et  tu  dois  être  à  lui.  181o 

Mais  quoique  sa  valeur  t'ait  conquise  aujourd'hui. 
Il  faudroit  que  je  fusse  ennemi  de  ta  gloire, 
Pour  lui  donner  sitôt  le  prix  de  sa  victoire. 
Cet  hyiaen  différé  ne  rompt  point  une  loi 
Qui  sans  marquer  de  temps  lui  destine  ta  foi.  1820 

Prends  un  an,  si  tu  veux,  pour  essuyer  tes  larmes. 
Rodrigue,  cependant  il  faut  prendre  les  armes. 

1.  Vab.        Et  vous  êtes  mon  roi,  je  vous  dois  obéir. 

(1637-1656.) 

2.  Var.         Sire,  quelle  apparence,  k  ce  triste  hyménée, 

(Ju'un  même  jour  commence  et  finisse  mon  deuil, 
Mette  en  mon  lit  Rodrigue  et  mou  père  au  cercueil 
C'est  trop  d'intelligence  avec  son  homicide, 
Vers  ses  mânes  sacrés  c'est  me  rendre  perfide. 
Et  souiller  mon  honneur  d'un  reproche  éternel. 

(IC37-1636.) 

Corneille  changea  ces  six  vers,  qui  ont  le  tort  de  présenter  avec  trop  de 
force  les  obstacles  éternels  qui  séparent  Chimène  de  Rodrigue. 

3.  On  no  saurait  trop  faire  remarquer  que  c'est  ici  le  dernier  vers 
quo  prononce  Chimène,  et  que  ce  dernier  vers  est  un  refus.  Il  est  donc 
faux  do  prétendre  qu'elle  épouse  ou  promet  d'épouser  Rodrigue,  au 
dénouement  du  Cid.  Tout  le  monde  cspcre  qu'un  jour  elle  se  laissera 
fléchir;  mais  cllc-môme  n'a  rien  promis. 


ACTE   V,    SCÈNE   VII  223 

Après  avoir  vaincu  les  Mores  sur  nos  bords, 
Renversé  leurs  desseins,  repoussé  leurs  efforts, 
Va  jusqu'en  leur  pays  leur  reporter  la  guerre,  1825 

Commander  mon  armée,  et  ravager  leur  terre  : 
A  ce  nom  seul  de  Cid  ils  trembleront  d'effroi  '; 
Ils  t'ont  nommé  seigneur,  et  te  voudront  pour  roi. 
Mais  parmi  tes  hauts  faits  sois-lui  toujours  fidèle  : 
Reviens-en,  s'il  se  peut,  encor  plus  digne  d'elle;       1830 
Et  par  tes  grands  exploits  fais-toi  si  bien  prise»:', 
Qu'il  lui  soit  glorieux  alors  de  t'épouser. 

DON    ROPRIGUE 

Pour  posséder  Chimène,  et  pour  votre  service, 
Que  peut-on  m'ordonner  que  mon  bras  n'accomplisse? 
Quoi  qu'absent  de  ses  yeux  il  me  faille  endurer,       1835 
Sire,  ce  m'est  trop  d'heur  ^  de  pouvoir  espérer. 

DON     FERNAND 

Espère  en  ton  courage,  espère  en  ma  promesse; 

Et  possédant  déjà  le  cœur  de  ta  maîtresse. 

Pour  vaincre  un  point  d'honneur  qui  combat  contre  toi, 

Laisse  faire  le  temps,  ta  vaillance  et  ton  roi  ^.  1840 

1.  Vaii.        a  ce  seul  nom  de  Cid  ils  trembleront  d'effroi. 

(1637  in-4«,  et  1639-1656.) 
Var.        a  ce  seul  nom  de  Cid  ils  tomberont  d'effroi. 

(1637  in-12,  et  1638.) 

2.  Voyez  note  sur  le  vers  9S8. 

3.  Ce  dernier  vers  suffit  à  justifier  Corneille.  «  Comment  pouvait-on 
dire  que  Chimène  était  une  fille  dénaturée,  quand  le  Roi  lui-même 
n'espère  rien  pour  Rodrigue  ((ue  du  temps,  de  sa  protection  et  de  la 
valeur  de  ce  héros"?  »  (Voltaire.) 


FIN   DU   CINQUIÈME   ET   DERNIER  ACTE 


HORACE 

TRAGÉDIE 
(1640) 


.i 


NOTICE  SUR  HORACE 


Après  la  querelle  du  Cid  *,  Corneille,  un  peu  aigri  par  tant 
de  tracasseries,  tout  au  moins  troublé,  mécontent,  se  relira 
dans  sa  ville  natale  et  cessa  pendant  plusieurs  années  de 
rien  donner  au  théâtre.  Son  silence  se  prolongea  de  la 
fin  de  1636  au  commencement  de  16'tû.  Ses  ennemis  se  flat- 
taient déjà  de  l'avoir  à  janiais  décourage.  Chapelain  écri- 
vait à  Balzac,  le  15  janvier  1639  : 

«  Corneille  ne  fait  plus  rien,  al  Scudéry  a  du  moins  gagné 
cela  en  le  querellant  qu'il  l'a  rebuté  du  métier  et  lui  a  tari 
sa  veine.  Je  l'ai,  autant  que  j'ai  pu,réchau(Té  et  encouragé  à 
se  venger...  en  faisant  quelque  nouveau  Cid  qui  attire 
encore  les  salTrages  de  tout  le  monde,  et  qui  montre  (jue 
l'art  n'est  pas  ce  qui  fait  la  beauté  2;  mais  il  n'y  a  pas  moyen 
de  Vy  résoudre.  » 

Chapelain  se  trompait,  ou,  peut-èlre,  Corneille  trompait 
Chapelain.  Corneille,  heureusement,  faisait  Horace,  et  pro- 
bablement il  ébauchait  Cinna. 

Corneille,  qui  doit  aux  Espagnols  une  partie  de  son  admi- 


1.  Voy.  ci-dessus,  p.  v.  et  p.  32. 

2.  Sous  la  plume  du  rédacteur  des  SentimoMs  de  l'Académie,  ces  mots 
sont  probablement  ironiques  (voyez  ci-dessus,  p.  10).  Une  prétendue 
lettre  de  Corneille  à  Rolrou,  datée  du  14  juillet  1637,  fait  allusion  à  une 
pièce,  encore  sur  le  métier,  laquelle  ne  serait  autre  qu'Horace.  La  lettre 
est  fausse.  i^Corneille,  éd.  Marty-Laveaux,  t.  X,  p.  416.) 


228  NOTICE 

rable  Cid,  a  pu  puiser  aussi  dans  leur  théâtre  la  première 
idée  de  son  Horace.  Parmi  les  tragi-comédies  du  fécond 
dramaturge  Lope  de  Véga,  on  trouve  un  Horace,  intitulé 
ainsi  :  el  Honrado  hermano,  ou  le  Fr-ère  jaloux  de  sa  gloire. 
Le  fond  de  la  pièce  est  emprunté  à  Tile-Live  ;  mais  là  se 
borne  la  ressemblance  qu'elle  peut  offrir  avec  la  tragédie  de 
Corneille.  Le  développement  du  drame  est  mené  à  la  manière 
espagnole,  tout  plein  d'aventures  bizarres  et  romanesques; 
il  n'olTre  rien  de  commun  avec  la  conduite  sobre  et  sévère 
de  notre  Horace.  Si  Corneille  a  puisé  dans  Lope  de  Véga 
l'idée  de  traiter  ce  sujet,  c'est  tout  ce  qu'il  lui  doit  i. 

Quand  sa  pièce  fut  achevée.  Corneille,  pour  éviter  à  tout 
prix  une  querelle,  et  désarmer  d'avance  la  critique  et  ses 
adversaires  par  sa  condescendance,  invita  les  gens  de  lettres 
les  plus  en  vue  à  se  réunir  chez  l'un  d'eux,  Boisrobert, 
favori  du  cardinal,  pour  entendre  lire  Horace.  Les  invités 
furent  Chapelain,  l'abbé  d'Aiibignac,  Barreau,  Gliarpi,  Faret, 
l'Estoilc.  D'Aubiguac,  qui  commençait  à  se  poser  en  législa- 
teur du  théâtre  '-,  Chai)elain,  (]ui  était  reconnu  ofliciellcment 
dans  ce  temps-là  en  qualité  de  régent  ou  de  grand  prévôt 
des  choses  littéraires,  désapprouvèrent  le  dénouement  de  la 
pièce.  <>  La  fin  est  brutale  et  froide  »,  disait  Chapelain. 
«  J'avais  été  d'avis,  dit  de  son  côté  d'Aubignac  (dans  la 
Pratique  du  théâtre),  pour  sauver  en  quelque  sorte  l'histoire 
et  tout  ensemble  la  bienséance  de  la  pièce,  que  celte  fille 
désespérée  (Camille),  voyant  son  frère  l'épée  à  la  main,  se 
fût  précipitée  dessus  ;  ainsi  elle  fût  morte  de  la  main  d'Ho- 
race, el  lui  eût  été  digne  de  compassion,  comme  un  malheu- 
reux innocent;  l'histoire  et  le  théâtre  auraieut  été  d'accord.  » 
Corneille  rejeta  ce  dénouement  ridicide,  et  lit  bien.  Chape- 

1.  En  15i()  on  a  imprimé  à  Venise  une  tragédie  à'Orazia,  de  l'AnUin 
(Orazia  esl  la  sœur  des  lloraces).  En  1596,  Pierre  de  Laudiin  d'Aiga- 
liers  fil  imprimer  à  Paris  une  tragédie  d'/ioracc  trii/cmine,  pièce  passa- 
blement ridicule.  Corncillo  parait  n'avoir  pas  mémo  connu  ces  dou.\. 
ouvrages. 

'i.  Sa  Pratique  du  liu'àtrc  ne  j)arut  qu'on  1657, 


SUR   HORACE  -229 

lain  demeura  convaincu  que  Corneille  n'avait  éc^né  ses  avis 
que  par  méfiance  •  «  Il  craignait  toujours  ■~a'on  ne  les  lui 
donnât  par  envie,  et  pour  détruire  ce  qu'il  avait  bien  fait  i.  » 
En  effet,  Corneille  était  assez  ombrageux;  mais,  dans  cette 
occasion,  il  fut  sage  en  s'obstinant  à  traiter  historiquement 
un  sujet  qu'il  avait  puisé  tout  entier  dans  un  historien. 
Mais  autant  il  avait  l'esprit  large  et  droit,  autant  la  critique 
du  temps,  timide  et  mesquine,  tremblait  toujours  d'accepter 
une  situation  franche,  une  donnée  nette  et  hardie.  Dans  le 
Cid  ils  auraient  voulu  que  le  comte,  faussement  cru  mort, 
et  seulement  blessé,  reparût  au  cinquième  acte  pour  récon- 
cilier Chimène  et  Rodrigue  et  assister  à  leur  mariage.  Dans 
Horace  ils  n'osent  pas  demander  que  Camille  épargnée  se 
marie  avec  Valère  à  défaut  de  Curiace,  mais  ils  voudraient 
du  moins  qu'elle  ne  fût  pas  tuée  par  son  frère  :  ce  qui  est 
certainement  contraire  aux  bienséances.  Ne  suffirait-il  pas 
qu'elle  s'enferrât  dans  l'épée  d'Horace  sans  que  ni  lui  ni 
elle-même  y  missent  mauvaise  intention?  Voilà  ce  que 
valait  la  critique  des  hommes  qui  harcelaient  Corneille  de 
leurs  observations  malveillantes  et  de  leurs  avis,  peut-être 
sincères,  mais,  en  tout  cas,  bien  peu  éclaires.  On  croit  qu'ils 
voulurent  encore,  après  la  représentation  d'Horace,  traduire 
la  pièce  en  jugement  devant  quelque  tribunal,  probable- 
ment celui  de  l'Académie.  Le  bruit  en  courut,  du  moins 
selon  Pellisson,  Corneille  attendit  sans  se  troubler  ce  nouvel 
orage;  il  se  contenta  d'écrire  à  un  de  ses  amis,  en  jouant 
spirituellement  sur  le  nom  de  son  héros  et  sur  le  titre  de 
sa  pièce  :  «  Horace  fut  condamné  par  les  duumvirs,  mais  il 
fut  absous  par  le  peuple  ». 

La  date  exacte  et  le  lieu  de  la  première  représentation 
sont  inconnus.  Chapelain  écrivait  à  Balzac,  le  9  mars  1640 
«  Pour  le  combat  des  Horaces,  ce  ne  sera  pas  sitôt  que  vous 
le  verrez,  pour  ce  qu'il  n'a  encore  été  représenté  qu'une  fois 
devant  Son  Eminence,  et  que,  devant  que  d'être  publié,  il 

1    Lettre  a  Balzas,  17  novembre  1640. 


250  NOTICE 

faut  qui!  serve  six  mois  de  gagne-paiu  aux  comédiens. 
Telles  sont  ic.  conventions  des  poètes  mercenaires,  et  tel 
est  le  destin  des  pièces  vénales;  mais  vous  le  verrez  assez 
à  temps.  » 

On  n'est  pas  plus  malveillant,  ni  plus  injuste.  Observez 
que  le  même  Chapelain,  qui  taxe  ici  Corneille  de  poète  mer- 
cenaire et  vénal,  touchait  lui-même  diverses  pensions,  chez 
plusieurs  grands  seigneurs,  pour  nourrir  son  feu  poétique 
et  mener  à  bien  l'éclosion  de  cette  fameuse  Pucelle,  qui  fut 
couvée  vingt  ans  et  vint  au  jour  mort-née. 

Ce  qu'il  reproche  ou  feint  de  reprocher  si  vivement  à 
Corneille  était  absolument  conforme  aux  usages  du  temps. 
Les  droits  de  la  propriété  littéraire  n'claient  pas  reconnus 
au  xvii«  siècle  ;  toute  pièce  représentée  appartenait  à  tous. 
Cependant  on  s'abstenait  d'ordinaire  de  la  dérober  aux 
comédiens  qui  l'avaient  montée  les  premiers,  tant  que  la 
pièce  n'était  pas  publiée.  De  là  l'usage  de  retarder  pendant 
quelques  mois  l'impression  pour  laisser  aux  premiers  comé- 
diens les  profits  de  .la  pièce  nouvelle.  Horace,  joué  proba- 
blement depuis  le  mois  de  février,  fut  achevé  d'imprimer  le 
15  janvier  1641,  une  année,  ou  peu  s'en  faut,  après  la  pre- 
mière représentation.  Les  craintes  de  Chapelain  se  trouvè- 
rent ainsi  déjjassées- 

On  ignore  où  avait  eu  lieu  cette  première  représentation, 
Mondory,  l'ami  de  Corneille,  qui  avait  joué  d'original  Uo- 
driguc  avec  un  succès  éclatant  au  théâtre  du  Marais,  était, 
depuis  ce  temps,  devenu  paralyti(iue,  et  la  troupe  qu'il 
dirigeait  se  trouvait  fort  démembrée.  Horace  fut  probable- 
ment joué  à  l'hôtel  de  Bourgogne-  On  parle  traditionnelle- 
ment de  l'immense  succès  qu'il  obtint  près  des  spectateurs 
Mais  celte  tradition  vague  est  formellement  contredite  par 
le  témoignage  de  Corneille  lui-même  dans  VExamcn  de  sa 
pièce  :  on  y  lit  ces  lignes  :  «  Voyons  si  celte  action  [le 
meurtre  de  Camille)  n'a  pu  causer  la  chute  de  ce  poème  ». 
J'admets  que  le  mot  n'ait  pas  ici  toute  sa  valeur,  qu'il  soit 
très  exagéré,  mais  enfin  le  mol  de  chute  ne  peut  signifier 


SUR  HORACE  231 

UD  grand  succès.  Plus  loin,  dans  le  même  Examen,  l'auteur 
s'exprime  ainsi  :  «  Tout  ce  cinquième  (acte)  est  une  des 
causes  du  peu  de  satisfaction  que  laisse  cette  tragédie  ».  Il 
parait  donc  certain  qu'Horace  ne  fut  pas  à  l'origine  très 
bien  reçu  du  public.  Plus  tard,  il  est  vrai,  la  pièce  se  releva; 
elle  fut  jugée  ce  qu'elle  est  en  effet,  l'un  des  chefs-d'œuvre 
de  son  auteur  ;  elle  ne  sortit  jamais  du  répertoire  ;  elle  fut 
jouée  sept  cents  fois  en  deux  siècles  à  la  Comédie-Française. 
Elle  devint  enfin  pour  tous  nos  illustres  tragédiens,  hommes 
et  femmes,  l'occasion  de  leurs  plus  beaux  triomphes,  dans 
les  rôles  si  profondément  dramatiques  d"Horace  et  de  son 
père,  de  Curiace  et  de  Camille  i. 

Mais  au  premier  jour  la  pièce  avait  étonné  le  public  plus 
qu'elle  ne  lavait  charmé.  J'en  trouve  aisément  les  causes  : 
Horace  est  d'une  beauté  trop  austère  pour  séduire  d'abord 
les  spectateurs  comme  les  avaient  séduits  Rodrigue  et  Chi- 
mène. 

Corneille,  en  composant  Horace,  a  voulu  faire  une  pièce 
tout  historique  et  toute  romaine  II  a  voulu  être  vrai,  selon 
l'histoire,  ou  du  moins  selon  Tite-Live  :  il  a  cru  qu'il  avait 
réussi  à  l'être.  A  ceux  qui  lui  demandaient  pourquoi  Valère, 
dans  sa  pièce,  ne  se  bat  pas  en  duel  contre  Horace  au  lieu 
de  le  poursuivre  en  justice  (nouvelle  et  curieuse  marque  de 
l'ingéniosité  des  critiques  du  temps).  Corneille  répondait 
dans  VExamen  :  «  Si  Valère  ne  prend  pas  le  procédé  de 
France,  il  faut  considérer  qu'il  est  Romain,  et  dans  Rome, 
GÙ  il  n'auroit  pu  entreprendre  un  duel  contre  un  autre 
Romain  sans  faire  un  crime  d'État,  et  que  j'en  aurois  fait 
un  de  théâtre,  si  j'avois  habillé  un  Romain  à  la  françoise  ». 

Jusqu'à   quel  point  Corneille  a-t-il  su  observer   dans   la 


1.  Samuel  Chappiizeau,  dans  le  Théâtre  français  (1674),  parle  ainsi  du 
Cid  et  A'Borace  :  «  Le  Cid,  dont  le  méiile  s'attira  de  si  nobles  ennemis, 
et  les  Horaces,  que  le  même  Cid  eut  plus  à  craindre  parce  que  leur 
^oire  alla  plus  loin  que  la  sienne...  ».  Mais  il  faut  entendre,  croyons- 
nous,  «  après  la  froideur  qui  accueillit  d'abord  la  pièce  ». 


232  NOTICE 

peinture  des  mœurs  romaines  cette  fidélité  dont  il  se  fait 
houneur'.'Pour  répondre  à  celle  question,  il  faudrait  savoir, 
mieux  que  nous  ne  le  savons,  quel  était  l'état  de  Rome 
en  670  avant  Jésus-Christ,  date  supposée  du  combat  des 
Horaces  et  des  Curiaces. 

Mais  il  y  a  bien  des  façons  de  se  représenter  la  ville  de 
Rome  telle  qu'elle  devait  être  en  ces  siècles  reculés.  Notre 
science  ou  notre  imagination  peut  se  figurer  plusieurs 
aspects  de  Rome,  très  dilléreuts  entre  eux;  et  peut-être  tous 
différents  de  la  réalité. 

II  y  a  d'abord  la  Rome  archéologique,  seule  authentique, 
si  nous  croyons  les  savants  qui  l'ont  restituée  depuis  un 
siècle,  avec  tant  de  patience  et  de  perspicacité.  Malheureuse- 
ment le  portrait  qu'ils  ont  tracé  semble,  pour  ainsi  dire, 
négatif  plutôt  que  positif.  Ils  nous  disent  plutôt  ce  que 
Rome  n'était  pas  qu'ils  ne  devinent  ce  qu'elle  pouvait  être. 
Ils  détruisent  des  légendes,  mais  n'établissent  pas  des  faits. 
Ils  nous  démontrent  assez  bien  que  Romuius  et  les  autres 
rois  de  Rome  n'ont  jamais  existé,  mais  ils  ne  nous  disent 
pas  ce  (jui  existait  à  leur  place.  Il  n'y  a  rien  à  tirer  pour  la 
poésie  de  ces  conjectures  archéologiques,  que  Corneille 
d'ailleurs  n'a  ni  connues,  ni  pu  prévoir. 

Une  autre  Rome  est  celle  de  Tite-Live,  image  immortelle, 
en  partie  légendaire,  en  partie  réelle:  tracée  au  temps  de  la 
plus  grande  puissance  et  de  la  plus  hante  majesté  de  la 
Ville  i  image  embellie  sans  doute  par  un  pinceau  complai- 
sant, mais  vraie  toutefois  par  la  couleur  générale  et  par  les 
traits  principaux,  sinon  par  le  détail  des  faits  particuliers. 

H  y  a  enfin  la  Rome  classique  et  traditionnelle,  je  ne  dis 
pas  fausse,  mais  convenue;  créée  par  les  lettrés  de  la  Re- 
naissance en  Italie,  et  consacrée  en  France  par  les  écrivains 
du  xvii»  siècle,  par  Ralzac  et  Corneille,  Saint-Evremond  et 
Rossuet,  et  résumée,  condensée  dans  ce  type  abstrait  et 
majestueux  du  Romain  idéal,  qui  eiinamma  si  longtemps 
les  jeunes  àuies  d'une  adiniralion  généreuse  et  cliiméri(jue; 
type  trop  i)eu  vivant,  mais  plein  de  grandeur  ;  historique- 


SUR    HORACE  233 

ment  inexact,  parce  qu'il  confondait  dans  une  image  unique 
diK  siècles  différents  que  Rome  à  traversés,  et  plusieurs 
classes  ennemies,  plusieurs  états  sociaux  différents  dont  elle 
a  vu  et  subi  les  luttes  furieuses  ,  mais  vrai  encore  aux 
yeux  de  l'art,  parce  que  ce  type  a  puisé  dans  ces  chefs- 
d'œuvre  de  l'esprit  humain,  YHistoire  universelle  de  Bos- 
suet,  les  trarj(?dies  de  Corneille,'  la  réalité  qui  lui  manque 
au  jugement  d'une  science  sévère. 

Corneille,  tout  en  donnant  à  ses  personnages  quelque  chose 
do  plus  majestueux  et  de  plus  tendu,  a  suivi  Tile-Live 
assez  exactement  dans  la  plus  grande  partie  de  son  drame. 
Il  doit  à  son  modèle  latin  trois  ou  quatre  scènes  qui  sont 
parmi  les  plus  belles  de  l'œuvre  :  ainsi  le  discours  du  dic- 
tateur albain,  le  récit  du  combat,  le  discours  du  vieil 
Horace  en  faveur  de  son  fils,  sont  presque  entièrement  tra- 
duits de  Tite-Live,  mais  dans  une  langue  si  magnifique 
qu'on  peut  dire,  sans  flatter  les  modernes,  que  de  telles 
traductions  valent  bien  les  originaux. 

J'ai  regret  que  la  rigueur  des  nouvelles  règles  théâtrales, 
auxquelles  Corneille  a  voulu  se  soumettre  strictement  dans 
Horace,  ne  lui  ait  pas  permis  de  suivre  Tite-Live  jusqu'au 
dénouement.  Si  la  règle  de  l'unité  de  lieu  eût  souffert  que 
l'action  fût  transportée  de  la  maison  romaine  sur  la  place 
publique,  au  lieu  de  ce  cinquième  acte  si  froid,  si  immo- 
bile, tout  en  plaidoyers  iCorneille  lui-même  le  qualifie  ainsi, 
avoue  ce  défaut,  et  s'acouse),  quelle  péripétie  vive,  animée, 
passionnée,  se  fût  déroulée  aux  yeux  du  spectateur  • 

«  On  entraîne  Horace  devant  le  roi,  pour  qu  il  soit  jugé. 
Le  roi  ne  veut  pas  prendre  sur  lui,  aux  yeux  du  peuple, 
rimaopularité  d'un  jugemeut  odieux,  ni  du  supplice  qui 
dc^lit  le  suivre.  Il  convoque  le  peuple  et  dit  :  «  Je  nomme, 
"  d'après  la  loi,  des  duumvirs,  pour  juger  l'attentat  commis 
«  par  Horace.  »  La  formule  de  cette  loi  était  effrayante?  :  Les 
«  duumvirs  jugeront  l'attentat.  Si  le  condamné  en  appelle, 
«  on  jugera  l'appel.  Si  In  jugement  est  maintenu,  un  voilera 
«  la  tète  du  coupable;  on  le  suspendra  à  l'arbre  du  supplice 

9 


234  NOTICE 

«  après  l'avoir  battu  de  verges,  ou  dans  l'enceinte,  ou  hors 
«  des  murs.  »  Les  duumvirs  nommes  selon  celte  loi  n'au- 
raient pas  cru  pouvoir  absoudre  même  un  meurtre  involon- 
taire :  ils  condamnèrent.  L'un  d'eux  dit  :  «  Horace,  je  te  dé- 
«  clare  coupable.  Va,  licteur,  attache-lui  les  mains.  »  Le  licteur 
s'approchait,  passait  déjà  la  corde.  «  J'en  appelle  »,  s"écrie 
Horace,  sur  le  conseil  du  roi,  interprète  plus  doux  de  la 
loi.  L'appel  fui  porté  devant  le  peuple,  dont  l'émotion  fut 
profonde,  surtout  en  entendant  le  père  d'Horace  déclarer 
hautement  qu'à  ses  yeux  sa  fille  avait  mérité  la  mort. 
Autrement,  lui-même,  en  vertu  du  droit  paternel,  eût  sévi 
contre  son  fils.  Puis  il  priait  ce  peuple  qui  l'avait  vu,  si  peu 
auparavant,  père  d'une  si  belle  famille,  de  ne  pas  le  laisser 
sans  enfants.  H  embrassait  son  fils,  il  montrait  les  dé- 
pouilles des  Guriaccs;  il  s'écriait  :  «  C'est  lui  que  vous  avez 
vu  tout  à  l'heure  s'avancer  triomphant  dans  sa  victoire, 
ô  Romains,  et  vous  le  pourrez  voir  garrotté,  fouetté,  sup- 
plicié.... Va,  licteur,  attache-lui  les  mains  qui  naguère, 
armées  du  glaive,  ont  donné  l'empire  à  Rome.  Va,  licteur, 
voile  la  tête  du  libérateur  de  cette  ville  ;  suspends-le  à  l'arbre 
du  supplice  :  frappe-le  de  verges  ;  ou  dans  l'enceinte,  entre 
ces  armes,  dépouilles  de  l'ennemi  vaincu,  ou  hors  des  murs, 
entre  les  tombeaux  des  Curiaces.  Où  pourrez-vous  le  con- 
duire sans  que  sa  gloire  réclame  contre  l'infamie  de  son 
supplice?  1)  Le  peuple  ne  put  tenir  contre  les  larmes  du  père 
et  l'impassible  fermeté  du  fils.  Horace  fut  absous,  sans 
qu'on  le  crût  inuocent,  mais  par  l'admiration  qu'excila  son 
courage.  » 

Quel  elTel  n'eût  pas  produit  une  telle  action  portée  sur  la 
scène  au  dénouement  d'//orrtf('?  Si  Corneille  a  dédaigné  ce 
moyen  d'émouvoir  et  d'intéresser,  est-ce  seulcnieni  [)ar  res- 
pect des  règles  et  soumission  aux  crili(|ucs? 

Nous  .ne  le  pensons  pas.  Corneille  dut  avoir  un  aul rc 
motif,  une  raison  plus  profonde  pour  renfermer  ainsi  loiili' 
sa  pièce  dans  le  sanctuaire  de  la  maison  privée.  On  sait 
couimeut  lui-même   interprétait   encore  la  règle  de  l'unilo 


SUR  HORACE  235 

de  lieu  •  il  croyait  y  satisfaire  en  déroulant  toute  l'action 
daus  l'enceinte  d'une  même  ville.  Rien  n'empêchait  que  la 
maison  d'Horace  s'ouvrît  sur  la  place  publique. 

Corneille  ne  le  voulut  pas  ainsi;  dans  sa  pensée,  Horace 
n'était  pas  seulement  un  fragment  d'histoire  héroïque,  un 
tableau  de  ia  cilé  romaine  aux  premiers  siècles  de  la  répu- 
blique. 

Horace  est  autre  chose  encore;  Horace  est  avant  tout  un 
drame  intérieur,  qui  nous  montre  avec  une  intensité  pro- 
fonde et  une  grande  force  d'analyse  la  lutte  entre  deux  pas- 
sions :  l'une  plus  naturelle  et  plus  humaine,  qui  est  l'amour; 
l'autre  plus  artificielle  et  plus  sublime,  qui  est  le  patrio- 
tisme. Laquelle  de  ces  deux  passions  devait  être  vaincue 
par  l'autre?  Corneille  a  voulu  que  ce  fût  l'amour. 

Horace  est  ainsi  comme  la  contre-partie  du  Cid.  Dans  un 
certain  sens,  j'oserais  dire  :  il  en  est  rexi)iation.  Corneille, 
quoique  rempli  d'un  juste  orgueil,  s'est  montré  souvent  très 
timoré.  Il  avait  été  très  vivement  troublé  par  les  violentes 
critiques  déchaînées  contre  la  tragédie  du  Cid,  et  particu- 
lièrement contre  le  personnage  de  Chiméne.  On  l'avait 
traitée  hautement  de  fille  infâme  et  dénaturée,  parce  qu'à 
la  fin  de  la  pièce  elle  laisse  espérer  à  Rodrigue  qu'un  jour 
peut-être  elle  donnera  sa  main  au  meurtrier  qu'elle  adore, 
quoiqu'il  ait  tué  son  père.  Mais  avant  de  condescendre  à 
cette  promesse,  encore  si  vague  et  si  lointaine,  que  de 
rudes  assauts  Chimène  a  dû  subir  ;  quelles  luttes  elle  a  sou- 
tenues !  que  de  pleurs  elle  a  versés!  avec  quelle  sincérité 
n'a-t-elle  pas  poursuivi  la  mort  de  ce  «  cher  criminel  »! 
L'amour  a  vaincu  enfin,  mais  après  combien  d'épreuves? 
Le  roi,  la  patrie,  la  gloire,  tout  conspirait  avec  lui  pour 
faire  céder  Ûtimène.  Et  toutefois  voici  qu'on  l'accuse  et 
qu  on  la  calomnie.  Vainement  le  public  ne  veut  lavoir  et  la 
juger  qu'avec  «  les  yeux  de  Rodrigue  ».  Les  sages  se  défen- 
dent contre  cet  engouement  de  la  foule;  ils  protestent, 
ils  condamnent.  Est-ce  qu'ils  ne  veulent  plus  voir  au  théâtre 
t  sur  la  scène  que  la  vertu,  toute  pure,  inllexible,  impla- 


236  NOTICE 

cable  ?  Et  croient-ils  par  hasard  que  la  grande  âme  de  Cor- 
neille ne  saura  se  hausser  jusqu'à  cet  idéal  superbe  ?  Mais 
rien  ne  répond  mieux  aux  tendances  de  son  esprit,  aux 
aspirations  de  son  cœur.  Dans  cette  voie  d'héroïsme  où  on 
semble  l'appeler,  Corneille  se  jette  avec  enthousiasme  ;  il 
compose,  il  fait  jouer  Horace,  où  Camille,  nouvelle  Chimène, 
expiera  de  son  sang  un  amour  encore  plus  innocent  toute- 
lois  que  celui  de  Chimène  pour  le  meurtrier  du  comte. 

Camille,  c'est  la  femme  qui  aime  et  qui  ne  sait  rien,  sinon 
qu'elle  aime.  Y  eut-il  de  telles  femmes  à  Rome  au  temps  du 
roi  ïuUus?  Je  n'en  sais  rien.  On  l'a  nié,  peut-être  à  tort. 
Rappelons-nous  (pic  la  lille  romaine, en  changeant  de  famille, 
par  le  mariage,  devait  oublier  tout  ce  qu'elle  avait  connu 
et  chéri  jusque-là.  Si  Camille  eût  épousé  Curiace  avant 
que  la  guerre  éclatât,  Camille,  devenue  en  un  jour  tout 
Albaine,  étrangère  à  Rome,  aurait  dû  à  sa  nouvelle  patrie 
de  faire  des  vœux  contre  l'ancienne  ;  mais,  au  jour  où 
s'ouvre  la  pièce,  la  même  loi,  parce  que  ce  mariage  n'est 
pas  conclu,  veut  qu'elle  reste  toute  Romaine,  et  lui  défend 
de  pleurer  la  mort  de  Curiace.  Voilà  des  vertus  de  conven- 
tion que  Camille  et  beaucoup  d'autres  femmes  ne  peuvent 
ni  comprendre  ni  pratiquer.  Kilc  aime  le  fiancé  comme  elle 
aimerait  l'époux  ,  prête  à  maudire  et  à  sacrifier  tout  ce  qui 
fera  obstacle  à  son  amour. 

Mais  en  face  d'elle  se  dresse  la  ligure  impitoyable  de  ce 
frère,  qui  personnifie  le  dévouement  absolu  à  la  patiie 
romaine  ;  le  dévouement  aveugle  et  sourd,  qu'aucun  scru- 
pule, aucun  sentiment  ne  peut  faire  dévier  du  but.  Camille 
livrerait  tout,  même  la  patrie,  pour  sauver  la  vie  de  l'amant. 
Horace  immolera  tout,  même  le  sang  des  siens,  à  la  gloire 
de  Rome. 

Entre  ces  deux  passions  absolues,  sans  merci,  sans  re- 
mords, la  lutte  est  inévitable  :  elle  est  contenue  cl  sus- 
pendue pendant  trois  actes  par  les  péripéties  habiliMueul 
ménagées  du  combat  fratricide;  elle  éclate  au  quatrième, 
quand  le  vainqueur  apparaît,  triomphant,  aux  yeux  de  sa 


SUR   HORACE  237 

sœur  désespérée.  Camille  insulte  Horace,  il  l'écoute  avec 
dédain,  mais  sans  fureur;  Camille  outrage  Rome,  et  Horace 
la  tue.  Elle  tombe,  et  avec  elle  tombe  l'amour  vaincu,  im- 
molé au  patriotisme.  Et  le  cinquième  acte  est  monotone  et 
froid,  mais  non  pas  inutile,  comme  on  l'a  dit  à  tort;  car  il 
absout  Horace  et  consacre  ainsi  la  victoire  éclatante  de  la 
patrie  sur  la  famille,  et  du  dévouement,  même  inhumain, 
sur  l'amour,  même  légitime. 

Ainsi  Corneille  entrait  avec  Horace  dans  cette  voie  gin- 
rieuse,  mais  difficile,  où  il  devait,  foulant  aux  pieds  la 
nature,  peindre  tant  de  fois  les  hommes  plus  grands  qu'ils 
ne  sont,  et  transporter  d'admiration  l'âme  des  spectateurs. 
Mais  combien  pouvaient  répéter  les  beaux  vers  que  dit 
Curiace  à  Horace  : 

Celte  âpre  vertu  ne  m'éloit  pas  connue.... 

Souffrez  que  je  l'admire  et  ne  l'imite  point. 

Quel  merveilleux  génie  dramatique  a  permis  â  Corneille 
de  retracer  dans  cette  pièce  trois  images  différentes  du 
patriotisme,  sans  les  répéter  ni  les  confondre  • 

H  le  tempère  par  quelques  traits  plus  doux,  par  l'âge,  et 
par  le  sentiment  paternel,  dans  l'âme  héroïque  du  vieil 
Horace.  Quoique  Rome  occupe  la  première  place  dans  ses 
affections,  quoiqu'il  soit  prêt  à  lui  sacrifier  un  à  un  tous 
ses  enfants,  le  vieil  Horace,  à  certains  moments,  laisse  un 
peu  son  cœur  s'amollir,  et,  voyant  partir  au  combat,  c'est- 
à-dire  à  la  mort,  cette  brave  jeunesse  qui  va  tomber  dans 
sa  fleur,  il  est  près  de  llccliir,  et  doit  rappeler  toute  sa  vertu 
pour  retenir  ses  olei  rs  : 

Ah  !  n'attendrissez  point  ici  mes  sentiments  ; 
Pour  vous  encourager  ma  voi.x  manque  de  termes; 
Mon  cœur  ne  forme  point  de  pensers  assez  fermes; 
Moi-même  en  cet  adieu  j'ai  les  larmes  aux  yeux. 
Faites  voire  devoir,  et  laissez  faire  aux  Dieux. 


238  NOTICE   SUR  HORACE 

Son  tl'is  n'a  point  ces  cclaircies  de  tendresse.  Chez  lui  le 
patriotisme  est  entier,  exclusif  et,  si  j'ose  dire,  brutal. 

Conlre  qui  que  ce  soit  que  mon  pays  m'emploie, 
J'acceple  aveuglément  celte  gloire  avec  joie.... 
Ce  droit  saint  et  sacré  rompt  tout  autre  lien. 
Rome  a  choisi  mon  bras,  je  n'examine  rien  : 
Avec  une  allégresse  aussi  pleine  et  sincère 
Que  j'épousai  la  sœur,  je  combattrai  le  frère  ; 
Et  pour  trancher  enfin  ces  discours  superflus, 
Alhe  TOUS  a  nommé  :  je  ne  vous  connois  plus. 
—  Je  vous  connois  encore,  et  c'est  ce  qui  me  tue, 

répond  Curiace  avec  un  cri  désespéré.  «  A  ces  mots,  dit 
Voltaire,  on  se  récria  d'admiration.  »  Voltaire  n'en  sait  rien; 
mais  je  le  crois  volontiers.  Jamais  l'énergique  pposition 
de  deux  grandes  âmes  n'avait  éclaté  en  moins  de  mots, 
avec  plus  de  force.  Pourquoi  nier  que  Curiace  nous  touche 
et  nous  intéresse  plus  qu'Horace?  Il  est  aussi  brave  et  il  est 
plus  humain  II  fait  sou  devoir,  et  ce  devoir  lui  déchire  le 
cœur. 

Sans  souhait  toutefois  de  pouvoir  reculer, 

Ce  triste  et  lier  honneur  l'émeut  saus  l'ébranler. 

La  vertu  qui  lutte  nous  captive  plus  cpie  celle  i\u\  triomphe 
sans  combats.  Toutefois  Curiace  n'est  pas  le  héros  de 
l'œuvre  :  mais  ni  dans  la  vie,  ni  dans  les  poèmes,  les  meil- 
Jeurs  n'ont  toujours  le  premier  rang.  Une  sorte  de  fata- 
lité que  l'histoire  transmet  à  la  poésie  et  que  la  poésie 
subit,  distribue  les  rôles,  non  pas  toujours  en  proportion 
des  vertus.  Aiusi,  dans  l'Iliade,  Hector  nous  touche  plus 
qu'Achille,  et  néanmoins  Achille  est  le  héros,  Hector  est  le 
vaincu;  et  notre  âme  ne  se  révolte  point  contre  une  loi  qui 
est  vraie  dans  la  poésie,  parce  qu'elle  est  vraie  dans  l'his- 
toire * . 

1 .  Sur  le  caractère  de  Sabine,  pour  lequel  Corneille  montre  trop  do 
complaisance,  voyez  ci-de»>sou3,  p.  SGiJ-'iO?. 


APPENDICE 


LES     DESESPOIRS    DE    MASSINISSA    ET    LES    IMPRÉCATIONS 
DE  CAMILLE - 


Les  critiques  les  plus  malveillauts  n'ont  pas  toujours 
d'assez  bons  yeux.  D'où  vient  qu'aucun  des  adversaires 
ailiarncs  contre  Corneille  n'a  reproché  à  l'auteur  d'Horace 
un  plagiat  évident  qu'il  a  commis  dans  cette  tragédie  ? 

L'un  de  ses  prédécesseurs,  Jean  de  Mairet,  dans  sa  Sopho- 
nishc,  jouée  en  1629,  avait  placé  dans  la  bouche  de  Massi- 
nissa  mourant  d'éloquentes  malédictions  contre  les  Romains, 
dont  la  haine  impitoyable  avait  exigé  l'immolation  de 
Sophouisbe. 

Trente-quatre  années  plus  lard,  Corneille  s'avisa,  peut-être 
mal  à  propos,  de  refaire  une  Sophonisbe.  Dans  la  préface 
Au  Lecteur,  il  ne  put  faire  autrement  que  d'évoquer  la 
pièce  de  Mairet.  «  Certainement,  disait-il,  il  faut  avouer 
qu'elle  a  des  endroits  inimitables,  et  qu'il  serait  dangereux 
de  relater  après  lui  Le  démêlé  de  Scipion  avec  Massinisse 
et  les  désespoirs  de  ce  prince,  sont  de  ce  nombre  :  il  est 
impossible  de  penser  rien  de??plus  juste  et  très  difficile  de 
rf^xprinier  plus  heureusement.  L'un  et  l'autre  sont  de  son 
invention  •  je  n'y  pouvais  toucher  sans  lui  faire  un  larcin,  et 
si  j'avais  été  d'humeur  à  me  le  permettre,  le  peu  d'espé- 
rance de  l'égaler  me  l'aurait  défendu.  J'ai  cru  plus  à  propos 
de  respecter  sa  gloire  et  ménager  la  mienne,  par  une  scru- 
puleuse exactitude  à  m'écarler  de  sa  route.  » 


240  APPENDICE 

Voilà  qui  est  très  bien  dit,  mais  il  y  avait  une  autre  fort 
bonne  raison  pour  que  Corneille  n'imitai  pas  dans  sa 
Sophonisbe  les  désespoirs  du  Massinissa  de  Mairet  :  c'est 
qu'il  les  avait,  vingt-trois  ans  auparavant,  imités  déjà  de 
tort  près  dans  les  fameuses  imprécations  de  Camille  : 


Cependant  en  mourant,  ô  peuple  ambitieux, 
J'appeller.ii  sur  loi  la  colère  des  cieux. 
Puisses-tu  rencontrer,  soit  en  paix,  soit  en  guerre, 
Toute  chose  contraire  et  sur  mer  et  sur  terre  ! 
Que  le  Tage  et  le  Pô  contre  toi  rebellés 
Te  reprennent  les  biens  que  tu' leur  as  volés  ! 
Que  Mars  faisant  do  Rome  une  seconde  proie 
Donne  aux  Carthaginois  tes  richesses  en  proie. 
Et  que  dans  peu  de  temps  le  dernier  des  Romains 
En  finisse  la  race  avec  ses  propres  mains! 


Est-ce  Massinissa  qui  parle?  Est-ce  Camille?  Mais  Cor- 
neille est  assez  riche  de  son  fonds  pour  n'avoir  pas  à  rougir 
d'un  léger  emprunt,  qu'il  aurait  dû  seulement  confesser 
avec  plus  de  franchise  et  de  bonne  grâce. 


ANALYSE  D'HORACE 


ACTE  I" 


Se.  I  —  La  guerre  est  déclarée  entre  Rome  et  Albe. 
Sabine,  sœur  des  trois  Curiaces,  Albains,  mariée  à  Horace, 
Romain,  exprime  à  Julie,  dame  romaine,  le  déchirement  de 
son  cœur,  partagé  entre  son  ancienne  et  sa  nouvelle  patrie. 

Se.  n.  —  Camille,  sœur  des  Horaces  et  fiancée  à  l'un  des 
Curiaces,  n'est  pas  moins  affligée  que  Sabine  ;  mais  un 
oracle  la  rassure  ;  la  veille,  il  lui  a  prédit  qu'elle  allait  être 
unie  pour  toujours  à  Curiace. 

Se.  m.  —  Curiace  entre  à  ce  moment  dans  la  maison 
d'Horace,  porteur  d'une  heureuse  nouvelle.  Au  moment  où 
les  deux  armies  allaient  en  venir  aux  mains,  le  dictateur 
albain  leur  a  fait  honte  d'une  lutte  fratricide,  et,  pour  épar- 
gner le  sang  des  combattants,  a  proposé  de  remettre  à  trois 
champions,  pris  de  chaque  côté,  l'issue  de  la  querelle.  Tous 
ont  applaudi;  pendant  que  les  chefs  s'entendent  pour  dési- 
gner les  combattants,  un  armistice  confond  les  deux  ar- 
mées. Curiace  est  accouru  à  Rome,  et  le  père  de  Camille  a 
promis  de  lui  donner  sa  fillQ^ussitôt  après  l'issue  du 
combat. 


ACTE  II 

Se   I.  —  Rome  a  choisi  Horace  et  ses  deux   frères  pour 
défendre  sa  cause.  Curiace  félicite  Horace. 

9. 


242  ANALYSE    D'HORACE 

Se.  II.  —  Un  soldai  albain  vient  annoncer  qu'Albe,  de  son 
côté,  a  choisi  les  trois  Curiaces. 

Se.  m.  —  Désespoir  de  Curiace.  Horace,  inébranlable,  se 
loue  d'avoir  à  montrer  sa  vertu  dans  une  épreuve  digne  de 
lui.  Curiace  croit  faire  assez  s'il  fait  son  devoir,  mais  sans 
joie.  Horace  veut  faire  plus,  et  obéir  «  avec  allégresse  ». 

Se.  IV.  —  Il  tient  le  même  langage  à  sa  sœur  Camille, 
qu'il  laisse  avec  Curiace. 

Se.  v.  —  Les  deux  fiancés  sont  au  désespoir;  mais 
Camille  voudrait  que  Curiace  ne  se  rendit  pas  au  combat; 
et  Curiace  "■  y  va  comme  au  supplice  »,  mais  «  il  y  faut 
aller  ». 

Se.  VI.  —  Horace  rentre  avec  Sabine  sa  femme,  qui  sup- 
plie, assez  singulièrement,  son  frère  et  son  mari,  de  la  tuer, 
l'un  ou  l'autre,  pour  donner  une  juste  cause  à  leur  duel. 

Se.  VII.  —  Entrée  du  vieil  Horace.  H  presse  son  tils  et 
Curiace  de  marcher  au  combat,  laissant  les  femmes  à  leurs 
plaintes.  Les  femmes  s'éloignent  désespérées. 

Se.  vni.  —  Seul  avec  les  deux  hommes,  le  vieil  Horace 
craint  moins  de  laisser  voir  son  trouble. 

Moi-même  on  net  adieu  j'ai  les  larmes  aux  yeux 
Faites  votre  devoir,  et  laissez  faire  aux  Dieux. 


ACTl',  ni 

Se.  I,  —  Sabine,  seule  en  scène,  exhale  la  douloureuse 
incertitude  de  son  cœur  Pour  qui  trembler?  Pour  (jui  l'aire 
des  vœux? 

Se.  II.  —  Julie  apporte  la  nouvelle  qu'eu  voyant  les 
Horaces  prêts  à  combattre  contre  leurs  amis,  leurs  paren's, 
les  Curiaces,  l'un  et  l'autre  camp  ont  éclaté  en  murmures.  Le 
duel  est  suspeudu.  On  consulte  les  Dieux  par  un  sacrifice. 

Se.  m.  —  Camille  n'cspèro  rien  de  ce  délai.  Sabine 
reprend  conhance.  Julie  s'oldigue  pour  savoir  la  réponse  des 
Dieux. 


ANALYSE   d'HORACE  243 

Se.  IV.  —  Dispute  assez  oiseuse  entre  Sabine  et  Camille; 
l'une  et  l'autre  se  prétend  la  plus  malheureuse  dans  leur 
commune  adversité. 

Se.  V.  —  Le  vieil  Horace  annonce  que  les  Dieux  ont 
ordonné  le  combat.  Les  trois  Horaces  et  les  trois  Curiaces 
sont  aux  mains.  Il  fait  hautement  des  vœux  pour  la  vic- 
toire de  Rome  et  de  ses  fils. 

Se.  VI.  —  A  ce  moment,  Julie  entre,  annonce  leur  défaite. 
Deux  des  Horaces  sont  morts  ;  le  troisième,  l'époux  de 
Sabine,  s'est  enfui.  Le  vieil  Horace  maudit  ce  fuyard,  qui 
n'a  pas  su  mourir.  U  jure  de  venger  dans  le  sang  de  ce  fils 
infâme  la  boute  des  Romains. 


ACTE  IV 

Se.  I.  —  Camille  intercède  en  vain,  pour  son  frère,  au- 
près d'un  père  inflexible. 

Se.  II.  —  Valëre,  envoyé  par  le  roi,  se  présente  au  vieil 
Horace,  et,  après  un  malentendu  trop  prolongé,  le  tire  de 
l'erreur  où  l'avait  jeté  le  rapport  incomplet  et  précipité  de 
Julie;  son  fils  n'a  point  fui,  mais  il  a  feint  de  fuir,  pour 
disperser  ses  troi*  adversaires,  dont  il  a  eu  raison  tour  à 
tour.  Rome  est  victorieuse.  Le  vieil  Horace  éclate  on  trans- 
ports de  joie. 

Se.  ui.  —  H  veut  que  Camille  elle-même  s'associe  à  sa 
joie,  et  qu'elle  oublie  Curiace. 

Se.  IV.  —  Camille,  désespérée,  rappelle  dans  un  mono- 
logue les  péripéties  de  cette  journée  ;  son  Curiace  est  mort, 
elle  n'a  plus  qu'à  mourir  en  insultant  au  vainqueur. 

Se.  V.  —  Horace  entre  dans  la  maison  triomphant  ;  il 
}tale  aux  yeux  de  Camille  les  dépouilles  des  Curiaces.  Il  lui 
reproche  ses  larmes  ,  il  veut  qu'elle  applaudisse  à  l'exploit 
qui  tue  son  fiancé,  mais  sauve  sa  patrie  Camille,  exaspérée, 
répond  en  maudissant  Rome.  Horace  tire  son  épée ,  Camille 
fuit;  son  frère  la  poursuit  et  la  tue. 


244  ANALYSE    D'HORACE 

Se.  VI.  —  Il  affirme  la  justice  de  ce  meurtre  au  soldat  qui 
l'accompagne. 

Se.  VII.  —  Il  l'affirme  k  Sabine,  qui  vient  de  voir  expirer 
Camille;  elle  reproche  h  son  époux  la  mort  de  sa  belle- 
sœur;  elle-même  voudrait  mourir  fraj)pée  du  même  fer. 


ACTE  V 

Se.  I.  —  Le  vieil  Horace,  satisfait  du  bonheur  de  Rome, 
supporte  mieux  la  mort  de  sa  fille  ;  toutefois  il  blâme  sou 
fils  d'avoir  frappé  de  sa  main  glorieuse  une  si  indigne  sœur. 
Horace  offre  sa  vie  à  son  père,  si  son  père  le  croit  cou- 
pable. 

Se.  u.  —  Le  roi  Tulle  entre  dans  la  maison  du  vieil  Horace, 
pour  faire  honneur  au  père  du  vainqueur,  et  juger,  à  regret, 
le  meurtrier  de  Camille.  Valère,  qui  aimait  Camille,  et  s'était 
flatté  de  l'obtenir  après  la  mort  de  Curiace,  demande  au  roi 
qu'il  punisse  Horace  de  la  peine  cai)ilale.  Horace  dédaigne 
de  se  défendre  :  en  ce  jour,  ayant  fait  tant  pour  sa  gloire, 
il  ne  pourra  plus  la  soutenir  ;  autant  vaut  qu'il  meure. 

Se.  m.  —  Sabine  intervient,  et  encore  une  fois  elle 
demande  à  mourir,  cette  fois  à  la  plac«  d'Horace.  Le  vieil 
Horace  prend  la  défense  de  son  fils,  et  relève,  par  un 
sublime  langage,  ce  cinquième  acte  un  peu  languissant.  Si 
Horace  eût  failli,  son  père  l'eût  déjà  puni.  Si  Horace  a  failli, 
sa  gloire  le  rend  inviolable.  Le  roi  se  rend  à  ce  discours 
et  pardonne  à  Horace.  Pour  apaiser  les  mânes  de  Camille, 
un  nièine  tombeau  réunira  ses  restes  et  ceux  de  son  fiancé. 


A  MONSEIGNEUR 

LE    CARDINAL   DUC   DE   RICHELIEU  \ 


MONSEIGNEDR, 

Je  n'aurois  jamais  eu  la  témérité  de  présenter  à  Vothe 
Éminence  ce  mauvais  portrait  d'Horace,  si  je  n'eusse 
considéré  qu'après  tant  de  bienfaits  que  j'ai  reçus  d'elle, 
le  silence  où  mon  respect  m'a  retenu  jusqu'à  présent 
passeroit  pour  ingratitude,  et  que  quelque  juste  dé- 
fiance que  j'aie  de  mon  travail,  je  dois  avoir  encore 
plus  de  confiance  en  votre  bonté.  C'est  d'elle  que  je 
tiens  tout  ce  que  je  suis  ;  et  ce  n'est  pas  sans  rougir  que 
pour  toute  reconnoissance,  je  vous  fais  un  présent  si 
peu  digne  de  vous,  et  si  peu  proportionné  à  ce  que  je 
vous  dois.  Mais,  dans  cette  confusion,  qui  m'est  com- 
mune avec  tous  ceux  qui  écrivent,  j'ai  cet  avantage 
qu'on  ne  peut,  sans  quelque  injustice,  condamner  mon 
choix,  et  que  ce  généreux  Romain,  que  je  mets  aux 

1  Celle  dédicace  parut  en  tête  de  la  première  édition  à' Horace,  ainsi 
intitulée  •  Horace,  tragédie.  A  Paris,  chez  Auyuatin  Courbé... 
M.  DC.  XXXXI,  avec  privilège  du  Boy,  in-4°  de  5  feuillets  et  103  pages. 
L'achevé  d'imprimer  est  du  15  janvier  1641.  Le  vrai  titre  de  la  pièce  est  : 
Horace.  Mais  l'usage  de  la  désigner  par  le  nom  pluriel  les  Horaces  s'éta- 
blit de  bonne  heure  et  prévalut  longtemps.  Chapelain  dit  les  Horaces 
dans  sa  lettre  à  Balzac  du  17  novembre  1640;  et  Corneille  lui-même 
nomme  ainsi  sa  pièce  dans  la  Préface  de  Sophonisbe  (1663). 

La  dédicace  à  Richelieu  est  le  signe  et  le  témoignage  de  la  réconci- 
liation qui  intervint  entre  le  cardinal  et  le  poète  après  la  querelle  du  Cid. 


246  A  MONSEIGNEUR 

pieds  de  V.  É.,  eût  pu  paroîtrc  devant  elle  avec  moins 
de  houle,  si  les  forces  de  Tarlisan  eussent  répondu  à  la 
dignité  de  la  matière.  J'en  ai  pour  garant  l'auteur  dont 
je  l'ai  tirée,  qui  commence  à  décrire  cette  fameuse  his- 
toire par  ce  glorieux  éloge,  «  qu'il  n'y  a  presque 
aucune  chose  plus  noble  dans  toute  l'antiquité  *  ».  Je 
voudrois  que  ce  qu'il  a  dit  de  l'action  se  pût  dire  de  la 
peinture  que  j'en  ai  faite,  non  pour  en  tirer  plus  de 
vanité,  mais  seulement  pour  vous  offrir  quelque  chose 
un  peu  moins  indigne  de  vous  être  offert.  Le  sujet  étoit 
capable  de  plus  de  grâces,  s'il  eût  été  traité  d'une  main 
plus  savante;  mais  du  moins  il  a  reçu  de  la  mienne 
toutes  celles  qu'elle  étoit  capable  de  lui  donner,  et 
qu'on  pouvoit  raisonnablement  attendre  d'une  muse  de 
pioviiice  -,  qui  n'étant  pas  assez  heureuse  pour  jouir 
souvent  des  regards  de  V.  É.,  n'a  pas  les  mêmes 
lumières  à  se  conduire  qu'ont  celles  qui  en  sont  conti- 
nuellement éclairées.  Et  certes,  MoNSKiGNEtjR,  ce  change- 
ment visible  qu'on  remarque  en  mes  ouvrages  depuis 
que  j'ai  l'honneur  d'être  à  V.  E.  ^,  qu'est-ce  autre  chose 
qu'un  effet  des  grandes  idées  qu'elle  m'inspire,  quand 
elle  daigne  souffrir  que  je  lui  rende  mes  devoirs?  et  à 
rpioi  peut-on  attribuer  ce  qui  s'y  mêle  de  mauvais, 
(ju'aux  teintures  grossières  que  je  reprends  quand  je 
(Irmeurc  abandonné  à  ma  propre  foiblesse?  Il  faut, 
MoNSEiGNEDu,  quc   tous  ccux  qui  donnent  leurs  veilles 

1.  Npc  ferme  ri's  antiqna  nlin  est  nobilinr.  (Tile-Livo,  liv.  I,  rli.  xxiv  ) 

2.  Corneille  habita  llouen  jusqu'en  1662.  A  colle  dalc,  il  viiil  se  lixer 
à  Paris. 

3.  Voltaire  s'étonne  forl  fie  celte  expression.  «  Je  ne  snis  ce  qu'on 
doit  entendre  par  ces  mots  être  à  V.  K.  Le  rardinal  de  llichelieu  fai- 
sait au  grand  Corneille  une  pension  de  cinq  cenls  ccus,  non  pas  au  nom 
du  Roi,  mais  de  ses  propres  deniers....  Cependant  une  pension  de  cinq 
cents  écus  que  le  grand  Corneille  fui  réduil  à  recevoir  ne  parait  pas  un 


LE   CARDINAL   DUC  DE   RICHELIEU  247 

au  théâtre  publient  hautement  avec  moi  que  nous  vous 
avons  deux  obligations  très  signalées  :  l'une,  d'avoir 
ennobli  le  but  de  l'art;  l'autre,  de  nous  en  avoir  facilité 
les  connoissances.  Vous  avez  ennobli  le  but  de  l'art, 
puisqu'au  lieu  de  celui  de  plaire  au  peuple  que  nous 
prescrivent  nos  maîtres,  et  dont  les  deux  plus  honnêtes 
gens  de  leur  siècle,  Scipion  et  Lselie,  ont  autrefois  pro- 
lesté de  se  contenter  ',  vous  nous  avez  donné  celui  de 
vous  plaire  et  de  vous  divertir;  et  qu'ainsi  nous  ne  ren- 
dons pas  un  petit  service  à  l'État,  puisque,  contribuant 
à  vos  divertissements,  nous  contribuons  à  l'entretien 
d'une  santé  qui  lui  est  si  précieuse  et  si  nécessaire.  Vous 
nous  en  avez  facilité  les  connoissances,  puisque  nous 
n'avons  plus  besoin  d'autre  étude  pour  les  acquérir  que 
d'attacher  nos  yeux  sur  V  É.,  quand  elle  honore  de  sa 
présence  et  de  son  attention  le  récit  de  nos  poèmes. 
C'est  là  que  lisant  sur  son  visage  ce  qui  lui  plait  et  ce 

tilre  suffisant  pour  qu'il  dit  ;  J'ai  l'honneur  d'être  à'V.  E.  »  Celte  expres- 
sion est  dans  les  usages  du  temps.  Etre  à  un  grand,  signifiait  en  rece- 
voir pension,  grande  ou  petite.  Cela  n'engageait  pas  beaucoup.  Nous 
disons  encore  :  Je  suis  tout  à  vous,  locution  analogue,  sans  y  attacher 
aucune  importance.  Au  reste,  il  y  a  quelque  excès  d'adulation  dans  celte 
dédicace  :  Corneille  n'a  jamais  su  flatter  délicatement. 

1.  Térence  exprime  cette  idée  dans  le  Prologue  de  VAndrienne.  Sci- 
pion et  Lélius  avaient  passé  à  Rome  pour  les  collaboraleurs  de  Térence; 
quelques-uns  prétendaient  même  qu'ils  étaient  les  véritables  auteurs  des 
comédies  que  Térence  se  bornait  à  signer.  Cette  opinion  n'a  aucune 
vraisemblance.  Elle  plaisait  au  xvii°  siècle  :  Boileau  l'adopta  après  Cor- 
neille, et  dit  à  Molière  : 

Celui  qui  sut  vaincre  Numance, 
Qui  mil  Carlhage  sous  sa  loi. 
Jadis  sous  le  nom  de  Térence 
Sut-il  mieux  badiner  que  toi? 

[Stances  à  propos  de  l'Ecole  des  femmes.) 

On  sait  le  sens  d'honnête  homme  au  xvii'  siècle  :  c'est  l'homme  d'hon- 
neur, homme  du  monde,  avec  des  mœurs  polies  el  un  esprit  éclairé. 


248    A   MONSEIGNEUR   LE    CARDINAL   DE   RICHELIEU 

qui  ne  lui  plait  pas,  nous  nous  instruisons  avec  certi- 
tude de  ce  qui  est  bon  et  de  ce  qui  est  mauvais,  et 
tirons  des  règles  infaillibles  de  ce  qu'il  faut  suivre  et  de 
ce  qu'il  faut  éviter;  c'est  là  que  j'ai  souvent  appris  en 
deux  heures  ce  que  mes  livres  n'eussent  pu  m'apprendre 
en  dix  ans  ;  c'est  là  que  j'ai  puisé  ce  qui  m'a  valu 
l'applaudissement  du  public;  et  c'est  là  qu'avec  votre 
faveur  j'espère  puiser  assez  pour  être  un  jour  une 
œuvre  digne  de  vos  mains.  Ne  trouvez  donc  pas  mau- 
vais, Monseigneur,  que  pour  vous  remercier  de  ce  que 
j'ai  de  réputation,  dont  je  vous  suis  entièrement  rede- 
vable, j'emprunte  quatre  vers  d'un  autre  Horace  que 
celui  que  je  vous  présente  et  que  je  vous  exprime  par 
eux  les  plus  véritables  sentiments  de  mon  âme  : 

Totum  munrris  hoc  lui  fsf, 
Quod  monslror  dùjito  pr.-elercuntium, 
Scptix  non  levis  artifex  : 
Quod  splvo  et  placeo,  si  placco,  tiium  est  '. 

Je  n'ajouterai  (pi'iiiie  vérité  à  celle-ci,  en  vous  sup- 
pliant de  croire  que  jo  suis  et  serai  toute  ma  vie,  très 
passionnément, 

MONSEIGNEUR, 
De  V.  É., 

Le  très  humble,  très  obéissant, 
et  très   lidéle  serviteiu', 

GORNKILLE. 


1.  lloiarc,  Odes,  liv.  IV,  ndi'  m,  vers  21-9'i.  Cnrncilln  a  rh;uif;i;  le 
Irciisièmc  vers  pour  l'adapter  à  hii-mèmo.  Il  y  a  dans  Hoiikîc  :  Iloinnnx 
fidicrn  li/rx.  "  Je  dois  tout  à  tes  bienfaits  :  si  le  ])nhliiî  me  dt'si},'ne 
n\i  i)asBaKc  comme  un  auteur  dramatique  assez  considéré,  si  je  vis,  si  je 
plais  (pour  autant  que  je  plaise)  c'est  ton  œuvre.  » 


TITE  LIVE 


XXÎII...  Des  deux  côtés,  on  se  préparait  avec  la  plus 
grande  activité  à  cette  guerre.  C'était  presque  une  guerre 
civile,  car  les  enfants,  en  quelque  sorte,  allaient  combattre 
contre  leurs  pères.  En  elTet,  le  sang  troycn  coulait  dans 
les  veines  des  deux  peuples.  Laviniuni  était  sorti  de  Troie; 
Albe  de  Laviniuni;  et  les  Romains  de  la  race  des  rois 
d'Albe.  Cependant,  l'événement  rendit  cette  lutte  IJnioins 
déplorable  :  il  n'y  eut  pas  de  bataille  rangée:  il  n'y  eut  de 
détruit  que  les  ntaisons  de  l'une  des  deux  villes;  les  deux 
l>euples  se  confondirent  en  un  seul  Les  Albains  avaient 
l)ris  les  devants  et  fait  irruption  sur  le  territoire  de  Rome 
avec  une  armée  immense,  ils  posent  leur  camp  à  cinq 
milles  seulement  de  la  ville  et  l'entourent  d'un  fossé,  qui, 
pendant  plusieurs  siècles,  conserva  le  nom  du  général  albain 
Cluilius.  Le  temps  a  fini  par  effacer  et  la  trace  de  ce  travail 
et  son  nom.  Dans  ce  camp,  les  Albains  perdent  leur  roa 
Cluilius;  ils  créent  un  dictateur,  Metius  Suiïetius.  Cepen- 
dant TuUus,  enhardi  encore  par  la  mort  du  roi,  publiait 
que  la  vengeance  des  dieux  avait  commencé  par  ce  roi  jiour 
faire  tomber  ensuite  sur  tout  le  peuple  le  châtiment  d'une 
guerre  impie.  A  la  faveur  de  la  nuit,  il  tourne  le  camp 
ennemi  et  s'avance  vers  le  territoire  d'Albe  avec  une 
armée  menaçante.  Cette  manœuvre  tire  Metius  de  sa  posi- 
tion. 11  s'approche  le  plus  qu'il  peut  de  l'ennemi,  puis 
envoie   un   héraut  demander  à  Tullus   une  entrevue  avant 

1.  Liv-  1,  chap.  XXIII  ii  XXVI,  trad.  Gaucher. 


250  TITE    LIVE 

le  combat  :  s'il  s'y  rend,  il  peut  être  assuré  d'entendre  des 
propositions  dans  l'intérêt  de  Rome  non  moins  que  dans 
celui  d'Albe.  Tullus  ne  refuse  pas,  bien  que  persuadé  de 
l'inulililé  de  cet  entretien.  Il  range  ses  soldats  en  bataille  : 
les  Albains  en  font  autant.  Les  deux  armées  ainsi  sous  les 
armes,  les  chefs  s'avancent  avec  une  escorte  d'officiers.  Le 
général  albain  parle  le  premier  :  «  D'injustes  attaques,  le 
refus  de  rendre  le  butin  aux  termes  dn  traité,  toiles  sont 
les  causes  qu'il  me  semble  avoir  entendu  donner  à  cette 
guerre  par  notre  roi  Cluilius,  et  celles  que  tu  dois  alléguer, 
Tullus,  je  n'en  doute  pas.  Mais  laissons  les  vains  prétextes 
et  disons  la  vérité  :  c'est  une  ambition  rivale  qui  met  aux 
prises  deux  peuples  voisins  et  parents.  Est-ce  à  raison? 
est-ce  à  tort?  je  ne  l'examine  pas;  ce  soin  regardait  celui 
qui  a  entrepris  la  guerre.  Moi,  les  Albains  ne  m'ont  élu 
chef  que  pour  la  bien  conduire.  Ce  que  je  veux,  Tullus, 
c'est  t'avertir  d'une  chose  :  l'Étrurie,  qui  nous  environne,  est 
bien  menaçante  :  tu  le  sais  mieux  que  nous,  toi  qui  en  es 
plus  près  1.  Puissante  sur  terre,  elle  l'est  encore  plus  sur 
mer  2.  Souviens-toi,  quand  tu  donneras  le  signal  du 
combat,  qu'elle  aura  l'œil  fixé  sur  nos  deux  armées,  prèle 
à  fondre  sur  les  deux  peuples  fatigues  de  la  lutte  ou  acca- 
blés, sur  les  vainqueurs  comme  sur  les  vaincus.  Aussi, 
puisque  non  contents  d'une  liberté  assurée  nous  courons 
la  chance  de  devenir  esclaves,  dans  l'espoir  d'une  domina- 
lion  incertaine,  cherchons  avec  l'aide  des  dieux  quelque 
moyen  de  décider  entre  les  deux  peuples  sans  qu'il  en 
coûte  à  tous  deux  bien  des  perles  et  des  Hols  de  sang.  » 
Celte  proposition  ne  déplut  pas  à  Tullus,  bien  que  son 
audace  fût  encore  accrue  par  l'espoir  de  la  victoire.  Les 
deux  chefs  cherchaient  un  moyen  d'exécuter  ce  projet;  la 
fortune  le  leur  fournil  d'elle-même. 

XXIV.  Il  y  avait  alors  dans  chacune  des  deux  armées  trois 
frères  du  même  âge  et  de  la  même  force,  les  Horaces  et  les 
Curiaces;  leur  nom  est  bien  connu,  et,  dans  l'antiquilê,  il 
n'y  a  guère  d'événement  plus  fameux.  Cependant,  sur  un 
détail  de  celle  histoire  si    répandue   plane   encore  iiuelque 

1.  Albe  était  située  au  sud-osi,  do  Home  et  séparée  par  clic  de  l'Etruiio. 

2.  La  coufédération  Étrusque  s'étendait  de  la  Ligurie  au  Lalium. 


TITE   LIVE  251 

incertitude.  Les  Horaces  étaient-ils  Romains,  ou  bien  les 
Curiaces?  on  ne  sait.  Les  auteurs  sont  partagés  :  le  plus 
grand  nombre  cependant  veulent  que  les  Horaces  soient 
Romains,  et  je  m'incline  vers  celle  opinion.  Chacun  des  rois 
charge  les  trois  frères  de  s'armer  el  de  combattre  pour  la 
pairie  :  l'empire  restera  oii  aura  été  la  victoire.  Tout  est 
accepté  :  on  s'accorde  sur  l'heure  du  combat.  Avant  que  la 
lutte  ne  s'engageât,  un  traité  fut  conclu  entre  les  Romains 
et  les  Albains  :  celui  des  deux  peuples  dont  les  soldats 
seraient  vainqueurs  devait  gouverner  l'autre,  mais  sans 
l'opprimer. 

XXV.  Le   traité   conclu,  de  chaijuc  côté   les  trois   frères 
prennent   les  armes,  comme   on   en  est  convenu.  Chaque 
peuple  exhortait   ses  combattants,  leur  rappelant  que   les 
dieux  de  la  patrie,  la  patrie  elle-même,  leurs  parents,  tout 
ce  que  la  ville,  tout  ce  que  l'armée  contenait  de  citoyens 
avait  en  ce  moment  les  yeux  fixés  sur  leurs  armes  et  sur 
leurs   bras.  Leur   ardeur  naturelle   encore  enflammée  par 
ces  encouragements,  ils  s'avancent  entre  les  deux  armées. 
Les  soldats  s'étaient  rangés  devant  chaque  camp,  à  l'abiJ 
du  danger   mais  non  de  l'inquiétude  :  car  il  s'agissait  de 
l'empire,  et  tout  reposait  sur  la  fortune  el  le  courage  de 
trois  hommes.  Aussi,  palpitants  d'espoir  el  de  crainte,  ils 
sont  tout  entiers  à  ce  spectacle  plein  dangoisse.  Le  signal 
est  donné.  Les  six  guerriers,  les  armes  en  avant,  s'abordent 
de  front  comme  le  feraient  deux  bataillons.  Deux  grandes 
armées  ne  s'élancent  pas  avec  plus  d'animation.  Ni  les  uns 
ni  les  autres  ne  songent  à  leur  propre  danger:  ils  ne  voient 
que  le  pays  asservi  ou   triomphant,  et  la  fortune  à  venir  de 
leur  patrie  qui  sera  ce  qu'ils  vont  la  faire.  Lorsqu'au  pre- 
mier choc  les  armes  ont  retenti  et  que  les  épées  ont  brillé 
au  soleil,  tous  les  spectateurs  frissonnent  de  crainte  :  l'in- 
certitude encore  complète  ferme  loiltes  les  bouches,  arrête 
toutes  les  respirations.  La  lulle  s'engage  :  ce  n'étaient  pas 
seulement  le  mouvement  du  corps,  le  choc  des  armes,  qui 
fixaient  les   regards,  mais   déjà  des  blessures  el  du  sang, 
lorsque    devant   les   trois  Albains  blessés,    deux  Romains 
tombent  expirants  Tun   sur  l'autre.   A  cette    vue,  l'armée 
albaine  a  poussé  un  cri  de  joie.  Les  légions  romaines  n'ont 
plus  d'espoir;  mais  elles  s'intéressent  encore  à  la  lutte,  car 


252  TITE   LIVE 

elles  tremblent  pour  ce  guerrier  seul  qu'enveloppent  les 
trois  Curiaces.  Heureusement,  il  n'avait  aucune  blessvire, 
et,  trop  faible  contre  eux  tous,  il  était  redoutable  pour 
chacun  séparément.  Afin  donc  de  diviser  leur  attaque,  il 
prend  la  fuite,  persuadé  qu'ils  le  suivront  à  d'inégales  dis- 
tances, selon  la  gravité  de  leurs  blessures.  Déjà  il  était 
assez  loin  du  théâtre  du  combat,  lorsque,  regardant  derrière 
lui,  il  les  voit  à  des  distances  bien  inégales  en  elTet.  L'un 
d'eu.x  n'était  pas  loin  :  il  se  retourne  et  fond  sur  lui  avec 
impétuosité.  L'armée  albaine  criait  encore  au.\  Curiaces  de 
secourir  leur  frère,  qu'Horace  vainqueur  l'avait  immolé  et 
courait  vers  un  second  ennemi.  Un  cri,  tel  qu'en  arrache 
un  triomphe  inespéré,  part  de  l'armée  romaine  et  encou- 
rage le  guerrier;  il  se  hâte  d'en  finir  .  avant  d'être  rejoint 
par  le  troisième  Curiace  qui  n'est  pas  éloigné,  il  tue  le 
second.  Dès  lors  ils  étaient  un  contre  un  :  le  nombre  était 
le  même,  mais  non  pas  la  confiance  et  la  force.  L'un  n'avait 
pas  une  blessure;  fier  de  ses  deux  victoires,  il  s'avançait 
assuré  de  la  troisième  :  l'autre,  fatigué  par  sa  blessure, 
haletant  et  épuisé  par  la  course,  et  vaincu  d'avance  par  la 
défaite  de  ses  frères,  ne  fit  que  s'oITrir  au  fer  du  vain- 
(picur.  Ce  ne  fut  pas  un  combat.  Le  Romain  triomphant 
s'écrie  :  «  J'en  ai  immolé  deux  aux  mânes  de  mes  frères;  le 
troisième,  je  l'immole  aux  intérêts  dont  doit  décider  cette 
guerre,  afin  que  Rome  règne  sur  Albe.  »  A  peine  son  ennemi 
soutient-il  ses  armes  :  il  lui  plonge  son  épée  dans  la  gorge, 
et  le  dépouille  renversé  à  terre.  Les  Romains  accueillent 
Horace  avec  des  cris  de  joie  et  de  triomphe.  L'allégresse 
était  d'autant  plus  vive  qu'on  avait  désespéré  du  succès. 
Les  deux  peuples  s'occupent  d'ensevelir  I^urs  morts,  mais 
avec  des  dispositions  d'esprit  bien  différentes,  puisque  l'un 
devenait  maître,  l'autre  sujet.  Les  tombeaux  subsistent  à  la 
place  où  tombèrent  les  combattants.  Ceux  des  deux 
itdinains  sont  ensemble  du  coté  d'Albe,  ceux  des  trois 
.VIbains  sont  plus  près  de  Rome,  mais  éloignés  les  uns  des 
autres,  à  l'endroit  où  a  eu  lieu  chaque  combat. 

XXVL  Avant  de  se  séparer,  Metiiis  demande,  aux  termes 
du  traité,  les  ordres  de  Tulbis.  Tullus  lui  ordonne  do  tenir 
ses  soldats  sous  les  armes  :  il  s'en  servira  s'il  a  à  faire  la 
guerre  aux  Véiens.  Les  deux  armées  rentrèrent  ainsi  dans 


TITE   LIVE  253 

leur  ville.  A  la  tête  des  Romains  marchait  Horace,  précédé 
des  dépouilles  des  trois  vaincus.  Sa  sœur,  jeune  fille 
fiancée  à  l'un  des  Curiaces,  était  venue  à  sa  rencontre  près 
de  la  porte  Capène.  En  reconnaissant  sur  les  épaules  de  son 
fière  la  cotte  d'armes  qu'elle  avait  lissue  de  ses  mains  pour 
son  fiancé,  elle  s'arrache  les  cheveux,  et,  avec  des  cris 
lamentables,  appelle  son  Curiacequi  n'est  plus.  Le  farouche 
orgueil  du  jeune  homme  s'irrite  de  ces  plaintes  qui  trou- 
blent sa  victoire  et  la  joie  si  vive  de  tout  un  peuple;  il  tire 
son  épée  et  perce  la  jeune  fille  en  lui  disant  dans  sa  colère  : 
«  Va,  avec  ton  amour  sacrilège,  va  retrouver  ton  fiancé, 
toi  qui  oublies  tes  frères  morts,  ton  frère  vivant,  la  patrie. 
Ainsi  périsse  toute  femme  qui  pleurera  un  ennemi  de 
Rome!  »  Cette  conduite  parut  bien  cruelle  au  sénat  et  au 
peuple;  mais  le  service  récent  d'Horace  atténuait  l'elTet  de 
son  crime.  On  le  mène  cependant  an  tribunal  du  roi.Tullus, 
pour  s'épargner  l'odieux  d'une  sentence  si  terrible  qui 
devait  mécontenter  la  multitude,  et  du  supplice  qui  devait 
suivre,  convoque  le  peuple  :  «  Je  nomme  des  duumvirs, 
dit-il,  pour  juger  le  crime  d'Horace,  selon  la  loi.  •  Les  dis- 
positions de  cette  loi  étaient  effrayantes  :  Que  les  duumvirs 
prononcent  sur  le  crime  ;  si  l'accusé  en  appelle,  qu'il  soit  pro- 
noncé sur  cet  appel.  Si  l'arrêt  est  confirmé,  qu'on  voile  la 
tète  du  condamné,  qu'on  le  suspende  à  l'arbre  fatal  ^,  qu'on 
le  batte  de  verr/es  2,  soil  dans  l'enceinte,  soit  fiors  l'enceinte 
de  la  ville.  Les  duumvirs,  d'après  cette  loi,  n'auraient  pas 
cru  pouvoir  absoudre  même  un  meurtre  involontaire;  ils 
condamnèrent  Horace.  «  Horace,  dit  l'un  d'eux,  je  te  déclare 
coupable;  licteur,  attache-lui  les  mains.  »  Le  licteur  s'était 
approché  et  déjà  il  passait  la  corde  :  «  J'en  appelle  »,  s'écrie 
Horace,  sur  le  conseil  de  Tullus,  qui  voulait  le  voir  user  du 
bénéfice  de  la  loi.  L'appel  est  donc  porté  devant  le  peuple. 
Tous  les  cœurs  étaient  émus,  surtout  lorsqu'on  entendit  le 
père  d'Horace  s'écrier  qu'à  ses  yeux  sa  fille  avait  subi  un 


1.  Une  potence  ou  une  croix,  ou  plutôt  encore  une  fourche. 

2.  Dans  les  prenniers  temps,  on  frappait  le  condamné  jusqu'à  ce  que 
la  mort  s'en  suivît;  plus  tard,  on  le  tuait  d'un  coup  de  hache  avant 
qu'il  ne  mourût  sous  les  verges;  enfin  la  loi  Sempronia,  portée  par 
Tib.  Gracchus,  défendit  de  frapper  un  citoyen  romain. 


254  TITE   LIVE 

juste  châtiment.  Innocente,  il  l'eût  vengée  lui-même  :  armé 
de  ses  droits  de  père,  il  eût  sévi  contre  son  fils.  Puis,  il 
conjurait  le  peuple,  qui  l'avait  vu  naguère  entouré  d'une  si 
belle  famille,  de  ne  pas  le  priver  de  son  dernier  enfant.  Et 
alors  le  vieillard,  d'une  main  tenant  son  fils  sur  sa  poitrine, 
de  l'autre  montrant  les  dépouilles  des  Curiaces  attachées  à 
l'endroit  nommé  aujourd'hui  Pdier  des  Horaces  *  :  «  Quoi! 
s'écriait-il,  ce  guerrier  que  vous  avez  vu  tout  à  l'heure 
s'avancer  glorieux  et  triomphant,  pourrez-vous,  Romains, 
le  voir  lié  à  un  poteau,  expirant  sous  les  verges  et  dans  les 
tortures.'  Spectacle  horrible  que  supporteraient  à  peine  les 
yeux  des  Albainsî  Va,  licteur,  attache  ces  mains  qui,  tout 
à  l'heure  victorieuses,  ont  donné  l'empire  au  peuple  romain! 
voile  la  tète  du  libérateur  de  Rome'  suspends-le  à  l'arbre 
fatal!  Frappe-le  de  verges  dans  l'enceinte  de  Rome  si  tu 
veux,  mais  que  ce  soit  près  de  ces  trophées  et  de  ces 
dépouilles;  ou  hors  de  l'enceinte,  mais  que  ce  soit  entre 
les  tombeaux  des  Curiaces.  Car  en  quel  lieu  conduire  ce 
héros  où  les  monuments  de  sa  gloire  ne  protestent  pas 
contre  l'ignominie  de  son  supplice?  »  Le  peuple  ne  put 
tenir  contrôles  larmes  du  père  et  l'intrépidité  du  fils,  insen- 
sible à  de  si  grands  dangers.  Horace  fut  absous,  grâce  à 
l'admiration  qu'inspirait  son  courage,  plutôt  qu'à  la  bonté 
de  sa  cause.  Toutefois,  comme  un  meurtre  commis  au 
grand  jour  demandait  quelque  expiation,  on  exigea  du  père 
qu'il  purifiât  son  fils  par  des  cérémonies  dont  le  trésor 
public  fit  les  frais.  Après  quelques  sacrifices  expiatoires, 
qui  se  sont  conservés  depuis  dans  la  famille  des  Horaces, 
il  éleva  en  travers  du  chemin  un  soliveau,  espèce  de  joug 
sous  lequel  il  fit  passer  le  jeune  homme  la  télé  voilée.  Ce 
soliveau,  entretenu  aux  frais  de  l'Étal,  subsiste  encore 
aujourd'hui  :  on  l'appelle  le  Soliveau  de  la  sœur.  On  éleva  à 
la  fille  d'Horace,  à  l'endroit  même  où  elle  avait  reçu  le 
coup  mortel,  un  tombeau  en  pierre  de  taille. 


1.  Petite  colonne  angulaire,  surmontée  des  armes  des  Curiaces,  et 
située  dans  la  partie  méridionale  du  Forum.  Sous  Auguste,  le  temps  en 
avait  détruit  les  trophées,  mais  elle  subsistait  encore. 


EXAMENS 


C'est  une  croyance  assez  générale  que  cette  pièce 
pourroit  passer  pour  la  plus  belle  des  miennes,  si  les 
derniers  actes  répondoient  aux  premiers  -.  Tous  veulent 
que  la  mort  de  Camille  en  gâte  la  fin,  et  j'en  demeure 
d'accord  ;  mais  je  ne  sais  si  tous  en  savent  la  raison. 
On  l'attribue  communément  à  ce  qu'on  voit  cette  mort 
sur  la  scène;  ce  qui  seroit  plutôt  la  faute  de  l'actrice 
que  la  mienne,  parce  que,  quand  elle  voit  son  frère 
mettre  l'épée  à  la  main,  la  frayeur,  si  naturelle  au  sexe, 
lui  doit  faire  prendre  la  fuite,  et  recevoir  le  coup  der- 
rière le  théàtie,  comme  je  le  marque  dans  cette  impres- 
sion^. D'ailleurs,  si  c'est  une  règle  de  ne  le  point 
ensanglanter,  elle  n'est  pas  du  temps  d'Aristote,  qui 
nous  apprend  que  pour  émouvoir  puissamment  il  faut 
de  grands  déplaisirs,  des  blessures  et  des  morts  en  spec- 
tacle '*.  Horace  ne  veut  pas  que  nous  y  hasardions  les 

t.  Ecrit  en  1660. 

2.  «  Les  trois  premiers  actee  [à' Horace)  sont,  à  mon  avis,  le  chef- 
d'œuvre  de  cet  illustre  écrivain  [Corneille).  »  Ainsi  s'exprime  Boileau 
dans  la  Préface  du  Traité  du  sublime,  traduit  de  Longin. 

3  Ce  jeu  de  scène  est  indiqué  dans  toutes  les  éditions  d'Horace  aux 
vers  1319-1321. 

4.  Poétique,  ch.  xi. 


256  EXAMEN 

événements  trop  dénaturés,  comme  de  Médée  qui  tue  ses 
enfants  *  ;  mais  je  ne  vois  pas  qu'il  en  fasse  une  règle 
générale  pour  toutes  sortes  de  morts,  ni  que  l'emporte- 
ment d'un  homme  passionné  pour  sa  patrie,  contre 
une  sœur  qui  la  maudit  en  sa  présence  avec  des  impré- 
cations horribles,  soit  de  même  nature  que  la  cruauté 
de  cette  mère.  Sénèque  l'expose  aux  yeux  du  peuple, 
en  dépit  d'Horace;  et  chez  Sophocle,  Ajax  ne  se  cache 
point  au  spectateur  lorsqu'il  se  tue.  L'adoucissement 
que  j'apporte  dans  le  second  de  ces  discours  pour  rec- 
tifier la  mort  de  Clytemnestre  ^  ne  peut  être  propre  ici 
à  celle  de  Camille.  Quand  elle  s'enferreroit  d'elle-même 
par  désespoir  en  voyant  son  frère  l'épée  à  la  main,  ce 
frère  ne  laisseroit  pas  d'être  criminel  de  l'avoir  tirée 
contre  elle,  puisqu'il  n'y  a  point  de  troisième  personne 
sur  le  théâtre  à  qui  il  pùL  adresser  lo  coup  qu'elle  rece- 
vroit,  comme  peut  faire  Oreste  à  Egisthe.  D'aillcuis 
l'histoire  est  tro[)  connue  pour  retrancher  le  péril  qu'il 
court  d'une  mort  infâme  après  l'avoir  tuée;  et  la  dé- 
fense que  lui  prête  son  père  pour  obtenir  sa  grâce  n'au- 
roit  plus  de  lieu,  s'il  demeuroit  imiocent.  Quoi  qu'il  en 
soit,  voyons  si  celle  action  n'a  pu  causer  la  chute  -^  de 
ce  poème  que  par  là,  et  si  elle  n'a  point  d'autre  irrégu- 
Jarilé  que  de  blesser  l 's  yeux. 

1.  A>  piieros  coram  populo  Medea  trucidet.  «  Médée  n'éprorfçera  pas 
ses  enfanls  devant  les  spectateurs.  »  (Horace,  Ai't  pntHitjiw,  v.  185.) 

2.  Dans  le  Discours  sur  la  Tragédie,  Corneille  dit  qu'il  ne  voudrait 
pas  représenter  sur  le  théâtre  Oreste  tuant  sa  mère,  Clytemnestre,  pon- 
dant que,  agenouillée  devant  lui,  elle  implore  la  vie  ;  mais  elle  pour- 
rait recevoir,  (-ontre  la  volonté  de  son  ûls,  le  coup  mortel  que  celui-ci 
destinerait  à  Kgisthe. 

3.  Le  terme  semble  exagéré.  La  pièce  ne  tomba  point  ;  elle  ne  cessa 
jamais  d"ètre  reprise,  seulement  on  goûtait  peu  la  fin  du  quatrième 
acte  et  tout  le  cinquième.  Voyez  ci-dessus,  Notice  sur  Horace,  p.  2.il). 


EXAMEN  257 

Comme  je  n'ai  point  accoutumé  de  dissimuler  mes  dé- 
fauts, j'en  trouve  ici  deux  ou  trois  assez  considérables. 
Le  premier  est  que  celte  action,  qui  devient  la  principale 
de  la  pièce,  est  momentanée,  et  n'a  point  cette  juste 
grandeur  que  lui  demande  Aristote,  et  qui  consiste  en 
m\  commencement,  un  milieu  et  une  fin.  Elle  surprend 
tout  d'un  coup;  et  toute  la  préparation  que  j'y  ai 
donnée  par  la  peintuj^e  de  la  vertu  farouche  d'Horace 
et  par  la  défense  qu'il  fait  à  sa  sœur  de  regretter  qui 
que  ce  soit,  de  lui  ou  de  son  amant,  qui  meure  au  com- 
bat, n'est  point  -suffisante  pour  faire  attendre  un  em- 
portement si  extraordinaire,  et  servir  de  commence- 
ment à  celte  action. 

Le  second  défaut  est  que  cette  mort  fait  une  action 
double,  par  le  second  péril  où  tombe  Horace  après  être 
sorti  du  premier.  L'unité  de  péril  d'un  héros  dans  la 
tragédie  fait  l'unité  d'action  ;  et  quand  il  eu  est  garanti, 
la  pièce  est  finie,  si  ce  n'est  que  la  sortie  même  de  ce 
péril  l'engage  si  nécessairement  dans  un  autre,  que  la 
liaison  et  la  continuité  des  deux  n'en  fasse  qu'une 
action  ;  ce  qui  n'arrive  point  ici,  où  Horace  revient  triom- 
phant, sans  aucun  besoin  de  tuer  sa  sœur,  ni  même  de 
parler  à  elle;  et  l'action  seroit  suffisamment  terminée 
à  sa  victoire.  Cette  chute  d'un  péril  en  l'autre,  sans 
nécessité,  fait  ici  un  effet  d'autant  plus  mauvais,  que 
d'un  péril  public,  où  il  y  va  de  tout  l'État,  il  tombe  en 
un  péril  particulier,  où  il  n'y  va  que  de  sa  vie,  et  pour 
dire  encore  plus,  d'un  péril  illustre,  où  il  ne  peut  suc- 
comber que  glorieusement,  en  un  péri!  infâme,  dont  il 
ne  peut  sortir  sans  tache.  Ajoutez,  pour  troisième 
imperfection,  que  Camille,  qui  ne  tient  que  le  second 
rang  dans  les  trois  premiers  actes,  et  y  laisse  le  pre- 


258  EXAMEN 

niier  à  Sabine,  prend  le  premier  en  ces  deux  derniers, 
où  cette  Sabine  n'est  plus  considérable,  et  qu'ainsi  s'il 
y  a  égalité  dans  les  mœurs,  il  n'y  en  a  point  dans  la 
dignité  des  personnages,  où  se  doit  étendre  ce  précepte 
d"Horace  *  : 

Servfitur  ad  imnm 
Qualis  ah  incepto  processerit,  et  sihi  complet. 

Ce  défaut  en  Rodélinde  a  été  une  des  principales  causes 
du  mauvais  succès  de  Pertharite  -,  et  je  n'ai  point  encore 
vu  sur  nos  théâtres  cette  inégalité  de  rang  en  un  même 
acteur,  qui  n'ait  produit  un  très  méchant  effet.  Il  seroit 
bon  d'en  étabhr  une  règle  inviolable. 

Du  côté  du  temps,  l'action  n'est  point  trop  pressée, 
et  n'a  rien  qui  ne  me  semble  vraisemblable.  Pour  le  lieu, 
bien  que  l'unité  y  soit  exacte,  elle  n'est  pas  sans 
quelque  contrainte  ^.  11  est  constant  qu'Horace  et  Curiace 
n'ont  point  de  raison  de  se  séparer  du  reste  de  la 
i'amille  pour  commencer  le  second  acte,  et  c'est  une 
adresse  de  théâtre  de  n'en  donner  aucune,  quand  on 
n'en  peut  donner  de  bonnes.  L'attachement  de  l'audi- 
teur à  l'action  présente  souvent  ne  lui  permet  pas  de 
descendre  à  l'examen  sévère  de  cette  justesse,  et  ce 
n'est  pas  un  crime  que  de  s'en  prévaloir  pour  l'éblouir, 
quand  il  est  malaisé  de  le  satisfaire. 

Le  personnage  de  Sabine  est  assez  heureusement 
inventé,  et  trouve  sa  vraisemblance  aisée  dans  le  rap- 
l)Ort  à  l'histoire,  qui  marque  assez  d'amitié  et  d'égalité 
entre  les  deux  familles  pour  avoir  pu  faire  cette  double 
alliance. 

1.  Art  poétique,  vers  126  ot  ViT.  «  Gardez-le  jusqu'au  bout  Ici  iin'il 
fui  au  commcnoetnenl  :  qu'il  spil  d'acconl  avec  lui-nièuie.  » 

2.  Voyez  Notice  sur  Corneille,  ci-dessus,  p.  xv. 

3.  Voyez  ci-dessous,  p.  203,  noie  4. 


EXAMEN  259 

Elle  ne  sert  pas  davantage  à  l'action  que  l'Infante  à 
celle  du  Cid,  et  ne  fait  que  se  laisser  toucher  diverse- 
ment, comme  elle,  à  la  diversité  des  événements  Néan- 
moins on  a  généralement  approuvé  celle-ci,  et  condamné 
l'autre.  J'en  ai  cherché  laraison,  et  j'en  ai  trouvé  deux. 
L'une  est  la  liaison  des  scènes,  qui  semble,  s'il  m'est 
permis  de  parier  ainsi,  incorporer  Sabine  dans  cette 
pièce,  au  lieu  que,  dans  le  Cid,  toutes  celles  de  l'Infante 
sont  détachées,  et  paroissent  hors  œuvre  : 

....  Tantum  séries  juncluraque pollet  ^  ! 

L'autre,  qu'ayant  une  fois  posé  Sabine  pour  femme 
d'Horace,  il  est  nécessaire  que  tous  les  incidents  de  ce 
poème  lui  donnent  les  sentiments  qu'elle  en  témoigne 
avoir,  par  Tobligation  qu'elle  a  de  prendre  intérêt  à  ce 
qui  regarde  son  mari  et  ses  frères,  mais  l'Infante  n'est 
point  obligée  d'en  prendre  aucun  en  ce  qui  touche  le 
Cid;  et  si  elle  a  quelque  inclination  secrète  pour  lui,  il 
n'est  point  besoin  qu'elle  en  fasse  rien  paroître,  puis- 
qu'elle ne  produitaucun  effet  ^. 

L'oracle  qui  est  proposé  au  premier  acte  ^  trouve  son 
vrai  sens  à  la  conclusion  du  cinquième.  Il  semble  clair 
d'abord,  et  porte  l'imagination  à  un  sens  contraire,  et 
je  les  aimerois  mieux  de  cette  sorte  sur  nos  théâtres, 
que  ceux  qu'on  fait  entièrement  obscurs,  parce  que  la 


1.  Horace,  Art  poétique,  vers  242.  «  Tant  vaut  l'ordre  et  la  liaison.  » 
•-*.  Corneille  avait  déjà  justifié  l'invention  du  personnage  de  Sabine 
de  la  même  façon  dans  la  Préface  de  l'édition  de  ses  œuvres  donnée 
en  16i8.  On  pourrait  n'être  pas  de  son  avis  :  l'Infante  dans  le  Cid  sert 
à  rehausser  la  gloire  de  Rodrigue  par  l'amour  secret  qu'elle  a  pour 
lui;  et  Sabine  dans  Horace  ne  sert  à  peu  près  à  rien. 
3.  Voyez  vers  187  et  suivants. 


260  EXAMEN 

surprise  de  leur  véritable  effet  en  est  plus  belle.  J'en  ai 
usé  ainsi  encore  dans  Y  Andromède  et  dans  YCEdipe  '.  Je 
ne  dis  pas  la  même  chose  des  songes,  qui  peuvent  faire 
encore  un  grand  ornement  dans  la  protase  -,  pourvu 
qu'on  ne  s'en  serve  pas  souvent.  Je  voudrois  qu'ils  eus- 
sent ridée  de  la  fin  véritable  de  la  pièce,  mais  avec 
quelque  confusion  qui  n'en  permît  pas  l'intelligence 
entière.  C'est  ainsi  que  je  m'en  suis  servi  deux  fois,  ici  ' 
et  dans  Polyeiicte  *,  mais  avec  plus  d'éclat  et  d'artifice 
dans  ce  dernier  poème,  où  il  marque  toutes  les  parti- 
cularités de  l'événement,  qu'en  celui-ci,  où  il  ne  fait 
qu'exprimer  une  ébauche  tout  à  fait  informe  de  ce  qui 
doit  arriver  de  funeste. 

11  passe  pour  constant  que  le  second  acte  est  un 
des  plus  pathétiques  qui  soient  sur  la  scène,  et  le  troi- 
sième un  des  plus  artificieux.  Il  est  soutenu  de  la 
seule  narration  de  la  moitié  du  combat  des  trois 
fières,  qui  est  coupée  très  heureusement  pour  laisser 
Horace  le  i)èro  dans  la  colère  et  le  déplaisir,  et  lui 
donner  ensuite  un  beau  retour  à  la  joie  dans  le  qua- 
trième. Il  a  été  à  propos,  pour  le  jeter  dans  cette  erreur, 
de  se  servir  de  l'impatience  d'une  femme  qui  suit  brus- 
quement sa  jjreniière  idée,  et  présume  le  combat  achevé 
parce  qu'elle  a  vu  deux  des  Horaces  par  terre,  et  le 
troisième  eu  fuite.  Un  homme,  qui  doit  être  plus  posé 
et  plus  judicieux,  n'eût  pas  été  propre  à  donner  cette 
fausse  alarme  :  il  eût  dû  prendre  plus  de  patience,  alin 

1.  Voyez  Andromède,  acte  I",  si-iuie  i'' ;  Œdipe,  acte  II,  soonc  m. 

2.  Cornoille  emploie  souvent  eu  mol,  plus  grec  que  fianraia,  pour 
désigner  Vexposition. 

3.  Vers  21,5  et  suivants, 

4.  Acte  1".  scèue  la. 


EXAMEN  261 

d'avoir  plus  de  certitude  de  l'événement,  et  n'eût  pas 
été  excusable  de  se  laisser  emporter  si  légèrement  par 
les  apparences  à  présumer  le  mauvais  succès  d'un  com- 
bat dont  il  n'eût  pas  vu  la  fin. 

Bien  que  le  Roi  n'y  paroisse  qu'au  cinquième,  il  y  est 
mieux  dans  sa  dignité  que  dans  le  Cid,  parce  qu'il  a 
intérêt  pour  tout  son  État  dans  le  reste  de  la  pièce;  et 
bien  qu'il  n'y  parle  point,  il  ne  laisse  pas  d'y  agir 
comme  roi.  Il  vient  aussi  dans  ce  cinquième  comme  roi 
qui  veut  honorer  par  cette  visite  un  père  dont  les  fds 
lui  ont  conservé  sa  couronne  et  acquis  celle  d'Albe  au 
prix  de  leur  sang.  S'il  y  fait  l'office  de  juge,  ce  n'est  que 
par  accident  ;  et  il  le  fait  dans  ce  logis  même  d'Horace, 
par  la  seule  contrainte  qu'impose  la  règle  de  l'unité  de 
lieu.  Tout  ce  cinquième  est  encore  une  des  causes  du 
peu  de  satisfaction  que  laisse  cette  tragédie  •-  il  est  tout, 
en  plaidoyers,  et  ce  n'est  pas  là  la  place  des  harangues 
ni  des  longs  discours;  ils  peuvent  être  supportés  en  un 
commencement  de  pièce,  où  l'action  n'est  pas  encore 
échauffée;  mais  le  cinquième  acte  doit  plus  agir  que 
discourir.  L'attention  de  l'auditeur,  déjà  lassée,  se 
rebute  de  ces  conclusions  qui  traînent  et  tirent  la  fin  en 
longueur. 

Quelques-uns  ne  veulent  pas  que  Valère  y  soit  un 
digne  accusateur  d'Horace  ',  parce  que  dans  la  pièce  il 

i.  Corneille  répond  ici  fort  bien  aux  critiques  de  i'abbc  d'.Aubicrnac, 
qui,  dans  sa  Pratique  du  théâtre  (p.  433  et  436),  avait  blànné  c,on\nie  il 
suit  le  rôle  de  Valère  :  «  Dans  Horace,  le  discours  mêlé  de  douleur  el 
d'indignation  que  Valère  fait  dans  le  cinquième  acte  s'est  trouvé  froid, 
inutile  et  sans  effet,  parce  que  dans  le  cours  de  la  pièce  il  n'avait  point 
paru  touché  d'un  si  crand  amour  pour  Camille,  ni  si  empressé  pour  en 
obtenir  la  possession,  que  les  spectateurs  se  dussent  mettre  en  peine 
de  ce  qu'il  pense,  ni  de  ce  qu'il  doit  dire  après  sa  mort....  Selon  l'hu- 
meur des  François,  il  faut  que  Valère  cherche  une  plus  noble  voie  pour 


265  EXAMEN 

n'a  pas  fait  voir  assez  de  passion  pour  Camille  ;  à  quoi  i 
je  réponds  que  ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  n'en  eût  une 
très  forte,  mais  qu'un  amant  mal  voulu  ne  pouvoit  se 
montrer  de  bonne  grâce  à  sa  maîtresse  dans  le  jour  qui 
la  rejoignoit  à  un  amant  aimé.  Il  n'y  avoit  point  de 
place  pour  lui  au  premier  acte,  et  encore  moins  au 
second;  il  falloit  qu'il  tînt  son  rang  à  l'armée  pendant 
le  troisième;  et  il  se  montre  au  quatrième,  sitôt  que  la 
mort  de  son  rival  fait  quelque  ouverture  à  son  espé- 
rance :  il  tàclie  à  gagner  les  bonnes  grâces  du  père  par 
la  commission  qu'il  prend  du  Roi  de  lui  apporter  les 
glorieuses  nouvelles  de  l'honneur  que  ce  prince  lui  veut 
faire;  et  par  occasion  il  lui  apprend  la  victoire  de  son 
fiis,  qu'il  ignoroit.  Il  ne  manque  pas  d'amour  durant  les 
trois  premiers  actes,  mais  d'un  temps  propre  à  le  témoi- 
gner; et  dès  la  première  scène  de  la  pièce,  il  paroît  bien 
qu'il  rendoit  assez  de  soins  à  Camille,  puisque  Sabine 
s"cn  alarme  pour  son  frère.  S'il  ne  prend  pas  le  procédé 
de  France,  il  faut  considérer  qu'il  est  Romain,  et  dans 
Rome,  où  il  n'auroit  pu  entreprendre  un  duel  contre  un 
autre  Romain  sans  faire  un  crime  d'État,  et  que  j'en 
aurois  fait  un  de  théâtre,  si  j'avois  habillé  un  Romain 
à  la  francoise- 


vctifrer  sa  maîtresse,  et  nous  souffririons  plus  volontiers  qu'il  iHranplAt 
lluraoe  que  di;  lui  faire  nu  procès.  Un  r-oup  de  fureur  sproit  plus  cou- 
forme  à  la  générosité  de  notre  noblesse  qu'tme  action  de  chicane  qui 
tient  un  ])eu  de  la  lâcheté,  et  que  nous  liaissons.  <> 


PERSONNAGES 


TULLE  1,  roi  de  Rome. 

Le  vieil  HORACE,  chevalier  romain. 

HORACE,  son  fils. 

CURIACE,  gentilhomme  d'Albe  -,  amant  de  Camille. 

VALÈRE,  chevalier  romain,  amoureux  ^  de  Camille. 

SABINE,  femme  d'Horace  et  sœur  de  Curiace. 

CAMILLE,  amante  de  Curiace  et  sœur  d'Horace. 

JULIE,  dame  romaine,  confidente  de  Sabine  et  de  Camille. 

FLAVIAN,  soldat  de  l'armée  d'Albe. 

PROCULE,  soldat  de  l'armée  de  Rome. 

La  sci'tio  est  à  Romp, 
dans  une  salle  de  ia  maison  d'Horace  *. 


1.  Ce  nom  lalin  (Tullus)  est  francisé  par  Corneille  comme  tous  les 
suivants,  selon  l'usage  ordinaire  de  son  siècle. 

2.  Le  mot  nous  fait  sourire;  au  fond  il  est  juste.  Curiace,  né  d'une 
famille  patricienne,  faisait  partie  d'une  (/eH«  albaine  ;  il  élaW.  gentilhomme 
au  sens  étymologique  du  mot. 

3.  Curiace  est  amant,  parce  qu'il  est  agréé;  Valère  n'est  qvC amoureux, 
son  amour  étant  rebuté. 

■4.  Dans  le  Discours  de  la  tragédie.  Corneille  s'explique  ainsi  (d'une 
ffiçon  un  peu  confuse)  sur  le  lieu  où  l'action  se  passe  dans  Horace  : 
'<  L'unité  de  lieu  y  est  exacte,  tout  s'y  passe  dans  une  salle.  Mais  si  on 
eu  faisoit  un  roman  avec  les  mêmes  particularités  de  scène  en  scène  que 
j'y  ai  employées,  feroit-on  tout  passer  dans  cette  salle?  A  la  On  du 
premier  acte,  Curiace  et  Camille  sa  maîtresse  vont  rejoindre  le  reste  de 
la  famille,  qui  doit  être  dans  un  autre  appartement;  entre  les  deux 
actes,  ils  y  reçoivent  la  nouvelle  de  l'élection  des  trois  Horaces;  à  l'ou- 
verture du  second,  Curiace  paroit  dans  cette  même  salle  pour  l'en  con- 
gratuler. Dans  le  roman,  il  auroil  fait  cette  congratulation  au  môme  lieu 


264  HORACE 

où  l'on  en  reçoit  la  nouvelle,  en  présence  de  loule  la  famille,  et  il  n'est 
point  vraisemblable  qu'ils  s'écartent  eux  deux  pour  cette  conjouissance  ; 
mais  il  est  nécessaire  pour  le  théâtre;  et  à  moins  que  cela,  les  senti- 
ments des  trois  Horaces,  de  leur  père,  de  leur  sœur,  de  Curiace,  et  do 
Sabine,  se  fussent  présentés  à  faire  paroitre  tous  à  la  fois.  Le  roman, 
qui  ne  fait  rien  voir,  en  fût  aisément  venu  à  bout;  mais  sur  la  scène  il 
a  fallu  les  séparer,  pour  y  mettre  quelque  ordre,  et  les  prendre  l'un  après 
l'autre,  en  commençant  par  ces  deux-ci,  que  j'ai  été  forcé  de  ramener 
dans  celle  salle  sans  vraisemblance....  A  la  fin  de  cet  acte,  Sabine  et 
Camilla,  outrées  de  déplaisir,  se  retirent  de  cette  salie  avec  un  emporte- 
ment de  douleur,  qui  vraisemblablement  va  renfermer  leurs  larmes 
dans  leur  chambre,  où  le  roman  les  feroil  demeurer  et  y  recevoir  la 
nouvelle  du  combat.  Cependant,  par  la  nécessité  de  les  faire  voir  aux 
spectateurs,  Sabine  quitte  sa  chambre  au  commencement  du  troisième 
acte,  et    revient   entretenir    ses    douloureuses   inquiétudes   dans   cette 

salle,  où  Camille  la  vient  trouver Si  vous  voulez  e.xaminer  avec  celle 

rigueur  les  premières  scènes  des  deux  derniers  actes,  vous  trouverez 
peut-être  la  même  chose,  et  que  le  roman  placeroit  ses  personnages 
ailleurs  qu'en  celte  salle,  s'ils  en  éloient  une  fois  sortis,  comme  ils  en 
sortent  à  la  fin  de  chaque  acte.  > 


HORACE 


ACTE  I 


SCÈNE  PREMIÈRE 

SABINE,  JULIE 

SABINE 

Approuvez  ma  foiblesse,  et  souffrez  ma  douleur; 

Elle  n'est  que  trop  juste  en  un  si  grand  malheur  : 

Si  près  de  voir  sur  soi  fondre  de  tels  orages, 

L'éhranlemen*  sied  bien  aux  plus  fermes  courages; 

Et  l'esprit  le  plus  mâle  et  le  moins  abattu  5 

Ne  sauroit  sans  désordre  exercer  sa  vertu  ^ 

Quoique  le  mien  s'étonne  3  à  ces  rudes  alarmes, 

Le  trouble  de  mon  cœur  ne  peut  rien  sur  mes  larmes, 

Et  parmi  les  soupirs  qu'il  pousse  vers  les  cieux, 

Ma  constance  du  moins  règne  encor  sur  mes  yeux  *     10 

1.  Vrai  titre  de  la  pièce.  On  l'a  souvent  désignée  à  tort  par  celui-ci  ; 
les  Eoraces.  Voyez  ci-dessus,  p.2iô,note  1. 

2.  C.-à-d.  ne  saurait  employer  ses  forces  sans  perdre  au  moins  le 
calme.  Ce  début  n'est  pas  très  heureux;  le  style  est  abstrait,  contourné, 
même  un  peu  obscur. 

3.  S'étonne,  c'esl-â-diro,  selon  le  sens  étymologique  [extonare),  soit 
frappé  de  stupeur  et  oomme  par  la  foudre. 

10 


266  HORACE 

Quand  on  arrête  là  les  déplaisirs  d'une  àme,      [femme. 
Si  l'on  fait  moins  qu'un  homme,  on  fait  plus  qu'une 
Commander  à  ses  pleurs  en  cette  extrémité, 
C'est  montrer,  pour  le  sexe  ',  assez  de  fermeté. 

ji;lu-: 
C'en  est  peut-être  assez  pour  une  àme  commune  ~,      15 
Qui  du  moindre  péril  se  fait  une  inlbrtune^; 
Mais  de  celte  foiblesse  un  grand  cœur  est  honteux  *; 
11  ose  espérer  tout  dans  un  succès  douteux. 
Les  deux  camps  sont  rangés  au  pied  de  nos  murailles  ; 
Mais  Rome  ignore  encor  comme  "on  perd  des  batailles.  20 
Loin  de  trembler  pour  elle,  il  lui  ''  faut  applaudir  •• 
Puisqu'elle  va  combattre,  elle  va  .'agrandir. 
Bannissez,  bannissez  une  frayeur  .'l  vaine, 
Et  concevez  des  vœux  dignes  d'une  Romaine. 


1.  Le  sexe,  absolument,  pour  le  sexe  féminin,  les  femmes,  se  trouve 
déjà  en  latin  (dans  Silius  Italiens).  Il  est  fréquent  au  xvii"  siècle.  Voyez 
ci-dessus  dans  VExamcn  d'Horace  :  "  La  frayeur,  si  naturelle  au  sexe, 
lui  doit  faire  prendre  la  fuite  ».  Les  héroïnes  de  Corneille  aiment 
à  vanter  leur  fermeté  presque  virile.  Mais  Sabine  justifie  mal  cette  pré- 
tention ;  Innt  son  rôle  n'"-!  qu'une  lamentation  piolongée;  tout  son  cou- 
rage consiste  à  offrir  vainomeut  sa  vie  que  personne  ne  lui  demande. 

2.  \'ah.  C'en  est  assez  et  trop  pour  une  àme  commune. 

(lGil-1656.) 

3.  Vah.  Qui  du  moindre  péril  n'attend  qu'une  infortune. 

(1641-1618.) 

4.  Var.  D'un  tel  abaissement  un  grand  cœur  est  honteux. 

(1641-1056.) 

5  Vaugelas  disait  dans  ses  Remarques  (1647)  :  »  Comment  eX  comme  sont 
deux,  et  il  y  a  bien  peu  d'endroits  ou  l'on  se  puisse  servir  indifférem- 
ment de  l'un  et  de  l'autre....  On  peut  pourtant  dire  quelquefois  comme 
et  comment  :  par  exemple  :  vous  savez  comme  il  faut  faire,  et  comnient 
il  faut  faire.  »  Au  rcslc,  comment  n'est  autre  que  comme  suivi  du  suffixe 
eut  (latin  inde),  cotnme  vient  de  quoniodn,  comment  de  quomodo  inde. 

6.  Lui  est  complément  indirecît  A' applaudir,  non  de  faut.  La  tendance 
de  la  syntaxe  au  xvii'  siècle  était  de  j)lacer  les  pronoms  |)ersnnnel3 
compléments  le  plus  loin  possible  des  infinitifs  qui  les  régissaient. 


ACTE   I,    SCÈNE  I  267 

SABINE 

Je  suis  Romaine,  hélas!  puisqu'Horace  est  Romain  '  ;  25 

J'en  ai  reçu  le  titre  en  recevant  sa  main; 

Mais  ce  nœud  me  tientlroit  en  esclave  enchaînée, 

S'il  m'empêchoit  de  voir  en  quels  lieux  je  suis  née. 

Albe,  où  j'ai  commencé  de  respirer  le  jour, 

Albe,  mon  cher  pays,  et  mon  premier  amour;  30 

Loi  squ'entre  nous  et  toi  je  vois  la  guerre  ouverte, 

Je  ci^ains  notre  victoire  autant  que  notre  perle. 

Rome,  si  tu  te  plains  que  c'est  là  te  trahir, 
Fais-toi  des  ennemis  que  je  puisse  haïr  -. 
Quand  je  vois  de  tes  murs  leur  armée  et  la  nôtre,       33 
Mes  trois  frères  dans  l'une,  et  mon  mari  dans  l'autre, 
Puis-je  former  des  vœux,  et  sans  impiété 
Importuner  le  ciel  pour  ta  félicité? 
Je  sais  que  ton  État,  encore  en  sa  naissance, 
Ne  sauroit,  sans  la  guerre,  affermir  sa  puissance;       40 
Je  sais  qu'il  doit  s'accroître,  et  que  tes  grands  destins 
Ne  le  borneront  pas  chez  lesajj£uples  latins;^ 
Que  les  Dieux  t'ont  promis  TL-mpire  de  la  terre. 
Et  que  tu  n'en  peux  voir  l'effet  ^  que  par  la  guerre  : 
Bien  loin  de  m'opposer  a  cette  noljlfi  ardeur  45 

Qui  suit  l'arrêt  des  Dieux  et  court  à  ta  grandeur, 

1.  Var.         Je  suis  Romaine,  hélas!  puisque  mon  époux  l'est; 

L'hymen  me  fait  de  Rome  embrasser  l'intérêt; 
Mais  il  liendroit  mon  ùme  en  esclave  enchaînée 
S'il  m'ôloil  le  penser  des  lieux  où  je  suis  née. 

(1641-1656.) 

Le  vers  25  est  refait  avec  bonheur  •  toutefois  un  nœud  qui  empêche  de 
voir,  est  une  métaphore  fâcheuse. 

2.  11  Ce  vers  admirable,  dit  Voltaire,  est  resté  proverbe.  »  Le  même 
commentateur  observe  avec  raison  combien,  dans  ce  passaj^e,  la  beauté 
des  vers  répond  à  la  vérité  des  sentiments;  tandis  qu'au  commencement 
de  la  tragédie,  le  sentiment,  un  peu  alambiqué,  s'exprimait  d'une  façon 
un  peu  confuse. 

3.  L'effet  de  cette  promesse,  fin  se  rapporte  à  l'idée  contenue  dans  le 
vers  40. 


268  HORACE 

Je  voudrois  déjà  voir  tes  troupes  couronnées, 

D'un  pas  victorieux  franchir  les  Pyrénées. 

Va  jusqu'en  l'Orient  pousser  tes  bataillons; 

Va  sur  les  bords  du  Rhin  planter  tes  pavillons;  50 

Fais  trembler  sous  tes  pas  les  colonnes  d'Hercule  '  ; 

Mais  respecte  une  ville  à  qui  tu  dois  Roniule  ^. 

Ingrate,  souviens-toi  que  du  sang  de  ses  rois 

Tu  tiens  ton  nom,  tes  murs,  et  tes  premières  lois. 

Albe  est  ton  origine  :  arrête,  et  considère  55 

Que  tu  portes  le  fer  dans  le  sein  de  ta  mère. 

Tourne  ailleurs  les  efforts  de  tes  bras  triomphants; 

Sa  joie  éclatera  dans  l'heur  ^  de  ses  enfants; 

Et  se  laissant  ravir  à  Tamour  maternelle  '*, 

Ses  vœux  seront  pour  toi,  si  tu  u'.:s  plus  contre  elle.  00 

■4- 


1  Au  temps  présumé  du  combat  des  Horaces  contre  les  Curiaces, 
Rome  n'avait  pas  de  si  hautes  visées.  Mais  l'anachronisme  est  excu- 
sable ici;  parce  que  tous  les  spectateurs  connaissent  bien  la  merveilleuse 
fortune  de  Rome  et  s'attendent  à  en  trouver  les  prémices  dans  son 
berceau. 

2.  Romulus,  ûls  de  Rhéa  Silvia,  ûlle  de  Munitor  (que  son  frère  Amu- 
lius  avait  dépossédé  du  trône  d'Albe  la  Longue).  Albe  avait  été  fondée 
par  Ascagne,  flls  d'Énée.  Corneille  et  tout  son  siècle  donnent  volontiers 
la  terminaison  française  a.  tous  les  noms  latins.  Il  dit  ainsi  Romule, 
Yalère,  le  roi  Tulle,  Flavinn,  Procule,  etc. 

3.  Ileur  (du  lalin  ain/urium)  ne  s'emploie  ])1lis  qu'en  composition  avec 
les  adjectifs  bon  cl  mal  (bonheur,  malheur).  Corneille  affectionnait  ce 
mot,  qui  revient  souvent  dans  toutes  ses  pièces.  Dès  le  milieu  du  siècle, 
heur  vieillit;  la  Bruyère,  dans  les  Caractères,  dit  qu'il  ne  s'emploie  plus, 
et  il  le  regrette. 

4.  Tous  les  noms  en  or  sont  masculins  en  lalin,  et  néanmoins,  dans 
l'ancien  français,  tous  les  noms  qui  on  étaient  tirés  élairnt  du  féminin. 
Le  XVI"  siècle,  blessé  de  cette  anomalie,  voulut  les  ramener  au  masculin; 
il  y  réussit  pour  quelques-uns  Honneur  et  labeur  sont  masculins,  erreur 
le  fut  longtemps.  Pour  amour,  il  flotta  et  flotte  encore  entre  les  deux 
genres,  mais  il  est  aujourd'hui  toujours  masculin  au  singulier,  il  était  du 
temps  de  Corneille  masculin  ou  féminin  indifTiiremmonl.  Vaugelas,  dans 
ses  Hemarqucs  (16'i7),  permet  les  deux  genres,  mais  préfère  le  féminin. 
Ménage,  dans  ses  Observations  (1G72),  préfère  le  masculin,  surtout  en 
prose. 


ACTE   I,   SCÈNE  I  2o9 

JULIE 

Ce  discours  me  surprend,  vu  que  depuis  le  temps 
Qu'on  a  contre  son  peuple  armé  nos  combattants, 
Je  vous  ai  vu  pour  elle  autant  d'indifférence 
Que  si  d'un  san^'  romain  vous  aviez  pris  naissance  '. 
Jadmirois  la  vertu  qui  réduisoit  ^  en  vous  65 

Vos  plus  chers  intérêts  à  ceux  de  votre  époux; 
Et  je  vous  consolois  au  milieu  de  vos  plaintes, 
Comme  si  notre  Rome  eût  fait  toutes  vos  craintes 

SAISINE 

Tant  qu'on  ne  s'est  choqué  qu'en  do  légers  combats  ^, 
Trop  foibles  pour  jeter  un  des  partis  à  bas,  70 

Tant  qu'un  espoir  de  paix  a  pu  flatter  ma  peine, 
Oui,  j'ai  fait  vanité  *  d'être  toute  Romaine. 


1.  Var.         Que  si  dedans  nos  murs  vous  aviez  pris  naissan 

_v^  {16il-1656.' 

Jusqu'à  Vangelas  on  employait  librement  comme  prépositions  les 
formes  adverbiales  dedans,  dessus,  dessous.  Vaugolas  interdit  celle 
liberté.  Corneille  voulut  se  conformer  à  la  nouveljg  règle  cl  commença 
de  corriger  quelques  vers  où  elle  n'était  pas  obs(?rvée;  puis  il  se  lassa 
de  ce  travail  fastidieux  ;  et  dans  toutes  ses  pièces  on  voit  subsister  des 
vers  où  l'adverbe  est  employé  comme  préposition. 

2.  Réduisait  au  sens  étymologique  {reducere),  ramenait. 

3.  Var.       Tant  qu'on  ne  s'est  choque  qu'en  des  légers  combats. 

(1656.) 

La  règle  aciuelle  qui  veut  de  pour  des  devant  l'adjectif  suivi  du  substantif, 
et  des  devant  le  substantif,  n'clait  pas  encore  établie.  Bossuet  dit  dans  la 
péroraison  de  VOi'aison  funèbre  de  Coudé  ■  n  des  fragiles  images  d'une 
douleur  que  le  temps  emporte  avec  tout  le  reste  ».  Mais  aujourd'hui, 
quand  l'adjectif  et  le  substantif  forment  ensemble  une  sorte  de  mot  com- 
posé, on  emploie  du  et  des,  non  pas  de.  Au  xvii"  siècle  on  trouve  au 
contraire  souvent  de  dans  ce  cas.  Malherbe  dit  :  «  Les  travaux  de  Mars 
veulent  de  jeunes  gens  ».  {Pour  le  roi  allant  châtier  les  Rochelois.)  Mo- 
lière :  «  11  se  travaille  à  dire  de  bons  mots  ».  [Misanthrope.) 

4.  Faire  vanité,  ici,  comme  au  vers  485,  n'est  pas  employé  dans  un 
sens  défavorable.  11  signiûe  seulement  être  fier. 


270  HORACE 

Si  j'ai  vu  Rome  heureuse  avec  quelque  regret, 

Soudain  j'ai  condamné  ce  mouvement  secret; 

Et  si  j'ai  ressenti,  dans  ses  destins  contraires,  73 

Quelque  maligne  joie  en  faveur  de  mes  frères, 

Soudain,  pour  l'étouffer  rappelant  ma  raison. 

J'ai  pleuré  quand  la  gloire  cntroit  dans  leur  maison. 

Mais  aujourd'hui  qu'il  faut  que  l'une  ou  l'autre  tombe, 

Qu'Albe  devienne  esclave,  ou  que  Rome  succombe,     80 

Et  qu'après  la  bataille  il  ne  demeure  plus 

Ni  d'obstacle  aux  vainqueurs,  ni  d'espoir  aux  vaincus, 

J'aurois  pour  mon  pays  une  cruelle  haine, 

Si  je  pouvois  encore  être  toute  Fomaine, 

Et  si  je  demandois  votre  triomplit  aux  Dieux,  83 

Au  prix  de  tant  de  sang  qui  m'est  si  j)récieux. 

Je  m'attache  un  peu  moins  aux  intérêts  d'un  homme  : 

Je  ne  suis  point  pour  Albe,  et  ne  suis  plus  pour  Rome; 

Je  crains  pour  l'une  et  l'autre  en  ce  dernier  eflbrt  ', 

Et  serai  du  parti  qu'affligera  2  le  sort.  90 

Égale  ^  à  tous  les  deux  jusques  à  la  victoire. 

Je  prendrai  part  aux  maux  saus  en  prendre  à  la  gloire; 

Et  je  garde,  au  milieu  de  tant  d'âpres  rigueurs  *, 

Mes  larmes  aux  vaincus,  et  ma  haine  aux  vainqueurs. 

1.  Effort  employé  ainsi  absolument,  c'est  l'emploi  violent  de  toutes  les 
forces  dont  on  dispose.  Ainsi  dans  Cinna  (vers  43)  : 

Et  quand  son  assassin  tombe  sous  notre  effort. 

2.  Af/Iigera  au  sens  latin  (jeter  à  bas,  renverser). 

3.  £'_9nie,  c'est-à-dire  indifférente,  imi)artiale.  Cet  emploi,  qui  a  vieilli, 
est  fréquent  dans  Corneille. 

Rendez  donc  la  princesse  égale  entre  nous  deux. 

{A'icoméde.  vers  1022.) 
Mais  je  m'alarme  trop  et  Rome  est  plus  égale. 

(M.,  vers  1427.) 

Bossncl  dit  dans  VOririaon  funèbre  d' Anne  de  Gonzaque  :  '<  S'ils  (les  li- 
bertins) le  font  (Dieu)  égal  au  vice  ou  à  la  vertu,  quelle  idole  I  »  Voyez 
ci-dessous,  vers  1565. 

4.  Var.  Et  parde  en  attendant  ces  funestes  ricrupurs. 

(16ii-1656.) 


ACTE   I,    SCÈNE   [  271 

JULIE 

Qu'on  voit  naître  souvent  de  pareilles  traverses,  95 

En  des  esprits  divers,  des  passions  diverses  '  ! 

Et  qu'à  nos  yeux  Camille  agit  bien  autrement  ^1 

Son  frère  est  votre  époux,  le  vôtre  est  son  amant; 

Mais  elle  voit  d'un  œil  bien  différent  du  vôtre 

Son  sang  dans  une  armée,  et  son  amour  dans  l'autre,    îOO 

Lorsque  vous  conserviez  un  esprit  tout  romain, 
Le  sien  irrésolu,  le  sien  tout  incertain  ^, 
De  la  moindre  mêlée  appréhendoit  l'orage, 
De  tous  les  deux  partis*  délestoit  l'avantage, 
Au  malheur  des  vaincus  donnoit  toujours  ses  pleurs,  105 
Et  nourrissoit  ainsi  d'éternelles  douleurs. 
Mais  hier  »,  quand  elle  sut  qu'on  avoit  pris  journée, 
Et  qu'enfin  la  bataille  alloit  être  donnée. 
Une  soudaine  joie  éclatant  sur  son  front 


1.  Conslruclion  un  peu  obsoure  :  Combien  on  voit  souvent,  dans  des 
esprits  divers,  des  passions  diverses  naître  de  traverses  pareilles. 

2.  Var.  Et  qu'on  ceci  Camille  agit  bien  autrement. 

(1641-1656.) 

3.  Var.  Le  sien  irrésolu,  tremblolant,  incertain. 

(16  il -1656.) 

Tremblotant  est  fréquent  dans  les  vers  de  la  Pléiade.  Puis,  comme 
beaucoup  de  diminutifs  et  de  fréquentatifs,  il  vieillit  au  kvW  siècle  ou 
devint  familier.  Boileau  l'emploie  dans  le  Lutrin. 

4.  Toits  les  deux  ne  se  dit  plus  devant  un  substantif.  Cette  locution 
qui  fait  pléonasme  parait  dater  seulement  du  xvuo  siècle.  Comparez 
les  vers  396  et  397,    ' 

5.  Hier,  au  .\vii°  siècle,  est  tantôt  monosyllabique  (comme  l'adjectif 
fier),  tantôt  (plus  rarement)  de  deux  syllabes. 

Il  vint  hier  de  Poitiers,  et  sans  faire  aucun  bruit 

{Le  Menteur,  vers  807.) 
Hier,  j'étais  chez  des  gens  de  vertu  sing;ulière. 

{Le  Misanthrope,  vers  8S5.) 
Mais  hi-er  il  m'aborde  et  me  serrant  la  main. 

(Boileau,  Sat.,  IV,  vers  19.) 


272  HORACE 

SABINE 

Ah  !  que  je  crains,  Julie,  un  changement  si  prompt  !  1 10 

Hier  dans  sa  belle  humeur  elle  entretint  Valôre; 

Pour  ce  rival,  sans  doute,  elle  quitte  mon  frère; 

Son  esprit,  ébranlé  par  les  objets  présents. 

Ne  trouve  point  d'absent  aimable  après  deux  ans. 

Mais  excusez  l'ardeur  d'une  amour  fraternelle  '  ;         il5 

Le  soin  que  j'ai  de  lui  me  fait  craindre  tout  d'elle; 

Je  forme  des  soupçons  d'un  trop  léger  sujcl  ^  : 

Près  d'un  jour  si  funeste  on  change  peu  d'objet  3; 

Les  âmes  rarement  sont  de  nouveau  blessées. 

Et  dans  un  si  grand  trouble  on  a  d'autres  pensées;  120 

Mais  on  n'a  pas  aussi  de  si  doux  entretiens, 

Ni  de  contentements  qui  soient  pareils  aux  siens. 

Les  causes,  comme  à  vous,  m'en  semblent  fort  obscures; 
Je  ne  me  satisfais  d'aucunes  conjectures. 
C'est  assez  de  constance  en  un  si  grand  danger  i2o 

Que  de  le  voir,  l'attendre,  et  ne  point  s'aflliger; 
Mais  certes  c'en  est  trop  d'aller  jusqu'à  la  juic. 

SABINE 

Voyez  qu'un  bon  génie  à  propos  nous  l'envoie. 
Essayez  sur  ce  point  à  la  faire  parler  ^  : 
Elle  vous  aime  assez  pour  ne  vous  rien  celer  130 

Je  vous  laisse.  Ma  sœur,  entretenez  Julie  : 

1    Voyez  ci-dessus,  note  du  vers  59. 

2.  Var.         Je  forme  des  soupçons  d'un  sujet  trop  léger  : 

Le  jour  d'une  bataille  est  mal  propre  à  cliauger; 
D'un  nouveau  Irait  alors  peu  d'ànics  sont  hle^sées. 

(16il-l(556.) 

3  Objet,  dans  le  lantiaçre  galant  du  xvn"  siècle,  désigne  la  personne 
aimée,  homme  ou  femme.  11  rime  trop  facilement  h  xujet.  Voy.  ci-dessous, 
vers  16r)-106. 

4.  Le  xvii"  siècle  cuiploie  indifTercmineut  essuyer  à,  essuyer  de,  Inc/icr 
à,  tàclicr  de. 


ACTE   I,   SCÈNE  II  273 


J'ai  honte  de  montrer  tant  de  mélancolie, 
Et  mon  cœur,  accablé  de  mille  déplaisirs, 
Cherche  la  solitude  à  '  cacher  ses  soupirs. 


SCENfi  II 

CAMILLE,  JULIE 

CAMILLE 

Qu'elle  a  tort  de  vouloir  que  je  vous  entretienne  ^  i     135 

Croit-elle  ma  douleur  moins  vive  que  la  sienne, 

Et  que  ^  plus  insensible  à  de  si  grands  malheurs, 

A  mes  tristes  discours  je  mêle  moins  de  pleurs? 

De  pareilles  frayeurs  mon  àme  est  alarmée  ; 

Comme  elle  je  perdrai  dans  l'une  et  l'autre  armée  .     140 

Je  verrai  mon  amant,  mon  plus  unique^  bien, 


1.  La  proposition  A  est  d'un  emploi  très  fréquent  dans  Corneille  et 
tient  quelquefois  lieu  de  beainîoup  d'autres  prépositions.  Ici  Corneille 
emploie  à  où  nous  mettrions  pour. 

2.  Var.  Pourquoi  fuir  et  vouloir  que  je  vous  entretienne. 

(1641-1656.) 

Ce  mot  A'entretien,  mot  froid  et  abstrait,  revient  trop  souvent  dans 
cet  acte.  Voyez  vers  111,  131,  135,  160,  163.  C'est  qu'en  effet  cet  acte  est 
tout  en  conversations. 

3.  Croire  a  deux  compléments  :  l'un  est  un  substantif,  l'aiitre  une  pro- 
position subordonnée.  Cette  construction,  parfaitement  correcte,  quoique 
certains  grammairiens  modernes  aient  voulu  l'interdire,  se  trouve  partout 
au  -xvii"  siècle. 

Je  /esiis,  ma  princesse,  et  qu'il  vous  fait  la  cour. 

(Xicoméde,  vers  18.) 
Oui,  je  crains  leur  hymen,  et  d'être  à  l'un  des  deux. 

(Modogune,  vers  353.) 

4.  11  semble  qu'unique  n'admette  pas  de  superlatif;  mais  ce  pléonasme 
n'est  pas  sî\ns  grâce.  Bossuet  dit  (dans  la  2'  instruction  pastorale  sur  les 
promesses  de  J.-C.)  :  <■  C'est  ce  que  je  ferai  dans  ce  discours  plus  unique- 
ment qae  jamais  «. 

10. 


274  HORACE 

Mourir  pour  son  pays,  ou  détruire  le  mien, 
Et  cet  objet  d'amour  devenir,  pour  ma  peine, 
Digne  de  mes  soupirs,  ou  digne  de  ma  haine'. 
Hélas  ! 

JULIE 

Elle  est  pourtant  plus  à  plaindre  que  vous  ;     !  îo 
On  peut  changer  d'amant,  mais  non  changer  d'époux^. 
Oubliez  Curiace,  et  recevez  Valère, 
Vous  ne  tremblerez  plus  pour  le  parti  contraire; 
Vous  serez  toute  nôtre,  et  votre  esprit  remis  ^ 
N'aura  plus  rien  à  perdre  au  camp  des  ennemis.        150 

CAMILLE 

Donnez-moi  des  conseils  qui  soient  plus  légitimes, 
Et  plaignez  mes  malheurs  sans  m'ordonner  des  crimes. 
Quoiqu'à  peine  à  mes  maux  je  puisse  résister, 
J'aime  mieux  les  souffrir  que  de  les  mériter. 

JULIE 

Quoi!  vous  appelez  crime  un  change*  raisonnable?  ih'6 

CAMILLE 

Quoi  !  le  manque  de  foi  vous  semble  pardonnable? 

JOLIE 

Envers  un  ennemi  qui  peut  nous  obliger? 

1.  Vab.        Ou  digne  de  mes  pleurs  ou  digne  de  ma  haine. 

(1641-1656..'' 

2.  V'oyez,  sur   ces  maximes   d'inconstance   amoureuse,  note  sur  le 
Vers  II 80 

3.  Kemis,  calme,  tranquille  (latinisme  :  remissus). 

Pour  venger  un  alTronl  tout  semble  être  permis, 
Et  les  occasions  tentent  les  plus  remis. 

(Polyeucle,  vers  1039., 
tHnssuel  dit  ■  une  contenance  j-cmiie  et  posée.  (Sermon  aiu'  la  co),i- 
passion  de  la  sainte  Vierge.) 

4.  Le  change  est  l'inconstance  en  amour. 

Et  vous  m  osez  pousser  à  la  honte  du  change. 

[Le  fid.  vers  1062.) 


ACTE   I,    SCÈNE   II  275 

CAMILLE 

D'un  serment  solennel  qui  peut  nous  dégager? 

JULIE 

Vous  déguisez  en  vain  une  chose  trop  claire  : 

Je  vous  vis  encore  hier  •  entretenir  Valèri^  160 

Et  Taccueil  gracieux  qu'il  recevoit  de  vous 

Lui  permet  de  nourrir  un  espoir  assez  doux  2. 

CAMILLE 

Si  je  l'entretins  hier  et  lui  fis  bon  visage, 

N'en  imaginez  rien  qu'à  son  désavantage  : 

De  mon  contentement  un  autre  étoit  l'objet.  i65 

Mais  pour  sortir  d'erreur  sachez-en  le  sujet; 

Je  garde  à  Curiace  une  amitié  trop  pure 

l'our  souffrir  plus  longtemps  qu'on  m'estime  parjure. 

Il  vous  souvient  qu'à  peine  on  voyoit  de  sa  sœur  -^ 
Par  un  heureux  hymen  mon  fVère  possesseur,  170 

Quand,  pour  comble  de  joie,  il  obtint  de  mon  père 
Que  de  ses  chastes  feux  je  serois  le  salaire. 
Ce  jour  nous  fut  propice  et  funeste  à  la  fois  : 
Unissant  nos  maisons,  il  désunit  nos  rois; 
In  même  instant  conclut  notre  hymen  et  la  guerre,   175 
Fit  naître  notre  espoir  et  le  jeta  par  terre, 
Nous  ôta  tout,  sitôt  qu'il  nous  eut  tout  promis, 
Et  nous  faisant  amants,  il  nous  fit  ennemis. 
Combien  nos  déplaisirs  parurent  lors  extrêmes! 

1.  Sur  hier,  voyez  ci-dessus,  noie  du  vers  107. 

2.  Var,         Lui  permet  de  nourrir  un  espoir  bien  plus  doux. 

(1G41-1656.) 

3.  Var.         Quelque  cinq  ou  six  mois  après  que  de  sa  sœur 

L'iiyménée  eut  rendu  mon  frère  possesseur, 
Vous  le  savez,  Julie,  il  obtint  de  mon  père,  etc. 

Ce  long  récit  de  Camille  veut  une  actrice  habile.  Bien  dit,  il  est 
pathétique,  animé;  cette  àme  crédule,  amoureuse,  toute  féminine,  inté- 
resse vivement. 


276  HORACE 

Combien  contre  le  ciel  il  vomit  de  blasphèmes!  180 

Et  conibien  de  ruisseaux  coulèrent  de  mes  yeux! 

Je  ne  vous  le  dis  point,  vous  vîtes  nos  adieux; 

Vous  avez  vu  depuis  les  troubles  de  mon  àme! 

Vous  savez  pour  la  paix  quels  vœux  a  faits  ma  flamme, 

Et  quels  pleurs  j'ai  versés  à  chaque  événement,         185 

Tanlot  pour  mon  pays,  tantôt  pour  mon  amant. 

Enfin  mon  désespoir,  parmi  ces  longs  obstacles, 

M"a  fait  avoir  recours  à  la  voix  des  oracles. 

Ecoutez  si  celui  qui  me  fut  hier  rendu 

Eut  droit  de  rassurer  mon  esprit  éperdu.  190 

Ce  Grec  si  renommé,  qui  depuis  tant  d'années 

Au  pied  de  l'Avenlin  prédit  nos  destinées, 

I,ui  qu'Apollon  jamais  n'a  fait  parler  à  faux, 

Me  promit  par  ces  vers  la  fin  de  mes  travajx  : 

«  Albe  et  Rome  demain  prendront  une  autre  face  ;  195 
Tes  vœux  sont  exaucés,  elles  auront  la  paix. 
Et  tu  seras  unie  avec  ton  Curiace, 
Sans  qu'aucun  mauvais  sort  t'en  sépare  jamais  •.  » 

Je  pris  sur  cet  oracle  une  entière  assurance, 
Et  comme  le  succès  passoit  mon  espérance,  200 

J'abandonnai  mon  âme  à  des  ravissements 
Qui  passoienl  les  trans{)orts  des  plus  heureux  amants. 
Jugez  de  leur  excès  :  je  rencontrai  Valère, 
Et  contre  sa  coutume,  il  ne  put  me  déplaire, 
Il  me  parla  d'amour  sans  me  donner  (l'ennui  :  205 

Je  ne  m'aperçus  pas  que  je  purlois  à  lui  -; 
Je  ne  lui  jjus  montrer  de  mépris  ni  de  glace  : 
Tout  ce  que  je  voyois  me  sembloit  Curiace; 
Tout  ce  qu'on  me  disoit  me  parloit  de  ses  feux; 
Tout  ce  que  je  disois  l'assuroit  de  mes  vœux,  210 

Le  combat  général  aujourd'hui  se  hasarde; 

1.  Les  rimes  de  ce  quaUain  sont  ci'oisées,  coiiime  il  ariive  le  plus  sou- 
vent dans  les  stances  ou  couplets  lyriques. 

2.  Camille  veut  dire,  non  pas  •  je  ne  m' aperçus  pas  que  je  lui  parlais: 
mais  .  je  ne  m'aperçus  pas  que  c'était  à  lui  que  je  parlais. 


ACTE   I,   SCÈNE  II  277 

J'en  sus  hier  la  nouvelle,  et  je  n'y  pris  pas  garde  : 

Mon  esprit  rejetoit  ces  funestes  objets, 

Charmé  des  doux  pensers  d'hymen  et  de  ia  paix. 

La  nuit  a  dissipé  des  erreurs  si  charmantes  :  215 

Mille  songes  affreux,  mille  images  sanglantijfe, 

Ou  plutôt  mille  amas  de  carnage  et  d'horreur, 

M'ont  arraché  ma  joie  et  rendu  ma  terreur. 

J'ai  vu  du  sang,  des  morts,  et  n'ai  rien  vu  de  suite; 

Un  spectre  en  paroissant  prenoit  soudain  la  fuite;     220 

Ils  s'effaçoient  l'un  l'autre,  et  chaque  illusion 

Redoubloit  mon  effroi  par  sa  confusion. 

Jl'LIE 

C'est  en  contraire  sens  qu'un  songe  s'interprète*. 

CAMILLE 

Je  le  dois  croire  ainsi,  puisque  je  le  souhaite; 

Mais  je  me  trouve  enfin,  malgré  tous  mes  souhaits,  225 

Au  jour  d'une  bataille,  et  non  pas  d'une  paix. 

JULIE 

Par  là  finit  la  guerre  et  la  paix  lui  succède. 

CAMILLE 

Dure  à  jamais  le  mal,  s'il  y  faut  ce  remède! 
Soit  que  Home  y  succombe  ou  qu'Albe  ait  le  dessous, 
Cher  amant,  n'attends  plus  d'élre  un  jour  mon  époux; 
Jamais,  jamais  ce  nom  ne  sera  pour  un  homme  ^       231 
Qui  soit  ou  le  vainqueur,  ou  l'esclave  de  Rome. 


1.  Réflexion  un  peu  vulgaire;  Julie  n'est  pas  quelque  esclave  ou 
quelque  nourrice,  mais  une  dame  romaine.  De  plus,  celte  superstition 
raffinée,  qui  interprète  les  songes  à  rebours,  était-elle  antique? 

2.  Vab.     Mon  cœur,  quelque  grand  feu  qui  pour  toi  le  consomme. 

Ne  veut  ni  le  vainqueur  ni  l'esclave  de  Rome. 

(16il-16i8.) 

Elle  veut  dire  qu'on  lui  refusera  Curiace  en  tout  cas,  mais  non  pas 
qu'elle  ne  voudra  pas  l'épouser.  Voyez  ci-dessous,  vers  246. 


HORACE 


Mais  quel  objet  nouveau  se  présente  en  ces  lieux  ? 
Est-ce  toi   Curiace?  en  croirai-je  mes  yeux? 


SCÈNE  III 

CURIACE,  CAMILLE,  JULIE 


CURIACE 

N'en  doutez  point,  Camille,  et  revoyez  un  homme      233 

Qui  n'est  ni  le  vainqueur  ni  l'esclave  de  Rome; 

Cessez  d'appréhender  de  voir  rougir  mes  mains 

Du  poids  honteux  des  fers  ou  du  sang  des  Romains. 

J'ai  cru  que  vous  aimiez  assez  Rome  et  la  gloire 

Pour  mépriser  ma  chaîne  et  ha'ir  ma  victoire;  240 

Et  comme  également  en  cette  extrémité 

Je  craignois  la  victoire  et  la  captivité.... 

CAMILLE 

Curiace,  il  suffît,  je  devine  le  reste  : 

Tu  fuis  une  bataille  à  tes  vœux  si  funeste, 

Et  ton  cœur,  tout  à  moi,  pour  ne  me  perdre  pas,       245 

Dérobe  à  ton  pays  le  secours  de  ton  bras. 

Qu'un  autre  considère  ici  ta  renommée, 

Et  te  blâme,  s'il  veut,  de  m'avoir  trop  aimée; 

Ce  n'est  point  à  Camille  à  t'en  mésestimer  ; 

Plus  ton  amour  paroit,  plus  elle  doit  t'aimcr;  2o0 

El  si  lu  dois  beaucoup  aux  lieux  qui  t'ont  vu  naître, 

Phis  lu  quittes  pour  moi,  plus  tu  le  fais  paroilre '. 

Mais  as-lu  vu  mon  père,  et  peut-il  endurer 


1.  Camille  n'Iiésile  pas  un  momont  à  croire  que  Curiaoe  a  trahi  sa 
pairie  ,  elle  no  l'en  estime  pas  moins,  elle  l'en  aime  davantage.  Sur  ce 
caractère,  voyez  ci-dessus,  Notice  sur  Horace,  p.  'iii. 


ACTE   I,   SCÈNE   III  279 

Qu'ainsi  dans  sa  maison  tu  t'oses  retirer? 

Ne  préfère-t-il  point  l'État  à  sa  famille?  255 

Ne  regarde-t-il  point  Rome  plus  que  sa  fille? 

Enfin  notre  bonheur  est-il  bien  affermi? 

T'a-t-il  vu  comme  gendre,  ou  bien  comme  erfnemi? 

CURIACE 

Il  m'a  vu  comme  gendre,  avec  une  tendresse 

Qui  témoignoit  assez  une  entière  allégresse;  260 

Mais  il  ne  ma  point  vu,  par  une  trahison, 

Indigne  de  Ihonneur  d'entrer  dans  sa  maison. 

Je  n'abandonne  point  rinlérût  de  ma  ville, 

J'aime  encor  mon  honneur  en  adorant  Camille*. 

Tant  qu'a  duré  la  guerre,  on  m'a  vu  constamment     265 

Aussi  bon  citoyen  que  véritable  amant  -. 

D'Albe  avec  mon  amour  j'aocurdois  la  (jUtTelle  : 

Je  sûupirois  pour  vous  en  combattant  jxnir  elle; 

Et  s'il  falloit  encor  que  l'on  en  vint  aux  coups, 

i^  combattrois  pour  elle  en  soupirant  pour  vous.       270 

Oui,  malgré  les  désirs  de  mon  âme  charmée, 

Si  la  guerre  duroit,  je  serois  dans  l'armée 

C'est  la  pai.v  qui  chez  vous  me  donne  un  libre  accès, 

La  paix  à  qui  nos  feux  doivent  ce  beau  succès. 

CAMILLE 

La  paix!  Et  le  moyen  de  croire  un  tel  miracle?  275 

JL'LIE 

Camille,  pour  le  moins  croyez-en  votre  oracle. 
Et  sachons  pleinement  par  quels  heureux  effets 
L'heure  d'une  bataille  a  produit  cette  paix. 

1.  Dans  Horace,  Camille  rime  avec  ville  et  avec  facile.  Dans  Olhon, 
Corneille  fait  rimer  le  même  nom  avec  utile,  inutile,  tranquille,  facile, 
civile  ;  nulle  part  Camille  ne  rime  avec  un  mot  où  l  soit  mouillé  (comme 
fille,  ou  famille).  On  prononçait  donc  Camile.  Vovez  Horace  (vers  1775). 
Othon  (vers  97,  169,  357,  373,  423,  673,  1177,  12S9,  1311,  1S29). 

2    Vah  Aussi  bon  citoyen  comme  fidèle  am.int. 

(1611-1656.) 


280  .lORACE 

CURIACE 

L'auroit-on  jamais  cru?  Déjà  les  deux  armées, 

D'uue  égale  chaleur  au  combat  animées,  280 

Se  menaçoient  des  yeux,  et  marchant  fièrement, 

N'attendoient,  pour  donner,  que  le  commandement. 

Quand  notre  dictateur*  devant  les  rangs  s'avance. 

Demande  à  votre  prince  un  moment  de  silence, 

Et  l'ayant  obtenu  :  «  Que  i'aisons-nous,  Romains,       285 

Dit-il,  et  quel  démon  nous  fait  venir  aux  mains? 

SoufTrons  que  la  raison  éclaire  enfin  nos  âmes  : 

Nous  sommes  vos  voisins,  nos  fdles  sont  vos  femmes. 

Et  l'hymen  nous  a  joints  par  tant  et  tant  de  nœuds, 

Qu'il  est  peu  de  nos  fils  qui  ne  soient  vos  neveux.     290 

Nous  ne  sommes  qu'un  sang  et  qu'un  peuple  en  deux 

Pourquoi  nous  déchirer  par  des  guerres  civiles,  [villes  ; 

Où  la  mort  des  vaincus  allbiblit  les  vainqueurs. 

Et  le  plus  beau  triomphe  est  arrosé  de  pleurs? 

Nos  ennemis  communs  attendent  avec  joie  293 

Qu'un  des  partis  défait  leur  donne  l'autre  en  proie, 

Lassé,  demi-rompu,  vainqueur,  mais,  pour  tout  fruit, 

Dénué  d'un  secours  par  lui-même  détruit^. 

Ils  ont  assez  longtemps  joui  de  nos  divorces; 

Contre  eux  dorénavant  joignons  toutes  nos  forces,     300 

El  noyons  dans  l'oubli  ces  petits  différends 

Qui  de  si  bons  guerriers  font  de  mauvais  parents. 


1.  Ce  (liiîlaleiir  albain  se  nommait  MeltiusSaffetiiis;  c'est  le  niônief|ui, 
plus  laril,  accusé  do  trahison  envers  Home,  fut  écartelé  par  ordre  du  roi 
TuUus  noslilius. 

■2.  «Souviens-loi,  quand  tu  donneras  le  signal  du  combat,  qu'elle  aura 
l'ii'il  fixé  sur  nos  deux  armées,  prèle  à  fondre  sur  les  deux  peuples 
fatigués  de  la  lutte  ou  accablés,  sur  les  vaiuqueurs  comme  sur  les 
vaincus.  Aussi,  puisque  non  contents  d'une  liberté  assurée  nous  courons 
la  chance  de  devenir  esclaves,  dans  l'espoir  d'une  d(jniin,'ition  incer- 
taine, cherchons  avec  l'aide  des  dieux  quelque  moyen  do  décider  entre 
les  deux  peuples  sans  qu'il  en  coûte  à  tous  les  deux  bion  des  pertes  et 
des  flots  de  san^'.  »  (Tite-I-ive,  trad.  Gaucher.) 


ACTE   I,   SCÈNE   III  281 

Que  si  l'ambition  de  commander  aux  autres 

Fait  marcher  aujourd'hui  vos  troupes  et  les  nôtres, 

Pourvu  qu'à  moins  de  sang  nous  voulions  l'apaiser,  305 

Elle  nous  unira,  loin  de  nous  diviser. 

Nommons  des  combaltaids  pour  la  cause  conu/iune  : 

Que  chaque  peuple  aux  siens  attache  sa  fortune; 

Et  suivant  ce  que  d'eux  ordonnera  le  sort, 

Que  le  foible  parti  prenne  loi  du  plus  Tort  <■  ;  310 

Mais  sans  indignité  pour  des  guerriers  si  braves, 

Qu'ils  deviennent  sujets  sans  devenir  esclaves, 

Sans  honte,  sans  tribut,  et  sans  autre  rigueur 

Que  de  suivre  en  tous  lieux  les  drapeaux  du  vainqueur  ^. 

Ainsi  nos  deux  États  ne  feront  qu'un  empire  ^.  »        315 

Il  semble  qu'à  ces  mots  notre  discorde  expire  *  : 

Chacun,  jetant  les  yeux  dans  un  rang  ennemi, 

Reconnoit  un  beau-frère,  un  cousin,  un  ami; 

Ils  s'étonnent  comment  leurs  mains,  de  sang  avides, 

Voloient  sans  y  pensfer,  à  tant  de  parricides  ^,  32C 

Et  font  paroître  un  front  couvert  tout  à  la  fois 

D'horreur  pour  la  bataille,  et  d'ardeur  pour  ce  choix. 


1.  Var        Que  le  parti  plus  foible  obéisse  au  plus  fort. 

(1G41-1G56.) 

On  ne  voit  pas  pourquoi  Corneille  a  changé  ce  vers,  car  cet  emploi 
du  comparatif  au  sens  du  superlatif  {le  parti  plus  faible  pour  dire  le 
parti  le  plus  faible)  est  très  fréquent  au  xvir  siècle. 

2.  Il  n'y  avait  pas  de  drapeaux  alors;  mais  l'anachronisme  est  bien 
léger. 

3.  «  J'ose  dire  que  dans  ce  discours  imité  de  Tite-Live  l'auteur 
français  est  au-dessus  du  Romain,  plus  nerveux,  plus  touchant.  »  (Vol- 
taire.) Corneille  excelle  à  encadrer  ainsi  un  discours  dans  une  narra- 
tion. 

4.  Var.       A  ces  mots  il  se  tait;  d'aise  chacun  soupire. 

(1641-1664.) 

5  Ce  mot  (comme  en  latin  parricidium)  désigne  non  seulement  le 
meurtre  d'un  père  ou  d'une  mère,  mais  tout  crime  énorme  outrageant 
la  nature,  comme  l'assassinat  d'un  parent. 


282  HORACE 

Enfin  l'offre  s'accepte,  et  la  paix  désirée 
Sous  ces  conditions  est  aussitôt  jurée  :  [choisir, 

Trois  combattront  pour  tous;  mais  pour  les  mieux 
Nos  chefs  ont  voulu  prendre  un  peu  plus  de  loisir  :  326 
Le  vôtre  est  au  sénat,  le  nôtre  dans  sa  tente. 

CAMILLE 

0  Dieux,  que  ce  discours  rend  mon  âme  contente! 

CL'RIACE 

Dans  deux  heures  au  plus,  par  un  commun  accord, 

Le  sort  de  nos  guerriers  réglera  notre  sort.  330 

Cependant  tout  est  libre,  attendant  qu'on  les  nomme  '  : 

Rome  est  dans  notre  camp,  et  notre  camp  dans  Home; 

D'un  et  d'autre  côté  l'accès  étant  permis, 

Chacun  va  renouer  avec  ses  vieux  amis. 

Pour  moi,  ma  passion  m'a  fait  suivre  vos  frères;       333 

Et  mes  désirs  ont  eu  des  succès  si  prospères. 

Que  l'auteur  de  vos  jours  m'a  promis  à  demain - 

Le  bonheur  sans  pareil  de  vous  donner  la  main '^. 

Vous  ne  deviendrez  pas  rebelle  à  sa  puissance? 

CAMM.LE 

Le  devoir  d'une  fdle  est  en  l'obéissance.  340 

CUIUACE 

Venez  donc  recevoir  ce  doux  commandement  ^, 
Qui  doit  mettre  le  comble  à  mon  contentement. 


1.  Tour  elliptique  cquivalanl  à  la  loouUou  conjonclivo  :  en  atU'udant 
que.  De  même  dans  le  Cid  (vers  592)  : 

Allendant  qu'il  l'ait  su,  voioi  qui   répondra 

2.  A  demain,  comme  nous  dirions  •  poiu-  demitin.  Voyez  ci-dessus, 
note  du  vers  13i. 

3.  Donner  la  main,  c'est-à-dire  épouser  Cotte  lueutiou.  tirée  de  l'es- 
pagnol, fut,  selon  Ménage,  introduite  par  Corneille.  Elle  est  clic/  lui 
trè.s  fréquente. 

4.  Corneille  a  répété  ces  deux  vers  dans  le  Menteur  [ac.ia  V,  scène  vu, 
vers  17'J3).  Le  premier  est  dit  par  Lucrèce,  le  second  par  Ocronte. 


ACTE   I,    SCÈNE   III  283 

CAMILLE 

Je  *ais  suivre  vos  pas,  mais  pour  revoir  mes  frères*, 
Et  savoir  d'eux  encor  la  lin  de  nos  misères. 

é 

JILIE 

Allez,  et  cependant  au  pied  de  nos  autels  343 

J'irai  rendre  pour  vous  grâces  aux  immortels  -. 


1.  Innocente  coquetterie  qui  dissimule  l'amour  en  alléguant  l'amitié 
fraternelle;  trait  naïf  et  \Tai,  que  la  tragédie  eût  dédaigné  plus  tard' 
comme  indigne  de  sa  majesté. 

2.  Il  y  a  là  un  léger  anachronisme.  Julie  semble  une  amie  pieuse  et 
grave,  qui  va  prier  pour  ces  amoureux  légers  qu'elle  aime  au  fond  du 
cœur,  mais  qu'elle  trouve  un  peu  profanes  et  trop  peu  occupés  du  ciel- 
Tous  ces  sentiments  sont  modernes  et  chrétiens. 


FIN   DU   PREMIER  ACTE 


ACTE  II 

SCÈNE  PREMIÈRE 

HURACE,  CURIAGE 

CURIACE 

Ainsi  Rome  n'a  point,  séparé  '  son  estime  ; 

Elle  eût  ciu  taire  ailleurs  un  choix  illégitime  : 

Cette  superbe  ville  en  vos  frères  et  vous 

Trouve  les  trois  guerriers  qu'elle  préfère  à  tous  ;         350 

Et  son  illustre  ardeur  d'oser  plus  que  les  autres  ^, 

D'une  seule  maison  brave  toutes  les  nôtres  ; 

Nous  croirons,  à  la  voir  tout  entière  ■*  en  vos  mains, 

Que  hors  les  fils  d'Horace  il  n'est  point  de  Romains. 

Ce  choix  pouvoit  combler  trois  familles  de  gloire,      3o3 

Consacrer  hautement  leurs  noms  à  la  mémoire  : 

Oui,  l'honneur  que  reçoit  la  vôtre  par  ce  choix, 

Eu  pouvoit  à  bon  titre  immortaliser  trois; 

1.  Sépani,  c'esl-à-dire  :  dispersé. 

2.  Var.       Et  ue  nous  opposant  d'autres  bras  que  les  vôtres. 

(1641-1056.) 

On  ne  voit  pas  pourquoi  Corncillo  a  changé  ce  vers  ;  celui  qu'il  y 
substitue  est  obscur  et  embarrassé.  Peut-être  la  rime  tiôtres  et  vôtres 
lui  a-l-elle  paru  faible 

3.  Ici  et  jiartout  Corneille  écrit  toute  entière. 


ACTE   IT,   SCÈNE  I  285 

Et  puisque  c'est  chez  vous  que  mon  heur  *  et  ma  flamme 

Mont  fait  placer  ma  sœur  et  choisir  une  femme,       360 

O  que  je  vais  vous  être  et  ce  que  je  vous  suis  - 

Me  font  y  prendre  part  autant  que  je  le  puis; 

Mais  un  autre  intérêt  tient  ma  joie  en  contrainte, 

Et  parmi  ses  douceurs  mêle  beaucoup  de  crainte  ; 

Ea  guerre  en  tel  éclat  a  mis  votre  valeur,  363 

Que  je  tremble  pour  Albe  et  prévois  son  malheur  : 

Puisque  vous  combattez,  sa  perte  est  assurée; 

En  vous  faisant  nommer,  le  destin  l'a  jurée. 

Je  vois  trop  dans  ce  choix  ses  funestes  projets, 

Et  me  compte  déjà  pour  un  de  vos  sujets.  370 

HORACE 

Loin  de  trembler  pour  Albe,  il  vous  faut  plamdre  Rome, 

Voyant  ceux  qu'elle  oublie,  et  les  trois  qu'elle  nomme  ^. 

C'est  un  aveuglement  pour  elle  bien  fatal, 

D'avoir  tant  à  choisir,  et  de  choisir  si  mal. 

Mille  de  ses  enfants  beaucoup  plus  dignes  d'elle         373 

Pouvoient  bien  mieux  que  nous  soutenir  sa  querelle; 

Mais  quoique  ce  combat  me  promette  un  cercueil, 

Ea  gloire  de  ce  choix  m'enfle  d'un  juste  orgueil; 

Mon  esprit  en  conçoit  une  mâle  assurance  : 

José  espérer  beaucoup  de  mon  peu  de  vaillance;        380 

Et  du  sort  envieux  quels  que  soient  les  projets, 

Je  ne  me  compte  point  pour  un  de  vos  sujets. 

Rome  a  trop  cru  de  moi;  mais  mon  âme  ravie 

Remplira  son  attente,  ou  quittera  la  vie. 


1    Voyez!  note  sur  le  vers  58. 

2.   Var.       Ce  que  je  vous  dois  être  et  ce   que  je  vous  suis. 

(1641-1660.) 
3     Var         Vu  ceux  qu'elle  rejette  et  les  trois  qu'elle  nomme. 

(1641-1656.) 

Admirable  réponse.  Plus  tard  l'orgueil  gâtera  un  pfu  le  personnage. 
Ici  Horace  est  modeste  encore,  quoique  rempli  d'espoir. 


286  HORACE 

Qui  veut  mourir  ou  vaincre,  est  vaincu  rarement  ;      385 

Ce  noble  désespoir  péril  malaisément. 

Rome,  quoi  qu'il  en  soit,  ne  sera  point  sujette, 

Que  mes  derniers  soupirs  n'assurent  ma  défaite  ^ 

CL'RIACE 

Hélas!  c'est  bien  ici  que  je  dois  être  plaint. 

Ce  que  veut  mon  pays,  mon  amitié  le  craint.  390 

Dures  extrémités,  de  voir  Albe  asservie, 

Ou  sa  victoire  au  prix  d'une  si  cbère  vie, 

Et  que  2  l'unique  bien  où  tendent  ses  désirs 

S'achète  seulement  par  vos  derniers  soupirs!  394 

Quels  vœux  puis-je  former,  et  quel  bonheur  attendre? 

De  tous  les  deux  cotés -^  j'ai  des  pleurs  à  répandre; 

De  tous  les  deux  côtés  mes  désirs  sont  trahis. 

IIOIIACE 

Quoi!  vous  me  pleureriez  mourant  pour  mon  pays! 

Pour  un  cœur  généreux  ce  trépas  a  des  charmes; 

La  gloire  qui  le  suit  ne  soufTre  point  de  larmes,         400 

Et  je  le  recevrois  en  bénissant  mon  sort, 

Si  Rome  et  tout  l'Etal  jieKbncnt  moins  en  ma  mo 

CURIACF, 

A  vos  amis  pourtani  permettez  de  le  craindre; 
Dans  un  si  beau  trépas  ils  sont  les  seuls  à  plaindre  : 
La  gloire  en  est  pour  vous,  et  la  perte  pour  eux  ;      405 
Il  vous  fait  immortel,  et  les  rend  malheureux  : 
On  perd  l.oul  (juand  on  perd  un  ami  si  fidèle. 
Mais  Flavian  m'apporte  ici  (|uel(pi(!  nouvelle. 


1.  Comparez  Irs  qnalio  fanifiux  vers  lÛ21-102'i. 

2.  Sur  celle  oonslriiclinn.  voyez  ci-dessus,  n  île  sur  le  vers  137. 

3.  Voyez  ci-dessus,  noie  sur  le  vers  lOi. 


ACTE  II,  SCÈNE   II  287 

SCÈNE  II 

HORACE,  CURIAGE,  FLAVIAN 

CURIACE 

Albe  de  trois  guerriers  a-t-elle  fait  le  choix? 

FLAVIAN 

Je  viens  pour  vous  l'apprendre.  410 

CURIACI- 

Eh  bien,  qui  sont  les  trois? 

FLAVIAN 

Vos  deux  frères  et  vous. 

Cl'RIACE 

Qui? 

FLAVIAN 

Vous  et  vos  deux  frères  *. 
Mais  pourquoi  ce  front  triste  et  ces  regards  sévères? 
Ce  choix  vous  déplait-il? 

CURIACE 

Non,  mais  il  me  surprend  '. 
Je  m'estimois  trop  peu  pour  un  honneur  si  grand. 

FLAVIAN 

Dirai-je  au  dictateur,  dont  Tordre  ici  m'envoie  2,        415 

1.  On  citprait    difficilement  un    autre    exemple  où  la  répétition   des 
iiiémp^  mots  produise  un  aussi  grand  elTel  dramatique. 

2.  Var.       Dirai-je  au  dictateur,  qui  devers  vous  m'envoie. 

(16i  1-1050.) 
• 
«  Depuis  quelque  temps,  devem  a  vieilli,  dit  Vaugelas  dans  ses  Itcmar- 
ques  (1647),  et  nos  modernes  écrivains  ne  s'en  servent  plus  dans  le  beau 
langage.  Ils  disent  toujours  vers.  »  Corneille  corrigea  ici  ce   mot  Con- 
damné ;  puis  l'employa  de  nouveau  dans  Sophoni.sbe,  dans  Attila. 


288  HORACE 

Que  vous  le  recevez  avec  si  peu  de  joie? 

Ce  morne  et  froid  accueil  me  surprend  à  mon  four. 

CURIACE 

Dis-lui  que  l'amitié,  Talliance  et  l'amour 

Ne  pourront  empêcher  que  les  trois  Curiaces 

Ne  servent  leur  pays  contre  les  trois  Horaces,  420 

FLAVIAiN 

Cojilre  eux!  Ah!  c'est  beaucoup  me  dire  en  peu  de  mots. 

CLRIACE 

Porte-lui  ma  réponse,  et  nous  laisse  en  repos. 


SCÈNE  m 

HORACE,  CURIACE 

CI'RIACE 

Que  désormais  le  ciel,  les  enfers  et  la  terre 

Unissent  leurs  fureurs  à  nous  faire  la  guerre; 

Que  les  hommes,  les  Dieux,  les  démons  et  le  sort       425 

Préparent  contre  nous  un  général  effort! 

Je  mets  à  faire  pis,  en  l'état  où  nous  sommes, 

Le  sort,  et  les  démons,  et  les  Dieux,  et  les  hommes. 

Ce  qu'ils  ont  de  cruel,  et  d'horiiblc  et  d'affreux,  [deux* 

Lest  bien  moins  que  rhonneur  qu'on  nous  fait  à  tous 

HORACE 

Le  sort  qui  de  l'honneur  nous  ouvre  la  barrière         431 
Offre  à  notre  constance  une  illustre  matière  ; 
il  épuise  sa  force  à  former'  un  malheur 

• 

1.  Voltaire  blâme  cet  entnîisemi'iit  de  grands  mots:  eiel,  enfers,  terre, 
fureur,  guerre,  hommes.  Dieux,  démons,  sort,  elforl  ;  .-ruel,  liorrible, 
afTrcux  Mais  le  désespoir  est  naluielleuieut  emplialique,  et  Curiaoe 
esl  désespéré. 


ACTE   II,   SCÈNE   III  289 

Pour  mieux  se  mesurer  avec  notre  valeur; 

Et  comme  il  voit  en  nous  des  âmes  peu  communes  ',  433 

Hors  de  l'ordre  commun  il  nous  fait  des  fortunes. 

Combattre  un  ennemi  pour  le  salut  de  tous, 
Et  contre  un  inconnu  s'exposer  seul  aux  coups, 
D'une  simple  vertu  c'est  l'efTet  ordinaire  : 
Mille  déjà  l'ont  fait,  mille  pourroient  le  faire  ;  440 

Mourir  pour  le  pays  est  un  si  digne  sort, 
Qu'on  brigueroit  en  foule  une  si  belle  mort; 
Mais  vouloir  au  public  immoler  ce  qu'on  aime, 
S'attacher  au  combat  contre  un  autre  soi-même, 
Attaquer  un  parti  qui  prend  pour  défenseur  445 

Le  frère  d'une  femme  et  l'amant  d'une  sœur. 
Et  rompant  tous  ces  nœuds,  s'armer  pour  la  pairie 
Contre  un  sang  qu'on  voudroit  racheter  de  sa  vie, 
Une  telle  vertu  n'appartenoit  qu'à  nous; 
L'éclat  de  son  grand  nom  lui  fait  peu  de  jaloux,         450 
Et  peu  d'hommes  au  cœur  l'ont  assez  imprimée 
Pour  oser  aspirer  à  tant  de  renommée. 

CURIACE 

Il  est  vrai  que  nos  noms  ne  sauroient  plus  périr. 

L'occasion  est  belle,  il  nous  la  faut  chérir. 

Nous  serons  les  miroirs  ^  d'une  vertu  bien  rare;         455 

Mais  votre  fermeté  tient  un  peu  du  barbare  : 

Peu,  même  des  grands  cœurs,  tireroient  vanité 

D'aller  par  ce  chemin  à  l'immortalité. 


1.  Var.     Comme  il  ne  nous  prend  pas  pour  des  ùmes  communes. 

2.  Miroir,  au  figuré,  signifie  exemple,  parce  que  ïcxemple  doit  élre 
devant  nos  yeux  comme  le  miroir  où  l'on  se  contemple.  Ainsi  Régnier 
dit  (sat.  XIII)  : 

La  clémence  du  roi,  le  miroir  des  monarques. 

Fléchier  loue  un  saint  d'avoir  été  «  un  miroir  de  patience  dans  les 
persécutions,  un  exemple  de  douceur  pour  ses  ennemis,  un  modèle  des 
vertus  épiscopales  ». 


290  HORACE 

A  quelque  prix  qu"on  mette  une  telle  fumée, 
L'obscurité  vaut  mieux  que  tant  de  renommée.  46G 

Pour  moi,  je  l'ose  dire,  et  vous  l'avez  pu  voir, 
Je  n'ai  point  consulté  pour  suivre  mon  devoir; 
Notre  longue  amitié,  l'amour,  ni  l'alliance, 
Nont  pu  mettre  un  moment  mon  esprit  en  balance; 
El  puisque  par  ce  cboix  Albe  montre  en  effet  46S 

Qu'elle  m'estime  autant  que  Rome  vous  a  fait  i, 
Je  crois  faire  pour  elle  autant  que  vous  pour  Rome: 
J'ai  le  cœur  aussi  bon,  mais  enlin  je  suis  homme  : 
Je  vois  que  votre  honneur  demande  tout  mon  sang  ^, 
Que  tout  le  mien  consiste  à  vous  percer  le  flanc,        470 
Près  d'épouser  la  sœur,  qu'il  faut  tuer  le  frère, 
Et  que  pour  mon  pays  j'ai  le  sort  si  contraire. 
Encor  qu'à  mon  devoir  je  coure  sans  terreur, 
iMoii  cœur  s'en  effarouche,  et  j'en  frémis  d'horreur; 
J'ai  pitié  de  moi-même,  et  jette  un  œil  d'envie  47» 

Sur  ceux  dont  notre  guerre  a  consumé  la  vie  ^, 
Sans  souhail  toutefois  de  pouvoir  reculer. 


1.  Faire,  au  xvit»  sièrle,  en  prose  el  en  vers,  sVmploie  fréquemment 
pour  éviter  la  répétition  d'un  verbe  e.xprimé  prccédciiinient. 

Ils  raffinent  les  vers,  fantastiques  d'humeur, 

Ainsi  (jue  les  Gascons  ont  fait  (raffiné)  le  point  d'honneur. 

(Régnier,  sat.  IX.) 

Celle  tournure  est  partout  dans  nos  classiques  ;  on  est  surpris  que 
Voltaire  uil  pu  dire,  à  propos  du  vers  qui  nous  occupe,  «  qu'elle  n'est 
pas  française  ». 

2.  Vau.     Je  vois  que  voire  honneur  gît  à  verser  mon  sang. 

(K)  11 -11)56.; 

3.  Vah.     Sur  ceux  dont  notre  guerre  a  consomme  la  vie. 

(IGil-I6-58.) 

(.  CnDsumi'r,  dit  Vaugelas  dans  ses  Remarques  (1(557),  achève  on  dé- 
truisant cl  anéantissant  le  sujet,  el  consommer  achève  en  le  mettant 
dans  sa  dernière  perfection  cl  son  accomplissement  entier.  »  .\vanl  Vau- 
prelas  on  confonilail  les  deux  mois,  à  tort,  car  l'élymologie  marque 
leur  diU'érence  [consummare  el  consumer'e). 


ACTE   II,    SCÈNE   III  291 

Ce  triste  et  fier  honneur  m'émeut  sans  m'ébranler  : 
J'aime  ce  qu'il  me  donne,  et  je  plains  '  ce  qu'il  m'ôte; 
Et  si  Rome  demande  une  vertu  plus  haute,  48C 

Je  rends  grâces  aux  Dieux  de  n'être  pas  Romain, 
Pour  conserver  encor  quelque  chose  d'humain  -. 

HORACR 

Si  VOUS  n'êtes  Romain,  soyez  digne  de  l'être; 
Et  si  vous  m'égalez,  faites  le  mieux  paroître  ^. 

La  solide  vertu  dont  je  fais  vanité  485 

N'admet  point  de  foiblesse  avec  sa  fermeté^  ; 
Et  c'est  mal  de  l'honneur  entrer  dans  la  carrière 
Que  dès  le  premier  pas  regarder  en  arrière 
Notre  malheur  est  grand  ;  il  est  au  plus  haut  point; 
Je  l'envisage  entier,  mais  je  n'en  frémis  point  :  490 

Contre  qui  que  ce  soit  que  mon  pays  m'emploie, 
J'accepte  aveuglément  cette  gloire  avec  joie; 
Celle  de  recevoir  de  tels  commandements 
Doit  étouffer  en  nous  tous  autres  sentiments. 
Oui,  près  de  le  servir,  considère  autre  chose,  49b 

A  faire  ce  qu'il  doit  lâchement  se  dispose; 
Ce  droit  sain  et  sacré  romi)t  tout  autre  lien. 
Rome  a  choisi  mon  bras,  je  n'examine  rien  ; 
Avec  une  allégresse  aussi  pleine  et  sincère 
Que  j'épousai  la  sœur,  je  combattrai  le  frère;  300 

Et  pour  trancher  enfin  ces  discours  superflus, 
Albe  vous  a  nommé,  je  ne  vous  connois  plus. 

'i.  Je  plains,  c'est-à-dire  je  déplore  et  je  regrette. 

2.  i<  Cette  tirade  fit  un  effet  surprenant  sur  le  public,  et  les  deux  der- 
niers vers  sont  devenus  un  proverbe  ou  plut6t  une  maxime  admirable.  » 
(^'""aire.)  —  En  effet,  la  réplique  de  Curiace  est  admirable,  du  pre- 
mier vers  au  dernier.  Le  style  et  la  pensée  sont  irréprochables.  Le 
caractère  est  original,  humain,  attrayant. 

3.  Paroître,  prononcé  paronctre,  rimait  avec  être,  maître,  naître,  etc. 

4.  Vanité  parait  impropre  ici;  puisque  cette  vertu  est  solide  et  ferme, 
peut-on  en  faire  vanité'^  Mais  faire  vanité  signifie  ici  :  fai}-e  gloire; 
l'idée  de  vide  et  de  creux,  qui  est  dans  le  mot,  est  oubliée  dans  cet 
emploi  (viyez  vers  72]. 


292  HORACK 

CURIACE 

Je  vous  connois  encore  ',  et  c'est  ce  qui  me  tue; 
Mais  cette  âpre  vertu  ne  m'étoit  pas  connue  ; 
Comme  notre  mallieur  elle  est  au  plus  haut  point  :     SOo 
Souffrez  que  je  l'admire  et  ne  l'imite  point. 

IlORACK 

Non,  non,  n'embrassez  pas  de  vertu  par  contrain'e; 

Et  puisque  vous  trouvez  plus  de  charme  à  la  plainte, 

En  toute  liberté  goûtez  un  bien  si  doux  -; 

Voici  venir  ma  sœur  pour  se  plaindre  avec  vous.        510 

Je  vais  revoir  la  vôtre,  et  résoudre  son  âme 

A  se  bien  souvenir  qu'elle  est  toujours  ma  femme, 

A  vous  aimer  encor,  si  je  meurs  par  vos  mains, 

Et  prendre  en  son  malheur  des  sentiments  romains. 

SCÈNE  IV 

HORACE,  CURIACE,  CAMILLE 

HORACE 

Avez-vous  su  l'état  qu'on  l'ait  de  ■'  Curiace,  51 5 

Ma  sœur? 

1.  <(  A  ces  mots  :  je  nti  voufi  connois  plus je  vous  connois  encore, 

on  se  récria  d'admiration;  on  n'avait  jamais  rien  vu  de  si  sublime.  " 
(Voltaire.)  Au  reste,  Horace  est  bien  dur,  et  tout  près  d'être  odieux.  Et 
si  vous  m'égalez  (vers  481)  marque  même  un  peu  d'insolence. 

2.  Voltaire  rapporte  et  semble  approuver  le  reproche  que  Vauvenar- 
gues  faisait  à  Corneille  à  propos  de  ces  beaux  vers  :  «  Corneille  appa- 
remment veut  peindre  ici  une  valeur  féroce  ;  mais  s'exprimc-t-on 
ainsi  avec  un  ami  et  un  guerrier  modeste'?  La  fierté  est  une  passion 
f  irl  théitrale,  mais  elle  dégénère  en  vanité  et  en  petitesse,  sitôt  (lu'on 
(a  montre  sans  qu'on  la  provoque.  »  Mais  Horace  n'est  pas  la  vcihi, 
Horace  e»t  le  ])atriotisme  exalté,  jusqu'à  l'insolence  loi,  tout  à  l'Iieuio 
•jsqu'à  la  fureur  et  jusqu'au  crime. 

3.  Foire  état  de  signilie  faire  cas  de. 

Quoi!  c'est  là  tout  l'état  que  tu  fais  do  mes  feux? 

[Mrlile,  vers  360.) 
','•  a  aussi  le  sens  de  compter  sur  quelqu'un  :  Faites  état  de  moi. 

{Le  Menteur,  vers  30b.) 


ACTE   II,    SCÈNE   IV  2^3 

CAMILLE 

Hélas!  mon  sort  a  bien  changé  de  face. 

HORACE 

Armez-vous  de  constancp,  et  montrez-vous  ma  sœur; 

Et  si  par  mon  trépas  il  retourne  vainqueur, 

Ne  le  recevez  point  en  meurt li^r  d'un  frère, 

Mais  en  homme  d'honneur  qui  fait  ce  qu'il  doit  faire,  520 

Qui  sert  bien  son  pays,  et  sait  montrer  à  tous, 

Par  sa  haute  vertu,  qu'il  est  digne  de  vous. 

Comme  si  je  vivois,  achevez  l'hyménée; 

Mais  si  ce  fer  aussi  tranche  sa  destinée, 

Faites  à  ma  victoire  un  pareil  traitement  •.  52o 

Ne  me  reprochez  point  la  mort  de  votre  amant  *. 

Vos  larmes  vont  couler,  et  votre  cœur  se  presse  ^ 

Consumez  avec  lui  toute  cette  foiblesse'. 

Querellez*  ciel  et  terre,  et  maudissez  le  sort; 

Mais  après  le  combat  ne  pensez  plus  au  mort.  530 

(A  Curiace.) 

Je  ne  vous  laisserai  qu'un  moment  avec  elle. 
Puis  nous  irons  ensemble  où  l'honneur  nous  appelle. 


1.  La  scène  est  habile;  Horace  s'y  détend  un  pen.  Il  semble  prévoir 
sa  défaite  possible.  Le  vers  526  prépare  la  calaslrophe  et  parait  vou- 
loir en  atténuer  l'horreur. 

2.  Se  presse,  se  serre,  étoufTe.  Mme  de  Sévigné  dit  de  même  :  «.  Mon 
cœur  se  presse  étrangement  ». 

3.  Var.       Consommez  avec  lui  toute  celte  foiblesse. 

(16il-16i8  ) 

Voyez  ci-dessus,  note  sur  le  vers  476. 

4.  Quereller  est  devenu  familier.  Corneille  l'emploie  souvent  dans  le 
style  le  plus  noble.  Étymolopriquement  il  signifie  :  se  plaindre,  accuser, 
non,  comme  aujourd'hui,  chercher  noise. 


-^4  HORACE 

SCÈNE  V 

CURIACE,  CAMILLE 

CAMILLE 

Iras-tu,  Curiacp,  et  ce  funesLe  honneur  ^ 

Te  j)laiL-il  aux  dépens  de  tout  noire  bonheur? 

CURIACE 

Hélas!  je  vois  trop  bien  qu'il  faut,  quoi  que  je  fasse,  535 

Mourir,  ou  de  douleur,  ou  de  la  main  d'Horace. 

Je  vais  comme  au  supplice  à  cet  illustre  emploi, 

Je  maudis  mille  fois  l'état  qu'on  fait  de  moi  ^, 

Je  hais  cette  valeur  qui  fait  qu'Albe  m'estime; 

Ma  flamme  au  désespoir  passe  jusques  au  crime,        540 

Elle  se  prend  au  ciel,  et  l'ose  quereller^; 

Je  vous  plains,  je  me  plains;  mais  il  y  faut  aller. 

CAMILLE 

Non;  je  te  connois  mieux,  tu  veux  que  je  le  jMie 

Et  qu'ainsi  mon  j)ouvoir  t'excuse  à  la  patrie  '. 

Tu  n'es  que  trop  fameux  par  tes  autres  exploits  :       545 

Albe  a  reçu  par  eux  tout  ce  que  tu  lui  dois. 

Autre  n'a  mieux  que  toi  soutenu  cette  guerre; 

1.  Var.     Iras-lu,  ma  chère  àme,  et  ce  funeste  honneur.... 

(1011-1656.) 

«  Chère  àme  "  ne  révoltait  point  en  1639,  et  ces  expressions  tendres 
rendaient  encore  la  situation  plus  haute.  Depuis  peu  même,  une  grande 
actrice  (Mlle  Clairon)  a  rétabli  cette  e.\pression  :  tna  chère  dme.  »  (Vol- 
taire.) 

.Jusqu'au  bout  Camille  est  dans  la  logique  de  ses  sentiments,  et  ac- 
cepte même  la  désertion,  sacrifiant  tout  à  l'amour.  Horace  au  contraire 
sacrifie  tout  à  la  patrie.  Curiace,  qui  est  partagé,  semble  le  plus  malheu- 
reu.x  des  trois.  Voyez  le  vers  5i2,  oii  toute  son  Ame  est  exprimée, 

2.  Voyez  note  sur  le  vers  515. 

3.  Voyez  noie  sur  lo  veis  529. 

4.  Nous  disons   aujourd'hui  :  excuser  qucUiu'iin  auprès  do  quelqu'un 


ACTE    II,    SCÈNE   V  295 

Autre  de  plus  de  morts  n'a  couvert  notre  terre  . 
Ton  nom  ne  peut  plus  croître,  il  ne  lui  manque  rien; 
Souffre  qu'un  autre  ici  puisse  ennoblir  le  sien.  550 

CURIACE 

Que  je  souffre  à  mes  yeux  qu'on  ceigne  une  autre  tète 

Des  lauriers  immortels  que  la  gloire  m'apprête, 

Ou  que  tout  mon  pays  reproche  à  ma  vertu 

Qu'il  auroit  triomphé  si  j'avois  combattu, 

Et  que  sous  mon  amour  ma  valeur  endormie  *  555 

Couronne  tant  d'exploits  d'une  telle  infamie! 

Non,  Albe,  après  l'honneur  que  j'ai  reçu  de  toi. 

Tu  ne  succomberas  ni  vaincras  que  par  moi  ; 

Tu  m'as  commis  ton  sort,  je  t'en  rendrai  bon  conte  ^, 

Et  vivrai  sans  reproche,  ou  périrai  sans  honte  ^         560 

CAMILLE 

Quoi  !  tu  ne  veux  pas  voir  qu'ainsi  tu  me  trahis! 

CURIACE 

Avant  que  d'être  à  vous,  je  suis  à  mon  pays. 

CAMILLE 

Mais  te  priver  pour  lui  loi-même  d'un  beau-frère, 
Ta  sœur  de  son  mari  ! 

CURIACE 

Telle  est  notre  misère  : 

(noa  «  quelqu'un).  Mais  la  préposition  à  au  xviie  siècle,  et  surtout  dans 
Corneille,  se  prête  aven  une  grande  souplesse  à  beaucoup  d'emplois 
divers  et  peut  suppléer  la  plupart  des  autres  prépositions  (spécialement 
auprès,  avec,  de,  en,  par,  pour,  selon,  sur,  vers).  (Voyez  note  du  vers  134.) 

1.  Var.     Et  que  par  mon  amour  ma  valeur  endormie.... 

(1641-1656.) 

2.  Compte  et  conte,  qui  sont  deux  formes  orthographiques  tirées 
a'une  même  élymologie  (compulare),  s'employaient  l'un  pour  l'autre 
indifféremment  jusqu'au  temps  de  Corneille  ;  et  chacune  des  deux  formes 
avait  les  deux  sens. 

3.  Var.       Et  vivrai  sans  reproche  ou   liuirai  sans  honte. 

(1641-1656.) 


296  HORACE 

Le  choix  d'Albe  et  de  Rome  ôte  toute  douceur  563 

Aux  noms  jadis  si  doux  de  beau-frère  et  de  sœur. 

CAMILLE 

Tu  pourras  donc,  cruel,  me  présenter  sa  tète  ', 
Et  demander  ma  main  pour  prix  de  ta  conquête! 

CURIACE 

11  n'y  faut  plus  penser  :  en  l'état  où  je  suis, 

Vous  aimer  sans  espoir,  c'est  tout  ce  que  je  puis.       570 

Vous  en  pleurez  2,  Camille? 

CAMILLE 

Il  faut  bien  que  je  pleure  ; 
Mon  insensible  amant  ordonne  que  je  meure; 
Et  quand  l'hymen  pour  nous  allume  son  flambeau  ^, 
Il  l'éteint  de  sa  main  pour  m'ouvrir  le  tombeau. 
Ce  cœur  impitoyable  à  ma  perte  s'obstine,  575 

Et  dit  qu'il  m'aime  encore  alors  qu'il  m'assassine. 

1.  Var.      Viendras-tu  point  encor  me  présenter  sa  tète? 

(164I-1G56.) 

2.  Var.       Vous  pleurez,  ma  clicre  âme? 

(16il-I6â6.) 
Voyez  note  sur  le  vers  533. 

Mouvement  pathétique  et  touchant  qui  a  été  souvent  imité  depuis;  et 
repris  par  Corneille  lui-même  : 

Il  va  vous  obéir  aux  dépens  de  sa  vie. 

Vous  en  pleurez!  —  Hélas!  cours  après  lui,  Fulvie. 

(Cinna,  vers  1070.) 
Ah!  Prince.  —  Vous  pleurez!  Ah!  ma  chère  princesse! 

(/Iritannicus,  vers  15i7.) 
Mais  dans  quel  souvenir  me  laissé-je  égarer? 
Tu  pleures,  malheureuse. 

(Bajazet,  vers  1308.) 
O'ie  vois-je?  Quel  discours!  ma  fiUo  !  vous  pleurez. 

{/phif/éiiie,  vers  1171.) 

...  Que  sous  une  autre  loi Zaïre,  vous  pleurez. 

{attire,  acte  IV,  se.  ii.) 

3.  Vah.       El  lorsque  notre  hymen  alhunn  son  (lambeau 

L'abus  a  vieilli  ces  métaphores,  qu'on  doit  sévèrement  proscrire  désor- 
nais. 


ACTE   II,   SCÈNE   V  297 

CURIACE 

Que  les  pleurs  d'une  amante  ont  de  puissants  discours', 

Et  qu'un  bel  œil  est  fort  avec  un  tel  secours! 

Que  mon  cœur  s'attendrit  à  cette  triste  vue  ! 

Ma  constance  contre  elle  à  regret  s'évertue.  580 

N'attaquez  plus  ma  gloire  avec  tant  de  douleurs  ^, 
Et  laissez-moi  sauver  ma  vertu  de  vos  pleurs  ; 
Je  sens  qu'elle  chancelle,  et  défend  mal  la  place  : 
Plus  je  suis  votre  amant,  moins  je  suis  Curiace. 
Foible  3  d'avoir  déjà  combattu  l'amitié,  583 

Vaincroit-elle  à  la  fois  l'amour  et  la  pitié? 
Allez,  ne  m'aimez  plus,  ne  versez  plus  de  larmes, 
Ou  j'oppose  l'offense  à  de  si  fortes  armes; 
Je  me  défendrai  mieux  contre  votre  courroux, 
Et  pour  le  mériter,  je  n'ai  plus  d'yeux  pour  vous  :     S90 
Vengez-vous  d'un  ingrat,  punissez  un  volage. 
Vous  ne  vous  montrez  point  sensible  à  cet  outrage! 
Je  n'ai  plus  d'yeux  pour  vous,  vous  en  avez  pour  moi! 
En  faut-il  plus  encor?  je  renonce  à  ma  foi. 

Rigoureuse  vertu  dont  je  suis  la  victime,  593 

Ne  peux-tu  résister  sans  le  secours  d'un  crime? 

CAMILLE 

Ne  fais  point  d'autre  crime,  et  j'atteste  les  Dieux 
Qu'au  lieu  de  t'en  haïr,  je  t'en  aimerai  mieux; 

1.  Les  pleurs  n'ont  pas  de  discours',  ils  valent  de  puissants  discours. 
A  la  vérité  on  peut  dire  que  «  les  pleurs  d'une  amante  >>  sicrnifie  :  Une 
amante  qui  pleure.  Bel  œil;  ce  langage  banal  de  la  galanterie  ne 
paraissait  pas  encore  plat  et  suranné.  Bel  œil  est  dans  Polyeuctel 

Sur  mes  pareils,  Néarques,  un  bel  œil  est  bien  fort. 

(Vers  87.) 

2.  Var.     N'attaquez  plus  ma  gloire  avecque  vos  douleurs. 

(1641-1656.) 
Vaugelas,  dans  ses  Remarques,  publiées   en  16-47,  dit    :   «   Avec  ou 
avecque;  tous  deux  sont  bons  ».   Néanmoins  avecque  vieillissait.  Cor- 
neille corrigea  plusieurs  vers  où  il  l'avait  employé. 

3.  Faible,  c'est-à-dire  affaibli  par  le  combat  que  j'ai  soutenu  contre 
l'amitié  (qu'il  a  pour  Horace). 

11 


298  HORACE 

Oui,  je  te  chérirai,  tout  ingrat  et  perfide  *, 

Et  cesse  d'aspirer  au  nom  de  fratricide.  600 

Pourquoi  suis-je  Romaine,  ou  que  n'es-tu  Romain? 

Je  te  préparerois  des  lauriers  de  ma  main; 

Je  t'encouragerois,  au  lieu  de  te  distraire  2; 

Et  je  te  traiterois  comme  j'ai  fait  mon  frère  ^. 

Hélas!  j'étois  aveugle  en  mes  vo'ux  aujourd'hui;         605 

J'en  ai  fait  contre  toi  quand  j'en  ai  fait  pour  lui. 

Il  revient  :  quel  malheur,  si  l'amour  de  sa  femme 
Ne  peut  non  plus  *  sur  lui  que  le  mien  sur  ton  âme! 


SCÈNE  VI 

HORACE,  CURIACE,  SABINE,  CAMILLE 

r.IRIACE 

Dieux  !  Sabine  le  suit.  Pour  ébranler  mon  cœur, 
Est-ce  peu  de  Camille?  y  joignez-vous  ma  sœur?       010 
Et  laissant  à  ses  pleurs  vaincre  ce  grand  courage. 
L'amenez-vous  ici  chercher  même  avantage  ^? 

SABINE 

Non,  non,  mon  frère,  non;  je  ne  viens  en  ce  lieu 

Que  pour  vous  embrasser  et  pour  vous  dire  adieu.    G14 

Votre  sang  est  trop  bon,  n'en  craignez  rien  de  lâche, 

1.  Tout  ingrat  que  lu  puisses  être. 

2.  Distraire,  au  sens  étymologique  {disti'ahere),  dclournor  (du  devoir 
envers  lu  pairie).  Camille  se  fait  illusion.  Si  Curiace  était  ilomain,  elle 
ne  souhaiterait  pas  davantage  qu'il  combattît;  car  elle  craindrait  éga- 
lement qu'il  ne  mourût.  Or  elle  ne  veut  pas  qu'il  meure.  Klle  s'inquiète 
peu  qu'il  tue  Horace;  elle  tremble  qu'Horace  i.;  le  tue. 

3.  Voyez  note  sur  le  vers  466. 

4.  Ne  et  hoh.  tous  doux  négatifs,  font  pléonasme.  11  faut  ne  peut  pas 
plus.  Pas  n'est  point  négatif,  mais  sert  à  renforcer  la  négation  nr. 

5.  Ces  vers  sont  un  peu  obscurs.  Curiace  parle  à  Horace,  et  croit  on 
feint  de  croire  que  le  Romain  est  fléchi  par  les  larmes  de  Sabine  :  Et 
laissant  vaincre  ce  grand  courage  (le  courage  d'Horace)  à  ses  pleurs 
(c'est-ii-dire  par  les  pleurs  de  Sabine),  eto. 


ACTE   II,    SCENE   VI  299 

Rien  dont  la  fermeté  de  ces  grands  cœurs  se  fâche  ♦  : 

Si  ce  malheur  illustre  ébranloit  l'un  de  vous, 

Je  le  désavouerois  pour  frère  ou  pour  époux. 

Pourrois-je  toutefois  vous  faire  une  prière 

Digue  d'un  tel  époux  et  d'un  tel  frère?  G20 

Je  veux  d'un  coup  si  noble  ôter  l'impiété, 

A  l'honneur  qui  l'attend  rendre  sa  pureté, 

La  mettre  en  son  éclat  sans  mélange  de  crimes: 

Enfin  je  vous  veux  faire  ennemis  légitimes. 

Du  saint  nœud  qui  vous  joint  je  suis  le  seul  lien  :   62o 
Quand  je  ne  serai  plus,  vous  ne  vous  serez  rien. 
Brisez  votre  alliance,  et  rompez-en  la  chaîne; 
Et  puisque  votre  honneur  veut  des  effets  de  haine, 
Achetez  par  ma  mort  le  droit  de  vous  haïr  : 
Alhe  le  veut,  et  Rome;  il  faut  leur  obéir.  630 

Qu'un  de  vous  deux  me  tue,  et  que  l'autre  me  venge  ^  : 
Alors  votre  combat  n'aura  plus  rien  d'étrange; 
Et  du  moins  l'un  des  deux  sera  juste  agresseur, 
Ou  pour  venger  sa  femme,  ou  pour  venger  sa  sœur. 
Mais  quoi?  vous  souilleriez  une  gloire  si  belle,  o35 

Si  vous  vous  animiez  par  quelque  autre  querelle  : 
Le  zèle  du  pays  vous  défend  de  tels  soins; 
Vous  feriez  peu  pour  lui  si  vous  vous  étiez  moins  '  : 
n  lui  faut,  et  sans  haine,  immoler  un  beau-frère. 
Ne  différez  donc  plus  ce  que  vous  devez  faire  :  640 

Commencez  par  sa  sœur  à  répandre  son  sang, 


1.  Fâcher  s'est  affaibli;  dans  Corneille  il  a  encore  toute  sa  force;  ce 
mot,  que  l'étyinologie  rattache  au  latin  fastidiwn,  marque  une  aver- 
sion très  forte. 

2.  La  proposition  ne  peut  être  sérieuse  et  dès  lors  elle  est  froide 
C'est  de  la  rhétorique  (au  sens  fâcheux  du  mot),  comme  presque  tout 
le  rôle  de  Sabine.  Sabine  peut  désirer  de  mourir  avant  d'avoir  vu  un 
combat  qu'elle  exècre;  mais  peut-elle  prétendre  qu'elle  rendra  par  sa 
mort  les  combattants  moins  coupables?  Le  rôle  de  Sabine  une  fois 
inventé,  Corneille  n'a  su  qu'en  faire;  le  personnage  n'a  point  de  carac- 
tère. Toute  son  action  se  borne  à  offrir  sa  vie,  que  personne  n'accepte. 

3.  Si  vous  étiez  l'un  pour  l'autre  moins  que  beaux-frères. 


300  HORACE 

Commencez  par  sa  femme  à  lui  percer  le  flanc, 

Commencez  par  Sabine  à  faire  de  vos  vies 

Un  digne  sacrifice  à  vos  chères  patries  : 

Vous  êtes  ennemis  en  ce  combat  fameux,  645 

Vous  d'Albe,  vous  de  Rome,  et  moi  de  toutes  deux. 

Quoi?  me  réservez-vous  à  voir  une  victoire 

Où  pour  haut  appareil  d'une  pompeuse  gloire. 

Je  verrai  les  lauriers  d'un  frère  ou  d'un  mari 

Fumer  encor  d'un  sang  que  j'aurai  tant  chéri?  650 

Pourrai-je  entre  vous  deux  régler  alors  mon  à  me, 

Satisfaire  aux  devoirs  et  de  sœur  et  de  femme, 

Embrasser  le  vainqueur  en  pleurant  le  vaincu? 

Non,  non,  avant  ce  coup  Sabine  aura  vécu  : 

Ma  mort  le  préviendra,  de  qui  que  je  l'obtienne;        655 

Le  refus  de  vos  mains  y  condamne  la  mienne. 

Sus  donc,  qui  vous  retient?  Allez,  cœurs  inhumains, 

J'aurai  trop  de  moyens  pour  y  forcer  vos  mains. 

Vous  ne  les  aurez  point  au  combat  occupées, 

Que  ce  corps  au  milieu  n'arrête  vos  épées  ;  660 

Et  malgré  vos  refus,  il  faudra  que  leurs  coups 

Se  fassent  jour  ici  pour  aller  jusqu'à  vous. 

IIORACli 

0  ma  femme  ! 

CURIACE 

G  ma  sœur! 

CAMILLE 

Courage!  ils  s'amollissent. 

SABINE 

Vous  poussez  des  soupirs;  vos  visages  p^dissent! 
Quelle  peur  vous  saisit  ?  Sont-ce  là  ces  grands  cœurs,     665 
Ces  héros  qu'Albe  et  Home  ont  pris  pour  défenseurs? 

HORACE 

Que  t'ai-jc  fait,  Sabine,  et  quelle  est  mon  ofTense  • 

1.  Var.    Femme,  que  l'ai-je  fait,  et  quelle  est  mon  olTenso? 

(1641-10.56.) 
Voltaire  écrit  à  propos  de  ce  vers  :   «  La  naïveté  qui  régnait  encoro 


ACTE   II,   SCÈNE  VIT  301 

Qui  t'oblige  à  chercher  une  telle  vengeance? 

Que  t'a  fait  mon  honneur,  et  par  quel  droit  viens-tu  ' 

Avec  toute  ta  force  attaquer  ma  vertu?  670 

Du  moins  contente-toi  de  l'avoir  étonnée  ^, 

Et  me  laisse  achever  cette  grande  journée. 

Tu  me  viens  de  réduire  ^  en  un  étrange  point; 

Aime  assez  ton  mari  pour  n'en  triompher  point. 

Va-t'en,  et  ne  rends  plus  la  victoire  douteuse;  675 

La  dispute  déjà  m'en  est  assez  honteuse  : 

Souffre  qu'avec  honneur  je  termine  mes  jours. 

SABINE 

Va,  cesse  de  me  craindre  :  on  vient  à  ton  secours, 


SCÈNE  VII 

LE  VIEIL  HORACE,  HORACE,  CURIACE, 
SABINE.  CAMILLE 

LE    VIEIL   HORACE 

Qu'e3t-ce-ci  *,  mes  enfants?  écoutez-vous  vos  flammes, 
Et  perdez-vous  encor  le  temps  avec  des  femmes?      680 

en  ce  temps-là  dans  les  écrits  permettait  ce  mot  {femme).  La  rudesse 
romaine  y  parait  même  tout  entière.  »  A  quel  point  fallait-il  que  tout 
naturel  fut  banni  du  langage  de  la  tragédie  au  xviii'  siècle  pour  que 
Voltaire  songeât  à  écrire  cette  note? 

1.  Var.     Que  t'a  fait  mou  honneur,  femme,  et  pourquoi  viens-tu.... 

(1641-1656.) 

2.  Var.     Du  moins  contente-toi  de  l'avoir  offensée. 

(1641.) 

Leçon  unique  et  probablement  fautive.  Etonnée  est  bien  plus  juste; 
il  indique  une  émotion  vive,  mais  qui  ne  va  pas  jusqu'à  abattre  l'Ame. 
L'^ixemple  suivant  de  Montesquieu  fixe  bien  le  sens  de  ce  mot  dans  le 
passage  qui  nous  occupe  :  «  La  Grèce  avait  bien  été  étonnée  par  le  premier 
Philippe /Alexandre  et  Antipater,  mais  non  faiS  subjuguée  ».  Voyez  vers?. 

."î    Voyez  note  du  vers  21. 

4.  C'est  la  vraie  orthographe  de  cette  locution,  non  qu'est  ceci,  comme 


302  HORACE 

Prêts  à  verser  du  sang,  regardez-vous  des  pleurs? 

Fuyez,  et  laissez-les  déplorer  leurs  malheurs. 

Leurs  plaintes  ont  pour  vous  trop  d'art  et  de  tendresse. 

Elles  vous  feroient  part  entin  de  leur  foiblesse, 

Et  ce  n'est  qu'en  fuyant  qu'on  pare  de  tels  coups.      085 

SABINE 

N'appréhendez  rien  d'eux,  ils  sont  dignes  de  vous. 
Malgré  tous  nos  efTorts,  vous  en  devez  attendre 
Ce  que  vous  souhaitez  et  d'un  fds  et  d'un  gendre; 
Et  si  notre  foiblesse  ébranloit  leur  honneur  ', 
Nous  vous  laissons  ici  pour  leur  rendre  du  cunir.     .  690 
Allons,  ma  sœur,  allons,  ne  perdons  plus  de  larmes  : 
Contre  tant  de  vertus  ce  sont  de  foibles  armes. 
Ce  n'est  qu'au  désespoir  qu'il  nous  faut  recourir. 
Tigres-,  allez  combattre,  et  nous,  allons  mourir. 

SCÈNE  Mil 

LE  VIEIL  HORACE,  HORACE,  CURIACE 

IIOUACE 

Mon  père,  retenez  des  femmes  qui  s'emportent,         695 
Et  de  grâce  empêchez  surtout  qu'elles  ne  sortent. 

on  ocril  souvent.  L'aiiivéc  du  vi(3il  Horace  relève  heureusemenl  l'aclion, 
qui  languissait  un  peu. 

1.  V.\u.  Et  si  notre  foiblesse  avoil  pu  les  l'hanafcr, 

Nous  vous  laissons  ici  pour  les  encourager. 

(1641-1664.) 

2.  Corneille  alToctionnait  celte  appellation  énergique. 

A  ce  tigre  altéré  de  tout  le  sang  romain. 

(Cinna,  ver.s  168.) 
Tigre  altéré  de  sang,  Dcoic  impitoyable. 

(Polyeucti;  vers  1125.) 
Tigre,  assassine-moi  du  moins  sans  n.'oulrager. 

(Polycucte,  vers  1585.) 
Dérobe-toi  comme  elle  aux  yeux  d'une  ligresse. 

(Thcodo7-t\  vers  148-4.) 


ACTE    II,    SCÈNE   VIII  303 

Leur  amour  importun  viendroit  avec  éclat 

Par  des  cris  et  des  pleurs  troubler  notre  combat; 

Et  ce  qu'elles  nous  sont  feroit  qu'avec  justice 

On  nous  imputeroit  ce  mauvais  artifice.  700 

L'honneur  d'un  si  beau  choix  seroit  trop  acheté, 

Si  l'on  nous  soupçonnoit  de  quelque  lâcheté. 

LE  VIEIL  HORACE 

J'en  aurai  soin.  Allez,  vos  frères  vous  attendent; 

Ne  pensez  qu'aux  devoirs  que  vos  pays  demandent.  704 

CURIACE 

Quel  adieu  vous  dirai-je?  et  par  quels  compliments.... 

LE   VIEIL    HORACE 

Ah!  n'attendrissez  point  ici  mes  sentiments; 
Pour  vous  encourager  ma  voix  manque  de  termes  ; 
Mon  cœur  ne  forme  point  de  pensers  assez  fermes; 
Moi-même  en  cet  adieu  j'ai  les  larmes  aux  yeux. 
Fuites  votre  devoir,  et  laissez  faire  aux  Dieux  '.  710 

1.  Ces  derniers  vers  sont  sublimes,  ils  ont  attendri  Voltaire,  si  partial 
contre  Corneillï  :  «  J'ai  cherché  dans  tous  les  anciens  et  dans  Ions  les 
théâtres  étrangers  une  situation  pareille,  un  pareil  mélange  de  grandeur 
d'àme,  de  douleur,  de  bienséance,  et  je  ne  l'ai  point  trouvé  ;  je  remar- 
querai surtout  que  chez  les  Grecs  il  n'y  a  rien  de  ce  goût  ». 

Monchrestien,  dans  sa  tragédie  d'Hector  (160i),  avait  dit  (en  parlant 
des  dieux)  : 

Faisons  ce  qu'il  faut  faire,  et  leur  laissons  le  reste. 

C'est  la  même  idée,  mais  quelle  différence  dans  l'expression!  Il  se  peut 
toutefois  que  Corneille,  qui  avait  beaucoup  lu  Monchrestien,  se  soit  sou- 
venu de  ce  vers. 


FIN    DU    DEIXIEME   ACTE 


ACTE  III 


SCENE  PREMIERE 

SABINE 

Prenons  parti,  mon  àme,  en  de  telles  disgrâces  '  : 
Soyons  femme  d'Horace,  ou  sœur  des  Curiaces; 
Cessons  de  partager  nos  inutiles  soins; 
Souhaitons  quelque  chose,  et  craignons  un  peu  moins. 
Mais,  las-!  quel  parti  prendre  en  un  sort  si  contraire? 
Quel  ennemi  choisir,  d'un  é})oux  ou  d'un  frère?         710 
La  nature  ou  l'amour  parle  |)0ur  chacun  d'eux, 
Et  la  loi  du  devoir  m'attache  à  Ions  les  deux, 
Sur  leurs  hauts  sentiments  réglons  plutôt  les  nôtres; 
Soyons  femme  de  l'un  ensemble  et  sœur  des  autres  :  720 
Regardons  leur  honneur  comme  un  souverain  bien; 
Imitons  leur  constance,  et  ne  craignons  plus  rien. 

1.  «  Co  monologue  de  Sjihine  est  absolument  inuLilc  et  fail  langfuir  la 
pièce.  I^es  comédiens  voulaient  alors  des  monologues.  La  déclaniati(ui 
approchait  du  chant,  surtout  celle  des  femmes;  les  auteurs  avaient  cette 
complaisance  pour  elles.  »  (Voltaire.)  Il  est  vrai  que  ce  monologue  est 
un  peu  long  et  trop  abondant  en  antillièscs,  dont  quelques-unes  semblent 
artiticielles  ou  forcées. 

2.  Hélas!  est  com])Osé  de  l'interjoclion  /«;  et  de  l'adjectif  las,  qui  se 
déclinait  dans  l'ancien  français.  Une  femme  disait  :  Hé!  lasi^e!  (lasse  que 
je  suis).  Las  devenu  invarial)lo  se  trouve  encore  dans  Molière  avec  le 
même  sens  d'interjection  plaintive. 


ACTE    III,    SCÈNE   I  305 

La  morf  qui  les  menace  est  une  mort  si  belle, 

Qu'il  en  faut  sans  frayeur  attendre  la  nouvelle. 

N'appelons  point  alors  les  destins  inhumains;  723 

Songeons  pour  quelle  cause,  et  non  par  quelles  mains; 

Revoyons  les  vainqueurs,  sans  penser  qu'à  la  gloire  • 

Que  toute  leur  maison  reçoit  de  leur  victoire; 

Et  sans  considérer  aux  dépens  de  quel  sang 

Leur  vertu  les  élève  en  cet  illustre  rang,  730 

Faisons  nos  intérêts  de  ceux  de  leur  famille  : 

En  l'une  je  suis  femme,  en  l'autre  je  suis  fille, 

Et  liens  à  toutes  deux  par  de  si  forts  liens, 

Qu'on  ne  peut  triompher  que  par  les  bras  des  miens. 

Fortune,  quelques  maux  que  ta  rigueur  m'envoie,      733 

J'ai  trouvé  les  moyens  d'en  tirer  de  la  joie, 

Et  puis  voir  aujourd'hui  le  combat  sans  terreur, 

Les  morts  sans  désespoir,  les  vainqueurs  sans  horreur. 

Flatteuse  illusion,  erreur  douce  et  grossière, 
Vain  effort  de  mon  àme,  impuissante  lumière,  740 

De  qui  le  faux  brillant  prend  droit  de  m'èblouir, 
Que  tu  sais  peu  durer,  et  tôt  t'évanouir! 
Pareille  à  ces  éclairs  qui  dans  le  fort  des  ombres  [bres  2. 
Poussent  un  jour  qui  fuit  et  rend  les  nuits  plus  som- 
Tu  n"as  frappé  mes  yeux  d'un  moment  de  clarté         743 
Que  pour  les  abimer  dans  plus  d'obscurité. 
Tu  charmois  trop  ma  peine,  et  le  ciel,  qui  s'en  fâche  ^, 


1.  Ce  tour  elliptique  est  très  usité  au  xvii'  siècle  (sans  penser  à  autre 
chose  qu'à  la  gloire). 

2.  Sans  doute  ces  vers  se  ressentent  encore  du  goût  pour  les  concetti, 
les  traits  recherchés  et  brillants  que  l'exemple  de  l'Italie  avait  mis  si 
fort  à  la  mode  en  France  au  commencement  du  xva°  siècle.  Mais  si  ces 
vers  ne  sont  guère  à  leur   place   dans  la  bouche  de  Sabine  en  pareille 

'  situation,  ils  sont  du  moins  beaux  et  poétiques.  On  sait  d'ailleurs  que  le 
monologue  était  presque  chanté  dans  la  déclamation  du  temps  (voyez  ci- 
dessus,  noie  sur  le  vers  711).  Le  caractère  tout  lyrique  du  morceau 
explique  et  justifie  ces  ornements  un  peu  trop  exquis  du  style.  Malgré 
tout,  ces  vers  sont  brillants,  plus  que  pathétiques. 

3.  Voyez  note  sur  le  vers  616. 

41. 


306  HORACE 

Me  vend  déjà  bien  cher  ce  moment  de  relâche. 

Je  sens  mon  triste  cœur  percé  de  tous  les  coups 

Qui  m'ôtent  maintenant  un  frère  ou  mon  époux.        ToO 

Quand  je  songe  à  leur  mort,  quoi  que  je  me  propose, 

Je  songe  par  quels  bras,  et  non  pour  quelle  cause, 

Et  ne  vois  les  vainqueurs  en  leur  illustre  rang 

Que  pour  considérer  aux  dépens  de  quel  sang. 

La  maison  des  vaincus  touche  seule  mon  âme  :  753 

Eu  l'une  je  suis  fille,  en  l'autre  je  suis  femme, 

Et  tiens  à  toutes  deux  par  de  si  forts  liens. 

Qu'on  ne  peut  triompher  que  par  la  mort  des  miens. 

C'est  là  donc  cette  paix  que  j'ai  tant  souhaitée! 

Trop  favorables  Dieux,  vous  m'avez  écoutée!  760 

Quels  foudres  lancez-vous  quand  vous  vous  irritez. 

Si  même  vos  faveurs  ont  tant  de  cruautés? 

Et  de  quelle  façon  punissez-vous  l'otïense. 

Si  vous  traitez  ainsi  les  vœux  de  l'innocence? 


SCÈNE  II 

SABINE,   JULIE 
SABINE 

En  est-ce  fait,  Julie,  et  que  m'apportez -vous?  705 

Est-ce  la  mort  d'un  frère,  ou  celle  d'un  époux? 

Le  funeste  succès  de  leurs  armes  impies  ' 

De  tous  les  combattants  a-t-il  fait  des  hosties^ 


1.  Vah.         Ou  si  le  triste  sort  de  leurs  armes  impies, 

De  tous  les  combattants  a  fait  autant  d'hosties? 

(1641-1656.) 

2.  Hostie,  au  sens  étymologique  de  victime,  est  aussi  dans  l'oUjeuctc^ 
vers  7!i0, 

Cette  seconde  hoitie  est  digne  de  ta  rage, 


ACTE   III,    SCENE  II  307 

Et  m'enviant  l'horreur  que  j'aurois  des  vainqueurs,   709 
Pour  tous  tant  qu'ils  étoient  deraande-t-il  mes  pleurs '? 

JULIE 

Quoi?  ce  qui  s'est  passé,  vous  l'ignorez  encore  ^? 

SABINE 

Vous  faut-il  étonner  de  ce  que  je  l'ignore, 

Et  ne  savez-vous  point  que  de  cette  maison 

Pour  Camille  et  pour  moi  Ton  fait  une  prison? 

Julie,  on  nous  renferme,  on  a  peur  de  nos  larmes;     773 

Sans  cela  nous  serions  au  milieu  de  leurs  armes, 

Et  par  les  désespoirs  d'une  chaste  amitié, 

Nous  aurions  des  deux  camps  tiré  quelque  pitié. 

JULIE 

Il  n'étoit  pas  besoin  d'un  si  tendre  spectacle  : 

Leur  vue  à  leur  combat  apporte  assez  d'obstacle.       780 

Sitôt  qu'ils  ont  paru  prêts  à  se  mesurer. 
On  a  dans  les  deux  camps  entendu  murmurer  ^  : 
A  voir  de  tels  amis,  des  personnes  si  proches. 
Venir  pour  leur  patrie  aux  mortelles  approches, 
L'un  s'émeut  de  pitié,  l'autre  est  saisi  d'horreur,       785 
L'autre  d'un  si  grand  zèle  admire  la  fureur; 

Cet    emploi  du   mol  vieillissait  déjà;   toutefois  La   Fontaine  s'en  sert 
encore  dans  Philémon  et  Bauci.s. 

Du  céleste  courroux  tous  furent  les  hosties. 
Voltaire  regrette  cet  emploi  du  mot  dans  le  Commentaire. 

1.  Var.       Pour  tous  taut  qu'ils  étoient  m'a  condamnée  aux  pleurs. 

(16il-1656.) 

2.  L'invention  du  combat  suspendu  appartient  à  Corneille,  qui  l'a  ima- 
ginée pour  soutenir  son  troisième  acte.  Elle  a  l'inconvénient  de  répéter 
l'effet  du  premier  délai,  dont  Curiace  apporte  la  nouvelle  à  l'acte  l". 
Ce  troisième  acte  traîne  un  peu,  vide  d'action  jusqu'à  l'arrivée  du  vieil 
Horace. 

3'  VARt       St  l'un  et  l'autre  camp  s'est  mis  à  murmurer. 

(1641-1656.) 


^ 


308  HORACE 


Tel  porte  jusqu'aux  cieux  leur  vertu  sans  égale, 

Et  tel  l'ose  nommer  sacrilège  et  brutale. 

Ces  divers  sentiments  n'ont  pourtant  qu'une  voix; 

Tous  accusent  leurs  chefs,  tous  détestent  leur  choix  ;     700 

Et  ne  pouvant  soufTrir  un  combat  si  barbare, 

On  s'écrie,  on  s'avance,  enfin  on  les  sépare. 

SABINE 

Que  je  vous  dois  d'encens,  grands  Dieux,  qui  m'exaucez! 

JULIE 

Vous  n'êtes  pas,  Sabine,  encore  où  vous  pensez  : 

Vous  pouvez  espérer,  vous  avez  moins  à  craindre  ;     793- 

Mais  IX  .ouo  re^ï^e  ^^n-^'ire  assez  de  quoi  vous  plaindre. 

En  vain  d'un  sort  si  triste  on  les  veut  garantir; 
Ces  cruels  généreux  n'y  peuvent  consentir  : 
La  gloire  de  ce  choix  leur  est  si  précieuse, 
Et  charme  tellement  leur  âme  ambitieuse,  800 

Qu'alors  qu'on  les  déplore  '  ils  s'estiment  heureux. 
Et  prennent  pour  affront  la  pitié  qu'on  a  d'eux  -. 
Le  trouble  des  deux  camps  souille  leur  renommée; 
Ils  combattront  plutôt  et  l'une  et  l'autre  armée,  804 

Et  mourront  par  les  mains  qui  leur  font  d'autres  lois*, 
Que  pas  un  d'eux  renonce  aux  honneurs  d'un  tel  choix. 

1.  Latinisme.  Déplorer  quelqu'un,  c'csl-à-dirc  en  pleurer  la  perle.  Com- 
parer le  vers  1344. 

2.  Var.         El  prenant  pour  affront  la  pilié  qu'on  a  d'eux. 

(1(556.) 

3.  Va».  El  mourront  ])ar  li>s  mains  qui  les  onl  séparés, 

Oue  quitler  les  lionneurs  qui  leur  sont  déférés. 

(1641-1656.) 

Dans  l'une  et  l'autre  leron,  qur  est  réf^i  par  plutôt  qui  est  au  vers  804. 
Mais  Corneille  a  corrigé  son  premier  texte,  parce  que  plutôt  que  quitter 
n'était  pas  loul  à  fait  oorroot.  Toutefois  dai\s  le  Menteur  il  a  laissé 
plutôt  que  voir  (pour  plutôt  que  de  voir). 

Et  plutôt  que  le  voir  possesseur  de  mon  bien, 
Puibsé-je  dans  son  sang  voir  couler  tout  le  mien. 

(Vers  543.) 


ACTE    III,    SCÈNE   II  309 

SABINE 

Quoi?  daas  leur  dureté  ces  cœurs  d'acier  s'obstinent  '  ! 

JILIE 

Oui,  mais  d'autre  côté  les  deux  camps  se  mutinent  2, 
Et  leurs  cris,  des  deux  parts  poussés  en  même  temps, 
Demandent  la  bataille,  ou  d'autres  combattants.       810 
Le  présence  des  chefs  à  peine  est  respectée, 
Leur  pouvoir  est  douteux,  leur  voix  mal  écoutée; 
Le  Roi  même  s'étonne;  et  pour  dernier  effort  : 
«  Puisque  chacun,  dit-il,  s'échauffe  en  ce  discord. 
Consultons  des  grands  Dieux  la  majesté  sacrée,         8io 
Et  voyons  si  ce  change  à  leurs  bontés  agrée. 
Quel  impie  osera  se  prendre  à  leur  vouloir, 
iorsqu'en  un  sacrifice  ils  nous  l'auront  fait  voir?  » 
Il  se  tait,  et  ces  mots  semblent  être  des  charmes^; 
Même  aux  six  combattants  ils  arrachent  les  armes;  820 
Et  ce  désir  d'honneur  qui  leur  ferme  les  yeux, 
Tout  aveugle  qu'il  est,  respecte  encor  les  Dieux. 
Leur  plus  bouillante  ardeur  cède  à  l'avis  de  Tulle; 
Et  soit  par  déférence,  ou  par  un  prompt  scrupule, 
Dans  l'une  et  l'autre  armée  on  s'en  fait  une  loi,  823 

Comme  si  toutes  deux  le  connoissoient  pour  roi. 
Le  reste  s'apprendra  par  la  mort  des  victimes. 

SABINE 

Les  Dieux  n'avoueront  point  un  combat  plein  de  crimes; 


1.  Vah.      Quoi?  dans  leur  dureté  ces  cœurs  de  fer  s'obstinent! 

(1611-1060.) 

2.  Vah.       Ils  le  font,  mais  d'ailleurs  les  deu.x  camps  se  mutinent. 

(1641-lOOi.) 

3.  Charme,  au  sens  étymologique  [carraen),  signifie  formule  magique, 
dont  la  vertu  suspend  l'effet  des  lois  naturelles. 

Mais  je  crains  des  chrétiens  les  complots  et  les  charmes. 
(Polyeucte,  vers  254.) 


310  HORACE 

J'en  espère  *  hcaucoup,  puisqu'il  est  difTér(!, 

Et  je  commence  à  voir  ce  que  j'ai  désiré.  830 


SCÈNE  m 

SABINE,  CAMILLE,  JULIE 

SABINE 

Ma  sœur,  que  je  vous  die  -  une  bonne  nouvelle. 

CAMILLE 

Je  pense  la  savoir,  s'il  faut  la  nommer  telle. 

On  l'a  dite  à  mon  père,  et  j'étois  avec  lui; 

Mais  je  n'en  conçois  rien  qui  flatte  mon  ennui. 

Ce  délai  de  nos  maux  rendra  leurs  coups  plus  rudes  ;  835 

Ce  n'est  qu'un  plus  long  ternie  à  nos  inquiétudes  ; 

El  tout  l'alléf^ement  qu'il  en  faut  espérer. 

C'est  de  pleurer  plus  tard  ceux  qu'il  faudra  pleurer. 

SABINE 

Les  Dieux  n'ont  pas  en  vain  inspiré  ce  tumulte. 

CAMILLE 

Disons  plutôt,  ma  sœur,  qu'en  vain  on  les  consulte.  840 
Ces  mêmes  Dieux  à  Tulle  ont  inspiré  ce  choix; 
El  la  voix  du  public  n'est  pas  toujours  leur  voix'; 
Ils  descendent  bien  moins  dans  de  si  bas  étages 
Que  dans  l'âme  des  rois,  leurs  vivantes  images, 


1.  En  se  rapporte  aux  dieux  qui  dcaavoncront  le  combat. 

2.  Forme  archaïque  du  subjonctif  présent  de  dire,  encore  préférée  à 
(fixe  par  Vau^elas,  et  encore  employée  par  Racine  (dans  Bérénice,  dans 
Iphigénie).  Dans  le  quoi  qu'on  die  <iu  sonnet  de  Coltin  ridiculisé  par 
Molière  dans  lex  Femmes  xaranles,  c'est  la  tournure  tout  eulière  que 
le  pocte  a  voulu  railler,  non  l'emploi  de  die  (dont  lui-mome  use  fré- 
quemment). 

3.  Allusion  à  l'adage  :  Vox  populi,  vox  Dei.  "  Lu  voix  du  peu)ile  est 
la  voix  de  Dieu,  n 


ACTE   III,    SCÈNE   III  31  1 

De  qui  l'indépendante  et  sainte  autorité*  845 

Est  un  rayon  secret  de  leur  divinité. 

JULIE 

C'est  vouloir  sans  raison  vous  former  des  obstacles 
Que  de  chercher  leur  voix  ailleurs  qu'en  leurs  oracles; 
Et  vous  ne  vous  pouvez  figurer  tout  perdu, 
Sans  démentir  celui  qui  vous  fut  hier  ^  rendu.  850 

CAMILLE 

Un  oracle  jamais  ne  se  laisse  comprendre  : 

On  l'entend  d'autant  moins  que  plus  on  croit  l'entendre  ^  ; 

Et  loin  de  s'assurer  *  sur  un  pareil  arrêt, 

Qui  n'y  voit  rien  d'obscur  doit  croire  que  tout  l'est. 

SABINE 

Sur  ce  qui  fait  pour  nous  ^  prenons  plus  d'assurance,  835 

Et  souffrons  les  douceurs  d'une  juste  espérance. 

Quand  la  faveur  du  ciel  ouvre  à  demi  ses  bras, 

Qui  ne  s'en  promet  rien  ne  la  mérite  pas; 

Il  empêche  souvent  qu'elle  ne  se  déploie, 

Et  lorsqu'elle  descend,  son  refus  la  renvoie  ''.  860 

1.  Var.  Et  de  qui  l'absolue  et  sainte  autorité. 

(1641-1656.) 

2.  Sur  hier  voyez  note  du  vers  107. 

3.  Le  même  vers  est  dans  Psyché  (vers  754),  sauf  une  légère  variante 
{mieux  au  lieu  déplus) 

4.  S'assurey ,  c'est-à-dire  établir  sa  sécurité. 

5.  Ce  qui  fait  pour  nous,  c'est-à-dire  nous  favorise.  On  trouve  de  môme 
faire  contre  au  sens  opposé. 

Cela  fait  contre  vous, 

{Mélile,  vers  1188.) 

6.  Comparer  ces  vers  de  Poli/eucte  sur  la  grâce  • 

Il  (Dieu)  est  toujours  tout  juste  et  tout  bon,  mais  sa  grâce 
Ne  descend  pas  toujours  avec  même  efûcace  ; 
Après  certains  moments  que  perdent  nos  longueurs, 
Elle  quitte  ces  traits  qui  pénètrent  les  cœurs. 
Le  nôtre  l'endurcit,  la  repousse,  l'égaré; 
Le  bras  qui  la  versait  en  devient  plus  avare, 
Et  cette  sainte  ardeur  qui  doit  porter  au  bien 
Tombe  plus  rarement  ou  n'opère  plus  rien. 


312  HORACE 

CAMILLE 

Le  ciel  agit  sans  nous  en  ces  événements, 
Et  ne  les  règle  point  dessus  '  nos  sentiments. 

JULIE 

Il  ne  vous  a  fait  peur  que  pour  vous  faire  igrâce. 
Adieu  :  je  vais  savoir  comme  enfin  tout  se  passe 
Modérez  vos  frayeurs;  j'espère  à  mon  retour 
Ne  vous  entretenir  que  de  propos  d'amour,  8G5 

Et  que  nous  n'emploierons  la  iin  de  la  journée 
Qu'aux  doux  préparatifs  d'un  heureux  hyraénée. 

SABINE 

J'ose  encor  l'espérer  ~. 

CAMILLE 

Moi,  je  n'espère  rien. 

JULIE 

L'effet  vous  fera  voir  que  nous  en  jugeons  bien.  870 


SCÈNE  IV 

SABINE,  CAMILLE 

SABINE 

Parmi  nos  déplaisirs  souffrez  que  je  vous  blâme  : 
Je  ne  puis  approuver  tant  de  trouble  en  votre  àme; 
Que  fericz-vous,  ma  sœur,  au  point  où  je  me  vois, 
Si  vous  aviez  à  craindre  autant  que  je  le  dois  ^, 


1.  Voyez  sur  dessus  proposilion  la  nnlo  sur  lo  vers  Oi. 

2.  Vah.  Comme  vous  je  l'cspôrR.  Cam.  El  je  n'ose  y  songer. 

JuL.  L'cfTet  nous  fora  voir  qui  sait  mieux  en  juger. 

3.  Aulanl  que  je  k  dois,  c'esl-;i-dire  auUinl  que  je  dois  craindre. 


ACTE   III,    SCÈNE   IV  313 

Et  si  VOUS  attendiez  de  leurs  armes  fatales  875 

Des  maux  pareils  aux  miens,  et  des  pertes  égales  '? 

CAMILLE 

Parlez  plus  sainement  de  vos  maux  et  des  miens  : 
Chacun  voit  ceux  d'autrui  d'un  autre  œil  que  les  siens; 
Mais  à  bien  regarder  ceux  où  le  ciel  me  plonge, 
Les  vôtres  auprès  d'eux  vous  sembleront  un  songe.   880 

La  seule  mort  d'Horace  est  à  craindre  pour  vous. 
Des  frères  ne  sont  rien  à  l'égal  d'un  époux; 
Lhymen  qui  nous  attache  en  une  autre  famille 
Nous  détache  de  celle  où  l'on  a  vécu  (ille  ; 
On  voit  d'un  œil  divers  des  nœuds  si  différents,  883 

Et  pour  suivre  un  mari  l'on  quitte  ses  parents; 
Mais  si  près  d'un  hymen,  l'amant  que  donne  un  père 
Nousest  raoinsqu'unépoux,  etnonpas  moins  qu'un  frère; 
Nos  sentiments  entre  eux  demeurent  suspendus, 


1.  Voltaire  fait  à  propos  de  cette  scène  une  curieuse  remarque  :  <>  Celte 
scène  esl  froide  :  on  sent  trop  que  Sabine  et  Camille  ne  sont  là  que  pour 

amuser  le  peuple,  en  attendant  qu'il  arrive  un  événement  intéressant 

J'avouerai  que  Shakespeare  est  de  tous  les  auteurs  tragiques  celui  où  l'on 
trouve  le  moins  de  ces  scènes  de  pure  conversation;  il  y  a  presque  tou- 
jours quelque  chose  de  nouveau  dans  chacune  de  ses  scènes  :  c'est,  à  la 
vérité,  aux  dépens  des  règles,  et  de  la  bienséance  et  de  la  vraisemblance  ; 
c'est  en  entassant  vingt  années  d'événements  les  uns  sur  les  autres;  c'est 
en  mêlant  le  grotesque  au  terrible;  c'est  en  passant  d'un  cabaret  à  un 
champ  de  bataille  et  d'un  cimetière  à  un  trône;  mais  enfln  il  attache.  » 
Il  est  bien  vrai  que  ce  débat  est  glacé,  entre  Sabine  qui  soutient  qu'elle 
est  la  plus  malheureuse,  puisqu'elle  va  perdre  ou  son  époux  ou  ses 
frères  ;  et  Camille  qui  prétend  que  ce  n'est  rien  de  perdre  ses  frères, 
quand  on  est  mariée;  mais  que  c'est  beaucoup,  tant  qu'on  n'est  que 
liancée.  La  subtilité  grecque  avait  aimé  à  peser  ces  vains  problèmes;  on 
.se  rappelle  cette  femme  qui,  dans  Hérodote,  aime  mieux  sauver  son 
fi'ère  que  son  époux,  parce  qu'on  peut  toujours  se  procurer  un  nouvel 
cpoux;  mais  comment  remplacer  un  frère?  Antigène  dans  Sophocle 
fait  le  même  raisonnement.  Le  dernier  mot  de  ces  arguties  inutiles  est 
dit  par  Sabine  : 

Et  tous  maux  sont  pareils  alors  qu'ils  sont  extrêmes. 

(Vers  904.) 


314  HORACE 

Notre  choix  impossible,  et  nos  vœux  con*'onrlus.        890 
Ainsi,  ma  sœur,  du  moins  vous  avez  dans  vos  plaintes 
Où  porter  vos  souhaits  et  terminer  vos  craintes  ; 
Mais  si  le  ciel  s'obsline  à  nous  persécuter. 
Pour  moi,  j'ai  tout  à  craindre,  et  rien  à  souhaiter. 

SABINE 

Quand  il  faut  que  l'un  meure  et  par  les  mains  de  l'autre, 
C'est  un  raisonnement  bien  mauvais  que  le  votre.       896 
Quoique  ce  soient,  ma  sœur,  des  nœuds  bien  différents, 
C'est  sans  les  oublier  qu'on  quitte  ses  parents  : 
L'hymen  n'efface  point  ces  profonds  caractères; 
Pour  aimer  un  mari,  l'on  ne  hait  pas  ses  frères  :       900 
La  nature  en  tout  temps  ;j;arde  ses  premiers  droits; 
Aux  dépens  de  leur  vie  on  ne  fait  point  de  choix  : 
Aussi  bien  qu'un  époux  ils  sont  d'autres  nous-mêmes  ; 
Et  tous  mau.x  sont  pareils  alors  qu'ils  sont  extrêmes'. 
Mais  l'amant  qui  vous  charme  et  pour  qui  vous  brûlez  905 
Ne  vous  est,  après  tout,  que  ce  que  vous  voulez; 
Une  mauvaise  humeur,  un  peu  de  jalousie, 
En  fait  assez  souvent  passer  la  fantaisie-; 
Ce  que  peut  le  caprice,  osez-le  par  raison. 
Et  laissez  votre  sang  hors  de  comparaison  :  910 

C'est  crime  qu'opposer  des  liens  volontaires 
A  ceux  que  la  naissance  a  rendus  nécessaires. 
Si  donc  le  ciel  s'obstine  à  nous  persécuter. 
Seule  j'ai  tout  à  craindre,  et  rien  à  souliaiter;  914 

Mais  pour  vous,  le  devoir  vous  donne,  dans  vos  plaintes, 
Où  porter  vos  souhaits  et  terminer  vos  craintes  ^. 

1.  Sentiment  profomlomenl  vrai  et  admii-ablement  exprimé  ;  mais  ce 
vers  montre  bien  ce  qu'il  y  a  de  subtil  et  de  vain  dans  la  dissertation  un 
peu  longue  et  froide  des  deux  belles-sœurs. 

2.  Vaii.  Le  peuvent  mettre  hors  do  votre  fantaisie; 

Ce  qu'elles  font  souvent,  faites-le  par  raison. 

(1641-1656.) 

3.  Ces  quatre  vers  repèlent  par  une  antithèse  exacte  les  vers  891-S9i 


ACTE   III,    SCÈNE  V  315 

CAMILLE 

Je  le  vois  bien,  ma  sœur,  vous  n'aimâtes  jamais; 

VcTus  ne  connoissez  point  ni  l'amour  ni  ses  traits  : 

On  peut  lui  résister  quand  il  commence  à  naître, 

Mais  non  pas  le  bannir  quand  il  s'est  rendu  maître,    920 

Et  que  l'aveu  d'un  père,  engageant  notre  foi, 

A  fait  de  ce  tyran  un  légitime  roi  : 

Il  entre  avec  douceur,  mais  il  règne  par  force; 

Et  quand  l'àme  une  fois  a  goûté  son  amorce, 

Vouloir  ne  plus  aimer,  c'est  ce  qu'elle  ne  peut,  923 

Puisqu'elle  ne  peut  plus  vouloir  que  ce  qu'il  veut  : 

Ses  chaînes  sont  pour  nous  aussi  fortes  que  belles. 


SCÈNE  V 

LE  VIEIL  HORACE,  SABINE,  CAMILLE 

LE  VIEIL    HORACE 

Je  viens  voi         porter  de  fâcheuses  nouvelles  *, 

Mes  filles;  mais  en  vain  je  voudrois  vous  celer 

Ce  qu'on  ne  vous  sauroit  longtemps  dissimuler  :         930 

Vos  frères  sont  aux  mains,  les  Dieux  ainsi  l'ordonnent. 


dits  par  Camille.  Cette  sorte  de  balancement  rythmé  de  deux  senti- 
ments opposés  s'exprimant  par  des  mois  semblables  plaisait  beaucoup 
à  Corneille  et  sans  doute  au  goût  de  son  temps.  Il  semble  au  nôtre  un 
peu  froid  et  artificiel. 

1.  On  a  blâmé  le  vieil  Horace  de  n'être  pas  allé  au  lieu  du  combat 
pour  voir  ses  fils  vaincre  ou  mourir,  au  lieu  de  rester  chez  lui  pour 
affliger  inutilement  le  cœur  des  deux  femmes.  Le  reproche  est  juste, 
mais  sachons  accepter  une  petite  invraisemblance  qui  nous  vaudra  les 
sublimes  beautés  de  la  scène  suivante;  ne  disons  pas,  comme  Voltaire, 
que  «  cela  gâte  jusqu'au  qu'il  moiirrit  ».  C'est  la  seconde  fois  que  le  vieil 
Hovace  arrive  en  scène  pour  relever  vivement  l'action,  qui  languissait 
(voyez  ci-dessus,  vers  679). 


316  HORACE 

SAIilNF. 

Je  veux  bien  l'avouer,  ces  nouvelles  m'étonnenl; 

Et  je  m'iniaginois  dans  la  divinité 

Beaucoup  moins  d'injustice,  et  bien  plus  de  bonté. 

Ne  nous  consolez  point'  :  contre  tant  d'infortune       935 

La  pitié  parle  en  vain,  la  raison  importune. 

Nous  avons  en  nos  mains  la  lin  de  nos  douleurs. 

Et  qui  veut  bien  mourir  peut  braver  les  malheurs  -. 

Nous  pourrions  aisément  faire  en  votre  présence 

De  notre  désespoir  une  fausse  constance;  940 

Mais  quand  ou  peut  sans  honte  être  sans  fermeté, 

L'afTecler  au  dehors,  c'est  une  lâcheté  ^  ; 

L'usage  d'un  tel  art,  nous  le  laissons  aux  hommes, 

Et  ne  voulons  passer  que  pour  ce  que  nous  sommes. 

Nous  ne  demandons  point  qu'un  courage  si  fort     94o 
S'abaisse  à  notre  exemple  à  se  plaindre  du   sort. 
Recevez  sans  frémir  ces  mortelles  alarmes  ; 
Voyez  couler  nos  pleurs  sans  y  mêler  vos  larmes  ; 
Entin,  pour  toute  grâce,  en  de  tels  déplaisirs, 
Gardez  votre  constance,  et  souffrez  nos  soupirs.  950 

LE   VIEtL    HORACE 

Loin  de  blâmer  les  pleurs  que  je  vous  vois  répandre, 
.Je  crois  faire  beaucoup  de  m'en  pouvoir  défendre, 
Et  céderois  peut-être  à  de  si  rudes  coups, 
Si  je  prenois  ici  même  intérêt  que  vous  • 

1.  Var.  Ne  nous  consolez  piiinL  :  la  raison  importune, 

•Juand  elle  ose  combattre  vine  loUc  infortune. 

(1611-1056.) 

2.  Var.  Qui  peut  vouloir  mourir  peut  braver  les  malluMus. 

(1641-1656.) 

Sabine,  parlant  si  librement  des  Dieux,  cl  menaçant  de  se  tiuîr,  ne 
parait  guère  conforme  à  In  vérité  des  mœurs  romaines  au  vi°  siècle 
avant  J.-C. 

3.  Vak.  La  vouloir  contrefaire  est  uni;  lâcheté. 

(.1611-1650.) 


ACTK   III,    SCÈNE  V  317 

Non  qu'Albe  par  son  choix  m'ait  fait  haïr  vos  frères,  935 

Tous  trois  me  sont  encor  des  personnes  l)ien  chères; 

Mars  enfin  l'amitié  n'est  pas  du  même  rang, 

Et  n'a  point  les  elïets  de  l'amour  ni  du  sang; 

Je  ne  sens  point  pour  eux  la  douleur  qui  tourmente 

Sabine  comme  sœur,  Camille  comme  amante  :  960 

Je  puis  les  regarder  comme  nos  ennemis, 

Et  donne  sans  regret  mes  souhaits  à  mes  fils. 

Ils  sont,  grâces  aux  Dieux,  dignes  de  leur  patrie; 

Aucun  étonnement  n'a  leur  gloire  flétrie  '  ; 

Et  j'ai  vu  leur  honneur  croître  de  la  moitié,  903 

Quand  ils  ont  des  deux  camps  refusé  la  pitié. 

Si  par  quelque  foiblesse  ils  l'avoient  mendiée, 

Si  leur  haute  vertu  ne  l'eût  répudiée, 

Ma  main  bientôt  sur  eux  m'eût  vengé  hautement 

De  l'afiVont  que  m'eût  fait  ce  mol  consentement.        970 

Mais  lorsqu'en  dépit  d'eux  on  en  a  voulu  d'autres. 

Je  ne  le  cèle  point,  j'ai  joint  mes  vœux  aux  vôtres. 

Si  le  ciel  pitoyable  eût  écouté  ma  voix, 

Albe  seroil  réduite  à  faire  un  autre  choix; 

Nous  pourrions  voir  tantôt  triompher  les  lloraces       975 

Sans  voir  leurs  bras  souillés  du  sang   des  Curiaces, 

Et  de  l'événement  d'un  combat  plus  humain 

Dépendroit  maintenant  l'honneur  du  nom  romain. 

La  prudence  des  Dieux  autrement  en  dispose; 

Sur  leur  ordre  éternel  mon  esprit  se  repose  •  980 

11  s'arme  en  ce  besoin  de  générosité, 

1.  CeUe  tournufe  où  le  substantif  complément  se  place  entre  le  verbe 
auxiliaire  et  le  |iarticipe  passé,  fréquente  encore  chez  Corneille,  commen- 
çait à  vieillir.  En  ce  cas,  le  participe  s'accorde  toujours  chez  lui  avec  le 
complément  qui  le  précède.  On  trouve  une  seule  exception  au  vers  710 
de  Pertharite,  où  Corneille  écrit,  pour  rimer  avec  j'ai  régné  : 

Pour  eux  seuls  ma  justice  a  tant  de  cœurs  gagné. 

Encore  ici  l'adverbe  tant  peut  justifier  l'absence  d'accord.  — Etunnement 
signiGe  ici  la  crainte,  la  stupeur  où  l'approche  d'un  combat  fratricide 
aurait  pu  jeter  les  Horaces. 


318  HORACE 

Et  du  bonheur  public  fait  sa  félicité. 

Tâchez  d'eu  faire  autant  pour  soulager  vos  peines, 

Et  souf^^ez  toutes  deux  que  vous  êtes  Romaines  : 

Vous  l'êtes  devenue,  et  vous  l'êtes  encor  *  ;  98'j 

Un  si  glorieux  titre  est  un  digne  trésor. 

Un  jour,  un  jour  viendra  que  par  toute  la  terre 

Rome  se  fera  craindre  à  l'égal  du  tonnerre, 

Et  que  tout  l'univers  tremblant  dessous  ses  lois  ^, 

Ce  grand  nom  deviendra  l'ambition  des  rois  :  990 

Les  Dieux  à  notre  Enée  ont  promis  cette  gloire. 


SCÈNE  VI 

LE  VIEIL  HORACE,  SABINE,  CAMILLE,  JULIE 

LE    VIEIL  HORACE 

Nous  venez-vous,  Julie,  apprendre  la  victoire? 

JULIE 

Mais  plutôt  du  combat  les  funestes  effets  : 

Rome  est  sujette  d'Albe,  et  vos  lîls  sont  défaits;    [reste. 

Des  trois  les  deux  sont  morts  •',  son  époux  seul  vous 

LE   VIEIL    IIOllACE 

0  d'un  triste  combat  effet  vraiment  funeste!  990 

Rome  est  sujette  d'Albe,  et  ])our  l'en  garantir 

R  n'a  pas  employé  jusqu'au  dernier  soupir! 

Non,  non,  cela  n'est  point,  on  vous  trompe,  Julie; 

Home  n'est  point  sujette,  ou  mon  111s  est  sans  vie  :  1000 

Je  connois  injeux  mon  sang,  il  sait  mieux  son  devoir. 

1.  Le  premier  voun  s'adresse  à  Sahino;  le  second  à  Camille,  qui, 
n'ayant  pas  encore  épousé  Curiace,  est  encore  Homaine, 

2.  \'iiy('7.  ci-dessus,  note  du  vers  Qi. 

3.  On  (lirait  iiujuuid'luii  ;  dos  trois  doux  sont  morts.  Mais  on  oonlinuo 
h  dire  ;  l'^ux  tioi's  d'un  tout,  pu  les  tleux  Ueis  d'un  tout,  tournure  ftna-' 
lo(;ue  ^  celle  c^u'euiploid  Corneille, 


ACTE   III,   SCÈNE  VI  319 

JLLIE 

MiHe,  de  nos  remparts,  comme  moi  l'ont  pu  voir, 
Il  s'est  fait  admirer  tant  qu'ont  duré  ses  frères; 
Mais  comme  il  s'est  vu  seul  contre  trois  adversaires, 
Près  d'être  enfermé  d'eux,  sa  fuite  l'a  sauvé  lOOo 

LE  VIEIL    HORACE 

Et  nos  soldats  trahis  ne  l'ont  point  achevé? 

Dans  leurs  rangs  à  ce  lâche  ils  ont  donné  retraite? 

JLLIE 

Je  n'ai  rien  voulu  Toir  après  cette  défaite 

CAMILLE 

0  mes  frères  ! 

„E   VIEIL   HORACE 

Tout  beau  *,  ne  les  pleurez  pas  tous; 
Deux  jouissent  d'un  sort  dont  leur  père  est  jaloux.    1010 
Que  des  plus  nobles  fleurs  leur  tombe  soit  couverte 
La  gloire  de  leur  mort  m'a  payé  de  leur  perte  : 
Ce  bonheur  a  suivi  leur  courage  invaincu  ^, 
Qu'ils  ont  vu  Rome  libre  autant  qu'ils  ont  vécu 
Et  ne  l'auront  point  vue  obéir  qu'à  son  prince,  1015 

Ni  d'un  Etat  voisin  devenir  la  province  '. 
Pleurez  l'autre,  pleurez  l'irréparable  affront 
Que  sa  fuite  honteuse  imprime  à  notre  front; 


1.  Tout  beau,  doucement  (au  xvi*  siècle  on  disait  de  même  aller  tout 
bellement,  pour  aller  au  petit  pas).  Celle  locution  (tout  beau)  plaisait 
à  Corneille,  qui  l'a  employée  souvent  dans  les  passages  les  plus  pathéti- 
ques de  ses  tragédies.  Mais  les  chasseurs  criaient  :  Tout  beau  !  à  leurs 
chiens  pour  les  retenir.  Cet  emploi  du  mot  l'a  fait  bannir  du  style 
noble. 

2.  Corneille  n'a  créé  ni  invaincu  ni  aucun  néologisme.  Invaincu,  em- 
ployé par  lui  dans  l'Illusion  (v.  235)  et  dans  le  Cid  (v.  418),  est  fréquent 
au  XVI»  siècle  en  vers,  et  se  trouve  même  en  prose  (voyes  k  Loyal  Hev 
vitew,  Amyot,  Bûnsard,  Garnier,  d'Aubigné,  etc.). 

3.  C'est-à-dire  une  portion  sujette,  anpe:(ée,  dépendante 


320  HORACE 

Pleurez  le  déshonneur  de  toute  notre  race, 

Et  l'opprobre  éternel  qu'il  laisse  au  nom  d'Horace.    1020 

JILIE 

Que  Youliez-vous  qu'il  fit  contre  trois? 

LE  VIEIL  HORACE 

Qu'il  mourût  ', 
Ou  qu'un  beau  désespoir  alors  le  secourût. 
N'eût-il  que  d'un  moment  reculé  sa  défaite, 
Rome  eût  été  du  moins  un  peu  plus  tard  sujette; 
Il  eût  avec  honneur  laissé  mes  cheveux  gris,  1025 

Et  c'étoit  de  sa  vie  un  assez  digne  prix. 

Il  est  de  tout  son  sang  comptable  à  sa  patrie; 
Chaque  goutte  épargnée  a  sa  gloire  flétrie  -; 
Chaque  instant  de  sa  vie,  après  ce  lâche  tour'', 
Met  d'autant  plus  ma  honte  avec  la  sienne  au  jour.  1030 
J'en  romprai  bien  le  cours,  et  ma  juste  colère, 

1.  <i  Jfi  Puis  cliamié  quand  je  lis  ces  mots  :  Qu'il  monrûl;  mais  je  ne 
puis  souffrir  le  vers  ([uc  la  rime  anirnc  aussilôl  :  Ou  qu'un  beau  déses- 
poir alors  le  secourût.  »  (Fénelon,  Li'ttre  sur  les  occupatioi^s  de  l'Ara- 
déinie.)  «  Voilà  ce  fameux  qu'il  mourût,  ce  trait  du  plus  f^rand  sublime, 
ce  mol  auquel  il  n'en  est  aucun  de  eirm])arablé  dans  toute  l'anliquilé. 
Tout  l'auditoire  fui  si  transporté  qu'on  n'entendit  jamais  le  vers  faillie 
qui  suit.  >)  (Voltaire.) 

Malgré  l'autorité  de  Fénelon  et  de  Voltaire,  nous  ne  trouvons  rien  de 
faible  au  vers  :  Oii  qu'un  beau  désespoir,  etc.  Le  vieil  lloraee  ne  tient 
pas  à  ee  que  son  fils  meure,  il  veut  seulement  que  ce  lils  ne  soit  pas 
déshonore.  Ainsi  s'expliquent  les  sentimenis  successifs  très  bien  distin- 
gués et  analysés  par  Corneille  :  «  Que  vouliez-vous  (lu'il  fit?  —  Qu'il 
mourùll  )i  Puis  la  farouche  beauté  de  ce  cri  de  désespoir  fait  horreur  au 
père  qui  l'a  iioussé  ;  il  se  rétracte  en  partie,  paice  qu'il  est  père  et  non 
bourreau  :  «  Eh!  qui  me  dit  qu'il  fût  mort?  et  qu'un  beau  désespoir  no 
l'eût  pas  secouru!  »  C'est  la  pensée  qui  inspire  il  Virgile  ces  deux 
beaux  vers  : 

Miiriamur  et  'in  média  arma  ruamus; 

Una  salus  victis  :  nullam  sperare  salulem. 

2.  Voyez  ci-dessus,  note  sur  le  vers  96i. 

3.  C(î  mot,  aujourd'hui  familier,  était  alors  admis  dans  le  langage  tra- 
gique. Corneille  l'emploie  souvent. 


ACTE   III,   SCÈNE   VI  321 

Contre  un  indigne  fils  usant  des  droits  d'un  père, 
Saura  bien  faire  voir  dans  sa  punition 
L'éclatant  désaveu  d'une  telle  action. 

SABINE 

Écoutez  un  peu  moins  ces  ardeurs  généreuses,  1033 

Et  ne  nous  rendez  point  tout  à  fait  malheureuses. 

LE   VIEIL   HORACE 

Sabine,  votre  cœur  se  console  aisément; 

Nos  malheurs  jusqu'ici  vous  touchent  foiblement. 

Vous  n'avez  point  encor  de  part  à  nos  misères  : 

Le  ciel  vous  a  sauvé  votre  époux  et  vos  frères;  1040 

Si  nous  sommes  sujets,  c'est  de  votre  pays; 

Vos  frères  sont  vainqueurs  quand  nous  sommes  trahis; 

Et  voyant  le  haut  point  où  leur  gloire  se  monte. 

Vous  regardez  fort  peu  ce  qui  nous  vient  de  honte. 

Mais  votre  trop  d'amour  pour  cet  infâme  époux       1045 

Vous  donnera  bientôt  à  plaindre  '  comme  à  nous. 

Vos  pleurs  en  sa  faveur  sont  de  foibles  défenses  : 

J'atteste  des  grands  Dieux  les  su[)rémes  puissances 

Qu'avant  ce  jour  (ini,  ces  mains,  ces  propres  mains 

Laveront  dans  son  sang  la  honte  des  Romains.        lOoO 

SABINE 

Suivons-le  promptement,  la  colère  l'emporte. 
Dieux!  verrons-nous  toujours  des  malheurs  de  la  sorte? 
Nous  faudra-t-il  toujours  en  craindre  de  plus  grands. 
Et  toujours  redouter  la  main  de  nos  pai'ents? 

1.  Plaindre,  au  sens  lalin  {plani/ere)  et  intransilif  :  gémir,  se  lamenter. 
Corneille  l'emploie  ainsi  dans  Medée  (v.   1310)  : 

Mais  (O  nouveau  sujet  de  pleurer  et  de  plaindre)!... 
FIN    DU    TROISIÈME   ACTE 


ACTE   IV 

SCÈNE  PREMIÈRE 

LE  VIEIL  HORACE,  CAMILLE 

LE   VIEIL    IIOUACE 

Ne  me  parlez  janicais  en  faveur  d'un  infâme  '  ;  1055 

Qu'il  me  fuie  à  l'égal  des  frères  de  sa  femme  : 

Pour  conserver  un  sanp  qu'il  lient  si  précieux, 

Il  n'a  rien  fait  encor  s'il  n'évite  mes  yeux. 

Sabine  y  peut  mettre  oitlre,  ou  derechef  j'atteste 

Le  souverain  pouvoir  de  la  lroa})e  céleste....  1060 

CAMILLE 

Ah  !  mon  père,  prenez  un  plus  doux  sentiment; 
Vous  verrez  Home  même  en  user  autrement; 
Et  de  (juelipie  malheur  (pie  le  ciel  l'ait  comhlée 
Excuser  la  vertu  sous  le  nombre  accablée. 

LE  VIHIL    IIOUACE 

Le  jugement  de  Uoine  est  jkhi  pour  mon  regard  ^,     1065 

1.  On  s'est  j)lainl  que  In  vieil  llcirai'C  n'ait  pas  été  délrom|ié  dînant 
l'entr'acle.  Mais  rien  ne  dit  eoinhicn  de  temps  eet  entr'aclc  repiésiMile; 
on  peut  très  bien  supposer  qu'il  ne  s'est  écoulé  que  quelques  minutes 
entre  le  troisième  acte  et  le  quatrième. 

2.  Ndus  ne  disons  plus  yjOHr  mon  rpflard,  qui  signifie  pour  ce  ijui  me 
regarde  ou  me  concerne;  non  pas  «  mes  yeux. 


ACTE    IV,  SCÈNE   II  ^T.i 

Camille, -je  suis  père,  et  j'ai  mes  droits  à  part. 
Je  sais  trop  comme  agit  la  vertu  véritable  : 
C'est  sans  en  triompher  que  le  nombre  l'accable; 
Et  sa  mâle  vigueur,  toujours  en  même  point. 
Succombe  sous  la  force,  et  ne  lui  cède  point.  1070 

Taisez-vous,  et  sachons  ce  que  nous  veut  Valère. 


SCÈNE   II 

LE  VIEIL   HORACE,  VALÈRE,  CAMILLE 

VALÈRE 

Envoyé  par  le  Roi  pour  consoler  un  père, 
Et  pour  lui  témoigner.... 

LE    VIEIL    IIOR.^CE 

N'en  prenez  aucun  soin  ; 
C'est  un  soulagement  dont  je  n'ai  pas  besoin; 
Et  j"ainie  mieux  voir  morts  que  couverts  dinfamie  1075 
Ceu.K  que  vient  de  m'ôter  une  main  ennemie.         jneur; 
Tous  deux  pour  leur  pays  sont  morts  en  gens  d'hon- 
II  me  sufllt. 

V.\LÈRE 

Mais  l'autre  est  un  rare  bonheur,- 
De  tous  les  trois  chez  vous  il  doit  tenir  la  place. 

LE    VIEIL    HOa.\CE 

Que  n'a-t-on  vu  périr  en  lui  le  nom  d'Horace  M       1080 

VALÈRE 

Seul  vous  le  maltraitez  après  ce  qu'il  a  l'ait. 

1.  Var.  Eût-il  fait  avec  lui  périr  le  nom  d'Horace! 

(C'est-à-dire  .  Plùl  aus  dieux  qu'il  eut  fait....)  (1(341-1050.) 


321  HORACE 

LE  VIEIL   HORACE 

C'est  à  moi  seul  aussi  de  punir  son  forfait. 

YALÈRE 

Quel  forfait  trouvez-vous  en  sa  bonne  conduite? 

LE    VIEIL    HORACE 

Quel  éclat  de  vertu  trouvez-vous  en  sa  fuite? 

VALÈRE 

La  fuite  est  glorieuse  en  cette  occasion.  108r> 

LE  VIEIL  HORACE 

Vous  redoublez  ma  honte  et  ma  confusion  '. 
Certes,  l'exemple  est  rare  et  digne  de  mémoire, 
De  trouver  dans  la  fuite  un  chemin  à  la  gloire. 


Quelle  confusion,  et  quelle  honte  à  vous 

D"avoir  produit  un  lils  qui  nous  conserve  tous,  1090 

Qui  fait  triompher  Rome,  et  lui  gagne  un  empire? 

A  quels  plus  grands  honneurs  faut-il  qu'un  père  aspire? 

LE  VU-.IL   HORACE 

Quels  hoimeurs,  quel  triomphe,  et  quel  empire  enfin, 
Lorsqu'Albe  sous  ses  lois  range  notre  destin? 

VALKRE 

Que  parlez-vous  ici  d'Albe  et  de  sa  victoire?  1093 

iL'uorez-vous  eucor  la  moitié  de  l'histoire? 


1.  Le  malentendu  est  un  i)eu  trop  prolongé;  Corneille  a  usé  du  même 
artifice  dans  li'  Cid  (acte  V,  sciMie  v).  Don  Sancho  vient  apporter  à  Chi- 
niène  l'épée  de  Rodrigue  vainqueur,  et  Cliiméne  croit  que  llodripuc  a 
péri  dans  le  combat  et  laisse  éclater  sa  douleur  avec  son  amour.  Ce  jeu 
de  scène  est  intéressant,  mais  il  est  peu  vraisemblable.  Cliimcne  éperdue 
est  plus  excusable  d'ailleurs  que  le  vieil  Horace,  (jui  est  de  sang-froid, 
quoiaue  afUigé. 


ACTE   IV,    SCÈNE   II  325 

LE    VIEIL    HORACE 

Je  sais  que  par  sa  fuite  il  a  trahi  l'État  *. 

VALÈRE 

Oui,  s'il  eût  en  fuyant  terminé  le  combat; 

Mais  on  a  bientôt  vu  qu'il  ne  fuyoit  qu'en  homme 

Qui  savoit  ménager  l'avantage  de  Rome.      •  1100 

LE   VIEIL    HORACE 

Quoi,  Rome  donc  triomphe? 

VALÈRE 

Apprenez,  apprenez 
La  valeur  de  ce  fils  qu'à  tort  vous  condamnez. 

Resté  seul  contre  trois  ^,  mais  en  cette  aventure 
Tous  trois  étant  blessés,  et  lui  seul  sans  blessure,    1104 
Trop  foible  pour  eux  tous,  trop  fort  pour  chacun  d'eux, 
11  sait  bien  se  tirer  d'un  pas  si  dangereux  '^; 
Il  fuit  pour  mieux  combattre,  et  cette  prompte  ruse 
Divise  adroitement  trois  frères  qu'elle  abuse. 
Chacun  le  suit  d'un  pas  ou  plus  ou  moins  pressé, 

1.  Var.  Le  vieil  H.  Le  combat  par  sa  fuite  est-il  pas  terminé? 

Val.  Albe  ainsi  quelque  temps  se  l'est  imaginé; 

Mais  elle  a  bientôt  vu  que  c'étoit  fuir  en  homme..,. 
(1641-1656.) 

2.  Il  Deux  Romains  tombent  expirants  l'un  sur  l'autre.  A  cette  vue, 
l'armée  albaine  a  poussé  un  cri  de  joie.  Les  lésions  romaines  n'ont  plus 
d'espoir;  mais  elles  s  intéressent  encore  ii  la  lutt3,  car  elles  tremblent 
pour  ce  guerrier  seul  qu'enveloppent  les  trois  Curiaces.  Heureusement, 
il  n'avait  aucune  blessure,  et,  trop  faible  contre  eux  tous,  il  était  redou- 
table pour  chacun  séparément.  Aûn  donc  de  diviser  leur  attaque,  il 
prend  la  fuite,  persuadé  qu'ils  le  suivront  à  d'inégales  dislances,  selon 
la  gravité  de  leurs  blessures.  Déjà  il  était  assez  loin  du  théâtre  du 
combat,  lorsque,  regardant  derrière  lui,  il  les  voit  à  des  distances  bien 
inégales  en  elTel.  L'un  d'eux  n'était  pas  loin  :  il  se  rolourne  et  fond  sur 
lui  avec  Impétuosité.  L'armée  albaine  criait  encore  aux  Curiaces  de 
secourir  leur  frère,  qu'Horace  vainqueur  l'avait  immolé  et  courait  vers 
un  second  ennemi.  »  (Tite  Live,  trad.  Gaucher.) 

3    Vam.  11  sait  bien  se  tirer  d'un  pas  si  hasardeux. 

(1641-1656) 


326  HORACE 

Selon  qu'il  se  rencontre  ou  plus  ou  moins  blessé,     1110 
Leur  ardeur  est  égale  à  poursuivre  sa  fuite; 
Mais  leurs  coups  inégaux  séparent  leur  poursuite. 

Horace,  les  voyant  l'un  de  l'an  Ire  écartés, 
Se  retourne,  et  déjà  les  croit  demi-doniptés  : 
Il  attend  le  premier,  et  c'étoit  votre  gendre.  IMo 

L'autre,  tout  indigné  qu'il  ait  osé  l'attendre, 
En  vain  en  l'attaquant  l'ait  paroître  un  grand  cœur; 
Le  sang  qu'il  a  perdu  ralentit  sa  vigueur. 
Albe  à  son  tour  commence  à  craindre  nn  sort  contraire; 
Elle  crie  au  second  qu'il  secoure  son  frère  :  1120 

11  se  hâte  et  s'épuise  en  efforts  superflus; 
11  trouve  en  les  joignant  que  son  frère  n'est  plus, 

CAMILLE 

Ilélas  '  ! 

VALKRE 

Tout  hors  d'haleine  il  })rend  pourtant  sa  place, 
Et  redouble  bientôt  la  victoire  d'Horace  : 
Son  courage  sans  force  est  nn  débile  appui;  H23 

Voulant  venger  son  frère,  il  tombe  auprès  de  lui. 
L'air  résonne  des  cris  qu'au  ciel  chacun  envoie; 
Albe  en  jette  d'angoisse,  et  les  Romains  de  joie. 

Comme  notre  héros  se  voit  près  d'achever, 
C'est  peu  pour  lui  de  vaincre,  il  veut  cncor  braver:  I  HO 
«  J'en  viens  d'immoler  deux  aux  mânes  de  mes  frères; 
Rome  aura  le  dernier  de  mes  trois  adversaires. 
C'est  à  ses  intérêts  que  je  vais  l'immoler  -  », 


1.  C'est  le  seul  mot  que  prononce  Camille  pendant  rc  long  réeil  qui 
déchire  son  i;œur  :  c'est  à  faire  à  Tuclrice  chargée  de  ce  rôle  d'exprimer 
par  son  attitude  et  le  jeu  de  sa  physionomie  les  sentiments  divers  dont 
elle  est  aeritée,  en  écoutant  Valcre  :  l'illnstrc  Ilachcl  y  excellait. 

2.  ((  Un  cri,  tel  qu'en  arrache  un  triomphe  inespéré,  part  de  l'armée 
romaine  et  encourage  le  fiuerricr;  il  se  li,'i(c  il'cn  Unir  :  avant  d'être 
rejoinl  par  le  truisième  Curiace.  qui  n'est  pus  rloip;né,  il  tue  le  second. 
Dés  lors  ils  étaient  un  contre  un  :  le  nombre  était  le  même,  mais  non 
pas  la  confiance  et  la  force.  L'un  n'avait  pas  une  blessure;  fier  de  ses 


ACTE   IV,   SCÈNE   II  327 

Dit-il;  et  tout  d'un  temps  on  le  voit  y  voler. 

La  victoire  entre  eux  deux  n  etoit  pas  incertaine;     1133 

L'Albain  percé  de  coups  ne  se  trainoit  qu'à  peine, 

Et  comme  une  victime  aux  marches  de  l'autel, 

Il  sembloit  présenter  sa  gorge  au  coup  mortel  : 

Aussi  le  reçoit-il,  peu  s'en  faut,  sans  défense, 

Kt  son  trépas  de  Rome  établit  la  puissance.  1140 

LE    VIEIL   HORACE 

0  mon  fils!  ô  ma  joie!  ô  l'honneur  de  nos  jours! 
0  d'un  État  penchant  l'inespéré  secours! 
Vertu  digne  de  Rome,  et  sang  digne  d'Horace! 
Appui  de  ton  pays,  et  gloire  de  ta  race! 
Quand  pourrai-je  étouffer  dans  tes  embrassements  1143 
L'erreur  dont  j'ai  formé  de  si  faux  sentiments? 
Quand  pourra  mon  amour  baigner  avec  tendresse 
Ton  front  victorieux  de  larmes  d'allégresse? 

VALÈRE 

Vos  caresses  bientôt  pourront  se  déployer  : 

Le  Roi  dans  un  moment  vous  le  va  renvoyer,  H50 

Et  remet  à  demain  la  pompe  qu'il  prépare 

D'un  sacrifice  aux  Dieux  pour  un  bonheur  si  rare; 

Aujourd'hui  seulement  on  s'acquitte  vers  eux  * 


deux  victoires,  il  s'avançait  assuré  de  la  troisième  :  l'autre,  fatijjué  par 
sa  blessure,  haletant  et  épuisé  par  la  course,  et  vaincu  d'avance  par 
la  défaite  de  ses  frères,  ne  fit  que  s'offrir  au  fer  du  vainqueur.  Ce  ne 
fut  pas  un  combat.  Le  Romain  triomphant  s'écrie  :  «  J'en  ai  immolé 
deux  aux  mânes  de  mes  frères;  le  troisième,  je  l'immole  aux  intérêts 
dont  doit  décider  cette  guerre,  afin  que  Rome  règne  sur  Albe.  »  A  peine 
soutenait-il  ses  armes  :  il  lui  plonge  son  épée  dans  la  gorge,  et  le 
dépouille  renversé  à  terre.  »  (Tile-Live,  trad.  Gaucher.) 

1.  Vers  (voyez  note  du  vers  415),-  employé  comme  aujourd'hui  envers, 
e<t  partout  dans  tous  les  classiques  du  xvn"  siècle.  Voltaire  le  bl.'imo 
dans  le  Commentaire  {Cinna,  vers  464)  et  s'en  sert  dans  son  Triumvirat  • 

L'un  de  l'autre  jaloux,  l'un  vers  l'autre  perfide. 
Dans  les  Poésies  diverses  de  Corneille  (éd.  Marly-I.aveaux,  t.  X,  p.  9fi), 


328  HORACE 

Par  des  chants  de  victoire  et  par  de  simples  vœux. 

C'est  où  le  Roi  le  mène,  et  tandis  '  il  m'envoie         1155 

Faire  office  vers  vous  de  douleur  et  de  joie  -; 

Mais  cet  office  encor  n'est  pas  assez  pour  lui  ; 

Il  y  viendra  lui-même,  et  peut-être  aujourd'hui  : 

Il  croit  mal  reconnoître  une  vertu  si  pure  ^, 

Si  de  sa  propre  houche  il  ne  vous  en  assure,  \  160 

S'il  ne  vous  dit  chez  vous  combien  vous  doit  l'État. 

LE    VJEIL    HORACE 

De  tels  remercîments  ont  pour  moi  trop  d'éclat, 

Et  je  me  tiens  déjà  trop  payé  par  les  vôtres 

Du  service  d'un  fils,  et  du  sang  des  deux  autres  *. 

VALÈRE 

ïl  ne  sait  ce  que  c'est  d'honorer  à  demi;  1165 

Et  son  sceptre  arraché  des  mains  de  l'ennemi 

Fait  qu'il  tient  cet  honneur  qu'il  lui  plait  de  vous  faire  "^ 

Au-dessous  du  mérite  et  du  fils  et  du  père. 

Je  vais  lui  témoigner  quels  nobles  sentiments 


on   trouve  ce  vers,  qui  montre   bien  la  synonymie  de  vers  et  envers 

Lui  que  j'ai  fait  revivre  et  qui  revit  en  toi 
En  usoit  envers  lui  comme  lu  fais  vers  moi. 

1.  Sens  étymologique  (latin  tanuliu).  C'est-à-dire  ici  pendant  ce 
temps-là. 

2.  Cette  expression,  blâmée  par  Voltaire,  n'est  pas  très  claire  en  ofl'et; 
mais  elle  signifie  à  peu  près  :  m'aftlij;er  et  me  réjouir  avec  vous.  Sur 
vers,  voyez  ci-dessus,  note  du  vers  1153. 

3.  Vaii.       Ci'tle  belle  aolion  si  puissamment  le  touche, 

Qu'il  vous  veut  rendre  grâce,  et  de  sa  propre  bouche, 
D'avoir  donné  vos  Dis  au  bien  de  son  Étal. 

4.  V,\n.       Du  service  de  l'un  et  du  sang  des  deux  autres. 

—  Le  Roi  ne  sait  que  c'est  d'honorer  ii  demi. 

(l(j'il-1656.) 

5.  Yak.       Fait  qu'il  eblimo  cucor  l'houiiuur  qu'il  vous  veut  faire. 

(10-âl-l(i60.) 


ACTE   IV,    SCÈNE   III  329 

La  vertu  vous  inspire  en  tous  vos  mouvements,        i  170 
Et  combien  vous  montrez  d'ardeur  pour  son  service. 

LE   VIEIL    HORACE 

Je  vous  devrai  beaucoup  pour  un  si  bon  office. 


SCÈNE  m 

LE  VIEIL  HORACE,  CAMILLE  > 

LE    VIEIL    II 0:1  ACE 

I\I;i  fille,  il  n'est  plus  temps  ilo  réi)andre  di'S  pleurs; 
Il  sied  mal  d'en  verser  où  l'on  voit  tant  d'honneurs; 
On  pleure  injustement  des  pertes  domestiques,         1 172 
Quand  on  en  voit  sortir  des  victoires  publiques. 
Rome  triomphe  d'Albe,  et  c'est  assez  poui'  nous; 
Tous  nos  maux  à  ce  prix  doivent  nous  être  doux. 
En  la  mort  d'un  amant  vous  ne  perdez  qu'un  homme 
Dont  la  perte  est  aisée  à  réparer  dans  liome  ^;         1180 
Après  colle  victoire,  il  n'est  point  de  Homaiii 
Qui  ne  soit  glorieux  de  vous  donner  la  main. 
H  me  faut  à  Sabine  en  porter  la  nouvelle  ■'; 

1.  Voltaire  voudrait  que  la  pièce  s'arrêtât  là  :  «  La  pièce  est  fiiiio, 
l'aclion  est  coniplèlemeiit  terminée.  Il  s'agissait  de  la  victoire,  et  elle 
est  remportée;  du  destin  de  Rome,  et  il  est  décidé  ».  C'est,  selon  nous, 
mal  comprendre  Horace.  Voyez  Nodcfl  sur  Horace,  p.  235. 

2.  Le  même  sentiment  est  exprimé  par  don  DiÔRuo  dans  le  Cid  (vers 
1058) : 

Nous  n'avons  qu'un  honneur,  il  est  tant  de  maîtresses'. 
L'amour  n'est  qu'un  plaisir,  l'honneur  est  un  devoir. 

Dans  Poli/cucte  (vers  390),  Fabian  dit  à  Sévèr(>  : 

Vous  trouverez  à  Rome  assez  d'autres  maîtresses; 
Et  dans  ce  haut  degré  de  puissance  et. d'honneur. 
Les  plus  grands  y  tiendront  votre  amour  à  bonheur. 

3.  Var.       Je  m'en  vais  à  Sabine  en  porter  la  nouvelU-. 

(1041-1(350.) 

12 


330  HORACE 

Ce  coup  sera  sans  doute  assez  rude  pour  elle, 

Et  ses  trois  frères  morts  par  la  main  d'un  époux     1183 

Lui  donneront'  des  pleurs  bien  plus  justes  qu'à  vous; 

Mais  j'espère  aisément  en  dissiper  l'orage, 

Et  qu'un  peu  de  prudence  aidant  son  grand  courage 

Fera  bientôt  régner  sur  un  si  noble  cœur 

Le  généreux  amour  qu'elle  doit  au  vainqueur.  1190 

Cependant  étoufTt'z  cette  lâche  tristesse; 

Recevez-le,  s'il  vient,  avec  moins  de  foiblesse; 

Faites-vous  voir  sa  sœur,  et  qu'en  un  même  flanc 

Le  ciel  vous  a  tous  deux  formés  d'un  même  sang. 


SCENE  IV 

CAMILLE  2 

Oui,  je  lui  ferai  voir,  par  d'infaillibles  marques,        liOo 

Qu'un  véritable  amour  brave  la  main  des  Parques, 

Et  ne  prend  point  de  lois  de  ces  cruels  tyrans 

Qu'un  astre  injurieux  ^  nous  donne  pour  parents. 

Tu  blâmes  ma  douleur,  tu  l'oses  nommer  lâche; 

Je  l'aime  d'autant  plus  que  plus  elle  te  fâche  ^,  1200 

Impitoyable  père,  et  par  un  juste  effort 

Je  la  veux  rendre  égale  aux  rigueurs  de  mon  sort. 

En  vit-on  jamais  un  dont  les  rudes  traverses 
Prissent  en  moins  de  rien  tant  de  faces  diverses, 


1.  Donnor  au  sens  de  causer.  Corneille  a  dil  du  niènic  dans  lliiilnr/niie 
)vers  806)  :  donner  de.i  terreurs. 

2.  Voltaire  dil  :  «  Voiei  Camille  qui,  après  un  long  silence  dont  on  nf 
s'est  pas  seulement  aperçu,  parce  que  l'àme  était  toute  remplie  du  destin 
des  Horaces  et  des  Curiaces  et  de  celui  do  Home,  voici  Camille,  dis-jc, 
qui  s'échauffe  tout  d'un  coup  et  comme  de  propos  délibéré  ».  Voyez  ci- 
dessus,  notes  sur  les  vers  1 123  et  1 173  ;  et  ci-dessous,  note  sur  le  vers  1250. 

3.  Injurieux,  o'est-ii-dirn  injuste,  inique,  mairaisant. 
■4.  Voyez  note  sur  le  vers  616. 


ACTE  IV,    SCÈNE  IV  «         331 

Qui  fût  doux  tant  de  fois,  et  tant  de  fois  cruel,        120a 

Et  portât  tant  de  coups  avant  le  coup  mortel? 

Vit-on  jamais  une  âme  en  un  jour  plus  atteinte 

De  joie  et  de  douleur,  d'espérance  et  de  crainte, 

Asservie  en  esclave  à  plus  d'événements. 

Et  le  piteux  jouet  de  plus  de  changements?  1210 

Un  oracle  m'assure,  un  songe  me  travailli'  '  ; 

La  paix  calme  l'etTroi  que  me  fait  la  bataille  ; 

Mon  hymen  se  prépare,  et  presque  en  un  moment 

Pour  combattre  mon  frère  on  choisit  mon  amant; 

Ce  choix  me  désespère,  et  tous  le  désavouent  -;        1215 

La  partie  est  rompue,  et  les  Dieux  la  renouent; 

Rome  semble  vaincue,  et  seul  des  trois  Albains, 

Curiace  en  mon  sang  n'a  point  trempé  ses  mains. 

0  Dieux!  sentois-je  alors  des  douleurs  trop  légères^ 

Pour  le  malheur  de  Rome  et  la  mort  de  deux  frères, 

Et  me  tlattois-je  trop  quand  je  croyois  pouvoir  1221 

L'aimer  encor  sans  crime  et  nourrir  quelque  espoir? 

Sa  mort  m'en  punit  bien,  et  la  façon  cruelle 

Dont  mon  âme  éperdue  en  reçoit  la  nouvelle  : 

Son  rival  me  l'apprend,  et  faisant  à  mes  yeux  I22jj 

D'un  si  triste  succès  le  récit  odieux, 

11  porte  sur  le  front  une  allégresse  ouverte, 

Que  le  bonheur  public  fait  bien  moins  que  ma  perte; 

Et  bâtissant  en  l'air  sur  le  malheur  d'autrui, 

Aussi  bien  que  mon  frère  il  triomphe  de  lui.  1230 


1.  Var.       Un  oracle  m'assure;  un  songe  m'épouvante; 

La  bataille  m'eflVaie,  et  la  paix  me  contente. 

(16iM650.) 

A.s.sujT)',  au  sens  de  rassurfi\  est  fréquent  dans  Coineillc 

2.  Vau.     Les  deux  camps  mutinés  un  tel  choix  désavouent; 

Ils  rompent  la  partie,  et  les  Dieux  la  renouent. 

(16il-1656.) 

3.  Var.     Ne  sentois-je  point  lors  des  douleurs  trop  légères. 

(1660.) 


332  HORACE 

Mais  ce  n'est  rien  encore  au  prix  de  ce  qui  reste  : 
On  demande  ma  joie  en  un  jour  si  funeste  '  ; 
Il  me  faut  applaudir  aux  exploits  du  vainqueur, 
Et  baiser  une  main  qui  me  perce  le  cœur. 
En  un  sujet  de  pleurs  si  grand,  si  légitime,  12'V6 

Se  plaindre  est  une  honte,  et  soupirer  un  crime; 
Leur  brutale  vertu  veut  qu'on  s'estimo  heureux, 
Et  si  l'on  n'est  barbare,  ou  n'est  poiut  g-'-néreux. 
Dégénérons,  mon  crour,  d'un  si  vertueux  j)ère; 
Soyons  in<ligne  sœur  d'un  si  généreux  frère  :  1240 

C'est  gloire  de  passer  pour  un  cœur  abattu, 
Quand  la  brutalité  fait  la  haute  vertu  ^. 
Éclatez,  mes  douleurs  :  à  quoi  bon  vous  contraindre  ? 
Quand  on  a  tout  perdu,  que  sauroit-on  plus  craindre? 
Pour  ce  cruel  vainqueur  n'ayez  point  de  respect;      1245 
Loin  d'éviter  ses  yeux,  croissez  à  sou  as[)ect; 
Offensez  sa  victoire,  irritez  sa  colère. 
Et  prenez,  s'il  se  peut,  plaisir  à  lui  déplaire. 
Il  vient  :  préparons-nous  à  nnoulrei-  cnnslainiuent  ^ 
Ce  que  doit  une  amante  à  la  moit  d'un  amant  *.      12,")0 


1.  Var.     On  dcmanflc  mn  joie  en  un  coup  si  fiinesle. 

(!Oil-l 

2.  Des  cœurs  abattus  et  It^s  hautes  vertus,  dans  les  premières  éditions 
(1641-1656). 

3.  Avec  constance. 

4.  Ce  monologue  est  admirable,  et  d'nn  grand  effet  théâtral.  On  a 
blâmé  ces  longs  monologujs  comme  pr-ii  vraisemblables,  mais  h  quelle 
confidente  veut-on  (jne  Camille  puisse  (Confier  les  déchirements  de  son 
cœur,  sans  en  affaiblir  l'accent?  Ces  cris  d'un  désespoir  suprême  no 
peuvent  avoir  de  témoins. 


ACTE   IV,    SCÈNE   V  333 


SCÈNE  V 

HORACE,  CAMILLE,  PROCULE      - 

(Procule  porte  en  sa  main  les  trois  épées  des  Curiaces.) 

HORACE 

Ma  sœur,  voici  le  bras  qui  venge  nos  deux  frères, 
Le  bras  qui  rompt  le  cours  de  nos  destins  contraires, 
Qui  nous  rend  maîtres  d'Albc;  enfin  voici  le  bras 
Qui  seul  fait  aujourd'hui  le  sort  de  deux  États;        1254 
Vois  ces  marques  d'honneur,  ces  témoins  de  ma  gloire, 
Et  rends  ce  que  tu  dois  à  l'heur  de  ma  victoire  *. 

CAMILLE 

Recevez  donc  mes  pleurs,  c'est  ce  que  je  lui  dois. 

HORACE 

Rome  n'en  veut  point  voir  après  de  tels  exploits, 
Et  nos  deux  frères  morts  dans  le  malheur  des  armes 
Sont  trop  payés  de  sang  pour  exiger  des  larmes  :    1260 
Quand  la  perte  est  vengée,  on  n'a  plus  rieai  perdu. 

CAiMlLLE 

Puisqu'ils  sont  satisfaits  par  le  sang  épandu, 

Je  cesserai  pour  eux  de  paroitre  affligée. 

Et  j'oublierai  leur  mort  que  vous  avez  vengée; 

Mais  qui  me  vengera  de  celle  d'un  amant,  1263 

Pour  me  faire  oublier  sa  perte  en  un  moment? 

1.  On  a  blâmé  cette  entrée  orgueilleuse  d'Horace  ;  on  l'a  jugée  inu- 
tile, invraisemblable.  Corneille  a  subi  la  loi  de  l'unité  de  lieu  et  la 
ntjessité  de  placer  toute  l'aotior.  dans  la  maison  d'Horace.  Dans  Tite-Live, 
Horace  rencontre  inopinément  sa  sœur,  et  c'est  elle  qui  la  première 
l'irrite  par  ses  plaintes.  Mais  quand  Voltaire  dit  :  «  Horace  ne  devrait 
parler  à  sa  sœur  que  pour  la  consoler  »,  il  semble  qu'il  comprend  mal 
la  pièce  et  surtout  le  caractère  d'Horace.  Sur  heur,  voyez  note  du 
vers  58. 


334  HORACE 

HORACE 

Que  dis-tu,  malheureuse? 

CAMILLE 

0  mon  cher  Curiace! 

HORACE 

0  d'une  indigne  sœur  iasupj)orlabh'  audace! 

D'un  ennemi  publie  dont  je  reviens  vainqueur  12G9 

J,e  nom  est  dans  ta  bouche  et  l'amour  dans  ton  cœur! 

Ton  ardeur  criminelle  à  la  vengeance  aspire  ! 

Ta  bouche  la  demande,  et  ton  cœur  la  respire! 

Suis  moins  ta  passion,  règle  mieux  tes  désirs, 

Ne  me  fais  plus  rougir  d'entendre  tes  soupirs; 

Tes  llanunes  désormais  doivent  èlre  étoulïées;         1275 

13annis-les  de  ton  âme,  et  songe  à  mes  trophées  : 

Qu'ils  soient  dorénavant  ton  unique  entretien. 

CAMU.LE 

Donne-moi  donc,  b.ubaie,  un  cœur  comme  le  tien  '  ; 
Et  si  tu  veux  entin  que  je  t'ouvre  mon  âme, 
Hends-moi  mon  Curiace,  ou  laisse  agir  ma  namnie  :  1280 
Ma  joie  et  mes  douleurs  dépendoient  de  son  sort; 
Je  l'adorois  vivant,  et  je  le  pleure  mort. 

iNe  cherche  plus  ta  sœur  où  tu  l'avois  laissée; 
Tu  ne  revois  eu  moi  (lu'une  amante  olï'ensée, 
Qui,  comme  une  fnrie,  attachée  à  tes  pas,  1285 

Te  veut  incessamment  rej)rocher  son  trépas. 
Tigre  altéré  de  sang,  qui  me  dél'ends  les  lanues  -, 


1.  «  Ces  piaiiiles,  dil  VolUiire,  si;raieiil  plus  loin'liuiiLcs  si  raiiiour  du 
Camille  avait  été  le  sujet  de  la  pièce;  mais  il  n'en  a  été  que  l'épisode; 
on  y  a  sonsé  ii  peine  ;  on  n'a  été  occupé  que  de  Home.  »  Sommes-nous 
moins  Romains  aujourd'hui?  Il  me  parait  que  lo  sort  de  Camille  nous 
intéresse  et  nous  toiiiilie  plus  que  celui  de  Rome.  Voyez  ci-dessus, 
Notire  sur  Horace,  p.  23v>. 

/J.  Vau.     Tigre  alFamé  de  sung,  qui  nie  défends  les  lurnics. 

CiOil-lOiS.) 


ACTE   IV,    SCÈNE  V  335 

Qui  veux  que  dans  sa  mort  je  trouve  encordes  charmes, 

Et  que  jusques  au  ciel  élevant  tes  exploits, 

Moi-même  je  le  tue  une  seconde  l'ois!  1290 

Puissent  tant  de  malheurs  accompagnei'  ta  vie', 

Que  tu  tombes  au  point  de  me  porter  envie;. 

Et  toi,  bientôt  souiller  par  quelque  lâcheté 

Cette  gloire  si  chère  à  ta  brutalité! 

HORACE 

0  ciel!  qui  vit  jamais  une  pareille  rage!  i2'f6 

Crois-tu  donc  que  je  sois  insensible  à  l'outrage, 

Que  je  soufîre  en  mon  sang  ce  mortel  déshonneur? 

Aime,  aime  cette  mort  qui  fait  notre  bonheur. 

Et  préfère  du  moins  au  souvenir  d'un  homme 

Ce  que  doit  ta  naissance  aux  intérêts  de  Rome.         J300 

CAMILLE 

Rome,  Tunique  objet  de  mon  ressentiment  -! 
Rome,  à  qui  vient  ton  bras  d'immoler  mon  amant! 
Rome  qui  t'a  vu  naître,  et  que  ton  co'ur  adore! 
Rome  entin  que  je  hais  parce  qu'elle  t'honore! 

De  même  dans  Polyeucte  (vers  1125),  Corneille  a  subslilué  altéré  a 
affamé  qu'il  avait  écrit  d'abord  : 

Tigre  altéré  de  sang,  Décie  impitoyable.... 

Voyez,  sur  l'emploi  fréquent  de  ce  mot  dans  Corneille,  vers  69i. 

1.  Var.       Puissent  de  tels  malheurs  accompagner  la  vie. 

(1641-1653.) 

2.  "I  Ces  imprécations  de  Camille  ont  toujours  été  un  beau  morceau 
de  déclamation  et  ont  fait  valoir  toutes  les  actrices  qui  ont  joué  ce 
rôle.  1)  (Voltaire.)  Sans  doute  il  y  a  un  peu  de  rhétorique  dans  ce  fameux 
couplet,  mais  la  douleur  est  quelquefois  emphatique.  Nous  avons  dit 
plus  haut  (voyez  Appendice,  p.  239)  que  Corneille  doit  l'idée  des  im- 
précations et  même  quelques  vers  à  Mairet,  qu'il  imite  ici  sans  le  dire; 
plus  lard,  dans  sa  Sophonisbe,  il  feignit  de  s'excuser  de  ne  pas  refaire 
les  imprécations  de  Massinissa  après  Mairet.  Mais  il  y  avait  alors 
vingt-trois  ans  qu'il  les  avait  refaites,  en  les  mettant  dans  la  bouche 
de  Camille. 


33G  HORACE 

Puissent  tous  ses  voisins  ensemble  conjurés  iM6 

Saper  ses  i'ondenients  encor  mal  assurés! 

Et  si  ce  n'est  assez  de  toute  l'Italie, 

Que  l'Orient  contre  elle  à  l'Occident  s'allie; 

(Jue  cent  peuples  unis  des  bouts  de  l'univers 

Passent  pour  la  détruire  et  les  monts  et  les  mers!    1310 

Qu'elle-même  sur  soi  renverse  ses  murailles, 

Et  de  ses  propres  mains  déchire  ses  entrailles! 

Que  le  courroux  du  ciel  allumé  par  mes  vœux 

Fasse  pleuvoir  sur  elle  un  déluge  de  feux! 

Puissé-je  de  mes  yeux  y  voir  tomber  ce  foudre  ',      1315 

Voir  ses  maisons  en  cendre,  et  les  lauriers  en  poudre. 

Voirie  dernier  Romain  à  son  dernier  soupir, 

Moi  seule  en  être  cause,  et  mourir  de  plaisir! 

HORACE,  uieltanl  la  main  à  l'épée,   et  puuisuivaul  sa  sœur 
qui  s'enfuit 

C'est  trop,  ma  patience  à  la  raison  fait  place; 

Va  dedans  les  enfers  plaindre  ton  Curiace  -.  1320 

CAMILLE,   blessée    derrière  le  Ihéâtre 

Ah!  traître! 

HORACE,    revenant    sur    le   théâtre 

Ainsi  reçoive  un  châtiment  soudain 
Quiconcpic  ose  pleurer  un  ennemi  romain! 


1.  Var.     Puisbé-je  de  mes  yeux  voir  tomber  cette  foudre. 

(10il-16d6.) 

<(  Ce  mot,  dit  Vaujjelas  dans  ses  limmrijxies  (1647),  est  l'un  de  ces 
noms  sid)slantifs  que  !'<in  fait  masculins  ou  féminins,  comme  on  veut.  » 
1,'étymolo^ie  le  fait  masculin;  la  terminaison  féminine  l'attirait  au 
féminin  ;  elle  l'a  enqiurté. 

2.  Vah.         Va  dedans  les  enfers  joindre  ton  Curiace. 

(lGil-1630.) 
Sur  dedans  iireposition,  voyez  note  du  vers  Ci, 


ACTE  IV,    SCÈNE   VII  337 

SCÈNE  VI 

HORACE,  PROCULE  N 

PROCULE 

Que  venez-vous  de  faire? 

HORACE 

Un  acte  de  justice  : 
Un  semblable  forfait  veut  un  pareil  supplice, 

PROCULE 

Vous  deviez  la  traiter  avec  moins  de  rigueur.  1325 

HORACE 

Ne  me  dis  point  qu'elle  est  et  mon  sang  et  ma  sœur'. 

Mon  père  ne  peut  plus  l'avouer  pour  sa  fille  : 

Qui  maudit  son  pays  renonce  à  sa  famille; 

Des  noms  si  pleins  d'amour  ne  lui  sont  plus  permis  ; 

De  ses  plus  cliers  parents  il  fait  ses  ennemis  :  1330 

Le  sang  même  les  arme  en  haine  de  son  crime. 

La  plus  prompte  vengeance  en  est  plus  légitime  2; 

Et  ce  souhait  impie,  encore  qu'impuissant. 

Est  un  monstre  qu'il  faut  étoufleren  naissant. 

SCÈNE  VII 

HORACE,  SABINE,  PROCULE 

SABINE 

A  quoi  s'arrête  ici  ton  illustre  colère?  1335 

Viens  voir  mourir  ta  sœur  dans  les  bras  de  ton  père  ; 

t.  On  excuse  plutôt  Horace  de  tuer  sa  sœur  que  de  faire  ensuite  à 
Procule  un  discours  à  l'éloge  de  son  fratricide.  L'acte  aurait  dû  finir 
ici.  Mais  Corneille  aime  à  faire  ses  cinq  actes  à  peu  près  égaux  en 
longueur. 

2.  Vab.     La  plus  prompte  vengeance  est  la  plus  légitime. 

(1G47.) 

12. 


338  HORACE 

Viens  repaître  tes  yeux  d'un  spectacle  si  doux  ; 

Ou  si  lu  n'es  point  las  de  ces  généreux  coups, 

Immole  au  cher  pays  des  vertueux  Horaces 

Ce  reste  malheureux  du  sang  des  Curiaces.  1340 

Si  prodigue  du  tien,  n'épargne  pas  le  leur; 

Joins  Sabine  à  Camille,  et  ta  femme  à  ta  sœur; 

Nos  crimes  sont  pareils,  ainsi  que  nos  misères; 

Je  soupire  comme  elle,  et  déplore  mes  frères  '  : 

Plus  coupable  en  ce  point  contre  tes  dures  lois,        d345 

Qu'elle  n'en  pleuroit  qu'un,  et  que  j'en  pleure  trois, 

Qu'après  son  châtiment  ma  faute  continue. 

HORACE 

Sèche  tes  pleurs,  Sabine,  ou  les  cache  à  ma  vue  . 

Rends-toi  digne  du  nom  de  ma  chaste  moitié, 

Et  ne  m'accable  point  d'une  indigne  pitié.  1350 

Si  l'absolu  pouvoir  d'une  pudique  flamme 

Ne  nous  laisse  à  tous  deux  qu'un  penser  et  qu'une  âme. 

C'est  à  toi  d'élever  tes  sentiments  aux  miens. 

Non  à  moi  de  descendre  à  la  honte  des  tiens. 

Je  t'aime,  et  je  connois  la  douleur  qui  te  presse;      1355 

Emisasse  ma  vertu  pour  vaincre  ta  foiblesse, 

Participe  à  ma  gloire  au  lieu  de  la  souiller. 

Tâche  à  t'en  revêtir,  non  à  m'en  dépouiller. 

Es-tu  de  mon  honneur  si  mortelle  ennemie. 

Que  je  te  plaise  mieux  couvert  d'une  infamie  -'?        13G0 

Sois  plus  femme  que  so'ur,  et  te  réglant  sur  moi, 

Fais-toi  de  mou  exemple  une  immuable  loi. 

SABINE 

Cherche  pour  t'imiter  des  âmes  plus  parfaites. 

Je  ne  t'impute  point  les  pertes  que  j'ai  faites, 

J'en  ai  les  sentiments  que  je  dois  en  avoir,  il3G5 

1.  Voyez  uolû  Ju  vers  801. 

ti,  V<vH,     Que  je  lû  plaide  mieux  tombé  dana  l'iofamio? 


ACTE   IV,    SCÈNE  Vil  339 

Et  je  m'en  prends  au  sort  plutôt  qu'à  ton  devoir; 

Mais  enfin  je  renonce  à  la  vertu  romaine, 

Si  pour  la  posséder  je  dois  être  inhumaine  ; 

Et  ne  puis  voir  en  moi  la  femme  du  vainqueur 

Sans  y  voir  des  vaincus  la  déplorable  sœur.  1370 

Prenons  part  en  public  aux  victoires  publiques, 
Pleurons  dans  la  maison  nos  malheurs  domestiques, 
Et  ne  regardons  point  des  biens  communs  à  tous. 
Quand  nous  voyons  des  maux  qui  ne  sont  que  pour  nous. 
Pourquoi  veux-tu,  cruel,  agir  d'une  autre  sorte?       1375 
Laisse  en  entrant  ici  tes  lauriers  à  la  porte  '  ; 
Mêle  tes  pleurs  aux  miens.  Quoi?  ces  lâches  discours 
N'arment  point  ta  vertu  contre  mes  tristes  jours? 
Mon  crime  redoublé  n'émeut  point  ta  colère? 
Que  Camille  est  heureuse!  elle  a  pu  te  déplaire  '■^\     1380 
Elle  a  reçu  de  toi  ce  qu'elle  a  prétendu, 
Et  recouvre  là-bas  tout  ce  qu'elle  a  perdu. 
Cher  époux,  cher  auteur  du  tourment  qui  me  presse, 
Écoule  la  pitié,  si  ta  colère  cesse; 

Exerce  l'une  ou  l'autre,  après  de  tels  malheurs,        1385 
A  punir  ma  foiblesse,  ou  finir  mes  douleurs  : 
Je  demande  la  mort  pour  grâce,  ou  pour  supplice; 
Qu'elle  soit  un  effet  d'amour  ou  de  justice, 
N'importe  :  tous  ses  traits  n'auront  rien  que  de  doux  *. 
Si  je  les  vois  partir  de  la  main  d'un  époux.  1390 

HORACE 

Quelle  injustice  aux  Dieux  d'abandonner  aux  femmes 

1.  Racine,  en  recevant,  comme  directeur,  Thomas  Corneille  à  l'Aca- 
démie Française,  où  il  remplaçait  son  frère,  fit  allusion  à  ce  vers  dans 
l'éloge  de  Corneille  :  i<  Après  avoir  paru  en  maître,  et  pour  ainsi  dire 
régné  sur  la  scène,  il  venait,  disciple  docile,  chercher  ii  s'instruire  dans 
T'is  assemblées,  laissait,  pour  me  servir  de  ses  propres  termes,  ses  lau- 
riers à  la  porte  de  l'Académie  >■,  etc. 

2.  Sentiment  faux,  forcé,  purement  artificiel.  Tout  ce  discours  de 
Sabine  est  incohérent  et  n'est  point  pathétique. 

3.  V^B,    N'importe  :  tous  se»  traits  me  sembleront  fort  doux. 

(1641-1656.) 


340  HORACE 

Un  empire  si  grand  sur  les  plus  belles  âmes, 

El  de  se  plaire  à  voir  de  si  t'oibles  vaincpieurs 

Régner  si  puissamment  sur  les  plus  nobles  cœurs! 

A  quel  point  ma  vertu  devient-elle  réduite!  1395 

Rien  ne  la  sauroit  plus  garantir  que  la  fuite. 

Adieu  :  ne  me  suis  point,  ou  retiens  les  soupirs. 

SABINE,  seule 

0  colère,  ô  pitié,  sourdes  à  mes  désirs, 

Vous  négligez  mou  crime,  et  ma  douleur  vous  lasse. 

Et  je  n'obliens  de  vous  ni  supplice  ni  grâce!  1400 

Allons-y  par  nos  pleurs  l'aire  encore  un  effort. 

Et  n'employons  après  que  nous  à  notre  mort  *. 

1.  AprJ'S  que  Camille  a  péri,  Sabine  intéresse  peu  :  celle  obslinalion 
à  demander  la  mort  est  affeclée;  ces  menaces  de  suicide  non  suivies 
d'effet  laissent  le  spectateur  très  froid;  le  personnape  est,  durant  la 
pièce  entière,  ennuyeux.  Toute  cette  fin  du  quatrième  acte  (après  la 
mort  de  Camille)  est  faiblement  conduite.  Le  lanj^age  des  personnafjes 
répond  mal,  par  des  sentences  et  des  discours,  h  l'horreur  de  la  silua- 
tion.  I.e.s  réflexions  calantes  que  fait  llnrace,  les  mains  teintes  du  sano- 
de  Camille,  soiil  loul  a  l'ait  insiiiHMirtables. 


FIN    DU   QUATRIEME   ACTE 


ACTE  Y 

SCÈNE  PREMIÈRE 

LE  VIEIL  HORACE,  HORACE 

LE    VIEIL    HORACE 

Retirons  nos  regards  de  cet  objet  funeste*, 

Pour  admirer  ici  le  jugement  céleste  : 

Quand  la  gloire  nous  enfle,  il  sait  bien  comme  ii  faut 

Confondre  notre  orgueil  qui  s'élève  trop  haut.  1406 

Nos  plaisirs  les  plus  doux  ne  vont  point  sans  tristesse; 

Il  mêle  à  nos  vertus  des  marques  de  foiblesse, 

Et  rarement  accorde  à  notre  ambition 

L'entier  et  pur  honneur  d'une  bonne  action.  1410 

Je  ne  plains  point  Camille  :  elle  étoit  ciiininelle  ; 

Je  me  tiens  plus  à  plaindre,  et  je  te  plains  plus  qu'elle  : 

Moi,  d'avoir  mis  au  jour  un  cœur  si  peu  romain; 

Toi,  d'avoir  par  sa  mort  déshonoré  ta  main. 

Je  ne  la  trouve  point  injuste  ni  trop  prompte;  1413 

Mais  tu  pouvois,  mou  (ils,  t'en  épargner  la  honte  : 

Son  crime,  quoique  énorme  et  digne  du  trépas, 

Etoit  mieux  impuni  que  puni  par  ton  bras. 

1.  Le  radavrp  de  Camille.  Funeste  au  sens  lalin,  qui  signifie  :  souillé 
par  un  meurlie. 


3i2  HORACE 

HORACE 

Disposez  de  mon  sang,  les  lois  vous  en  font  maître  *; 

J'ai  cru  devoir  le  sien  aux  lieux  qui  m'ont  vu  naître. 

Si  dans  vos  sentiments  nom  zèle  est  criminel,  1421 

S'il  m'en  faut  recevoir  un  reproche  éternel, 

Si  ma  main  en  devient  honteuse  et  profanée. 

Vous  pouvez  d'un  seul  mot  trancher  ma  destinée 

Reprenez  tout  ce  sanp  de  qui  ma  lâcheté  ^  1425 

A  si  hrutalemeiit  souillé  la  pureté. 

Ma  main  n'a  pu  souffrir  de  crime  en  voire  race; 

Ne  souffrez  point  de  tache  en  la  maison  d'Horace. 

C'est  en  ces  actions  dont  l'honneur  est  blessé 

Qu'un  père  tel  que  vous  se  montre  intéressé  :  1430 

Son  amour  doit  se  taire  où  toute  excuse  est  nulle; 

Lui-même  il  y  prend  part  lorsqu'il  les  dissimule; 

Et  de  sa  propre  gloire  il  fait  trop  peu  de  cas. 

Quand  il  ne  punit  point  ce  qu'il  n'approuve  pas. 

LE    VIEIL  HORACE 

Il  n'use  pas  toujours  d'une  rigueur  extrême;  1435 

11  épargne  ses  lils  bien  souvent  pour  soi-même^; 

Sa  vieillesse  sur  eux  aime  à  se  soutenir, 

Et  ne  les  i)unit  point,  de  peur  de  se  punir. 

Je  te  vois  d'un  autre  œil  que  tu  ne  te  regardes; 

Je  sais....  Mais  h;  Roi  vient,  je  vois  entrer  ses  gardes.   1440 

1.  Vau.     Disposez  de  mon  ?ort,  les  lois  vous  en  font  maître; 

.T:ii  cru  devoir  ce  coup  aux  lieux  qui  m'ont  vu  naître. 
Si  mon  zèle  au  pays  vous  semble  criminel.... 

(I6ii-1656.') 
(Le  zMe  ai"  pays,  c'est-à-dire  envers  le  pays.) 

2.  Var.       Rei)rcnez  votre  san;;  de  qui  ma  lâcheté.... 

(lOil-1656.) 

11  ne  faut  point  croire  qu'Horace  s'accuse  de  lAcheté.  Son  inflexible 
orgueil  se  refuse  à  rn  tel  aveu.  Le  mol  est  ici  presque  ironique  dans  sa 
bouche;  toute  sa  lâcheté,  selon  lui,  consiste  à  n'avoir  pu  «  soulTrir  de 
crime  «  en  sa  race. 

3.  Aujourd'hui  on  n'emploie  le  pronom  personnel  réfléchi  se,  soi^ 
que  si  le  sujet  de  la  phrase  est  employé  d'une  façon  indot^minée. 


ACTE  V,   SCÈNE  ir  343 


SCÈNE  II 

TULLE,  VALÈRE,   LE  VIEIL  HORACE 

HORACE,    TROUPK    DE    GARDES 
LE   VIEIL    HORACE 

Ah  !  Sire,  un  tel  honneur  a  trop  d'excès  '  pour  moi  ; 
Ce  n"est  point  en  ce  lieu  que  je  dois  voir  mon  roi  : 
Permettez  qu'à  genoux.... 

Tt'LLE 

Non,  levez-vous,  mon  père  : 
Je  fais  ce  qu'en  ma  place  un  bon  prince  doit  faire. 
Un  si  rare  service  et  si  lort  important  1445 

Veut  l'honneur  le  plus  rare  et  le  plus  éclatant. 
Vous  en  aviez  déjà  sa  parole  -  pour  gage  ; 
Je  ne  l'ai  pas  voulu  différer  davantage. 

J'ai  su  par  son  rapport,  et  je  n'en  doutois  pas, 
Comme  '  de  vos  deux  fils  vous  portez  le  trépas,        1450 
Et  que  déjà  votre  àme  étant  trop  résolue, 
Ma  consolation  vous  seroit  superflue; 
Mais  je  viens  de  savoir  quel  étrange  malheur 
D'un  fils  victorieux  a  suivi  la  valeur. 
Et  que  son  trop  d'amour  pour  la  cause  publique       14o."i 
Par  ses  mains  à  son  père  ôte  une  lille  unique. 
Ce  coup  est  un  peu  rude  à  l'esprit  le  plus  fort  ''■; 
Et  je  doute  comment  vous  portez  cette  mort. 

1.  La  locution  manque  un  peu  do  netlelfi.  Corneillo  l'avait  employée 
déjà  dans  la  Place  Royale  (vers  477)  : 

Sa  faute  a  trop  d"cxr,ès  pour  être  rémissible. 

2.  En  disant  ce  vers,  et,  un  peu  plus  loin,  en  disant  le   vers  14i9,  le 
roi  montre  Valère. 

3.  Voyez  sur  comme  note  du  vers  20. 

4.  Var.     Je  sais  que  peut  ce  coup  sur  l'esprit  le  plus  fort. 

Ci(>51-1656.) 


3'i'j  HORACE 

LE   VIF.U,  HORACE 

Sire,  avec  déplaisir,  mais  avec  patience. 

TULLE 

C'est  l'effet  vertueux  de  votre  expérience.  1460 

Beaucoup  par  un  long  âge  ont  appris  comme  vous 

Que  le  malheur  succède  au  bonheur  le  plus  doux  : 

Peu  savent  comme  vous  s'appliquer  ce  remède, 

Et  dans  leur  intérêt  toute  leur  vlmIu  cède  *. 

Si  vous  pouvez  trouver  dans  n  i  compassion  1465 

Quelque  soulagement  pour  votre  affliction, 

Ainsi  que  votre  mal  sachez  qu'elle  est  extrême. 

Et  que  je  vous  en  plains  autant  que  je  vous  aime  ^. 

VALi^;RF, 

Sire,  puisque  le  ciel  entre  les  mains  des  rois 

Dépose  sa  justice  et  la  force  des  lois,  1470 

Et  que  l'État  demande  aux  princes  légitimes 

Des  prix  pour  les  vertus,  des  peines  pour  les  crimes, 

SoulTrez  qu'un  bon  sujet  vous  fasse  souvenir 

Que  vous  plaignez  beaucoup  ce  qu'il  vous  faut  punir; 

Souffrez....  14755 

LE   VIEIL    HORACE 

Quoi?  qu'on  envoie  un  vainqueur  au  supplice? 

TULLE 

Permettez  qu'il  achève,  et  je  ferai  justice  : 

J'aime  à  la  rendre  ^  à  tous,  à  toute  heure,  en  tout  lieu. 

1.  Toiilr!  leur  vertu  ditparail  quand  leur  intérêt  se  trouve  engagé. 

2.  Vau.     Et  que  Tulle  vous  i)lainl  autant  comme  il  vous  aime. 

(I  Ci  1-1056.) 
'.i.  La  frramniairc  aolucUn  ne  veut  i)as  qu'on  raiipnilc!  un  pronom  per- 
sonnel {le,  la)  h  un  nom  employé  j)rceédemment  d'une   façon  indoler- 
minée.  Ce  tour  est  fréquent  au  xvii"  biècle.  Ainsi  dans  Polufucle  (vers 
lli7). 

Tu  me  quittes,  ingrat,  et  le  fais  avee  joie. 
Tu  no  la  caches  pas  ;  lu  \e\i\  que  je  la  voie. 


ACTE  V,   SCÈNE  II  3't5 

C'est  par  elle  qu'un  roi  se  fait  un  demi-dieu  '  ; 

Et  c'est  dont  je  vous  plains  ^,  qu'après  un  tel  service 

On  puisse  contre  lui  me  demander  justice.  1480 

VALÈRE 

Souffrez  donc,  ô  grand  Roi,  le  plus  juste  des  rois, 
Que  tous  les  gens  de  bien  vous  parlent  par  ma  voix. 
Non  que  nos  cœurs  jaloux  de  ses  honneurs  s'irritent , 
S'il  en  reçoit  beaucoup,  ses  hauts  faits  le  méritent  ; 
.4joutez-y  plutôt  que  d'en  diminuer  :  1483 

Nous  sommes  tous  encor  prêts  d'y  contribuer  '  ; 
Mais  puisque  d'un  tel  crime  il  s'est  montre  capable, 
Qu'il  triomphe  en  vainqueur,  et  périsse  en  coupable. 
Arrêtez  sa  fureur,  et  sauvez  de  ses  mains. 
Si  vous  voulez  régner,  le  reste  des  Romains  ,  1490 

Il  y  va  de  la  perte  ou  du  salut  du  reste  *. 

La  guerre  avoit  un  cours  si  sanglant,  si  funeste  ^, 
Et  les  nœuds  de  l'hymen,  durant  nos  bons  destins, 

1.  Jean  de  Schelandre  (poète  mort  en  1635)  avait  dit  dans  Trjr  et 
Sidon  : 

C'est  la  gru  erre  qui  peut,  seule  échelle  des  cieux, 
Faire  les  hommes  rois,  et  les  rois,  demi-dieux. 

2.  Et  c'est  de  quoi  je  vous  plains.  Dont  (du  latin  de  undn)  signifie 
proprement  d'où,  et  par  extension  de  quoi,  de  qui,  etc. 

3.  Au  xvii«  siècle  on  disait  indifTéremment  prêt  à  et  prct  de,  cl  même 
on  confondait  ces  deux  locutions  avec  près  de,  qui  en  difTèrc  par  l'or- 
'hop;raplie,  Tétymologie  et  le  sens. 

4.  Affecter  de  croire  qu'Horace  va  tuer  tout  le  monde  parce  qu'il  a 
Uié  sa  sœur  est  d'une  bien  mauvaise  rhétorique.  Il  se  peut  d'ailleurs 
que  Corneille  n'ait  pas  voulu  présenter  Valére  de  façon  à  le  faire 
plaindre  ou  aimer.  Au  contraire,  il  est  un  peu  ridicule,  comme  sont 
dans  le  théâtre  de  Corneille  tous  les  amants  rebutés. 

5.  Var.    Vu  le  sang  qu'a  versé  cette  guerre  funeste, 

Et  tant  de  nœuds  d'hymen  dont  nos  heureux  destins 
Ont  uni  si  souvent  des  peuples  si  voisins, 
Peu  de  nous  ont  joui  d'un  succès  si  pro:p"re. 
Qu'ils  n'aient  ])eriln  dans  Albe  un  cousin,  un  beau-frère, 
Un   oncle,  un  fiendre  même,  et  ne  donnent  des  pleurs.... 

('.641-1656.) 


3'l(;  HORACE 

Ont  tant  de  fois  uni  des  peuples  si  voisins, 

Qu'il  est  peu  de  Romains  que  le  parti  contraire         1495 

N'intéresse  en  la  mort  d'un  gendre  ou  d'un  beau-frère, 

Et  qui  ne  soient  forcés  de  donner  quelques  pleurs, 

Dans  le  bonheur  public,  à  leurs  propres  malheurs. 

Si  c'est  offenser  Home,  et  que  l'heur  '  de  ses  armes 

L'autorise  à  punir  ce  crime  de  nos  larmes,  i500 

Quel  sang  épargnera  ce  barbare  vainqueur, 

Qui  ne  pardonne  pas  à  celui  de  sa  sœur, 

Et  ne  peut  excuser  cette  douleur  pressante  ^ 

Que  la  mort  d'un  amant  jette  au  cœur  d'une  amante. 

Quand,  près  d'être  éclairés  du  nuptial  flambeau,     1505 

Elle  voit  avec  lui  son  espoir  au  tombeau? 

Faisant  triompher  Rome,  il  se  l'est  asservie; 

Il  a  sur  nous  un  droit  et  de  mort  et  de  vie; 

Et  nos  jours  criminels  ne  pourront  plus  durer 

Qu'autant  qu'à  sa  clémence  il  plaira  l'endurer.         1510 

.Je  pourrois  ajouter  aux  intérêts  de  Home 
Combien  un  pareil  coup  est  indigne  d'un  homme; 
Je  pourrois  diMuander  (pi'on  mit  devant  vos  ycu.v 
Ce  grand  et  rare  exploit  d'un  bras  victorieux  : 
■Vous  verriez  un  beau  sang,  pour  accuser  sa  rage,    1515 
D'un  frère  si  cruel  rejaillir  au  visage  •'  : 
Vous  verriez  des  horreurs  qu'on  ne  peut  concevoir 
Son  âge  et  sa  beauté  vous  pourroicnt  émouvoir; 
Mais  je  hais  ces  moyens  qui  sentent  l'artifice  *. 
Vous  avez  à  demain  remis  le  Sficrihcc  :  1520 

Pensez-vous  que  les  Diiîux,  vengeurs  des  innocents, 

1.  Sur,  heur,  voyez  iiiil(!  du  v(!rs  .58. 

2.  Var.         Kl  III!  |>('iil  ('xciiscr  la  (IduIimu-  véhémonlp.... 

(IGil-lOoG.) 

3.  Inversion  forcée;  :  fiuilo  rare  dans  Cornoillo. 

4.  VoUairo  dit,  avec,  raison  :  <i  Co  ])laidoyer  ressemble  Ji  ci'liii  d'mi 
nvooal  qui  s'esl  préparé  :  il  n'esl  ni  dans  \i>  fjénie  de  ces  lemps-lii,  ni 
dans  le  earaclcre  d'ini  .-iinanl  (|ui  parle  cuiitre  l'assassin  de  sa  niai- 
Iresse  ". 


ACTE  V,   SCÈNE  II  3'» 7 

O'une  mdn  parricide  *  acceptent  de  l'encens? 

Sur  vous  ce  sacrilège  ^  attireroit  sa  peine; 

Ne  le  considérez  qu'en  objet  de  leur  haine, 

Et  croyez  avec  nous  qu'en  tous  ses  trois  combats     1325 

Le  bon  destin  de  Borne  a  plus  fait  que  son  bras, 

Puisque  ces  mêmes  Dieux,  auteurs  de  sa  victoire, 

Ont  permis  qu'aussitôt  il  en  souillât  la  gloire, 

Et  qu'un  si  grand  courage,  après  ce  noble  cfTort, 

Fût  digne  en  même  jour  de  triomphe  et  de  mort.     1530 

Sire,  c'est  ce  qu'il  faut  que  votre  arrêt  décide. 

En  ce  lieu  Rome  a  vu  le  premier  parricide  ; 

La  suite  en  est  à  craindre,  et  la  haine  des  cieux  : 

Sauvez-nous  de  sa  main,  et  redoutez  les  Dieux. 

TULLE 

Défendez-vous,  Horace  •''. 

HORACE 

A  quoi  bon  me  défendre?  Iu35 
Vous  savez  l'action,  vous  la  venez  d'entendre  *; 
Ce  que  vous  en  croyez  me  doit  être  une  loi. 

Sire,  on  se  défend  mal  contre  l'avis  d'un  roi. 
Et  le  plus  innocent  devient  soudain  coupable  ••,         1539 
Quand  aux  yeux  de  son  prince  il  paroit  condamnable. 
C'est  crime  qu'envers  lui  se  vouloir  excuser  : 

1.  Voyez  sur  parricide  la  note  du  vers  320. 

2.  Ce  sacrilège  désigne  Horace,  qui  attirerait  sur  ins  Romains  la  peine 
due  à  son  crime. 

3.  Le  rôle  du  roi  est  bien  froid  ;  il  ressemble  à  un  président  de  tri- 
bunal qui  donne  successivement  la  parole  k  l'accusation  et  à  la  défense. 

4.  On  a  vu  plus  haut  que  la  syntaxe  du  xvii"   siècle  aime  à   éloigner 
le  plus  possible  le  pronom  complément  de  l'inQnitif  qui  le  régit. 

5.  \'An.     Et  le  plus  innocent  que  le  ciel  ait  vu  naître 

Quand  il  le  croit  coupable,  il  commence  de  l'être. 

(1041-1656.) 
Racine  fait  dire  à  Mathan  dans  Athalie  (vers  570)  : 

Est-ce  aux  rois  à  garder  cette  lenle  justice? 
Dès  qu'on  leur  est  suspect  on  n'est  plus  innocent. 


348  'HORACE 

Notre  sang  est  son  bien,  il  en  peut  disposer; 

Et  c'est  à  nous  do  croire,  alors  qu'il  en  dispose, 

Qu'il  ne  s'en  prive  point  sans  une  juste  cause. 

Sire,  prononcez  donc,  je  suis  prêt  d'obéir  ';  1545 

D'autres  aiment  la  vie,  et  je  la  dois  baïr. 

Je  ne  reprorhe  point  à  l'ardeur  de  Valère 

Qu'en  amant  de  la  sœur  il  accuse  le  frère  : 

Mes  vœux  avec  les  siens  conspirent  aujourd'bui; 

Il  demande  ma  mort,  je  la  veux  comme  hii.  1550 

Un  seul  point  entre  nous  met  cette  diiïérence, 

Que  mon  honneur  par  là  chercbe  son  assurance, 

Et  qu'à  ce  même  but  nous  voulons  arriver. 

Lui  pour  ilétrir  ma  gloire,  et  moi  pour  la  sauver. 

Sire,  c'est  rarement  (juil  s'offre  une  matière  looo 

A  montrer  d'un  grand  cœur  la  vertu  tout  entière  ^ 
Suivant  l'occasion  elle  agit  plus  ou  moins, 
Et  paroît  forte  ou  foible  aux  yeux  de  ses  témoins. 
Le  peuple,  qui  voit  tout  seulement  par  l'écorce, 
S'attache  à  son  effet  pour  juger  de  sa  force  ^;  15C0 

Il  veut  que  ses  dehors  gardent  un  même  cours, 
Qu'ayant  fait  un  miracle,  elle  en  fasse  toujours  : 
Après  une  action  pleine,  haute,  éclatante, 
Tout  ce  qui  brille  moins  remplit  mal  son  attente; 
11  veut  qu'on  soit  égal  en  tout  temps,  en  tous  lieux  ;   15G5 
Il  n'examine  point  si  lors  on  pouvoit  mieux. 
Ni  que,  s'il  ne  voit  pas  sans  cesse  une  merveille 
L'occasion  est  moindre,  et  la  vertu  pareille  : 
Son  injustice  accable  et  détruit  les  grands  noms; 

1.  Voyez  ci-dcssiis,  iioLo  du  vers  1486. 

2.  Corneille  cciil  toujours   loutc  ctifière,  sorlc   ilo   plconasuic  que  la 
giauimaire  arlunlle  a  corrige. 

3.  Var.     Prend  droit  par  ses  elTets  do  juper  de  sa  force, 

Et  s'ose  imaginer,  par  un  mauvais  discours, 
Que  qui  fait  un  miracle  en  doit  faire  toujours. 

(lOil-lOrO.) 
S'allache  à  son   elTel,  c'est-à-dire  :  ii  l'efTet  de  la  vertu. 


ACTE   V.   SCÈNE  II  3i9 

L'honneur  des  premiers  faits  se  perd  par  les  seconds, 
Et  quand  la  renommée  a  passé  l'ordinaire,  1571 

Si  l'on  n'en  veut  déchoir,  il  faut  ne  plus  rien  faire  ^ 

Je  ne  vanterai  point  les  exploits  de  mon  bras; 
Votre  Majesté,  Sire,  a  vu  mes  trois  combats  : 
11  est  bien  malaisé  qu'un  pareil  les  seconde,  1575 

Qu'une  autre  occasion  à  celle-ci  réponde, 
Et  que  tout  mon  courage,  après  de  si  grands  coups, 
Parvienne  à  des  succès  qui  n'aillent  au-ilessous; 
Si  bien  que  pour  laisser  une  illustre  mémoire, 
La  mort  seule  aujourd'hui  peut  conserver  ma  gloire  :  1380 
Encor  la  falloit-il  sitôt  que  j'eus  vaincu. 
Puisque  pour  mon  honneur  j'ai  déjà  trop  vécu. 
Un  homme  tel  que  moi  voit  sa  gloire  ternie, 
Quand  il  tombe  en  péril  de  quelque  ignominie, 
Et  ma  main  auroit  su  déjà  m'en  garantir;  1583 

Mais  sans  votre  congé  mon  sang  n'ose  sortir  : 
Comme  il  vous  appartient,  votre  aveu  doit  se  prendre  -; 
C'est  vous  le  dérober  qu'autrement  le  répandre. 
Rome  ne  manque  point  de  généreux  guerriers; 
Assez  d'autres  sans  moi  soutiendront  vos  lauriers;  1390 
Que  Votre  Majesté  désormais  m'en  dispense; 
Et  si  ce  que  j'ai  fait  vaut  quelque  récomj)ense. 
Permettez,  ô  grand  Roi,  que  de  ce  bras  vainqueur 
Je  m'immole  à  ma  gloire,  et  non  pas  à  ma  sœur  3. 


1.  Ces  vers  sont  beaux,  mais  celle  défense  est  froide  dans  la  boucl.e 
d'un  tel  personnage  et  dans  de  telles  circonstances. 

2.  Ce  verbe  réfléchi  a  le  sens  d'un  passif;   votre  aveu  (votre  consen- 
tement) doit  être  pris  (oblena). 

3.  Horace   refuse    ainsi    de  donner   un    simple  regret  à   la  mort   de 
Camille;  n'est-ce  pas  exagérer  un  peu  la  dureté  du  personnage' 


350  HORACE 


SCÈNE  m 

TULLE,  VALÈRE,  LE   VIEIL  HORACE 
HORACE,  SAlilNE  ' 

SA  m  NE 

Sire,  écoutez  Sabine  -,  et  voyez  dans  son  âme  159o 

Les  douleurs  d'une  sœur  et  celles  d'une  l'eninie. 

Qui  toute  désolée,  à  vos  sacrés  genoux, 

Pleure  pour  sa  l'aniille,  et  craint  pour  son  époux. 

Ce  n'est  pas  que  je  veuille  avec  cet  artilice 

Dérober  un  coupable  au  bras  de  la  justice  :  1  OUO 

Quoi  qu'il  ait  fait  pour  vous,  traitez-le  comme  tel, 

Et  punissez  eu  moi  ce  noble  criminel  ; 

De  mon  sang  malbeureux  expiez  tout  son  crime; 

Vous  ne  changerez  point  pour  cela  de  victime  : 

Ce  n'en  sera  [xjint  prendre  une  injuste  pitié,  1G05 

Mais  en  sacrider  la  plus  chère  muitié. 

Les  nu'uds  de  l'hyménée  et  son  amour  extrême 

Font  qu'il  vit  plus  en  moi  qu'il  ne  vit  en  lui-même; 

Et  si  vous  m'accordez  do  mourir  aujourd'hui, 

I.  mourra  plus  en  moi  qu'il  ne  mourroit  en  lui^;     1610 

La  mort  que  je  demande,  et  qu'il  faut  que  j'obtienne, 

Augmentera  sa  peine,  et  finira  la  mienne. 

Sire,  voyez  l'excès  de  mes  tristes  ennuis, 

El  l'eUVoyable  étal  où  mes  jours  sont  réduits. 

Quelle  horreui'  d'embrasser  un  homme  dont  l'épée    1G15 

De  louti!  uia  l'ami  lie  a  la  trame  coupée  M 

i.  Les  iMliliotis  (11!  1(U1-1656  foiiL  assister  Julie  à  celle  scène 

2.  Ces  premiers  vers  sonl  louchants,  mais  pourquoi  Sabine  olîrc- 
t-elle  encore  une  fois  sa  vie,  que  personne  n'a  envie  do  prendre? 

3.  Sabine  se  flatlo.  Iloraeo  n'est  pas  si  tondre.  11  y  ii  dans  ces  vers 
un  peu  de  précio^itti  selon  le  goùl  do  l'HOlel  du  HambûniUel  ou  de 
Mlle  dô  Saudéry. 

4.  Voyez  Qote  du  ven»  U5i. 


ACTE   V,    SCÈNE   III  351 

Et  quelle  impiété  de  haïr  un  époux 

Pour  avoir  bien  servi  les  siens,  l'Etat  et  vous! 

Aimer  un  bras  souillé  du  sang  de  tous,  mes  frères! 

N'aimer  pas  un  mari  qui  finit  nos  misères!  1620 

Sire,  délivrez-moi  par  un  heureux  trépas 

Des  crimes  de  l'aimer  et  de  ne  l'aimer  pas  •  ; 

J'en  nommerai  l'arrêt  une  faveur  bien  grande 

Ma  main  peut  me  donner  ce  que  je  vous  demande; 

Mais  ce  trépas  enfin  me  sera  bien  plus  doux.  162a 

Si  je  puis  de  sa  honte  affranchir  mon  époux  ; 

Si  je  puis  par  mon  sang  apaiser  la  colère 

Des  Dieux  qu'a  pu  fâcher  sa  vertu  trop  sévère, 

Satisfaire  en  mourant  aux  jnànes  de  sa  sœur, 

Et  conserver  à  Rome  un  si  bon  défenseur,  1630 

LE  VIEIL  HORACE,  au  Koi  * 

Sire,  c'est  donc  à  moi  de  répondre  à  Valère. 
Mes  enfants  avec  lui  conspirent  contre  un  père  : 
Tous  trois  veulent  me  perdre,  et  s'arment  sans  raison 
Contre  si  peu  de  sang  qui  reste  en  ma  maison. 

(A  Sabine.) 

Toi  qui  par  des  douleurs  à  ton  devoir  contraires,  1635 
Veux  quitter  un  mari  pour  rejoindre  tes  frères, 
Va  plutôt  consulter  leurs  mânes  généreux; 


1.  «  Ces  sublililés  jetlent  beaucoup  de  froid  sur  celte  scène.  »  (Vol- 
taire.) 

•  2.  Enfin  le  vieil  Horace  va  relever  celle  scène  languissante  (c'est  un 
peu  son  rôle  dans  la  pièce;  voyez  ci-dessus,  vers  679  el  vers  928).  Mais 
pourquoi  s'avise-t-il  de  répondre  d'abord  à  Sabine?  Ne  pourrait-il 
parler  au  Roi  tout  d'abord?  N'est-il  pas  plus  pressant  de  défendre  son 
fils  que  de  consoler  sa  bru?  Le  discours  à  Horace  n'est  guère  plus 
satisfaisant.  Que  signifie  cet  éloge  outré,  inattendu  de  l'aristocratie?  Le 
vieil  Horace  veut  réfuter  son  fils,  qui  a  demandé  la  mort,  en  alléguant 
qu'il  ne  pourrait  soutenir  sa  gloire  aux  yeux  du  peuple.  Mais  quel 
spectateur  se  souvient  maintenant  qu'Horace  a  exprime  ce  singulier 
scrupule?  En  revanche,  le  discours  au  roi.  le  discours  à  Valère  sont  très 
beaux,  dignes  de  Corneille,  dignes  de  Tite-Live,  qui  a  iospiré  les  plus 
beaux  traits  doat  ils  sont  semét, 


352  HORACE 

Ils  sont  morts,  mais  pour  Albe,  et  s'en  tiennent  heu- 
l^uisque  le  ciel  vouloil  qu'elle  fût  asservie,  [reux  : 

Si  quelque  sentiment  demeure  après  la  vie,  1640 

Ce  mal  leur  semble  moindre,  et  moins  rudes  ses  coups, 
Voyant  que  tout  l'honneur  en  retombe  sur  nous; 
Tous  trois  désavoueront  la  douleur  qui  te  touche, 
Les  larmes  de  tes  yeux,  les  soupirs  de  ta  bouche, 
L'horreur  que  tu  fais  voir  d'un  mari  vertueux.         IGio 
Sabine,  sois  leur  sœur,  suis  ton  devoir  comme  eux. 

(Au  Roi.) 

Contre  ce  cher  époux  Valère  en  vain  s'anime  : 
Un  premier  mouvement  ne  tut  jamais  un  crime; 
Et  la  louange  est  due,  au  lieu  du  châtiment, 
Quand  la  verlu  produit  ce  premier  mouvement,        1G50 
Aimer  nos  ennemis  avec  idolâtrie. 
De  rage  en  leur  trépas  maudire  la  patrie, 
Souhaiter  à  l'État  un  malheur  infini, 
C'est  ce  qu'on  nomme  crime,  et  ce  qu'il  a  puni. 
Le  seul  amour  de  Rome  a  sa  main  animée  *  :  i6o5 

Il  seroit  innocent  s'il  l'avoit  moins  aimée. 
Qu'ai-je  dit,  Sire?  il  l'est,  et  ce  bras  paternel 
L'auroit  déjà  puni  s'il  étoit  criminel  : 
J'aurois  su  mieux  user  de  l'entière  puissance 
Que  me  donnent  sur  lui  les  droits  de  la  naissance;  1600 
J'aime  trop  l'honneur,  Sire,  et  ne  suis  point  de  rang 
A  souffrir  ni  d'affront  ni  de  crime  en  mon  sang. 
C'est  dont  -  je  ne  veux  point  de  témoin  que  Valère  : 
11  a  vu  quel  accueil  lui  ^  gardoit  ma  colère, 
Lorsqu'ignorant  encor  la  moitié  du  combat,  1665 

Je  croyois  que  sa  l'uite  avoit  trahi  l'Ktat. 
Qui  le  l'ait  se  charger  des  soins  de  ma  famille? 
Qui  le  fait,  malgré  moi,  vouloir  venger  ma  fille? 


1.  Voyez  note  siu-  lo  vers  9Ci. 

2.  Voyez  note  sur  le  vers  1  i79. 

3.  Lui  se  ra))porle  ù  liorucu  ;  il,  à  Vulère,  comme  le  uu  vtrs  1067. 


ACTE  V,   SCÈNE   III  353 

Et  par  quelle  raison,  dans  son  juste  trépas, 

Prend-il  un  intérêt  qu'un  père  ne  prend  pas?  1670 

On  craint  qu'après  sa  sœur  il  n'en  maltraite  d'autres! 

Sire,  nous  n'avons  part  qu'à  la  honte  des  nôtres. 

Et  de  quelque  façon  qu'un  autre  puisse  agir, 

Qui  ne  nous  touche  point  ne  nous  lait  point  rougir. 

(A  Valère.) 

Tu  peux  pleurer,  Valère,  et  même  aux  yeux  d'Horace; 
Il  ne  prend  intérêt  qu'aux  crimes  de  sa  race  :  1G7G 

Qui  n'est  point  de  son  sang  ne  peut  l'aire  d'affront 
Aux  lauriers  immortels  qui  lui  ceignent  le  front. 
Laurier-,  sacrés  rameaux  qu'on  veut  réduire  en  poudre. 
Vous  qui  mettez  sa  tête  à  couvert  de  la  foudre  ',      1G80 
L'abandonnerez-vous  à  l'infâme  couteau 
Qui  fait  choir  les  méchants  sous  la  main  d'un  bourreau? 
Romains,  souffrirez-vous  qu'on  vous  immole  un  homme 
Sans  qui  Rome  aujourd'hui  cesseroit  d'être  Rome, 
Et  qu'un  Romain  s'efforce  à  tacher  le  renom  lG8o 

D'un  guerrier  à  qui  tous  doivent  un  si  beau  nom? 
Dis,  Valère,  dis-nous,  si  tu  veux  qu'il  périsse  -, 
Où  tu  penses  choisir  un  lieu  pour  son  supplice? 
Sera-ce  entre  ces  murs  que  mille  et  mille  voix 
Font  résonner  encor  du  bruit  de  ses  exploits?  1690 

Sera-ce  hors  des  murs,  au  milieu  de  ces  places 
Qu'on  voit  fumer  encor  du  sang  des  Curiaces,        [neur 
Entre  leurs  trois  tombeaux,  et  dans  ce  champ  d'hon- 
Témoin  de  sa  vaillance  et  de  notre  bonheur? 
Tu  ne  saurois  cacher  sa  peine  à  sa  victoire;  lG9a 

Dans  les  murs,  hors  des  murs,  tout  parle  de  sa  gloire. 
Tout  s'oppose  à  l'effort  de  ton  injuste  amour, 
Qui  veut  d'un  si  bon  sang  souiller  un  si  beau  jour, 
Albe  ne  pourra  pas  souffrir  un  tel  spectacle. 


1.  Voyez  ci-dessus,  note  du  vers  1315. 

2.  Var.     Dis,  Valère,  dis-nous,  puisqu'il  fuul  qu'il  périsse, 


354  HORACE 

Et  Rome  par  ses  pleurs  y  mettra  trop  d'obstacle  '.  i700 

(Au  Roi.) 

Vous  les  préviendrez,  Sire;  et  par  un  juste  arrêt 
Vous  saurez  embrasser  bien  mieux  son  intérêt. 
Ce  qu'il  a  fait  pour  elle,  il  peut  encor  le  faire  : 
11  peut  la  garantir  encor  d'un  sort  contraire. 
Sire,  ne  donnez  rien  à  mes  débiles  ans  :  1705 

Rome  aujourd'liui  m'a  vu  père  de  quatre  enfants; 
Trois  en  ce  même  jour  sont  morts  pour  sa  querelle; 
Il  m'en  reste  encor  un,  conservez-le  pom-  elle  : 
N'ôtez  pas  à  ces  murs  un  si  puissant  appui; 
Et  soufTrez,  pour  tinir,  que  je  m'adresse  à  lui  ~.         i~lO 

(A  Horace.) 

Horace,  ne  crois  pas  que  le  peuple  stupide 
Soit  le  maître  absolu  d'un  renom  bien  solide  : 
Sa  voi.v  tumultueuse  assez  souvent  fait  bruit; 
Mais  un  moment  l'élève,  un  moment  le  détiuit; 
Et  ce  qu'il  contribue  à  notre  renommée  1715 

Toujours  en  moins  de  rien  se  dissipe  en  fumée. 
C'est  au.x  rois,  c'est  aux  grands,  c'est  aux  esprits  bien 
A  voir  la  vertu  pleine  en  ses  moindres  effets;  [faits. 

C'est  d'eux  seuls  qu'oi!  reçoit  la  véritable  gloire; 
Eux  seuls  des  vrais  béros  assurent  la  mémoire.         1720 


1.  Voy.  ci-dessus  (p.  253)  le  discours  du  vieil  Horace,  dans  Tito 
Live.  Ccrneille  a  imité  surtout  ce  qui  suit  :  «  Quoil  s'écviail-il,  en 
Ruerrier  que  vous  avez  vo  tout  à  l'heure  s'avuncor  glorieux  et  Irinrn- 
phant,  pourrez- vous,  Homaius,  le  voir  lié  k  un  poteau,  expirant  sous 
les  verpes  et  dans  les  tortures?  Spectacle  horrible  que  supporterniei'.l 
à  peine  les  yeux  des  Albainsl  Va,  licteur,  altaciie  ces  mains  qui,  tout 
h  riieure  victorieuses,  ont  donné  l'empire  au  peuple  l'omain  1  Voile  la 
tête  du  libérateur  de  llomel  Suspeads-lo  à  l'arbre  fatal!  Frappe-le  de 
Verges  dans  l'enceinte  de  Rome  si  tu  veux,  mais  que  ce  soit  près  de 
ces  trophées  et  de  ces  dépouilles  ;  ou  hors  de  l'enceinte,  mais  que  ce 
soit  entre  les  tombeaux  dos  Coriaces.  Car  en  ijuol  lieu  conduire  ce 
héros,  où  les  monuments  de  sa  gloire  ne  jirotestent  pas  contre  l'igno- 
minie de  son  supplice?  »  (Tite  Live,   tra<l.  Gaucher.) 

2.  Voyez  ci-dessus,  note  sur  le  vers  1(531. 


ACTE   V,    SCÈNK   III  355 

Vi3  toujours  en  Horace,  et  toujours  auprès  d'eux 

Ton  nom  demeurera  grand,  illustre,  fameux, 

Bien  que  l'occasion,  moins  haute  ou  moins  brillante, 

D'un  vulgaire  ignorant  Irompi;  l'injuste  attente. 

Ne  hais  donc  pins  la  vie,  et  du  moins  vis  jiour  moi,  1725 

Et  pour  servir  encor  ton  pays  et  ton  roi. 

Sire,  j'en  ai  trop  dit;  mais  l'alTaire  vous  touche; 
Et  Rome  tout  entière  a  par  lé  par  ma  bouche. 

V.\LÈRi; 

Sire,  permettez-moi.... 

TL'LLE 

Valère,  c'est  assez  : 
Vos  discours  par  les  leurs  ne  sont  pas  efTaccs;  1730 

J'en  garde  en  mon  esprit  les  forces  plus  pressantes 
Et  toutes  vos  raisons  me  sont  encor  présentes. 

Cette  énorme  -  action  faite  presque  à  nos  yeux 
Outrage  la  nature,  et  blesse  jusqu'aux  Dieux. 
Un  premier  mouvement  qui  produit  un  tel  crime     i73o 
Ne  sauroit  lui  servir  d'excuse  légitime  : 
Les  moins  sévères  lois  en  ce  point  sont  d'accord; 
Et  si  nous  les  suivons,  il  est  digne  de  mort. 
Si  d'ailleurs  nous  voulons  regarder  le  coupable. 
Ce  crime,  quoique  grand,  énorme,  inexcusable,        1740 
Vient  de  la  même  épée  et  part  du  même  bras 
Qui  me  fait  aujourd'hui  maître  de  deux  Etats. 
Deux  sceptres  en  ma  main.  Albe  à  Home  asservie, 
Parlent  bien  hautement  en  faveur  de  sa  vie  : 


1.  Lea  forées  se  dit  plutôt  du  corps,  ou  d'un  Et;it  (voyez  vers  1753), 
mais  ne  peu'.-il  se  dire  d'un  discours,  d  une  accusation? 

Plus  pressaHles,  c  est-à-dire  les  plus  pressantes.  Cet  emploi  de  plus 
pour  le  plus,  du  cimparatif  avec  valeur  de  superlatif,  est  très  fréquent 
au  xvn"  siècle.  Kacine  l'emploie  encore;  on  le- trouve  même  au 
xvm»  siècle;  et  loulefols,  dès  le  temps  de  Corneille,  il  vieillissait,  car  le 
poète   a  corrigé   plusieurs  de  ses  vers  de  façon  à  le  faire  disparaître. 

2.  Enorm'!  (latin  enormis),  qui  est  hors  de  la  règle  {noripa)  ;  action 
monstrueuse  et  déréglée. 


356  HORACE 

Sans  lui  j'obéirois  où  je  donne  la  loi,  1745 

Et  je  serois  sujet  où  je  suis  deux  fois  roi. 

Assez  de  bons  sujets  dans  toutes  les  provinces 

Par  des  vœux  impuissants  s'acquittent  vers  leurs  princes; 

Tous  les  peuvent  aimer,  mais  tous  ne  peuvent  pas 

Par  d'illustres  effets  assurer  leurs  États;  ITIiO 

Et  l'art  et  le  pouvoir  d'affermir  des  couronnes 

Sont  des  dons  que  le  ciel  fait  à  peu  de  personnes. 

De  pareils  serviteurs  sont  les  forces  des  rois, 

Et  de  pareils  aussi  sont  au-dessus  des  lois. 

Qu'elles  se  taisent  donc;  que  Rome  dissimule  17oo 

Ce  que  dès  sa  naissance  elle  vit  en  Romule  '  . 

Elle  peut  bien  souffrir  en  son  libérateur 

Ce  qu'elle  a  bien  souffert  en  son  premier  auteur. 

Vis  donc,  Horace,  vis,  guerrier  trop  maijnaiume  : 
Ta  vertu  met  ta  gloire  au-dessus  de  ton  crinit-;         1760 
Sa  chaleur  généreuse  a  produit  ton  forfait; 
D'une  cause  si  belle  il  faut  souffrir  l'effet. 
Vis  pour  servir  l'Etat;  vis,  mais  ainu;  Valèie  ^  . 
Qu'il  lie  rcsli'  entre  vous  ni  haine  ni  colère  ; 
Et  soit  qu'il  ait  suivi  l'amour  ou  le  devoir,  1765 

Sans  aucun  sentiment  ■'  résous-toi  de  le  voir. 

Sabine,  écoutez  moins  la  douleur  qui  vous  presse, 
Chassez  de  ce  grand  id'iir  ces  marques  de  foiblesse  : 
C'est  en  séchant  vos  pleurs  que  vous  vous  montrerez 
La  véritable  sœur  de  ceux  que  vous  j)leurez.  1770 

Mais  nous  devons  aux  Dieux  demain  un  sacrifice; 
Et  nous  aurons  le  ciel  à  nos  vœux  mal  propice. 
Si  nos  prêtres,  avant  cpie  de  sacrider, 


1.  Allusion  ;ui  ineurlii'  (li>  Uéiiius  pur  HoiiiiiUis,  son  fièro. 

2.  Il  est  singuliiM-  que  li^  roi  semble  im|)ost;r  celle  unique  conililinn 
de  son  pardon.  Il  impurlf  [)iu  uu  speelatcur  cpi'Horace  et  Valère  soient 
ou  non  bons  amis. 

■^.    Hcssenlimenl,   Les    deu\    mots   s'emploienl  1  un    |iour    l'uulrc 

XVIl" 


ACTE   V,    SCÈNE    III  357 

Ne  trouvoient  les  moyens  de  le  purifier  '  : 
Son  père  en  prendra  soin;  il  lui  sera  facile  illb 

D'apaiser  tout  d'un  temps  ^  les  mânes  de  Camille. 
Je  la  plains;  et  pour  rendre  ^  à  son  sort  rigoureux 
Ce  que  peut  souhaiter  son  esprit  amoureux,        ,^^ 
Puisqu'on  un  même  jour  Fardcur  d'un  morne  zèle 
Achève  le  destin  de  son  amant  et  d'elle,  1780 

Je  veux  qu'un  même  jour,  témoin  de  leurs  deux  morts, 
En  un  même  tombeau  voie  enfermer  leurs  corps  ^. 

1.  «  Toutefois,  comme  un  meurtre  commis  au  frr.nnd  jour  demandait 
quelque  expiation,  on  exigea  du  père  qu'il  puriliàl  son  fils  par  des 
cérémonies  dont  le  trésor  public  fit  les  frais.  A])rès  quelques  sacrifices 
expiatoires,  qui  se  sont  conservés  depuis  dans  la  famille  des  Horaces, 
il  éleva  en  travers  du  cliemin  un  soliveau,  espèce  de  jou;;  sous  lequel 
il  fil  passer  le  jeune  homme,  la  tète  voilée.  »  (Tite-Live,  trad.  Gaucher.) 

2.  En  même  temps. 

3.  Rendre  a  ici  le  sens  Ci  accorder,  acquitter. 

4.  Les  éditions  de  I641-165G  faisaient  rentrer  Julie  avec  Sabine  à  la 
scène  m;  ensuite  elle  restait  seule  en  scène  après  le  vers  1766,  et 
récitait  le  couplet  suivant,  qui  formait  la  scène  iv  et  dernière. 

Camille,  ainsi  le  ciel  t'avoit  bien  avertie 
Des  tragiques  succès  qu'il  t'avoit  préparés; 
Mais  toujours  du  secret  il  cache  une  partie 
Aux  esprits  les  plus  nets  et  les  mieux  éclairés. 

Il  sembloit  nous  parler  de  ton  proche  hyménée. 
Il  sembloit  tout  promettre  à  tes  vœux  innocents; 
Et  nous  cachant  ainsi  ta  mort  inopinée. 
Sa  voix  n'est  que  trop  vraie  en  trompant  notre  sens  : 

«  Albe  et  Rome  aujourd'hui  prennent  une  autre  face; 

Tes  vœux  sont  exaucés,  elles  goûtent  la  paix; 

Et  tu  vas  être  unie  avec  ton  Curiace, 

Sans  qu'aucun  mauvais  sort  t'en  sépare  jamais.  » 

Voyez  les  vers  195-198.)  «  Ce  commentaire  de  Julie  sur  le  sens  rlo 
l'oracle  est  visiblement  imité  de  la  fin  du  Pastor  fido  »  (Vollajre),  pas  • 
torale  italienne  de  Guarini,  jouée  en  1583. 


FIN    DU    CINQUIEME   ET    DERMER    ACTE 


CINNA 


TRAGÉDIE 
(1640) 


NOTICE  SUR  CINNA 

.4" 


Corneille  lisait  beaucoup;  il  cherchait  des  sujets  de  tra- 
gédie non  seulement  chez  les  poètes  et  les  historiens,  mais 
dans  les  ouvrages  les  plus  étrangers  au  drame  :  comme  les 
écrits  des  moralistes.  En  lisant  les  Essais  de  îMontaigne,  i' 
trouva,  au  livre  ]«•■,  le  récit  de  la  conspiration  de  Cinua,  et 
'ut  charmé  du  pardon  magnanime  accordé  par  Auguste  aux 
conjurés.  Il  lut  le  même  récit  dans  Sénèque  au  Traite  de  la 
Clémence  d'où  Montaigne  Tavait  tiré  '.  Corneille  crut  avoir 
rencontré  dans  cette  action  généreuse  une  matière  éclatante 
et  neuve;  il  écrivit  la  tragédie  de  Ciiina,  probablement  vers 
la  fin  de  1639,  et  au  commencement  de  1640;  il  la  fit  repré- 
senter à  Paris,  sur  le  théâtre  de  l'hôtel  de  Bourgogne  2,  dans 
1«>  derniers   mois  de  1640  3. 


1 .  Il  se  peut  faire  aussi  qu'il  ait  trouvé  le  récit  de  la  conjuration  de 
Cinna  dans  YHistoire  romaine  de  Coeffeleau,  très  lue  alors,  et  encore 
vantée  par  La  Bruyère.  Mais,  en  ce  cas,  pourquoi  eùt-il  cité  Montaigne, 
avec  Sénèque,  en  tête  de  Cinna.  sans  même  nommer  Coeffeleau  ? 

2.  Telle  est  la  tradition  constante.  Toutefois  il  existe  un  projet  de 
It'lres  patentes  (qui  ne  furent  pas  accordées)  par  lesquelles  on  devait, 
sur  les  instances  de  Corneille,  maintenir  un  certain  nombre  d'années 
la  propriété  fie  Cinnu.  Polyeitcle  et  Por.ipée  au  théâtre  du  Marais  (où 
fut  i,oué  .e  Cid).  Cotte  difficulté  n'a  pas  été  éclaircie.  (Voy.  éd.  Marty- 
Laveaux,  t.  \,  p.  lxxiv.) 

3.  Nou  en  16'39,  comme  on  l'a  cru  longtemps  à  tort. 


13 


362  NOTICE 

Un  comédien  fameux,  Bellerose,  joua  Cinna  d'original.  La 
pièce  eut  un  grand  succès,  el,  tant  qu'il  se  prolongea.  Cor- 
neille s'abstint  de  publier  Cinna;  car,  suivant  l'usage  du 
temps,  toute  pièce  imprimée  tombait  dans  le  domaine 
public  et  pouvait  être  représentée  librement  par  toutes  les 
troupes  de  comédiens.  Le  privilège  pour  l'impression  fut 
donné  le  1<""  août  1642;  lachevé  d'imprimer  est  du  18  jan- 
vier 1643  1.  Avec  sa  tragédie  Corneille  publiait  le  texte  de 
Sénèque  {Traité  de  la  Clémence)  d'où  il  avait  tiré  son  sujet; 
la  traduction  du  même  passage  par  Montaigne,  et  une  dédi- 
cace de  l'œuvre  à  M.  de  Montoron.  En  1648  il  joignit  à 
Cinna  une  lettre  que  Balzac  lui  avait  écrite,  en  recevant  la 
pièce  imprimée.  En  1660  il  écrivit  un  Exameti  de  Cinna, 
qui  fut  réuni  à  l'œuvre. 

Un  critique  ingénieux  et  fin,  mais  qui  faisait  la  part  un 
peu  trop  grande  à  l'imagination  dans  les  études  historiques, 
Edouard  Fournier,  hasarda  le  premier  cette  hypothèse  :  que 
la  tragédie  de  Cinna  devait  être  née  des  circonstances  poli- 
tiques au  milieu  desquelles  Corneille  la  composa.  Voie; 
comme  il  raisonnait  :  «  C'est  en  1640  que  Cinna  fut  joué 
d'abord,  et  c'est  par  conséquent  en  1639  qu'il  fut  écrit  Or 
que  s'était-il  passé  cette  année-là  dans  la  ville  de  Rouen?... 
De  sinistres  événements  l'avaient  agitée  ainsi  que  toute  la 
province...  Les  habitants  des  campagnes,  surchargés  de  taxes 
mises  sur  le  sel,  sur  le  cuir  et  même  juscpie  sur  le  pain, 
avaient  refusé  de  payer.  Ou  avait  arrêté  les  plus  mutins.; 
ils  en  avaient  appelé  devant  le  Parlement  et  la  cour  des 
aides....  Le  Parlement  les  avait  fait  mettre  en  liiserté,  et  par 


1.  Cinna  ou  In  Clémence  d'Ani/iiate,  Iraprédie.  Imprimé  h  Rouen  aux 
rlospcns  (11!  l'Aiilhcur  el  se  vendent  à  Paris  chez  Toiissainel  Quinct,  au 
Palais.  M  DC  XLIII,  in-'i",  110  pages.  Avec  oeltc  épigraphe  tirée  d'Horace  : 

Cni  lecla  patenter  crit  rcn, 
Nec  facnndia  deseret  hune,  nec  lucidus  orda. 

!■  Oui  choisira  son  sujet  selon  ses  forces,  sera  toujours  éloquent 
lumineux,  ordonné.  « 


SUR   CINNA  363 

suite  fa  révolte,  se  croyant  ainsi  autorisée,  et  se  trouvant 
avoir  un  point  d'appui,  s'était  étendue  dans  toute  la  pro- 
vince. On  avait  couru  sus  aux  commis,  démoli  leurs  mai- 
sons, et  pendu  même  ceux  qu'on  avait  pu  trouver.  Un  chef 
mystérieux  (Jean-va-nu-pieds)  cop.duisait  cette  Jacquerie 
normande  »  et  lui  a  même  don»^  ;  son  nom.  Richelieu  en- 
voya le  chancelier  Seguier  avec  une  armée,  pohr  châtier  le 
Parlement  et  les  rebelles.  «  Rouen  fut  traité  commeMine 
ville  prise  d'assaut.  On  la  frappa  d'une  taxe  d'un  million 
quatre-vingt-cinq  mille  livres.  »  Le  corps  de  ville  et  le  Par- 
lement furent  suspendus.  Les  condamnations  suivirent. 
Quatre  des  coupables  furent  condamnés  à  être  rompus  vifs  : 
vingt  au  gibet,  vingt-deux  au  bannissement  '. 

Ces  faits  se  passaient  durant  l'hiver  de  1639  à  1640.  Le 
soulèvement  des  nu-pieds  est  de  novembre.  La  suspension 
du  Parlement  est  du  2  janvier  suivant.  Or  Ginna  fut  repré- 
senté certainement  eu  1640;  mais  plutôt  vers  la  fin  de 
l'année  qu'au  commencement;  car  Horace  fut  joué  cotte 
même  année  avant  Cinna  2.  Ainsi  rien  ne  contredit,  dans 
les  dates,  celte  hypothèse  d'Edouard  Fournier  :  que  Cor- 
neille aurait  composé  Cinna  pour  sauver  sa  ville  natale  et 
fléchir  la  colère  de  Richelieu.  Reste  à  voir  si  cette  interpré- 
tation séduisante,  qui   a  gagné   de  bons  juges,   s'accorde 


1.  Voyez  Edouard  Fournier,  Notes  sur  la  vie  de  Corneille,  en  tète 
de  Corneille  à  la  Bulle  Saint-Roch. 

2.  Corneille  s'est  marié  durant  l'hiver  de  16''i0  à  16ii  ;  à  l'époque  de 
son  mariage,  Cinna  était  connu,  comme  l'atteste  une  épi^ramme  latino 
de  Ménape  où  il  fait  allusion  à  cette  ])ièce  en  même  temps  qu'au 
mariage  récent  du  poète. 

On  connaît  le  vers  de  Boileau  : 

Au  Cid  persécuté  Cinna  doit  sa  naissance. 

Entre  les  deux  il  y  a  Horace.  Mais  les  deux  pièces  se  saivireni.  de 
si  prés  qu'il  est  possible  que  le  poète  ait  travaillé  en  même  temps  aux 
deux  ouvrages.  Boileau  nomme  ici  Cinna  de  préférence  comme  le 
chef-d'œuvre  de  Corneille.  Voy.  ci-dessous  p    367. 


364  NOTICE 

avec  un  examen  attentif  de  la  pièce  elle-même,  des  circon- 
stances où  elle  parut,  du  caractère  de  l'auteur,  et  de  l'esprit 
des  contemporains. 

D'abord  ta  ne  voit  pas  bien  quel  rapport  il  peut  y  avoir 
des  paysans  normands  avec  l'altière  Emilie  et  l'aristocrate 
Cinna.  Théodose  pardor.jant  à  Antioche  insurgée,  ou 
quelque  sujet  analogue  (l'histoire  abonde  en  faits  de  ce 
genre),  eût  fourni  à  l'auteur  des  allusions  plus  sensibles. 
Mais  admettons  qu'il  ait  voulu  justement  donner  la  leçon 
détournée,  pour  ne  pas  la  rendre  odieuse.  Trouve-t-on  du 
moins  dans  la  pièce  les  caractères  bien  marqués  d'une 
œuvre  de  circonstance,  d'un  éloquent  pamphlet,  né  de 
l'angoisse  et  des  griefs  que  dut  ressentir  son  auteur  pen- 
dant la  sanglante  répression  de  l'émeute,  et  en  assistant 
aux  supplices  de  ses  concitoyens  ?  Nullement;  l'œuvre  est 
achevée  dans  tous  les  détails,  sereine  dans  l'exécution;  rien 
n'y  sent  la  hâte  et  le  premier  jet,  l'indignation  qui  com- 
mande, la  pitié  qui  presse.  Et  toutefois  les  supplices  sont 
flu  mois  de  janvier  ou  de  février;  la  représentation  de 
Ci7ina  est  au  ]ilus  tard  de  la  fin  de  celte  même  année  :  si 
l'événement  inspira  la  pièce,  il  faut  admettre  qu'elle  fut 
conçue,  composée,  écrite,  présentée  aux  acteurs,  acceptée, 
apprise  et  jouée  dans  un  espace  de  huit  à  dix  mois.  Ce  n'est 
pas  impossible.  Est-ce  vraisemblable? 

Mais,  pendant  que  les  exécutions  sanglantes  se  succé- 
daient en  Normandie,  que  faisait  Corneille?  Etait-il  même  à 
Rouen?  N'assistait-il  pas  plutôt  à  Paris  aux  premières  repré- 
sentations de  sa  tragédie  û' Horace,  jouée  plusieurs  fois  en 
février  et  en  mars  (1640)  devant  le  cardinal?  Et,  loin  de 
conspirer  d'intention  avec  les  ennemis  de  Richelieu,  ne  se 
préparait-il  jtas  à  dédier  sa  pièce  imprimée  à  son  ancien 
protecteur,  comme  un  gage  éclatant  de  sa  rentrée  en  grâce 
auprès  du  ministre  après  le  malentendu  qui  avait  failli  les 
brouilli'r,  trois  annérs  aiq>aravanl,  ;ï  ruccasion  du  Cid'l  Et, 
f>n  niênie  liMuiis  ([u'il  achevait  Ci/ma,  n'écrivait-il  pas,  du- 
raul  celle  année  IGiO,  cette  dédicace  d'Horace  au  cardinal, 


bUR   CINNA  365 

toute  remplie  des  témoignages  d'un  religieux  respect  et 
dune  reconnaissance  illimitée  : 

«  C'est  de  Votre  Éminence^ue  je  tiens  tout  ce  que  je  suis... 
Et  certes,  Monseigneur,  ce  changement  visible  qu'où  re- 
marque en  mes  ouvrages  depuis  que  j'ai  l'honneur  d'être  à 
Votre  Éminence,  qu'est-ce  autre  chose  qu'un  effet  de? 
grandes  idées  qu'elle  m'inspire  quand  elle  daig|j.e  souffrir 
que  je  lui  rende  mes  devoirs?...  C'est  là  que  lisant  sur  son 
visage  ce  qui  lui  plaît  et  ce  qui  ne  lui  plaît  pas,  nous  nous 
instruisons  avec  certitude  de  ce  qui  est  bou  et  de  ce  qui 
est  mauvais;...  c'est  là  ce  que  j'ai  souvent  appris  en  deux 
heures  ce  que  mes  livres  n'eussent  pu  m'apprendre  en 
dix  ans.  » 

Sans  doute  ces  excessives  flatteries  ne  tiraient  pas  à 
conséquence;  et  l'usage  du  temps  les  autorisait,  surtout 
dans  les  dédicaces.  Mais,  enfin,  est-ce-là  le  ton  d'un  homme 
qui  se  prépare  à  donner  une  leçon  au  pouvoir,  ou  qui  vient 
de  la  donner? 

Il  dédie  Horace  à  Richelieu.  Mais  à  qui  va-t-il  dédier 
Cinna,  ee  Cinna  dont  on  veut  faire  une  œuvre  d'opposition 
politique?  Il  le  dédie,  contre  un  présent  de  deux  cents  pis- 
toles,  à  Montorou,  financier  de  hasard,  qui  fut  ruiné  quel- 
ques années  plus  tard  par  ses  prodigalités  de  parvenu 
vaniteux;  et  les  contemporains  eux-mêmes,  quoique  habi- 
tués aux  hyperboles  dédicatoires,  sourirent  en  voyant 
l'obscur  Montoron  mis  à  côté  de  l'empereur  Auguste. 
Qu'importait-il  à  Corneille,  s'il  n'a  voulu  faire  de  Cinna 
qu'un  chef-d'œuvre?  Il  eût  importé  beaucoup  si  la  pièce 
avait  été  un  acte  d'opposition  provinciale,  une  remontrance 
politique.  En  ce  cas,  quel  contraste  et  quelle  décadence! 
Avoir  bravé  Richelieu  daus  la  pièce,  pour  s'abaisser  devant 
Montoron  dans  la  dédicace!  Mais  Montoron,  dépendant  du 
ministre,  aurait-il  accepté,  aurait-il  payé  la  dédicace  d'une 
œuvre  d'opposition  au  ministre? 

Il  est  vrai  que  Corneille,  dans  son  théâtre,  a  fait  parler 
éloquemment  les  tribuns,  mais  tout  comme  il  a  fait  aussi 


366  NOTICE 

parler  les  rois  éloquemmenl.  C'est  le  propre  du  poète 
dramatique,  quand  il  a  du  génie,  de  s'incarner  tour  à  tour 
dans  chacun  de  ses  personnages,  même  les  plus  opposés. 
Mais  Corneille  n'a  pas  du  tout,  quant  à  lui,  l'humeur  d'un 
tribun  du  peuple.  Sou  imagination  seule  est  hautaine  et 
généreuse;  mais  les  passions  du  jour  troublent  fort  peu 
la  quiétude  de  sa  vie  :  comme  tant  de  grands  écrivains  et 
de  grands  artistes,  il  s'est  montré  toujours  assez  indifFérenl 
aux  formes  politiques  de  la  société  oii  le  plaçait  le  hasard 
de  sa  naissance.  Il  mettait  sa  dignité  dans  son  art  et  son 
génie,  non  ailleurs.  Sa  vie  tout  entière  le  montre  à  nous 
fort  prudent,  un  peu  timoré  ;  ne  cherchant  ni  à  faire  sa 
fortune  par  la  faveur  des  grands,  ni  à  braver  leur  puis- 
sance. En  1649,  en  pleine  Fronde,  un  sieur  Baudry,  pro- 
cureur des  États  de  Normandie,  et  créature  du  duc  de 
Longueville  (alors  emprisonné  avec  le  prince  de  Condé) 
fut  destitué  par  Mazarin,  qui  mit  Corneille  à  sa  place 
«  comme  une  personne  dont  on  connaissait  la  fidélilé  et 
l'aiïection  ».  Un  au  plus  tard,  Longueville  relâché  rentrait 
en  grâce,  et  Baudry  rentrait  en  place  :  Corneille  s'elTacail 
discrètement,  aussi  prompt  à  rendre  la  charge  ([u'il  avait 
été  docile  à  l'accepter. 

Mais  l'esprit  des  contemporains  ne  convient  pas  mieux 
que  le  caractère  de  Corneille  à  cette  interprétation  de 
Cinna  D'où  vient  qu'aucun  d'eux  n'a  prêté  à  l'auteur  cette 
intention  de  donner  une  leçon  de  clémence  à  Richelieu? 
Parmi  tant  de  témoignages  du  temps  qui  nous  parlent  de 
Cinna,  qui  nous  disent  l'admiration  qu'excita  la  pièce  et 
l'enthousiasme  des  spectateurs  et  celui  des  lecteurs,  comme 
Balzac,  qui  vivait  retiré  dans  sa  solitude  et  ne  vit  pas  repré- 
senter Cinna,  mais  le  lut  avec  transport  et  félicita  Corneille 
dans  une  épîtrc  enthousiasmée  :  d'où  vient  que  pas  un 
mot,  ni  dans  cette  lettre,  ni  nulle  part  ailleurs,  ne  donne  à 
penser  que  personne,  en  voyant  ou  lisant  Cinna.  ait  jamais 
songé  à  l'appliquer  à  Richelieu?  D'où  vient  cela,  siuon  de 
ce  ([uc  Corneille  n'y  avait  pas  songé  davantage? 


SUR   CINNA  367 

Ainsi  l'hypothèse  d'Edouard  Fournier  nous  paraît  de  tout 
point  peu  fondée.  Le  légitime  désir  de  rajeunir  les  sujets 
d'étude  ne  doit  jamais  nous  entraîner  à  prêter  à  des  hom- 
mes d'un  autre  temps  des  sentiments  qu'ils  n'eurent  guère 
et  qui  nous  semblent  de  tous  les  temps  seulement  parce 
qu'ils  sont  les  nôtres.  Cette  immense  pitié  du  sang  versé 
dans  la  répression  violente  d'une  révolte,  cette  compassion 
pour  des  têtes  obscures,  sacrifiées  fatalement  au  rétablisse- 
ment de  l'ordre,  ce  sont  en  effet  des  sentiments  de  notre 
siècle,  qui  a  vu  tant  de  révolutions  victorieuses  ou  vaincues, 
qu'il  a  appris  à  s'apitoyer  beaucoup  sur  les  victimes;  et 
peut-être  un  peu  désappris  l'antique  respect  de  la  justice 
aveugle  qui  les  frappe.  Au  xvu^  siècle  on  trouvait  licite  et 
naturel  que  le  victorieux  éteignît  dans  le  sang  la  révolta 
vaincue.  Mme  de  Sévigné  était  bonne  et  douce;  et  toutefoiâ 
elle  a  parlé  bien  légèrement  des  pauvres  pendus  bretons, 
qui  n'étaient  ni  plus  ni  moins  coupables  que  les  pendus 
normands.  Ce  n'est  pas  elle  qui  se  fût  jamais  mis  eu  tête 
que  Cinna  était  écrit  pour  reprocher  à  Richelieu  le  sang  de 
paysans  révoltés. 

Le  grand  succès  qui  accueillit  Cinna,  la  préférence  durable 
et  déclarée  que  tous  les  contemporains  accordèrent  à  cette 
tragédie  sur  tous  les  autres  chefs-d'œuvre  de  Corneille, 
s'expliquent  non  seulement  par  les  sublimes  beautés  dont  la 
pièce  est  remplie,  mais  aussi  par  les  circonstances  histori- 
ques dans  lesquelles  Cinna  vit  le  jour.  A  la  vérité,  Cinna, 
comme  tout  le  théâtre  tragi(iue  de  Corneille,  est  exempt 
d'allusions  précises  aux  faits  de  l'époque;  et  nous  venons 
d'en  donner  la  preuve  amplement.  Mais  il  est  bon  d'ajou- 
ter que,  si  les  allusions  y  font  défaut,  la  pièce  est  du  moins 
tout  inspirée,  tout  échauffée  de  l'esprit  d'une  époque  où  les 
■•.onspirations  violentes  ou  secrètes  renaissaient  sans  cesse 
avec  fureur  contre  un  pouvoir  détesté,  Richelieu  comme 
Auguste  eût  pu  dire  : 


3(38  NOTICE 

Ub*  tête  coupée  en  fait  renaître  mille, 
Et  le  sang  répindu  de  mille  conjurés 
Rond  mes  jours  plus  maudits  et  non  plus  assurés  *. 

En  même  temps  les  passions  tendres  se  mêlent  dans 
Cinna  aux  ambitions  furieuses,  et  ce  contraste  plaisait  à 
des  âmes  qui  y  retrouvaient  l'imafçe  de  leurs  amours  et 
de  leurs  colères.  La  fîénération  qui  vit  paraître  Cinna  se 
préparait,  par  la  guerre  cachée  des  complots,  à  la  Fronde,  à 
la  guerre  ouverte.  Le  cardinal  était  le  «  tyran  »  contre 
lecpiel  des  Cinnas,  des  Émilies,  mêlant,  comme  Emilie  et 
Ciuna,  l'amour  à  la  vengeance,  aiguisaient,  dans  l'ombre, 
leurs  poignards.  N'est-ce  pas  une  façon  de  Cinna,  cet 
Henri  de  Talleyrand,  comte  de  Ghalais,  si  célèbre  par  ses 
duels  et  ses  galanteries;  l'empire  d'une  femme  ambitieuse 
le  jeta  dans  une  conspiration  insensée  contre  le  cardinal, 
(]ui  ne  lui  avait  fait  que  du  bien.  Dénoncé,  convaincu,  il 
avoua  tout;  mais  Kichelieu,  moins  clément  qu'Auguste,  fut 
inflexible  et  Ciialais  périt  sur  Técliafaud.  Mais  celle  qui 
l'avait  perdu,  la  duchesse  de  Clievreiise,  n'est-ce  pas  elle- 
même  une  Emilie,  i)lus  ambitieuse  et  moins  pure,  aussi 
forcenée  dans  sa  haine  du  maître  et  sans  l'excuse  d'un 
père  à  venger. 

Cette  allusion  générale  et  continue  aux  passions  de  l'épo- 
que, à  défaut  d'allusions  spéciales  et  précises,  iutcressèreut 
vivement  les  contemporains.  Une  tragédie  telle  que  Cinna 
procurait  aux  spectateurs  des  jouissances  d'esprit  toutes 
neuves  alors,  que  nous  cherchons  ailleurs  aujourd'hui.  La 
politique  en  était  l'âme  :  on  y  entendait  discuter  avec 
ardeur  ces  graves  questions  :  des  avantages   de  la   mouar- 


1.  Le  2i  mai  1G39,  condamnalion  à  moi-l  par  conlumaKe  du  duc  do 
La  Valette.  Le  21  février  1011,  lo  duc  de  Vendôme  est  contraint  de 
fuir  en  Angleterre.  Le  (5  juillet,  bataille  de  la  Marfée,  mort  du  comte 
de  Soissons.  Le  13  juin  1(J42,  arrestation  de  Cinq-Mars,  e.\éculé  lo  1'-  sep- 
Icmbi-e  avec  de  Thou. 


SUR   CINNA  369 

chie  et  de  ceux  de  la  démocratie;  des  devoirs  du  souverain 
envers  le  peuple:  s'il  doit  le  bien  gouverner  ou  lui  rendre 
"îa  liberté:  des  droits  du  peuple  envers  le  souverain;  s'il 
est  permis  de  tuer  le  tyran.  Aujourd'hui  de  telles  discus- 
sions semblent  un  peu  des  lieux  communs;  elles  ont  été 
mille  fois  ressassées  dans  les  journaux  ou  à  la  tribune,  et 
la  liberté  de  la  presse,  et  la  liberté  parlementaire  en  ont 
émoussé  l'attrait  et  diminué  les  périls.  Mais,  au  xvu"  siècle, 
il  n'y  avait  ni  journaux,  ni  chambres,  ni  liberté.  Ces  grands 
sujets  étaient  tout  neufs  et  tout  remplis  d'un  intérêt  poignant. 
Qui  pourrait  douter  qu'une  partie  au  moins  du  succès  delà 
tragédie  classique  et  le  goiit  de  la  foule  pour  ce  genre  aus- 
tère, lui  vint  de  ce  privilège,  qu'il  possédait  seul  alors,  de 
pouvoir  traiter  presque  librement  sur  la  scène  des  ques- 
tions partout  ailleurs  interdites? 

De  là  vint  en  partie  ce  grand  succès  qui  étonna  Corneille 
lui-même,  qui  dépassa  presque  ses  désirs,  ou  du  moins  son 
goût  personnel  : 

«  Ce  poème  a  tant  d'illustres  suffrages  qui  lui  donnent  le 
premier  rang  parmi  les  miens,  que  je  me  ferais  trop  d'im- 
portants ennemis  si  j'en  disais  du  mal  :  je  ne  le  suis  pas 
assez  de  moi-même  pour  chercher  des  défauts  où  ils  n'en 
ont  point  voulu  voir,  et  accuser  le  jugement  qu'ils  en  ont 
fait,  pour  obscurcir  la  gloire  qu'ils  m'en  ont  donnée.  » 

En  envoyant  la  pièce  imprimée  à  Balzac,  il  n'avait  insisté 
que  sur  les  défauts  de  son  œuvre,  et  Balzac  lui  répondait  : 

«  Vous  avez  peur  d'être  de  ceux  qui  sont  accablés  par  la 
majesté  des  sujets  qu'ils  traitent,  et  ne  pensez  pas  avoir  ap- 
porté assez  de  force  pour  soutenir  la  grandeur  romaine. 
Quoique  celte  modestie  me  plaise,  elle  ne  me  persuade  pas 
et  je  m'y  oppose  pour  l'intérêt  de  la  vérité.  Vous  êtes  trop 
subtil  examinateur  d'une  composition  universellement  ap- 
prouvée, et  s'il  était  vrai  qu'eu  quelqu'une  de  ses  parties 
vous  eussiez  senti  quelque  faiblesse,  ce  serait  un  secret 
entre  vos  muses  et  vous;  car  je  vous  assure  que  personne 
ne  l'a  reconnue.  » 

13. 


370  NOTICE 

Au  fond  de  sa  pensée,  Corneille  préférait  fort,  entre  ses 
tragédies,  celles  qu'il  appelle  implexes,  c'est-à-dire  compli- 
quées, romanesques,  chargées  d'inventions  neuves  et  d'évé- 
nements combinés  avec  adresse,  comme  sont  Héraclius, 
Bodogujie  (son  œuvre  favorite);  il  préférait  ces  pièces  qui, 
selon  ses  propres  expressions,  «  ont  besoin  de  plus  d'esprit 
pour  les  imaginer  et  de  plus  d'art  pour  les  conduire  ».  Ainsi, 
comme  beaucoup  de  pareuts,  il  préférait  les  eufants  qui  lui 
avaient  donné  le  plus  de  mal  à  élever. 

Cinna,  au  contraire,  est  une  œuvre  simple,  et  ce  n'est  pas 
nous  qui  nous  plaindrons  si  l'action  en  est  tellement  unie 
qu'on  peut  la  raconter  en  quatre  lignes.  J'ajouterais  à  cet 
éloge  :  que  Cinna  est  une  œuvre  claire,  si,  pour  qu'elle  le 
fût  vraiment,  il  suffisait  qu'elle  nous  parût  telle.  Mais  je  suis 
pris  de  scrupule  en  observant  la  diversité  des  interprétations 
que  les  différents  critiques  et  les  époques  successives  ont 
portées  sur  cette  tragédie.  Faut-il  l'avouer?  Nous  la  com- 
prenons aujourd'hui  tout  autrement  que  ne  firent  les  spec- 
tateurs du  premier  jour;  mais  nous  croyons  que  ceux-ci  ne 
la  comprenaient  pas  telle  que  Corneille  l'avait  voulu  faire. 

La  première  édition  de  Cinna  était  intitulée  Cinna  au  la 
Clémence  d'Atajuste.  Ainsi,  dans  la  pensée  de  Corneille,  quoi- 
que Cinna  donne  sou  nom  à  l'œuvre,  Auguste  en  est  vraiment 
le  héros;  sa  magnanimité  en  est  l'illustre  matière  '.  Le 
poète  est,  sur  ce  point,  très  explicite  et  très  précis  dans  la 
dédicace  à  Monloron  :  il  lui  dit  :  «  Je  vous  présente  un  ta- 
bleau d'une  des  plus  belles  actions  d'Auguste.  Ce  monarque 
était  tout  généreux,  et  sa  générosité  n'a  jamais  paru  avec 
tant  d'éclat  que  dans  les  elTets  de  sa  clémence.  »  Et  il  n'est 

1.  Dans  la  tragédie  do  Saini-fîmcst,  Rolrnu,  par  un  anaclinuiisiiio 
iagénieux  et  hardi,  nomme  ainsi  deux  tragédies  do  Corneille  . 

Nos  plus  nouveaux  sujets,  les  plus  dignes  de  Rome 

Et  les  plus  grands  elTorls  des  veilles  d'un  grand  homme.... 

Portent  les  noms  fameux  de  Pompée  et  A' Auguste. 

Ainsi,  pour  Uotrou,  Cinna  pourrait  être  intitulé  Auguste. 


SUR  CIXNA  371 

question  de  Cinna  dans  la  dédicace  que  pour  dire  qu'Au- 
guste eut  besoin  «  d'un  extraordinaire  effort  de  clémence  » 
pour  pardonner  aux  conjurés  leur  «  ingratitude  extraordi- 
naire y>. 

Les  contemporains  se  méprirent  sur  la  véritable  intention 
de  Corneille;  ils  crurent  que  Cinna,  Emilie  étaient  ses  héros, 
et  l'intérêt  public  alla  d'abord  aux  conspirateurs.  La  lettre 
de  Balzac,  écrite  deux  ans  après  la  représentation,  est  évi- 
demment l'écho  de  l'opinion  générale,  et  ne  laisse  aucun 
doute  sur  la  façon  dont  la  pièce  était  comprise.  Entièrement 
muet  sur  Auguste,  il  éclate  en  transports  pour  parler  des 
deux  amants  :  «  Un  docteur  de  mes  voisins  {façon  délicate 
pour  se  désigner  soi-même),  qui  se  met  d'ordinaire  sur  le 
haut  style,  en  parle  certes  d'une  étrange  sorte;  et  il  n'y  a 
point  de  mal  que  vous  sachiez  jusques  où  vous  avez  porté 
son  esprit.  11  se  contentait  le  premier  jour  de  dire  que  votre 
Emilie  était  la  rivale  de  Caton  et  de  Brutus  dans  la  passion 
de  la  liberté.  A  cette  heure  il  va  bien  plus  loin.  Tantôt  il  la 
nomme  la  possédée  du  démon  delà  république,  et  quelque- 
fois la  belle,  la  raisonnable,  la  sainte  et  l'adorable  Furie. 
Voilà  d'étranges  paroles  sur  le  sujet  de  votre  Romaine,  mais 
elle  ne  sont  pas  sans  fondement.  Elle  inspire  en  elTet  toute 
la  conjuration  et  donne  chaleur  au  parti  par  le  feu  qxi'elle 
jette  dans  l'âme  du  chef  Elle  entreprend,  en  se  vengeant,  de 
venger  toute  la  terre;  elle  veut  sacrifier  à  son  père  une 
victime  qui  serait  trop  grande  pour  Jupiter  même.  C'est  à 
mon  gré  une  personne  si  excellente  que  je  pense  dire  peu 
à  son  avantage,  de  dire  que  vous  êtes  beaucoup  plus  heu- 
reux en  votre  race  que  Pompée  n'a  été  eu  la  sienne,  et  que 
votre  fille  Emilie  vaut  sans  comparaison  davantage  que 
Cinna,  son  petit-fils.  Si  celui-ci  même  a  plus  de  vertu  que 
n'a  cru  Sénèque,  c'est  pour  être  tombé  entre  vos  mains,  et 
r  cause  que  vous  avez  pris  soin  de  lui.  Il  vous  est  obligé  de 
son  mérite  comme  à  Auguste  de  sa  dignité.  L'empereur  le 
fit  consul,  et  vous  l'avez  fait  honnête  homme.  »  Et  l'on  sait 
tout   ce   que   comporte   un   tel   éloge   dans   la  bouche   des 


372  NOTICE 

hommes  de  ce  temps  :  ainsi,  sans  prêter  trop  de  vertus  au 
Cinna  de  l'histoire,  Balzac  admirait  du  moins  sans  réserve 
le  Cinna  créé  par  Corneille.  Tout  donne  à  croire  qu'au  temps 
de  Balzac  tout  le  monde  en  jugea  de  même,  et  que  les  deux 
conjurés  attirèrent  sur  eux  toute  la  sympathie  et  l'admira- 
tion des  spectateurs. 

Voltaire  s'étonne  de  cette  méprise  des  contemporains  : 
«  Il  paraît,  dit-il,  qu'en  effet  Emilie  était  regardée  comme 
le  premier  personnage  de  la  pièce,  et  que  dans  les  commen- 
cements on  n'imaginait  pas  que  l'intérêt  pût  tomber  sur 
Auguste.  C'est  donc  Cinna  qu'on  regardait  comme  l'honnètc 
homme  de  la  pièce  parce  qu'il  avait  voulu  venger  la  liberté 
pubhque.  En  ce  cas,  il  fallait  qu'on  ne  regardât  la  clémence 
d'Auguste  que  comme  un  trait  de  politique  conseillé  par 
Livie.  Dans  les  premiers  mouvements  des  esprits  émus  par 
un  poème  tel  que  Cinna.  on  est  frappé  et  ébloui  de  la  beauté 
des  détails;  on  est  longtemps  sans  former  un  jugement 
précis  sur  le  fond  de  l'ouvrage.  » 

Mais  Voltaire  se  trompe  s'il  croit  que  ces  divergences  d'in- 
terprétation ne  se  prolongent  pas  au  delà  des  «  premiers 
temps  ».  Des  spectateurs  défiants  ont  continué  de  regarder 
Auguste  dans  Cinna,  comme  un  tyran  rusé  qui  pardonne 
par  pure  politique;  ils  ont  refusé  d'en  croire  Corneille  sur 
sa  parole  même;  ils  ont  persisté  à  vouloir  comprendre  son 
œuvre  autrement  et  mieux  que  lui-même. 

Entre  ceux-ci,  le  plus  illustre  est  Napoléon  !<=%  dont  l'opi- 
nion sur  Cinna,  rapportée  dans  les  Mémoires  de  Mme  de 
Rémusat  ',  est  infiniment  curieuse,  et  sert  assez  bien  à  ex- 
pliquer, sinon  Corneille,  au  moins  Napoléon  : 

(i  Quant  aux  poètes  français,  disait-il  un  jour,  je  ne  com 
prends  bien  que  votre  Corneille.  Celui-là  avait  deviné  la  poli- 
tique, et,  formé  aux  affaires,  eût  été  un  homme  d'Etat.  Je 
crois  l'apprécier  mieux  que  qui  ce  soit,  parce  qu'en  le  ju- 
geant j'exclus  tous  les  sentiments  dramatiques.  Par  exemple 

1.  Tome  I,  cliai).  iv. 


SUR   CINXA  373 

il  n'y  a  pas  bien  longtemps  que  je  me  suis  expliqué  le 
dcnouemeat  de  Cinna.  Je  n'y  voyais  que  le  moj'en  de  faire 
un  cinquième  acte  pathétique,  et  encore  la  clémence  pro- 
prement dite  est  une  si  pauvre  petite  vertu,  quand  elle  n'est 
point  appuyée  sur  la  politique,  (|ue  celle  d'Auguste,  devenu 
tout  0  coup  un  prince  débonnaire,  ne  me  paraissait  pas 
digne  de  terminer  cette  belle  tragédie.  Mais,  une  fois, 
Monvel,  eu  jouant  devant  moi,  m"a  dévoilé  tout  le  mystère 
de  cette  grande  conception.  11  prononça  le  Soyons  amis, 
Cmn«,  d'un  ton  si  habile  et  si  rusé  que  je  compris  que  cette 
action  n'était  que  la  feinte  d'un  tyrau,  et  j'ai  approuvé, 
comme  calcul,  ce  qui'  me  semblait  puéril  comme  senti- 
ment. Il  faut  toujours  dire  ce  vers  de  manière  que,  de  tous 
ceux  qui  l'écoutent,  il  n'y  ait  quo  Cinna  de  trompé.  » 

Napoléon,  en  cette  occasion,  était  dupe  de  sa  pour  de 
l'être.  Il  confondait  l'Auguste  de  l'histoire  avec  celui  que 
Corneille  a  créé  seul  et  qu'il  a  fait  vivre.  Auguste  dans 
l'histoire  est,  en  effet,  un  politique  rusé  de  qui  l'on  peut 
dire  :  qu'il  a  fait  tout  par  calcul  et  par  ambition,  le  bien 
comme  le  mal.  Auguste  dans  l'histoire  feint  plusieurs  fois 
de  vouloir  abdiquer,  mais  c'est  toujours  pour  se  faire 
décerner  de  nouveaux  pouvoirs.  Dans  Corneille,  Auguste 
est  sincèrement  dégoûté  du  trône,  et  le  conserve  seule- 
ment pour  le  bonheur  de  l'empire.  Dans  l'histoire,  Auguste 
pardonne,  mais  par  intérêt.  Dans  Corneille,  il  par- 
donne par  générosité.  Dans  l'histoire,  Auguste  est  un  per- 
sonnage circonspect,  tout  pratique,  artificieux;  dans  Cor- 
neille, Auguste  est  violent,  majestueux,  héroïque.  La 
tragédie  se  fût  accommodée  difficilement  d'un  type  aussi 
complexe  qu'est  Auguste  dans  l'histoire,  d'une  figure  à  ce 
point  dénuée  de  grandeur  et  de  générosité.  Corneille  l'a 
bit-n  senti,  et,  volontairement,  il  a  transformé  la  figure 
historique  du  véritable  Auguste  pour  y  substituer  un  per- 
sonnage tout  fictif,  mais  de  proportions  plus  hautes, 
plus  tragiques.  Il  n'a  pas  demandé  un  seul  trait,  pour  pem- 
dre   son   héros   imaginaire,  au   véridique   historien   Tacite 


37ï  NOTICE 

qui,  au  commencement  des  Annales,  a  si  magnifiquement 
retracé  le  portrait  du  «  prince  ambigu  »,  du  politique 
Auguste.  Un  rhéteur  vaudra  mieux  qu'un  historien  pour 
imaginer  une  figure  toute  dilTérente,  sans  réalité,  quoique 
vivante.  Sénèque  aura  l'honneur  d'avoir  iuspiré  Corneille. 

Est-ce  à  dire  que,  dans  Corneille,  Auguste  n'ait  pas 
changé?  Est-ce  que,  dans  la  tragédie,  derrière  l'empereur  et 
comme  au  second  plan,  on  n'aperçoit  pas  Octave?  Mais, 
tandis  que  dans  l'histoire  Octave  a  fait  le  mal  par  intérêt, 
et  Auguste  le  bien  par  calcul,  dans  Corneille,  Octave  a  été 
cruel  par  fougue  et  par  violence,  Auguste  a  été  clément  par 
générosité. 

Le  fameux  monologue  marque  l'heure  où  la  transforma- 
tion du  personnage  commence  : 


Ciel  !  à  qui  voulez-vous  désormais  que  je  fie 
Les  secrets  de  mon  âme  et  le  soin  de  ma  vie. 

Rentre  en  toi-mùme,  Octave,  et  cesse  de  te  iilaiudrc! 


Quelle  merveilleuse  invention  que  ce  monologue!  L'idée 
en  est  fournie  par  Sénèque,  mais  seulement  à  l'état  de 
germe.  Se  peut-il  que  Voltaire  l'ait  trouvé  trop  long;  qu'il 
y  réclame  un  confident  par  égard  pour  les  étrangers,  qui 
se  plaignent  de  voir  un  seul  personnage  en  scène  pendant 
un  si  long  temps?  C'est  tant  pis  pour  les  étrangers,  mais 
nous  ne  voulons  pas  ici  de  confident.  Il  faut  qu'Auguste  soit 
seul  devant  nous,  afin  qu'il  se  purifie  par  l'aveu  de  ses 
fautes,  et  se  purifie  sans  s'humilier.  Auguste  ne  peut  con- 
fesser ses  crimes  qu'à  Auguste,  et  rougir  du  saog  versé  que 
devant  Auguste. 

La  transformation  «lu  personnage  se  poui'suit  dans  la 
grande  scène  du  cinquième  acte,  l'interrogatoire  de  Cinna. 
Quelqni's-uns  ont  trouté  que  le  prince  olTensé  vend  sou 
pardon  bien  cher  ; 


SUR  CINNA  375 

Ta  fortune  est  bien  haut  ;  tu  peux  ce  que  ta  veux, 
Mais  tu  ferais  pitié  même  à  ceux  qu'elle  irrite 
Si  je  t'abandonoais  à  ton  peu  de  mérite. 

On  sait  le  mot  de  La  Feuillade  ■  «  Si  le  roi  m'offrait  son 
amitié  à  ce  prix,  je  n'en  voudrais  point.  »  Mais  Corneille  a 
voulu  qu'Auguste  fût  si  grand,  qu'il  pût,  comme  un  dieu, 
dire  aux  mortels,  sans  les  blesser  .  «  Qu'ètes-vous  devant 
moi?  » 

Elle  s'achève  enfin,  cette  transfiguration  d'Auguste,  dans 
l'admirable  explosion  qui  renferme  le  dénouement  de  la 
pièce  et  sa  moralité  : 

En  est-ce  assez,  ô  ciel  !  et  le  sort,  pour  me  nuire, 
A-t-il  quelqu'un  des  miens  qu'il  veuille  encor  séduire? 
Qu'il  joigne  à  ses  efforts  le  secours  des  enfers  : 
Je  suis  maître  de  moi  comme  de  l'univers; 
Je  le  suis,  je  veux  l'être.... 
Soyons  amis,  Cinna.... 

Non  seulement  Auguste  est  bien  le  vrai  héros  de  Cinna, 
mais  on  peut  dire  qu'à  la  fin  de  la  pièce  il  reste  seul 
debout  pour  soutenir  à  la  hauteur  tragique  une  situation 
qui  s'effondre  autour  de  lui.  Les  faiblesses,  les  trahisons,» 
les  lâchetés,  les  dénonciations  de  ces  pâles  conspirateurs 
disparaissent  dans  sa  gloire  et  dans  son  apothéose;  Emilie, 
Cinna,  Maxime  n'existent  plus  que  pour  adorer  le  pouvoir 
qui  pardonne  à  leur  crime  et  récompense  leur  ingratitude. 

Emilie  est,  après  Auguste,  le  plus  beau  rôle  de  la  pièce; 
il  se  soutient,  presque  jusqu'à  la  fin,  dans  une  noble  et 
fière  attitude.  Les  contemporains  en  furent  émerveillés.  On 
a  vu  les  hyperboles  de  Balzac  :  la  belle,  la  raisonnable,  la 
sainte  et  l'adorable  Furie.  Nous  sommes  un  peu  moins 
charmés  du  personnage,  et,  dans  cette  création  du  génie  de 
Corneille  à  son  apogée,  nous  croyons  discerner  les  premiers 
germes  d'un  défaut  qui  gâtera  ses  dernières  pièces  :  quelque 
raideur  et  presque  de  la  dureté  dans  le  dessin  des  person- 
nages, particulièrement  des  rôles  de  femme.  Mais  Emilie 


37G  NOTICE 

est-elle  une  femme,  ou  n'est-elle  que  l'incarnation  d'une 
passion  abstraite,  de  l'âpre  vengeance  et  de  la  haine  irré- 
conciliable? Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  au  moins  une  noble 
figure,  auimée,  sinon  vivante,  et  belle  de  fureur  et  d'intré- 
pidité 1. 

Nous  admirons  moins  Cinna;  en  effet  le  personnage,  si 
hardi,  si  fier  au  début,  se  soutient  mal;  au  fond,  il  est  faible, 
hésitant,  emphatique;  c'est  un  pauvre  caractère,  incapable 
d'aimer  ni  de  haïr  fortement.  Cinq  actes  durant,  il  flotte,  il 
balance.  Rodrigue  aussi  hésite  dans  le  Cid,  mais  un  mo- 
ment, et,  quand  il  a  pris  parti,  il  se  jette  tout  entier,  tête 
baissée,  dans  la  voie  de  l'honneur  où  l'appelle  un  père  qu'il 
doit  venger.  Puis  Rodrigue  ne  ment  jamais,  et  Cinna  ment 
elTrontément  durant  tout  le  second  acte,  et  plus  d'une  fois 
encore  au  cours  de  la  pièce.  Dès  sou  premier  mensonge  il 
est  et  restera  diminué  à  nos  yeux.  A  la  lin,  comblé  de  bien- 
faits, pardonné,  doté,  marié,  acceptant  tout,  Cinna  devient 
si  petit  aux  pieds  d'Auguste,  qu'il  fait  pitié,  plus  pitié  qu'en- 
vie, malgré  sa  bonne  fortune.  Il  aurait  fallu  que  du  moins 
l'amour  couvrit,  excusât  toutes  ses  faiblesses.  Malheureuse- 
ment cet  amour  de  Cinna  pour  Emilie  est  affirmé  avec  force 
>l)lutôt  qu'il  ne  s'exprime  avec  chaleur.  Déjà  Corneille  semble 
obéir  à  cette  théorie  qu'il  énoncera  plus  lard  :  l'amour  dans 
la  tragédie  ne  doit  paraître  qu'au  second  plan.  Mais,  ainsi 


1.  Ajoutons  que  la  peinture  de  l'amour  (rÉmilio  ])Our  Cinna  toucha 
vivement  les  contemporains  de  Corneille,  el  qu'ils  crurent  voir  dans  le 
personnage  autant  de  tendresse  que  nous  y  voyons  d'àpre  fureur.  Le 
prince  de  Conti  s'exprime  ainsi  dans  le  Traité  de  la  Comédie  et  des 
Spectacles  (1667),  où  (condamnant  trop  sévèrement  ce  qu'il  avait  jadis 
trop  aimé)  il  accuse  le  théâtre  de  tendre  fatalement  à  la  corruption  des 
mœurs  et  ne  veut  pas  même  excepter  Corneille  de  l'anathème  qu'il 
prononce  contre  toute  œuvre  dramatique  :  "  En  voyant  jouer  Cinna  on 
se  récrie  beaucoup  plus  sur  toutes  les  choses  passionnées  qu'il  dit  à 
Emilie  cl  sur  toutes  celles  qu'elle  lui  répond  que  sur  la  clémence 
d'Auguste,  à  laquelle  on  songe  peu  et  dont  aucun  des  spectateurs  n'a 
jamais  pensé  à  faire  l'éloge  en  sortant  de  la  comédie.  »  A  tort  ou  à 
raison,  nous  comprenons  la  pièce  aujourd'hui  d'une  façon  tout  opposée. 


SUR   CINNA  377 

relègue,  l'amour  semble  bien  froid  au  Ihéàtre;  mieux  vau- 
drait alors  qu'il  n'y  parût  pas  du  tout  :  qu'une  pièce  toute 
politique  et  historique  fût  exempte  de  toute  galanterie. 

Le  traître  .Maxime  est  faiblement  conçu,  comme  en  généra- 
dans  Corneille,  les  traîtres,  les  amants  rebutés.  Il  dénonce, 
lâchement  Cinna;  et  toutefois,  à  l'acte  II,  c'est  lui  qui  parle 
à  l'empereur  avec  sincérité;  c'est  Cinna  le  héros  qui  trompe 
Auguste  impudemment,  jusqu'à  se  jeter  à  ses  pieds  pour  le 
supplier  de  garder  le  pouvoir.  Contraste  surprenant  qui 
laisse  le  spectateur  indécis  et  troublé.  Si  l'amour  de  Cinna 
nous  paraît  un  peu  froid,  que  dire  de  celui  de  Maxime,  si 
inattendu,  si  improbable?  que  dire  des  incidents  romanes- 
ques qui  sont  mêlés  à  cette  passion  mal  imaginée  :  le  projet 
d'enlèvement,  le  faux  suicide?  Le  personnage  s'humilie  à 
la  fin  de  la  pièce  jusqu'à  descendre  encore  plus  bas  que 
Cinna.  Son  repentir  est  lâche;  il  veut  faire  retomber  toutes 
ses  fautes  sur  un  vil  affranchi  :  pour  s'excuser,  il  demande 
la  mort  d'Euphorbe.  Un  homme  tel  que  .Maxime  s'excuse- 
t-il  en  accusant  des  conseillers  subalternes?  Le  prince  de 
Condé,  plus  généreux,  prenait  sur  lui  tout  le  crime  de  sa 
révolte,  et  couvrait  ses  serviteurs.  II  est  vrai  qu'au  temps 
de  Cinna,  Gaston  d'Orléans,  dix  fois  révolté,  dix  fois  par- 
donné, avait  la  lâche  habitude  de  se  tirer  de  péril  en  sacri- 
fiant ses  complices  à  la  vengeance  de  Richelieu. 

Les  tragédies  de  Corneille  ne  sont  pas  des  thèses,  car  une 
tragédie  qui  n'est  qu'une  thèse  est  une  mauvaise  tragédie. 
Mais,  sans  vouloir  rien  prouver,  rien  démontrer,  elles  ont 
néanmoins  une  haute  portée  morale;  elles  font  naître  de 
belles  idées,  elles  éveillent  des  sentiments  généreux. 

J'ai  dit,  au  commencement  de  cette  Notice,  que  je  ne 
pense  pas  que  Corneille  ait  écrit  Cinna  précisément  pour 
réclamer  contre  la  répression  sanglante  d'une  émeute  popu- 
laire qui  avait  troublé  la  Normandie.  Je  ne  croirai  pas  me 
contredire  si  je  dis,  en  terminant,  que  toutefois  l'idée  mère 
de  cette  admirable  pièce  est  bien  celle-ci  :  que  le  plus  bel 
exercice  de  la  puissance  est  dans  le  pardon  qu'elle  accorde 


378  NOTICE   SUR   GINNA 

à  ses  ennemis,  et  que,  devant  cette  haute  vertu  morale,  la 
clémence,  toute  qualité  doit  pâlir,  même  le  sang  d'un  fils 
de  Pompée;  toute  passion  doit  désarmer,  même  l'amour 
d'unCinna;  tout  orgueil  doit  incliner  son  front,  fût-ce  l'or- 
gueil même  d'une  Emilie  *. 


1.  Au  mois  de  novembre  1674,  le  chevalier  de  Rohan,  qui  avait  con- 
spiré coutre  Louis  XIV.  allait  être  exécuté.  D'après  une  tradition  recueil- 
lie dans  les  Anecdotes  d7-amatiques,  ses  amis  intervinrent  i)our  faire 
jouer  Cinna  devant  le  roi,  espérant  ainsi  le  fléchir.  Kn  cfTct.  le  roi 
fut  ému  ;  mais  les  minisires  furent  inflexibles  :  le  chevalier  fut  décapite. 


ANALYSE  DE  GINNA 


ACTE  1" 


Se.  I.  —  Emilie  exprime  clans  un  monologue  les  angoisses 
qui  déchirent  son  cœur.  Pour  venger  son  pcre,  Toranius, 
qu'Auguste  a  fait  périr,  elle  veut  frapper  l'empereur  par  la 
main  de  Cinna;  mais  elle  tremble  en  même  temps  pour 
Cinna  qu'elle  aime  et  dont  elle  est  aimée. 

Se.  II.  —  Emilie  déclare  à  Fulvie,  sa  confidente,  qu'elle 
persiste  dans  son  entreprise  ;  et  s'il  faut  que  Cinna  périsse 
en  conspirant  contre  Auguste,  elle  saura  périr  avec  lui. 

Se.  m.  —  Cinna  raconte  à  Emilie  comment  il  a  enflammé 
les  cœurs  et  ravivé  la  haine  des  conjurés,  dont  il  est  le 
chef;  il  a  mis  sous  leurs  yeux  le  tableau  des  crimes  d'Au- 
guste. Demain  l'empereur  doit  périr  au  Capitole.  Emilie 
encourage  Cinna,  et  promet  son  amour  au  meurtrier  d'Au- 
guste, 

Se.  IV.  —  Évandre,  affranchi  de  Cinna,  lui  vient  annoncer 
que  l'empereur  l'appelle  au  palais.  Maxime,  qui  est  avec 
Cinna  le  chef  de  la  conjuration,  y  est  mandé  en  même  temps. 
Cinna  croit  que  tout  est  découvert;  il  jure  de  bien  mourir. 
Emilie  déclare  qu'elle  partagera  son  sort. 

ACTE  II 

Se.  I.  —  Auguste  ignore  le  complot;  il  n'a  mandé  Cinna 
et  Maxime  que  pour  les  consulter  sur  le  projet  qu'il  a  formé 


380  ANALYSE    DE    CINNA 

d'abdiquer  l'empire.  Cinna  conjure  l'enipercur  de  conserver 
le  souverain  pouvoir;  Maxime,  au  contraire,  l'encourage  à 
rétablir  la  république.  L'un  vante  l'état  monarchique; 
l'autre  la  démocratie.  Cinua  enfin  se  jette  aux  pieds  d'Au- 
guste, et  le  supplie  d'avoir  pitié  de  Rome  en  lui  laissant 
un  maître.  Auguste  se  range  à  l'avis  de  Cinna,  qu'il  récom- 
pense en  lui  promettant  la  main  d'Emilie. 

Se.  u.  —  Maxime  et  Cinna  restent  seuls.  Maxime  s'étonne 
et  s'indigne  du  rôle[que  Cinna  vient  déjouer;  Cinna  répond 
qu'il  veut  qu'Auguste  périsse,  et  son  abdication  l'eût  sauve. 
Il  avoue  qu'il  aime  Emilie,  mais  il  veut  la  mériter  par  la 
mort  du  tyran. 

ACTE  ni 

Se.  1.  —  Celte  confidence  a  troublé  l'esprit  de  Maxime; 
lui-même  est  épris  secrètement  d'Emilie.  Euphorbe,  son  af- 
franchi, l'excite  à  dénoncer  Cinna,  qui  prétend  servir  Rome 
et  ne  sert  que  son  amour.  Maxime  hésite,  mais  il  penche 
vers  la  trahison. 

Se.  II.  —  Cinna  reparait,  cl  semble  un  autre  homme.  Les 
bienfaits  dont  Auguste  l'a  comblé  ont  éveillé  ses  remords; 
il  est  près  d'abandonner  l'entreprise;  mais  il  redoute  l'indi- 
gnation de  l'implacable  Emilie.  Maxime  lui  reproche  encore 
d'avoir  trahi  l'intérêt  des  Romains  en  empêchant  l'empereur 
d'abdiquer;  il  s'éloigne,  résolu  à  dénoncer  son  rival. 

Se.  m.  —  Cinna,  dans  un  monologue,  exprime  les  hésita- 
tions de  son  âme.  Doit-il  être  ingrat  envers  Auguste,  ou 
parjure  envers  Emilie? 

Se.  IV.  —  Emilie  reparaît  alors  avec  sa  conlideiite;  elh; 
voit  le  trouble  de  Cinna  et  ses  biches  scrupules;  pour  elle, 
puisque  son  amant  l'abandonne,  fière  d'être  ingrate  envers 
le  tyran,  elle  frappera  l'empereur  de  sa  propre  main!  Ciinia, 
jioussé  à  bout,  déclare  qu'il  tuera  Auguste,  et  se  tuera  lui- 
même  après  son  crime  accompli. 

Se.  v.  —  Fulvie  reproclic  à  Emilie  sa  dureté;  mais  Emilie 


ANALYSE   DE   CIXNA  381 

est  inflexible  :  que  Cinna  tienne  d'abord  le  serment  qu'il  a 
prêté,  et  qu'il  choisisse  après  de  la  mort  ou  de  l'amour 
d'Emilie. 

ACTE  IV 

Se.  I,  —  Euphorbe  a  tout  dit  à  Auguste,  et,  pour  dimi- 
nuer la  faute  de  son  maître,  il  feint  que  Maxime  s'est  pré- 
cipité dans  le  Tibre. 

Se.  II.  —  Monologue  d'Auguste.  Il  maudit  le  pouvoir  qui 
lui  fait  tant  d'ennemis.  Il  rappelle  ses  crimes,  dont  la  noir- 
ceur justifie  aujourd'hui  l'ingratitude  de  Cinna.  Mais  cette 
ingratitude  est  horrible.  Auguste  se  trahit  lui-même  en 
l'excusant.  Il  faut  que  Cinna  périsse!  Mais  quoi!  toujours 
des  supplices!  Ah!  que  plutôt  Auguste  meure,  puisque  tant 
de  gens  de  cœur  veulent  sa  mort.  Mais  il  ne  périra  pas 
sans  vengeance,  et  Cinna  du  moins  va  mourir  avant  lui. 
Ces  sentiments,  ces  passions  contraires  déchirent  le  cœur 
d'Auguste;  il  agite  tous  les  partis,  et  ne  peut  rien  résoudre. 

Se.  ni.  —  Livie,  sa  femme,  lui  vient  conseiller  la  clémence; 
Auguste  l'écoute  avec  impatience,  et,  sans  repousser  ses 
conseils,  refuse  de  s'engagera  les  suivre. 

Se.  IV.  —  Fulvie  annonce  à  Emilie  que  la  conjuration  est 
probablement  découverte;  Auguste  a  mandé  Cinna.  Emilie 
défie  la  fortune  d'abattre  son  cœur,  et  se  prépare  à  mourir 
courageusement. 

Se.  V.  —  Maxime,  dont  Euphorbe  avait  feint  le  trépas, 
reparait  et  supplie  Emilie  de  s'enfuir  avec  lui;  elle  devine  sa 
trahison  et  repousse  avec  horreur  l'amour  qu'il  ose  déclarer. 

Se.  VI.  —  Maxime,  désespéré  du  mépris  d'Emilie,  maudit 
les  lâches  conseils  d'Euphorbe,  qui  lui  coûteront  la  vie  et 
l'honneur. 

ACTE  V 

Se.  I.  —  Auguste  rappelle  à  Cinna  tous  les  bienfaits  dont 
il  l'a  comblé.  Il  sait  que  Cinna  veut  assassiner  son  bienfai- 


382  ANALYSE  DE   CINNA 

teiir.  Cinna  proteste.  Auguste  le  réduit  au  silence  en  lui 
disant  tous  les  détails  du  couiplot.  Quelle  misérable  ambi- 
tion s'il  espérait  régner  après  Auguste!  Cinna  enfin  avoue 
mais  il  n'a  conspiré  que  pour  venger  la  liberté  de  Rome. 

Se.  II.  —  A  ce  moment  Livie  amène.  Emilie,  complice  de 
Cinna;  elle  vient  pour  mourir  avec  l'amant  dont  elle  armait 
le  bras.  Cinna  veut  l'excuser,  prendre  sur  lui  tout  le  crime; 
elle  refuse  de  séparer  leur  cause  et  leur  sort. 

Se.  III.  —  iVIaxime  alors  paraît,  et  par  remords  ou  par 
désespoir  avoue  sa  double  trahison  envers  Auguste  et  envers 
Cinna.  Tant  de  bassesse  inspire  à  Auguste  une  magnani- 
mité sans  réserve  ;  il  pardonne  tout  à  tous;  il  appelle  Cinna 
son  ami,  et  de  nouveau  lui  donne  Emilie.  Les  conjuiéî, 
touchés  d'une  telle  clémence,  se  prosternent  devant  l'empe- 
reur; et  la  fière  Emilie  elle-même  jure  avec  Maxime  et 
Cinna  de  rester  fidèle  à  ce  prince  généreux,  qui  pardonne 
à  l'ingratitude  et  qui  récompense  le  crime.  Livie  annonce 
que  l'ère  des  conspirations  contre  Auguste  est  finie.  L'em- 
pereur, pour  rassurer  les  complices  de  Cinna,  va  laire  par- 
tout publier  : 

Qu'Auguste  a  tout  appris  et  veut  tout  oublier. 


A  MONSIEUR  DE  MONTORON  ' 

(1643) 

Monsieur, 

Je  vous  présente  un  tableau  d'une  des  plus  belles 
actions  d'Auguste.  Ce  monarque  étoit  tout  généreux,  et 
sa  générosité  n'a  jamais  paru  avec  tant  d'éclat  que  dans 
les  effets  de  sa  clémence  et  de  sa  libéralité.  Ces  deux 
rares  vertus  lui  étoient  si  naturelles  et  si  inséparables 
en  lui,  qu'il  semble  qu'en  cette  histoire  que  j'ai  mise 
sur  notre  théâtre,  elles  se  soient  tour  à  tour  entre-pro- 
duites  dans  son  âme.  Il  avoit  été  si  libéral  envers  Cinna, 

1.  Selon  Tallemant  des  Réaux  (Historiettes,  Louis  XIII),  Montoron 
(on  écrit  aussi  Montauron)  paya  deux  cents  pistoles  (deux  mille  deux 
cents  livres)  la  dédicace  de  Cinna.  La  pauvreté  contraignit  Corneille 
d'écrire  ces  platitudes.  Marié  en  1641,  il  eut  son  second  enfant  le  16  sep- 
tembre 1643.  Au  reste  les  flatteries  dédicatoircs  ne  tiraient  guère  plus 
à  conséquence  au  xvii'  siècle  que  les  formules  de  soumission  à  la  fin 
des  lettres.  Toutefois  Corneille  avait  un  peu  passé  la  mesure,  et  il  fut 
raillé  par  Scarron  dans  sa  Dédicace  à  la  petite  levrette  de  ma  sœur. 
Pierre  du  Puget  de  Montoron,  riche  financier,  sot  et  généreux,  finit 
par  se  ruiner  par  son  luxe  et  ses  prodigalités.  Il  mourut  pauvre  et 
oublié  en  1664.  Après  sa  déchéance,  Scarron  se  moquait  ainsi  des  au- 
teurs privés  de  ce  patron  magnifique  : 

Ce  n'est  que  maroquin  perdu 
Que  les  livres  que  l'on  dédie 
Depuis  que  Montauron  mendie; 
Montauron  dont  le  quart  d'écu 
S'attrapait  si  bien  à  la  glu 
De  l'ode  ou  de  la  comédie. 


384  A  MONSIEUR   DE  MONTORON 

que  sa  conjuration  ayant  fait  voir  une  ingratitude  extra- 
ordinaire, il  eut  besoin  d"un  extraordinaire  clTort  de 
clémence  pour  lui  pardonner;  et  le  pardon  qu'il  lui 
donna  fut  la  source  des  nouveaux  bienfaits  dont  il  lui 
fut  prodigue,  pour  vaincre  tout  à  fait  cet  esprit  (}ui 
n'avoit  pu  être  gagné  par  les  premiers,  de  sorte  qu'il 
est  vrai  de  dire  qu'il  eût  été  moins  clément  envers  lui 
s'il  eût  été  moins  libéral,  et  qu'il  eût  été  moins  libéral 
s'il  eût  été  moins  clément.  Cela  étant,  à  qui  pourrois-je 
plus  justement  donner  le  portrait  de  l'une  de  ces  héroï- 
ques vertus,  qu'à  celui  qui  possède  l'autre  en  un  si  haut 
degré,  puisque,  dans  cette  action,  ce  grand  prince  les 
a  si  bien  attachées  et  comme  unies  l'une  à  l'autre, 
qu'elles  ont  été  tout  ensemble  et  la  cause  et  l'effet  l'une 
de  l'autre?  Vous  avez  des  richesses,  mais  vous  savez  en 
jouir,  et  vous  en  jouissez  d'une  façon  si  noble,  si  relevée, 
et  tellement  illustre,  que  vous  forcez  la  voix  publique 
d'avouer  que  la  fortune  a  consulté  la  raison  quand  elle 
a  répandu  ses  faveurs  sur  vous,  et  qu'on  a  plus  de  sujet 
de  vous  en  souhaiter  le  redoublement  que  de  vous  en 
envier  l'abondance.  J'ai  vécu  si  éloigné  de  la  flatterie, 
que  je  pense  être  en  possession  de  me  faire  croire  quand 
je  dis  du  bien  do  quelqu'un;  et  lorsque  je  donne  des 
louanges  (ce  qui  m'arrive  assez  rarement),  c'est  avec  tant 
de  retenue,  que  je  supprime  toujours  quantité  de  glo- 
rieuses vérités,  pour  ne  me  rendre  pas  suspect  d'étaler  de 
ces  mensonges  obligeants  que  beaucoup  de  nos  modernes 
savent  débiter  de  si  bonne  grâce  '.  Aussi  je  ne  dirai  rien 
des  avantages  de  votre  naissance,  ni  de  votre  courage, 


1.  C'esL  i)eul-(':ti'e  ro  raffini'inonl  dans  la  flatlorio  qui  indisposa  quel- 
ques conloniporains.  On  jiensa  aussi  que  Corneille  avait  un  peu  passé 
les  bornes   en  comparant  Montoron  avec  l'empereur  Auguste. 


A  MONSIEUR   DE   MONTORON  385 

qui  l'a  si  dignement  soutenue  dans  la  profession  des 
armes,  à  qui  vous  avez  donné  vos  premières  années  :  ce 
sont  des  choses  trop  connues  de  tout  le  monde.  Je  ne 
dirai  rien  de  ce  prompt  et  puissant  secours  que  reçoi- 
vent chaque  jour  de  votre  main  tant  de  bonnes  familles, 
ruinées  par  les  désordres  de  nos  guerres  :  ce  sont  des 
choses  que  vous  voulez  tenir  cachées.  Je  dirai  seulement 
un  mot  de  ce  que  vous  avez  particulièrement  de  com- 
mun avec  Auguste  :  c'est  que  cette  générosité  qui  com- 
pose la  meilleure  partie  de  votre  àme  et  règne  sur 
l'autre,  et  qu'à  juste  titre  on  peut  nommer  l'âme  de 
votre  âme,  puisqu'elle  en  fait  mouvoir  toutes  les  puis- 
sances; c'est,  dis-je,  que  cette  générosité,  à  l'exemple 
de  ce  grand  empereur,  prend  plaisir  à  s'étendre  sur  les 
gens  de  lettres,  en  un  temps  où  beaucoup  pensent  avoir 
trop  récompensé  leurs  travaux  quand  ils  les  ont  ho- 
norés d'une  louange  stérile.  Et  certes,  vous  avez  traité 
quelques-unes  de  nos  muses  avec  tant  de  magnanimité, 
qu'en  elles  vous  avez  obligé  toutes  les  autres,  et  qu'il 
n'en  est  point  qui  ne  vous  en  doive  un  remercîment. 
Trouvez  donc  bon.  Monsieur,  que  je  m'acquitte  de  celui 
que  je  reconnois  vous  en  devoir,  par  le  présent  que  je 
vous  fais  de  ce  poème,  que  j'ai  choisi  comme  le  plus 
durable  des  miens,  pour  apprendre  plus  longtemps  à 
ceux  qui  le  liront  que  le  généreux  Monsieur  de  Mon- 
toron,  par  une  libéralité  inouïe  en  ce  siècle,  s'est  rendu 
toutes  les  muses  redevables,  et  que  je  prends  tant  de 
part  aux  bienfaits  dont  vous  avez  surpris  quelques-unes 
d'elles,  que  je  m'en  dirai  toute  ma  vie, 

MONSIEUR, 

Votre  très-humble  et  très-obligé  serviteur, 

CORINEILLE. 


SENEGA  1 

Lib.  I,  De  Clementia,  cap.  ix. 

Divus  Auguslus  mitis  fuit  piinceps,  si  quis  illum  a 
principatu  suo  œstimare  incipiat.  In  communi  quidem 
republica  '^,  duodevicesimum  egressus  annum,  jam 
pugiones  in  sinu  amicorum  absconderat,  jam  insidiis 
ill.  Antonii  consulis  latus  petierat,  jam  fuerat  collega 
proscriptionis,  sed  quum  annum  quadragesimum  trans- 
isset,  et  in  Gallia  moraretur,  delatum  est  ad  eum  indi- 
cium,  L.  Cinnam,  stolidi  ingenii  virum,  insidias  ci 
struere.  .Diclum  est  et  ubi,  et  quando,  et  quemadmodum 
aggrodi  vollet.  Unus  ox  consciis  deferebat;  statuit  Sf  ab 
eo  vindicare.  Consilium  amicorum  advocari  jussit.  Nox 
illi  inquiéta  erat,  quum  cogitavct  adolescentem  nobilem, 
boc  detracto  integrum,  Cn.  Pompeii  nepotem  damnan- 
dum.  Jam  unura  hominem  occidere  non  poterat,  quum 
M.  Antonio  proscriptionis  edictum  inter  cœnam  dictarat. 
Gcmens  subinde  voces  varias  cmittebat  et  inter  se  con- 
trarias :  ('  (Juid  ergo?  ego  percussorem  meum  securuiu 
ambulare  i)atiar,  me  solHcito?  Ergo  non  dabit  pienas, 
qui  tôt  civilibus  bellis  frustra  petitum  caput,  tôt  uava- 
bbus,  tôt  pedestribus  prœliis  incolume,  poslquam  teriM 

1.  Nous  luiblions  ici,  il'après  l'excmiilf  tloniic  par  Corneille,  le  frag- 
ment de  Scnèqiie  (Traité  de  la  Clémence)  où  il  avait  puisé  l'histoire  de 
la  conjuration  de  Cinna. 

2.  Ici  le  texte  donne  par  Corneille  omet  une  ligne  :  après  republica  : 
f/lailium  nwvit  •  quum  hoc  xtatis  esset  quod  tu  nunc  es,  duodevicesi- 
mum, etc. 


SENECA  387 

manque  pax  parta  est,  non  occidere  constituât,  sed 
inmiolare?»  Nam  sacrificantem  placuerat  adoriri.  Rur- 
sus  silentio  interposito,  majore  multo  voce  sibi  quam 
Cinnœ  irascebatur  :  «  Quid  vivis,  si  perire  te  tam  mul- 
torum  interest?  Quis  finis  erit  suppliciorum?  quis  san- 
guinis?  Ego  sum  nobilibus  adolescentulis  expositum 
caput,  in  quod  mucrones  acuant.  Non  est  tanti  vita,  si, 
ut  ego  non  peream,  tam  multa  perdenda  sunt.  »  Inter- 
pellavit  tandem  illum  Livia  uxor,  et  :  «  Admittis,  inquit, 
muliebre  consilium?  Fac  quod  medici  sob-nt;  ubi  usi- 
tata  remédia  non  procedunt,  tentant  contraria.  Severi- 
tate  nihiladhuc  profecisti  •  Sah'idienum  Lepidussecutus 
est,  Lepidum  Murœna,  Muraenam  Cœpio,  Ca.'pionem 
Egnatius,  ut  alios  taceam  quos  tantum  ausos  pudet; 
nunc  tenta  quomodo  tibi  cedat  clementia.  Ignosce 
L.  Cinnœ;  deprehensus  est;  jam  nocere  tibi  non  potest, 
prodesse  famœ  tuœ  potest.  »  Gavisus  sibi  quod  advoca- 
tura  invenerat,  uxori  quidcm  gratias  egit  :  renuntiari 
autem  extemplo  amicis  quos  in  consilium  rogavcrat 
imperavit,  et  Cinnam  unum  ad  se  accersit,  dimissisque 
omnibus  e  cubiculo,  quum  alteram  poni  Cinnaa  cathe- 
dram  jussisset  :  «  Hoc,  inquit,  primum  a  te  peto,  ne 
me  loquentem  interpelles,  ne  medio  sermone  meo  pro- 
clames; dabitur  tibi  loquendi  liberum  tempus.  Ego  te, 
Cinna,  quum  in  hostium  castris  invenissem,  non  factum 
tantum  mihi  inimicum,  sed  natum,  servavi;  patrimo- 
nium  tibi  omne  concessi  ;  hodie  tam  felix  es  et  tam  dives, 
ut  victo  victores  invideant  :  sacerdotium  tibi  petenti, 
prœteritis  compluribus  quorum  parentes  mecum  milita- 
verant,  dedi.  Quum  sic  de  te  meruerim,  occidere  me 
constiluisti.  »  Quum  ad  banc  vocem  exclamasset  Cinna, 
procul  hanc  ab  se  abesse  dementiam  .  «  Non  prœstas, 


388  SENECA 

inquit,    fidem,    Cinna;  convenerat   ne   interloquereris. 
Occidere,  inquam,  me  paras.  »  Adjecit  locum,  socios, 
diem,  ordinem  insidiarum,  cui    commissum  esset  fer- 
rum;  et  quum   defixum  videret,    nec  ex   conveiilione 
jam,  sed  ex  conscientia  taceiïteni  :  «  Quo,  inquit,  Iioc 
animo  facis?  Ut  ipse  sis  piinceps?  Maie  mehercule,  ciini 
republica  agitur,  si  tibi  ad  iinperanduiu  nihil  praHer 
me  obstat.  Domum  tuam  tueri  non  putes;  nuper  libcr- 
tini  hominis  gratia  in  privato  judicio  superatus  es.  Adeo 
nihil   facilius  putas  quam  contra  Caesarem  advocarc? 
Cedo,   si   spes  tuas    solus   impedio   \   Paulusne   te   et 
Fabius  Maximus  et  Cossi  et  Servilii  ferent,  tantunique 
agmen  nobilium,  non  inania  nomina  prœfercntium,  sed 
eorum  qui  imaginibus  suis  decori  sunt?  »   Ne   totam 
ejus  orationem    repetendo   magnam  partem  voluminis 
occupem,   diutius    enim    quam  duabus  horis  locutum 
esse  constat,  quum  hancpœnam  qua  sola  erat  contentus 
futurus,  extenderet  :  <(  Vitam  tibi,  inquit,  Cinna,  iterum 
do,    prius    hosti,    nunc    insidiatori    ac    parricida?.    Ex 
hodierno  die  inter  nos  amicitia  incipiat.  Contendamus 
utrum   ego   meliore    fide   vitam   tibi   dederim,    an    lu 
debeas.   »  Post  hajc  detulit  ultro  consulatum,  questus 
quod  non  auderet  petere  ;  amicissimum,  fidelissimumque 
habuit;  heures  solus  fuit  illi;  nuUis  amplius  insidiis  ab 
ullo  petitus  est  *. 

1.  Montaigne  (voir  plus  loin)  a  mal  compris  ce  passage,  ayant,  avec 
cei'Iaintis  éditions,  placé  un  point  après  impedio. 

2.  L'histoire  de  la  conjuration  de  Cinna  n'est  pas  parfaitement  authen- 
tique. Selon  Sénèquo,  la  chose  eut  lieu  en  Gaule,  Auguste  avait  qu.i- 
rnntc  ans.  Selon  Dion  Cassius,  elle  se  passa  dans  Home.  D'autre  piirl, 
et  ce  seul  fait  est  siir,  Cnéius  Cornélius  Cinna  Magnus.  fils  de  Lucius 
Cornélius  Cinna  et  d'une  fille  de  Pompée,  fut  consul  en  l'an  5  avant  J.-C 
Si,  comme  le  veut  Sénéque,  il  avait  couspiré  l'année  précédente,  Au- 
guste avait  alors  cinquante-huit  ans. 


À 


MONTAIGNE  ' 

Livre  I  de  ses  Essais,  chapitre  xxiii. 

L'empereur  Auguste,  estant  en  la  Gaule,  receut  cer- 
tain advertissement  d'une  coniuration  que  luy  brassoit 
L.  Cinna  :  il  délibéra  de  s'en  venger,  et  manda  pour 
cet  effect  au  lendemain  le  conseil  de  ses  amis.  Mais  la 
nuict  d'entre  deux,  il  la  passa  avecques  grande  inquié- 
tude, considérant  qu'il  avoit  à  faire  mourir  un  ieune 
homme  de  bonne  maison  et  nepveu  du  grand  Pompeius, 
et  produisoit  en  se  plaignant  plusieurs  divers  discours  : 
«  Quoy  doncques,  disoit  il,  sera  il  vray  que  ie  demeure- 
ray  en  crainte  et  en  alarme,  et  que  ie  lairray  mon 
meurtrier  se  promener  ce  pendant  h  son  ayse?  S'en  ira 
il  quitte,  ayant  assailly  ma  teste,  que  i'ay  sauvée  de 
tant  de  guerres  civiles,  de  tant  de  battailles  par  mer  et 
par  terre,  et  aprez  avoir  estably  la  paix  universelle  du 
monde?  sera  il  absoult,  ayant  délibéré  non  de  me 
meurtrir  seulement,  mais  de  rne  sacrifier?  »  caria  con- 
iuration estoit  faicte  de  le  tuer  comme  il  feroit  quelque 
sacrifice.  Aprez  cela,  s'estant  tenu  coy  quelque  espace 
de  temps,  il  recommenceoit  d'une  voix  plus  forte,  et 
s'en  prenoit  à  soy  mesme  :  «  Pourquoy  vis  tu,  s'il  im- 
porte à  tant  de  gents  que  tu  meures?  N'y  aura  il  point 

1.  Corneille  a  publié  après  le  fragment  de  Sénèque  l'imitation  du 
texte  latin  que  Montaigne  avait  insérée  dans  ses  Essais  :  ce  qui  nous 
donne  à  penser  que  c!est  dans  Montaigne,  plutôt  que  dans  Sénéque, 
qu'il  lut  d'abord  le  récit  de  la  conjur-tion  de  Cinna,  et  puisa  la  pre- 
mière idée  de  sa  tragédie.  Corneille  écrit  et  prononce  Montagne. 


390  MONTAIGNE 

de  fin  à  tes  vengeances  et  à  tes  cruautez?  Ta  vie  vault 
elle  que  tant  de  dommage  se  face  pour  la  conserver?  >> 
Livia,  sa  femme,  le  sentant  en  ces  angoisses  .  «  Et  les 
conseils  des  femmes  y  seront  ils  receus?lui  dict  elle: 
fay  ce  que  font  les  médecins;  quant  les  receptes  accous- 
tumees  ne  peuvent  servir,  ils  en  essayent  de  contraires. 
Par  sévérité,  tu  n'as  iusques  à  cette  heure  rien  proufité  : 
Lepidus  a  suyvi  Salvidienus  ;  Murena,  Lepidus:  Caepio, 
Murena;  Egnatius,  Caepio  ;  commence  à  expérimenter 
comment  te  succéderont  la  doulceur  et  la  clémence. 
Cinna  est  convaincu  :  pardonne-luy  :  de  te  nuire  désor- 
mais, il  ne  pourra,  et  proufitera  à  ta  gloire.  »  Auguste 
fcut  bien  ayse  d'avoir  trouvé  un  advocat  de  son  humeur; 
et  ayant  remercié  sa  femme,  et  contremandé  ses  amis 
qu'il  avoit  assignez  au  conseil,  commanda  qu'on  feist 
venir  à  luy  Cinna  tout  seul;  et  ayant  faict  sortir  tout 
le  monde  de  sa  chambre,  et  faict  donner  un  siège  à 
Cinna,  il  luy  parla  en  cette  manière  ;  «  En  premier  lieu, 
le  te  demande,  Cinna,  paisible  audience;  n'interromps 
pas  mon  parler  :  ie  te  donray  temps  et  loisir  d'y  res- 
pondre.  Tu  sçais,  Cinna,  que  t'ayant  prins  au  camp  de 
mes  ennemis,  non  seulement  t'estant  faict  mon  enncMny, 
mais  estant  nay  tel,  ie  te  sauvay,  ie  te  meis  entre  mains 
touts  tes  biens,  et  t'ai  enfin  rendu  si  accommodé  et  si 
aysé,  queles  victorieux  sont  envieux  de  la  condition  du 
vaincu  :  rof'fice  du  sacerdoce  que  tu  me  demandas,  ie 
le  l'octroyay,  l'ayant  refuse  à  d'auUres,  desquels  les 
pères  avoyent  f(;usiiiurs  combattu  avecques  moy.  T'ayant 
si  fort  obligé,  tu  as  enireprins  de  me  tuer.  »  A  (pioy 
Cinna  s'estant  escrié  qu'il  esloit  bim  csloingné  d'uiu;  ?i 
nies("hante  pensée  :  «  Tu  ne  me  tiens  pas,  Cinna,  ce  que 
tu  m'uvois  promis,  suyvit  Auf^uste;  tu  m'avois  asseuré 


MONTAIGNE  3'.)1 

que  ie  ne  seroy  pas  interrompu.  Ouy,  tu  as  entreprins 
de  me  tuer  en  tel  lieu,  tel  iour,  en  telle  compaignie.,  et 
de  telle  façon.  »  Et  le  veoyant  transi  de  ces  nouvelles,  et 
en  silence,  non  plus  pour  tenir  le  marché  de  se  taire, 
mais  de  la  presse  de  sa  conscience  •  «  Pourquoy,adiousta 
il,  le  fais  tu?  Est  ce  pour  estre  empereur?  Vrayemen* 
il  va  bien  mal  à  la  chose  publicque,  s'il  n'y  a  que  moy 
qui  t'empesche  d'arriver  à  l'empire.  Tu  ne  peulx  pas 
seulement  deffendre  ta  maison,  et  perdis  dernièrement 
un  procez  par  la  faveur  d'un  simple  libertin  *.  Quoy  ! 
n'as  tu  pas  moyen  ny  pouvoir  en  aultre  chose  qu'à  entre- 
prendre César?  le  le  quitte,  s'il  n'y  a  que  moy  qui  em- 
pesche  tes  espérances.  Penses  tu  que  Paulus,  que  Fa- 
bius, que  les  Cosseens  et  Serviliens  te  souffrent,  et  une  si 
grande  troupe  de  nobles,  non  seulement  nobles  de  nom, 
mais  qui  par  leur  vertu  honnoreiit  leur  noblesse?  » 
Aprez  plusieurs  aultres  propos  (car  il  parla  à  luy  plus 
de  deux  heures  entières)  :  «  Or  va,  luy  dict  il,  ie  te 
donne,  Cinna,  la  vie  à  traistre  et  à  parricidC;  que  ie  te 
donnay  aultrefois  à  ennemy;  que  l'amitié  commence  de 
ce  iourd'huy  entre  nous;  essayons  qui  de  nous  deux  de 
meilleure  foy,  moy  t'aye  donné  ta  vie,  ou  lu  l'ayes 
receue.  »  Et  se  despartit  d'avecques  luy  en  cette  ma- 
nière. Quelque  temps  aprez,  il  luy  donna  le  consulat,  se 
plaignant  de  quoy  il  ne  luy  avoit  osé  demander.  Il  Teut 
depuis  pour  fort  amy,  et  feut  seul  faict  par  luy  héritier 
de  ses  biens.  Or  depuis  cet  accident,  qui  adveint  à 
Auguste  au  quarantiesme  an  de  son  aage,  il  n'y  eut 
i''mais  de  coniuration  ny  d'enlreprinse  contre  luy,  et 
receut  une  iuste  recompense  de  cette  sienne  clémence. 

1.  Affranchi  (du  latin  libertinufs:  affranclà,  dans  Cieéron,  Horace,  etc., 
et  plus  lard,  chez  les  écrivains  de  la  décadence,  fds  d'affranchi). 


LETTRE  '  DE  BALZAC  A  CORNEILLE 

SUR  GINNA 

Monsieur, 

J'ai  senti  un  notable  soulagement  depuis  l'arrivée  de 
votre  paquet,  et  je  crie  miracle  dès  le  commencenient 
de  ma  lettre.  Votre  Cinna  guérit  les  malades,  il  l'ait  que 
les  paralytiques  battent  des  mains,  il  rond  la  parole  à 
un  muet,  ce  seroit  trop  peu  de  dire  à  un  enrhumé.  En 
effet  j'avois  perdu  la  parole  avec  la  voi-\  ,  et,  puisque  je 
les  recouvre  Tune  et  l'autre  par  votre  moyen,  il  est  bien 
juste  que  je  les  emploie  toutes  deux  à  votre  gloire,  et  à 
dire  sans  cesse  :  La  belle  chose!  Vous  avez  peur  néan- 
moins d'être  de  ceux  qui  sont  accablés  par  la  majesté 
des  sujets  qu'ils  traitent,  et  ne  pensez  pas  avoir  apporté 
assez  de  force  pour  soutenir  la  grandeur  romaine  -. 
Quoique  cette  modestie  me  plaise,  elle  ne  me  persuade 
pas,  et  je  m'y  oppose  pour  l'intérêt  de  la  vérité.  Vous 

1.  Cette  lettre  de  Balzaa.  du  17  janvier  1G43,  insérée  dans  \e  Rnrupil 
de  SCS  lettres  public  en  1647,  fut  reproduite  pur  Corneille  en  léle  de 
l'édition  de  Cinna  qu'il  donna  en  1618,  avec  ses  œuvri's.  A  i;c  lilrc  il 
nous  a  semblé  qu'elle  devait  figurer  ici  :  elle  est  d'ailleurs  fort  intéres- 
sante, car  elle  exprirpe  la  façon  dont  les  contemporains  de  Corneille 
avaient  compris  et  apprécié  Cinna,  que  nous  comprenons  et  apprécions 
très  difTéremment  aujourd'hui,  sans  l'admirer  moins.  Voy.  ci  dessus, 
NntiM  sur   Cinna,  p.    371. 

2.  Sans  doute  Corneille  avait  exprimé  colle  crainte  dans  sa  lettre 
d'envoi  à  Balzac. 


£ETTRE    DE    BALZAC   A    CORNEILLE  393 

êtes  trop  subtil  examinateur  d'une  composition  univer- 
sellement approuvée;  et  s'il  étoit  vrai  qu'en  quelqu'une 
de  ses  parties  vous  eussiez  senti  quelque  foiblesse,  ce 
seroit  un  secret  entre  vos  muses  et  vous;  car  je  vous 
assure  que  personne  ne  Ta  reconnue.  La  foiblesse  seroit 
de  notre  expression,  et  non  pas  de  votre  pensée  :  elle 
viendroit  du  défaut  des  instruments,  et  non  pas  de  la 
faute  de  l'ouvrier,  il  faudroit  en  accuser  l'incapacité  de 
notre  langue. 

Vous  nous  faites  voir  Rome  tout  ce  qu'elle  peut  être 
à  Paris,  et  ne  l'avez  point  brisée  en  la  remuant.  Ce 
n'est  point  une  Rome  de  Cassiodore,  et  aussi  déchirée 
qu'elle  étoit  au  siècle  des  Théodorics'  :  c'est  une  Rome 
de  Tite-Live,  et  aussi  pompeuse  qu'elle  étoit  au  temps 
des  premiers  Césars.  Vous  avez  même  trouvé  ce  qu'elle 
avoit  perdu  dans  les  ruines  de  la  république,  cette 
noble  et  magnanime  fierté;  et  il  se  voit  bien  quelques 
passables  traducteurs  de  ses  paroles  et  de  ses  locutions, 
mais  vous  êtes  le  vrai  et  le  fidèle  interprète  de  son  esprit 
et  de  son  courage  .Je  dis  plus,  Monsieur,  vous  êtes  sou- 
vent son  pédagogue  et  l'avertissez  de  la  bienséance  quand 
elle  ne  s'en  souvient  pas.  Vous  êtes  le  réformateur  du 
vieux  temps,  s'il  a  besoin  d'embellissement,  ou  d'appui. 
Aux  endroits  où  Rome  est  de  brique,  vous  la  rebâtissez 
de  marbre  :  quand  vous  trouvez  du  vide,  vous  le  rem- 
plissez d'un  chef-d'œuvre;  et  je  prends  garde  que  ce  que 
vous  prêtez  à  l'histoire  est  toujours  meilleur  que  ce  que 
vous  empruntez  d'elle.  F.a  femme  d'Horace  et  la  mai- 
t'-ess^  de  Cinna,  qui  sont  vos  deux  véritables  enfanle- 
ments,  et  les  deux  pures  créatures  de  votre  e«prit,  ne 

1.  Roi  des  Oslrogolhs;  il  régnait  à  Rome  au  vi°  siècle  (493-526).  Cassio- 
dore fat  un  de  ses  ministres. 

u 


394  LETTRE   DE   BALZAC   A   CORNEILLE 

sont-elles  pas  aussi  les  principaux  ornements  de  vos 
deux  poèmes?  Et  qu'est-ce  que  la  saine  antiquité  a  pro- 
duit de  vigoureux  et  de  ferme  dans  le  sexe  foible,  qui 
soit  comparable  à  ces  nouvelles  héroïnes  que  vous  avez 
mises  au  monde,  à  ces  Romaines  de  votre  façon?  Je  ne 
m'ennuie  point  depuis  quinze  jours,  de  considérer  celle 
que  j'ai  reçue  la  dernière.  Je  l'ai  fait  admirer  à  tous  les 
habiles  de  notre  province;  nos  orateurs  et  nos  poètes  en 
disent  merveilles,  mais  un  docteur  de  mes  voisins,  qui 
se  met  d'ordinaire  sur  le  haut  style,  en  parle  certes 
d'une  étrange  sorte;  et  il  n'y  a  point  de  mal  que  vous 
sachiez  jusques  où  vous  avez  porté  son  esprit.  Il  se  con- 
tcntoit  le  premier  jour  de  dire  que  votre  Emilie  étoit 
la  rivale  de  Caton  et  de  Brutus  dans  la  passion  de  la 
liberté.  A  cette  heure  il  va  bien  plus  loin.  Tantôt  il  la 
nomme  la  possédée  du  démon  de  la  république,  et  quel- 
quefois la  belle,  la  raisonnable,  la  sainte  et  l'adorable 
Furie.  Voilà  d'étranges  paroles  sur  le  sujet  de  votre 
Romaine,  mais  elles  ne  sont  pas  sans  fondement.  Elle 
inspire  en  effet  toute  la  conjuration  et  donne  chaleur  au 
parti  par  le  feu  qu'elle  jette  dans  l'àme  du  chef.  Elle 
entreprend,  en  se  vengeant,  de  venger  toute  la  terre; 
elle  veut  sacrifier  à  son  père  une  victime  qui  seroit  trop 
grande  pour  Jupiter  môme.  C'est  à  mon  gré  une  per- 
sonne si  excellente  que  je  pense  dire  peu  à  son  avan- 
tage, de  dire  que  vous  êtes  beaucoup  plus  heureux  en 
votre  race  que  Pompée  n"a  été  en  la  sienne,  et  que 
voire  fille  Emilie  vaut,  sans  comparaison,  davantage  que 
Cinna,  son  petit-fils.  Si  cettui-ci  *  même  a  plus  de*\'ertu 

1.  Formo  nrchnïqiie,  équivalent  à  celui-ci.  Cestui  ou  cetliii  est  le  cas 
coni|iléiiiont  du  pronom,  dont  cist.  cent  ou  cet  est  le  cas  sujel.  Celui 
est  le  cas  coniplément  du  iironom  dont  cil  est  le  cas  sujet. 


LETTRE   DE   BALZAC  A  CORNEILLE  395 

que  n'a  cru  Sénèque  i,  c'est  pour  être  tombé  entre  vos 
mains,  et  à  cause  que  vous  avez  pris  soin  de  lui.  Il 
vous  est  obligé  de  son  mérite,  comme  à  Auguste  de  sa 
dignité.  L'empereur  le  fit  consul,  et  vous  l'avez  fait  hon- 
nête homme;  mais  vous  l'avez  pu  faire  par  les  lois 
d'un  art  qui  polit  et  orne  la  vérité,  qui  permet  de  favo- 
riser en  imitant,  qui  quelquefois  se,  propose  le  sem- 
blable, et  quelquefois  le  meilleur.  J'en  dirois  trop  si  j'en 
di^ois  davantage.  Je  ne  veux  pas  commencer  une  disser- 
tation, je  veux  finir  une  lettre  et  conclure  par  les  pro- 
testations ordinaires,  mais  très  sincères  et  très  vérita- 
bles, que  je  suis,  etc. 

Le  XVII  janvier  M.  DCXLIIL 

I.  Oan:;  son  traité  De  Clementia;  voy.  ci-dessus,  p.  386. 


EXAMEN 

(1660) 


Ce  potsme  a  tant  d'illustres  suffrages  '  qui  lui  donnent 
le  premier  rang  parmi  les  miens,  que  je  me  ferois  trop 
d'importants  ennemis  si  j'en  disois  du  mal  :  je  ne  le 
suis  pas  assez  de  moi-même  pour  chercher  des  défauts^ 
où  ils  n'en  ont  point  voulu  voir,  et  accuser  le  jugement 
qu'ils  en  ont  fait,  pour  ol)Scurcir  la  gloire  qu'ils  m'en  ont 
donnée.  Cette  approbation  si  forte  et  si  générale  vient 
sans  doute  de  ce  que  la  vraisemblance  s'y  trouve  si 
heureusement  conservée  aux  endroits  où  la  vérité  lui 
manque,  qu'il  n'a  jamais  besoin  de  lecourir  au  néces- 
saire ^.  Hien  n'y  contredit  l'histoire,  bien  que  beaucoup 
de  choses  y  soient  ajoutées  ;  rien  n'y  est  violenté  par 
les  incommodités  de  la  représentation,  qi  par  l'unité  de 
jour,  ni  par  celle  de  lieu. 

1.  «  Une  dos  raisons  qui  donnont  lanl  d'illustres  suffrages  h  Citiiia  poirr 
le  mettre  au-dessus  de  ee  que  j'ai  fait,  c'est  qu'il  n'y  a  aucune  narration 
du  passé,  etc.  »  (Corneille,  Discours  des  trois  unitiis,  édition  Marly-La- 
veaux,  tome  I,  p.  105.)  Cf.  Nolirc  sur  Ciiiiia.  ci-dessus,  p.  ."ÎG.  Corneille 
atteste  encore  dans  VExamcn  de  Rodoijwic  la  préférence  déclarée  d: 
ses  (îontemporains  pour  Cinna. 

2.  On  voit  toutefois  qu'en  envoyant  sa  ])iécc  à  Balzac,  Corneille  avait 
fait  quelques  réserves  au  sujet  de  son  ouvrage  et  ne  s'en  était  pas 
montré  entièrement  satisfait.  Voy.  ci-dessus,  p.  '.V^-i. 

3.  C'est-à-dire  de  s'excuser  en  alléguant  la  nécessité.  Ce  que  Corneille 
entend  par  le  nécessaire,  c'est  l'obéissance  aux  règles  dramatiques. 
Voy.  son  Discours  de  la  tragédie,  édition  Marty-Laveaux,  tome  1,  p.  Si. 


EXAMEN  397 

Il  est  vrai  qu'il  s'y  renconti'e  une  duplicité  de  lieu  par- 
ticulier '.  La  moitié  de  la  pièce  se  passe  chez  Emilie,  et 
l'autre  dans  le  cabinet  d'Auguste.  J'aurois  été  ridicule  si 
j'avois  prétendu  que  cet  empereur  délibérât  avec  Maxime 
et  Cinna  s'il  quitteroit  l'empire  ou  non,  précisément  dans 
la  même  place  où  ce  dernier  vient  de  rendre  compte  à 
Emilie  de  la  conspiration  qu'il  a  formée  contre  lui.  C'est 
ce  qui  m'a  fait  rompre  la  liaison  des  scènes  au  quatrième 
acte,  n'ayant  pu  me  résoudre  à  faire  que  Maxime  vint 
donner  l'alarme  à  Emilie  de  la  conjuration  découverte, 
au  lieu  même  où  Auguste  en  venoit  de  recevoir  l'avis 
par  son  ordre,  et  dont  il  ne  faisoit  que  de  sortir  avec 
tant  d'inquiétude  et  d'irrésolution.  C'eût  été  une  impu- 
dence extraordinaire,  et  tout  à  fait  hors  du  vraisem- 
blable, de  se  présenter  dans  son  cabinet  un  moment 
après  qu'il  lui  avoit  fait  révéler  le  secret  de  cette  entre- 
prise et  porter  la  nouvelle  de  sa  fausse  mort.  Bien  loin 
de  pouvoir  surprendre  Emilie  par  la  peur  de  se  voir 
arrêtée,  c'eût  été  se  faire  arrêter  lui-même,  et  se  préci- 
piter dans  un  obstacle  invincible  au  dessein  qu'il  vouloit 
exécuter.  Emilie  ne  parle  donc  pas  où  parle  Auguste,  à 
la  réserve  du  cinquième  acte;  mais  cela  n'empêche  pas 
qu'à  considérer  tout  le  poème  ensemble,  il  n'aye  son 
unité  de  lieu,  puisque  tout  s'y  peut  passer,  non  seule- 
ment dans  Rome  ou  dans  un  quartier  de  Rome,  mais 
dans  le  seul  palais  d'Auguste,  pourvu  que  vous  y  vouliez 
donner  un  appartement  à  Emilie  qui  soit  éloigné  du 


1.  Sur  le  lieu  de  la  scène  dans  Cinna^  vov.  ci-dessous,  p.  401,  419, 
«6,  455,  460,  47  i. 

2.  Voilà  qui  parait  bien  clair,  et  donne  à  croire  que,  dans  Cinna,  la 
scène,  au  temps  de  Corneille,  représentait  successivement,  ou  simulta- 

.  "lément,  la  chambre  d'Emilie  et  le  cabinet  d'Auguste.  D'où   vient  donc 


398  EXAMEN 

Le  compte  que  Cinna  lui  rend  de  sa  conspiration  cer- 
tifie ce  que  j'ai  dit  ailleurs  ^  que,  pour  faire  souffrir 
une  narration  ornée,  il  faut  que  celui  qui  la  fait  et  celui 
qui  l'écoute  aient  l'esprit  assez  tranquille,  et  s'y  plaisent 
assez  pour  lui  prêter  toute  la  patience  qui  lui  est  néces- 
saire. Emilie  a  de  la  joie  d'apprendre  de  la  bouche  de 
son  amant  avec  quelle  chaleur  il  a  suivi  ses  intentions; 
et  Cinna  n'en  a  pas  moins  de  lui  pouvoir  donner  de  si 
belles  espérances  de  l'effet  qu'elle  en  souhaite  :  c'est 
pourquoi,  quelque  longue  que  soit  cette  narration,  sans 
interruption  aucune,  elle  n'ennuie  point.  Les  ornements 
de  rhétorique  dont  j'ai  tâché  de  l'enrichir  ne  la  font 
point  condamner  de  trop  d'artifice,  et  la  diversité  de 
ses  figures  ne  fait  point  regretter  le  temps  que  j'y  perds; 
mais  si  j'avois  attendu  à  la  commencer  qu'Évandre  eiH 
troublé  ces  deux  amants  par  la  nouvelle  qu'il  leur  ap- 
porte, Cinna  eût  été  obligé  de  s'en  taire  ou  do  la  con- 
clure en  six  vers,  et  Emilie  n'en  eût  pu  supporter  davan- 
tage. 

C'est  ici  la  dernière  pièce  où  je  me  suis  pardonné  de 
longs  monologues  :  celui  d'Émilic  ouvre  le  théâtre, 
Cinna  en  fait  un  au  troisième  acte,  et  Auguste  et  Maxime 
chacun  un  au  quatrième  *. 

Comme  les  vers  d'//o/'rtce  ont  quelque  chose  de  plus 
net  et  de  moins  guindé  pour  les  pensées  que  ceux  du 

que  l'abbé  d'Aubignac  écril,  dans  la  Pratique  tin  théâtre  (publiée  en 
1657,  avant  cet  Examen).:  «  Je  n'ai  jamais  ])u  bien  concevoir  comment 
Monsieur  Corneille  peut  faire  qu'en  un  même  lieu  Cinna  conte  à  Emilie 
tout  l'ordre  et  toutes  les  circonstances  d'une  grande  conspiration  contre 
Auguste,  cl  qu'Auguste  y  tienne  un  conseil  de  confidence  avec  ses 
deux  favoris  ?  • 

1.  Examen  de  Médée.  Voy.  édit.  Marty-Laveaux,  t.  II,  p.  337. 

2.  Ces  quatre  dernière?  lignes  ne  se  trouvent  que  dans  la  première 
édition  de  VExamen  de  Cinna  (1060). 


EXAMEN  399 

Cid  ',  on  peut  dire  que  ceux  de  cette  pièce  ont  quelque 
chose  de  plus  achevé  que  ceux  d'Horace,  et  qu'enfin  la 
facilité  de  concevoir  le  sujet,  qui  n'est  ni  trop  chargé 
d'incidents,  ni  trop  embarrassé  des  récits  de  ce  qui 
s'est  passé  avant  le  commencement  de  la  pièce,  est 
une  des  causes  sans  doute  de  la  grande  approbation 
qu'il  a  reçue.  L'auditeur  aime  à  s'abandonner  à  l'action 
présente,  et  à  n'être  point  obligé,  pour  l'intelligence  de 
ce  qu'il  voit,  de  réfléchir  sur  ce  qu'il  a  déjà  vu,  et  de 
fixer  sa  mémoire  sur  les  premiers  actes,  cependant  que 
les  derniers  sont  devant  ses  yeux.  C'est  l'incommodité 
des  pièces  embarrassées,  qu'en  termes  de  l'art  on  nomme 
implexes,  par  un  mot  emprunté  du  latin,  telles  que  sont 
Rodogime  et  Héradius.  Elle  ne  se  rencontre  pas  dans 
les  simples;  mais  comme  celles-là  ont  sans  doute  besoin 
de  plus  d'esprit  pour  les  imaginer,  et  de  plus  d'art  pour 
les  conduire,  celles-ci,  n'ayant  pas  le  même  secours  du 
côté  du  sujet,  demandent  plus  de  force  de  vers,  de  rai- 
soimement,  et  de  sentiments  pour  les  soutenir-. 


1.  L'expression  étonne  et  semble  bien  sévère;  il  est  vrai  toutefois  que 
dans  cet  admirable  Cid  il  reste  un  peu  d'afTectation  dans  le  style  et 
quelques  traces  d'enflure  espagnole.  L'auteur  a  la  bonne  foi  de  le  recon- 
naître, et  peut-être  s'exagère-l-il  même  ce  défaut.  Quant  à  Cinna,  le 
style  en  est  admirable;  mais  est-ce  la  seule  pièce  de  Corneille  qui  soit 
bien  écrite  ?  Voltaire  parait  le  dire  dans  le  Commentaire,  où  il  s'est 
montré  trop  souvent  très  injurieux  pour  Corneille,  tout  en  feignant  de 
l'honorer. 

2.  Corneille  ici  n'ose  avouer,  mais  laisse  deviner  sa  préférence  pour 
les  pièces  qu'il  nomme  implexes,  celles  qui  «  ont  besoin  de  plus  d'esprit 
pour  les  imaginer  »  ;  ailleurs  il  confessera  sa  particulière  tendresse 
pour  Bodogune  (Examen  de  Rodogime).  Il  a  loué  la  beauté  des  vers  de 
Cinna  dans  VKpitre  en  tête  du  Menteur  et  dans  V Examen  A' Andromède. 
Voy.  édil.  Marty-Laveaux,  t.  IV,  p.  130,  et  t.  V,  p.  298. 


PERSONNAGES 


OCTAVE-GKSAR  AUGUSTE,  empereur  de  Rome. 

LIVIE,  impératrice. 

CIN.N.V,  fils  d'une  tille  de  Pompée  *,  chef  de  la  conjuration 

contre  .Vugusle. 
MAXIME,  autre  chef  de  la  conjuration. 
EMILIE,  fille  de  G.  Toranius,  tuteur  d'Auguste,  et  proscrit 

par  lui  durant  le  triumvirat  2. 
FULVIE,  confidente  d'Emilie. 
l'OLYGLÈTE,  affranchi  d'AuRuste. 
ÉVANDRE,  affranchi  de  Cinna. 
EUPHORRE,  affranchi  de  Maxime. 

La  scène  est  à  Rome  ^ 


t.  Voy.  Dion  Cassius  (livre  LV,  chapitre  xiv  de  son  Histoire)  et 
Sénèque,  ci-dessus,  p.  386. 

2.  \'oy.  Suétone,  Augustd,  ch.  xxvii,  et  Valère-Maxime,  Des  fiiils  et  dits 
mémorables,  livre  IX,  chap.  xi.  I^e  personnage  d'Emilie  est  ima;<inaire. 

3.  .\  Rome,  et  dans  le  palais  de  'l'emperour  Auguste;  mais  l'action 
ne  se  déroule  pas  toujours  dans  la  même  chambre,  en  un  lieu  unique. 
Elle  est  tantôt  dans  l'appartement  d'Emilie,  et  tantôt  dans  le  cabinet 
d'Auguste.  On  ne  changeait  pas  le  décor;  le  théâtre  figurait  simultané- 
nit'iil,  d'avance,  les  deux  ai)partcinents;  comme  dans  lu  Cid.  il  nlIVait 
ensemble  le  palais  du  roi,  la  maison  de  Chimène,  et,  entre  deux,  la 
place  publique.  Corneille  croyait  ainsi  satisfaire  à  la  règle  de  l'unité 
de  lieu.  «  J'accorderois  très  volontiers  que  ce  qu'on  feroil  passer  en  une 
seule  ville  auroit  l'unilé  de  lieu.  Ce  n'est  pas  que  je  voulusse  que  le 
théâtre  représentât  cotte  ville  tout  entière;  cela  scroil  un  peu  trop  vaste, 
mais  seulement  deux  ou  trois  lieux  particuliers  enfermes  dans  l'enclos 
de  SOS  murailles.  Ainsi  la  scène  de  Cinna  ne  sort  point  do  Home  et  est 
tantôt  l'ajjpartemcnt  d'Auguste  dans  son  palais,  et  tantôt  la  maison 
d'Emilie.  »  (Discours  des  trois  unités,  édit.  Marly-Laveaux,  t.  I, 
p.  119.)  Plus  tard  on  exigea  une  unité  do  lieu  absolue,  et  tout  Cinna 
se  passa  dans  un  vestibule  banal  où  les  conspirateurs  et  l'empereur  ve- 
naient tour  à  tour  sans  se  rencontrer  jamais.  Plus  lard  encore  (en  18(i()), 
on  joua  Cinna  au  Théitre-Français  en  changeant  le  décor,  suivant  que 
l'action  se  passe  chez  Emilie  ou  chez,  l'empereur. 

A  la  fin  de  la  pièce,  Auguste  promet  à  Cinna  le  consulat  «  pour  la 
prochaine  année  ».  Or  Cinna  fut  consul  l'an  5  avant  l'ère  chrétienne  : 
ainsi  l'action  se  passe  durant  l'an  G  avant  J.-C. 


CINNA 


TRAGEDIE 


ACTE   I 


SCENE  PREMIÈRE 

EMILIE  2 

Impatients  désirs  d'une  illustre  vengeance  ' 
Dont  la  mort  de  mon  père  a  formé  la  naissance, 


1.  L'édition  originale  est  intitulée  :  Cinna  ou  la  Clémence  d'Auguste. 
Voy.  ci-dessus,  p.  302. 

2.  La  scène  est  dans  l'appartement  d'Emilie;  voy.  ci-dessus,  p. 400. 
»  Je  n'ai  vu  personne  se  scandaliser  de  voir  Emilie  commencer  Cinna 
sans  dire  pourquoi  elle  vient  dans  sa  chambre  :  elle  est  présumée  y  être 
avant  que  la  pièce  commence,  et  ce  n'est  que  la  nécessité  de  la  repré- 
sentation qui  la  fait  sortir  de  derrière  le  théâtre  pour  y  venir.  »  (Cor- 
neille, Di.icours  des  trois  unités.)  Comme  il  y  avait  des  spectateurs  assis 
sur  la  scène,  les  acteurs  n'y  prenaient  place  qu'après  le  lever  du  rideau. 

3.  «  Plusieurs  actrices  ont  supprimé  ce  monologue  dans  les  représen- 
tations. Le  public  même  paraissait  souhaiter  ce  retranchement.  On  y 
trouvait  de  l'amplification.  Ceux  qui  fréquentent  les  spectacles  disaient 
qu'Emilie  ne  devait  pas  se  parler  ainsi  à  elle-même,  se  faire  des  objec- 
tions et  y  répondre  ;  que  c'était  une  déclamation  de  rhétorique  ;  que  les 
mêmes  choses  qui  seraient  très  convenables  quand  on  parle  à  sa  confidente, 
sont  très  déplacées  quand  on  s'entretient  toute  seule  avec  soi-même  ; 

14. 


40'^  CINNA 

Enfants  impétueux  de  mon  ressentiment  S 

Que  ma  douleur  séduite  embrasse  aveuglément. 

Vous  prenez  sur  mon  àme  un  trop  puissant  empire  :     ;! 

Durant  quelques  moments  souffrez  que  je  respire, 

Et  que  je  considère,  en  Tétat  où  je  suis, 

Et  ce  que  je  hasarde,  et  ce  que  je  poursuis  ~. 

Quand  je  regarde  Auguste  au  milieu  de  sa  gloire  ^, 

Et  que  vous  reprochez  à  ma  triste  mémoire  ^  iO 

Que  par  sa  propre  main  mon  père  massacré 

Du  trône  "  où  je  le  vois  fait  le  premier  degré; 


qu'enfin  la  longueur  de  ce  monologue  y  jetait  de  la  froideur;  et  qu'on 
doit  toujours  supprimer  oe  qui  n'est  pas  nécessaire.  Cependant  j'étais 
si  touché  des  beautés  répandue^  dans  cette  première  scène,  que  j'enga- 
geai l'actrice  qui  jouait  Emilie  (Mlle  Clairon)  à  la  remettre  au  théâtre; 
et  elle  fut  très  bien  reçue.  »  (Voltaire.   Commentaires  sur  Cinna.') 

1.  Boileau,  selon  Fénelon  {Lettre  à  V Académie),  trouvait  que  ce  père, 
ces  enfants  formaient  une  espèce  de  famille.  Est-ce  pour  prévenir  cette 
critique  que  Corneille  avait  ainsi  modifié  le  vers  2  dans  l'édition  de 
IfiôO  :  Que  d'un  juste  devoir  soutient  la  violence.  Fénelon  ajoute  trop 
sévèrement  :  «  On  parle  naturellement  et  sans  ces  tours  si  façonnés 
quand  la  ])assiou  parle  >:. 

2.  Fénelon,  citant  ces  vers  dans  la  Lettre  à  l'Académie,  y  trouve  «je 
ne  sais  quoi  d'outré  ».  Mais  le  genre  môme  de  la  tragédie  a  quelque 
chose  d'outré;  les  personnages  n'y  peuvent  parler  tout  à  fait  naturelle- 
ment. 

3.  Le  texte  primitif  (1613-1656)  offre  une  image  plus  vive  : 

Quand  je  regarde  Auguste  en  son  trône  de  gloire. 

Le  trône  était  proprement  un  siège  élevé  entoure  d'une  balustrade 
fermée  ;  c'est  pourquoi  au  xvii°  siècle  on  disait  dans  le  trône,  comme 
nous  disons  encore  dans  la  chaire. 

4.  Heprocher  (has-latin  re-propriare,  de  propë)  signifie  proprement  : 
représenter  avec  force,  mettre  sous  les  yeux  (comparez  rapprocher). 
Cette  étymologic  est  oubliée,  de  sorte  que  :  reprocher  la  mort  d'un  père 
à  la  mémoire  de  sa  fille,  signil^e  aujourd'hui  :  accuser  cette  fille  (morte 
elle-même)  de  la  mort  de  son  père.  Voltaire  n'a  pas  compris  ce  vers  : 
i(  Ces  désirs,  dit-il.  rappellent  à  Emilie  le  meurtre  de  son  père  et  no 
le  lui  reprochent  pas.  »  Mais  reprocher  signifie  précisément  rappeler. 

5.  Auguste  n'était  pas  roi,  il  n'avait  pas  de  trône;  il  n^vait  pas  de 
couronne  :  il  avait  concentré  en  lui  presque  toutes  les  magistratures 
républicaines,  mais  ou  laissant  croire  aux   Romains  que   la  république 


ACTE  I,    SCÈNE   I  403 

Quand  vous  me  présentez  cette  sanglante  image, 

La  cause  de  ma  haine,  et  l'effet  de  sa  rage, 

Je  m'abandonne  toute  à  vos  ardents  transports,  15 

Et  crois,  pour  une  mort,  lui  devoir  mille  morts. 

Au  milieu  toutefois  d'une  fureur  si  juste, 

J'aime  encor  plus  Cinna  que  je  ne  hais  Auguste  ', 

Et  je  sens  refroidir  ce  bouillant  mouvement 

Quand  il  faut,  pour  le  suivre,  exposer  mon  amant.       20 

Oui,  Cinna,  contre  moi  moi-même  je  m'irrite 

Quand  je  songe  aux  dangers  où  je  te  précipite. 

Quoique  pour  me  servir  tu  n'appréhendes  rien, 

Te  demander  du  sang,  c'est  exposer  le  tien  *  : 

D'une  si  haute  place  on  n'abat  point  de  têtes  ^  23 

Sans  attirer  sur  soi  mille  et  mille  tempêtes; 

L'issue  en  est  douteuse,  et  le  péril  certain  : 

Un  ami  déloyal  peut  trahir  ton  dessein  *; 

L'ordre  mal  concerté,  l'occasion  mal  prise. 

Peuvent  sur  son  auteur  renverser  l'entreprise  »,  30 

Tourner  sur  toi  les  coups  dont  tu  le  veux  frapper; 


existait  encore.  Corneille  et  le  xvii"  siècle  en  général  ne  sentirent  ja- 
mais bien  nettement  la  difTérence  qui  existait  entre  Auguste  et  un  roi 
moderne,  tel  que  Louis  XIII  et  Louis  XIV. 

1.  Vers  essentiel  pour  l'intelligence  du  caractère  d'Emilie  :  il  prépare 
et  justifie  le  dénouement.  Il  est  vrai  que.  dans  le  cours  de  la  pièce, 
Emilie  parait  quelquefois  montrer  moins  d'amour  pour  Cinna  que  de 
haine  contre  Auguste. 

2.  Var.  Te  demander  son  sang,  c'est  exposer  le  tien.  (1643-1656.) 

3.  C'est-à-dire  ;  on  ne  fait  point  tomber  des  têtes  si  haut  placées. 

4.  Ce  vers  prépare  le  spectateur  à  apprendre  plus  tard  la  trahison  de 
Maxime. 

5.  Vab.  Peuvent  dessus  ton  chef  renverser  l'entreprise.  (1643-1656). 

Vaugelas  ayant  blâmé  dans  ses  Remarques  sur  la  langue  française  l'em- 
ploi des  adverbes  dessus,  dessous,  dedans,  comme  prépositions,  Corneille 
entreprit  de  corriger  beaucoup  de  vers  où  il  avait  commis  cette  préten- 
due faute»;  il  se  dégoûta  de  ce  travail  avant  de  l'avoir  achevé.  L'an- 
cienne langue  avait  constamment  employé  ces  mots  comme  adverbes 
ou  comme  prépositions  indifféremment. 


404  CINNA 

Dans  sa  ruine  même  il  peut  l'envelopper; 
Et  quoi  qu'en  ma  faveur  ton  amour  exécute, 
Il  te  peut,  en  tombant,  écrasbr  sous  sa  chute. 
Ah!  cesse  de  courir  à  ce  mortel  danger  :       .  3o 

Te  perdre  en  me  vengeant,  ce  n'est  pas  me  venger. 
Un  cœur  est  trop  cruel  quand  il  trouve  des  charmes 
Aux  douceurs  que  corrompt  l'amertume  des  larmes; 
Et  l'on  doit  mettre  au  rang  des  plus  cuisants  malheurs 
La  mort  d'un  ennemi  qui  coûte  tant  de  pleurs.  40 

Mais  peut-on  en  verser  alors  qu'on  venge  un  père? 
Est-il  perte  à  ce  prix  qui  ne  semble  légère? 
Et  quand  son  assassin  tombe  sous  notre  etTort, 
Doit-on  considérer  ce  que  coûte  sa  mort? 
Cessez,  vaines  frayeurs,  cessez,  lâches  tendresses,         45 
De  jeter  dans  mon  cœur  vos  indignes  foiblesses; 
Et  toi  qui  les  produis  par  tes  soins  superflus. 
Amour,  sers  mon  devoir,  et  ne  le  combats  plus  i  : 
Lui  céder,  c'est  ta  gloire,  et  le  vaincre,  ta  honte  : 
Montre-toi  généreux,  souffrant  qu'il  te  surmonte;        50 
Plus  tu  lui  donneras,  plus  il  te  va  donner, 
Et  ne  triomphera  que  pour  te  couronner  -. 

1.  Amour,  sers  mon  devoir  et  ne  le  combats  plus.  Ce  vers  exprime 
bien  l'iilée  mère  de  toutes  les  tragédies  cornéliennes  :  la  liUte  entre  le 
devoir  et  la  passion,  aboutissant  toujours  (t'xcoptc  dans  le  Cid)  au 
triomphe  du  devoir,  à  la  défaite  de  l'amour.  Est-il  besoin  d'ajouter  que 
ce  que  les  héros  de  tragédie  appellent  le  devoir  n'est  pas  toujours  stric- 
tement conforme  à  la  loi  morale,  telle  que  la  raison  et  la  religion  nous 
l'enseignent?   Emilie  n'avait  pas  le  devoir  do  faire  assassiner  Augii?le. 

2.  Corneille  {Discours  du  poème  dramatique)  se  loue  de  ce  que  le  mo- 
nologue d'Emilie  sert  à  l'exposition  des  faits,  mais  par  l'exposition  des 
sentimeyits  du  personnage.  11  blâme  à  ce  propos  les  monologues  pure- 
ment narratifs,  et  ajoute  que  «  le  poète  doit  se  souvenir  que  quand 
un  acîeur  est  seul  sur  le  théâtre,  il  est  présumé  ne  faire  que  s'entretenir 
en  lui-même,  et  ne  parle  qu'alin  que  le  spoclaleur  sache  de  quoi  il 
s'entretient,  et  à  quoi  il  pense  >i.  Ainsi,  selon  Corneille,  le  monologue  est 
censément /)e»!Si',  non  pas  dit  par  le  personnage.  En  réalité,  la  fréquence 
et  la  longueur  des  monologues  dans  son  théâtre  étaient  surtout  une  con- 
cession au  goijt  des  acteurs,  qui  trouvaient  dans  ces  morceaux  d'éclat 
une  occasion  de  se  distiuguur. 


ACTE  I,   SCÈNE  II  405 

SCÈNE  II 

EMILIE,   FULVIE 

EMILIE 

Je  l'ai  juré,  Fulvie,  et  je  le  jure  encore, 

Quoique  j'aime  Cinna,  quoique  mon  cœur  l'adore, 

S"il  me  veut  posséder,  Auguste  doit  périr  :  bo 

Sa  tète  est  le  seul  prix  dont  il  peut  m'acquérir. 

Je  lui  prescris  la  loi  que  mon  devoir  m'impose. 

FULVIE 

Elle  a  pour  la  blâmer  une  trop  juste  cause  *  : 

Par  un  si  grand  dessein  vous  vous  faites  juger 

Digne  sang  de  celui  que  vous  voulez  venger;  60 

Mais  encore  une  fois  souffrez  que  je  vous  die  ^ 

Qu'une  si  juste  ardeur  devroit  être  attiédie. 

Auguste  chaque  jour,  à  force  de  bienfaits, 

Semble  assez  réparer  les  maux  qu'il  vous  a  faits; 

Sa  faveur  envers  vous  paroit  si  déclarée,  65 

Que  vous  êtes  chez  lui  la  plus  considérée; 

Et  de  ses  courtisans  souvent  les  plus  heureux 

Vous  pressent  à  genoux  de  lui  parler  pour  eux, 

EMILIE 

Toute  cette  faveur  ne  me  rend  pas  mon  père  ; 

Et  de  quelque  façon  que  Ton  me  considère,  70 

Abondante  en  richesse,  ou  puissante  en  crédit, 

1.  Tour  irrégulier  qu'aulorisait  l'usage.  C'est-à-dire  :  Elle  a,  pour 
qu'on  la  blâme....  Aujourd'hui  l'on  veut  que  le  sujet  sous-entendu  de 
la  proposition  infinitive  soil  le  même  que  le  sujet  de  la  proposition  prin- 
cipale. 

2.  Diii.  forme  archaïque  da  subjonctif  de  dire;  se  trouve  encore  dans 
Racine  {Bérénice,  vers  1371)  : 

Mais  quoi  que  je  craignisse,  il  liiut  que  je  le  die. 


406  CINNA 

Je  demeure  toujours  la  fille  d'un  proscrit. 

Les  bienfaits  ne  font  pas  toujours  ce  que  tu  penses; 

D'une  main  odieuse  ils  tiennent  lieu  d'offenses  '  . 

Plus  nous  en  prodij^uons  à  qui  nous  peut  haïr,  75 

Plus  d'armes  nous  donnons  à  qui  nous  veut  trahir. 

Il  m'en  fait  chaque  jour  sans  changer  mon  courage  -; 

Je  suis  ce  que  j'étois,  et  je  puis  davantage, 

Et  des  mêmes  présents  qu'il  verse  dans  mes  mains 

J'achète  contre  lui  les  esprits  des  Romains;  80 

Je  recevrois  de  lui  la  place  de  Livie 

Comme  un  moyen  plus  sûr  d'atentter  à  sa  vie. 

Pour  qui  venge  son  père  il  n'est  point  de  forfaits  ^, 

Et  c'est  vendre  son  sang  que  se  rendre  aux  bienfaits. 

FULVIE 

Quel  besoin  toutefois  de  passer  pour  ingrate?  85 

Ne  pouvez-vous  haïr  sans  que  la  haine  éclate? 

Assez  d'autres  sans  vous  n'ont  pas  mis  en  oubli 

Par  quelles  cruautés  son  trône  est  établi  : 

Tant  de  braves  Romains,  tant  d'illustres  victimes 

Qu'à  son  ambition  ont  immolé  *  ses  crimes,  ')0 

Laissent  à  leurs  enfants  d'assez  vives  douleurs 

Pour  venger  votre  perte  en  vengeant  leurs  malheurs. 

Beaucoup  l'ont  entrepris,  mille  autres  vont  les  suivre  : 

Qui  vit  bai  de  tous  ne  sauroil  longtemps  vivre. 

Remettez  à  leurs  bras  les  comnmns  intérêts,  05 

Et  n'aidez  leurs  desseins  que  par  des  vœux  secrets. 

1.  Racine  s'est  probablement  souvenu  Ho  ce  vers  on  onrivaiit  : 

Un  bienfait  reproché  tient  t^jujours  beu  d'oU'onse. 

{/phif/êiiie,  vers  1413.) 

2.  Conrayc,  au   xvii"   siècle,  a    tous  les  sens  figurés  de  cœur,  duiil  oc 
mot  est  un  dérivé. 

3.  A  qui  venge  son  père  il  n'est  rien  impossible. 

{Le  Cid.  vers  417.) 

4.  Immolé  est  ici  laisse  invariable.  Voyez  note  sur  le  vers  174. 


ACTE    I,    SCÈNE    II  407 

EMILIE 

Quoi?  je  le  haïrai  sans  lâcher  de  lui  nuire? 

J'attendrai  du  hasard  qu'il  ose  le  détruire? 

Et  je  satisferai  des  devoirs  si  pressants 

Par  une  haine  obscure  et  des  vœux  impuissants?        100 

Sa  perte,  que  je  veux,  me  deviendroit  amère. 

Si  quelqu'un  l'immoloit  à  d'autres  qu'à  mon  père; 

Et  tu  verrois  mes  pleurs  couler  pour  son  trépas, 

Qui  le  faisant  périr,  ne  me  vengeroit  pas  '. 

C'est  une  lâcheté  que  de  remettre  à  d'autres  105 

Les  intérêts  publics  qui  s'attachent  aux  nôtres. 
Joignons  à  la  douceur  de  venger  nos  parents, 
La  gloire  qu'on  remporte  à  punir  les  tyrans, 
Et  faisons  publier  par  toute  l'Italie  : 
«  La  liberté  de  Rome  est  l'œuvre  d'Emilie;  HO 

On  a  touché  son  âme,  et  son  cœur  s'est  épris; 
Mais  elle  n'a  donné  son  amour  qu'à  ce  prix  ». 

FULVIE 

Votre  amour  à  ce  prix  n'est  qn'un  présent  funeste 

Qui  porte  à  votre  amant  sa  perte  manifeste. 

Pensez  mieux,  Emilie,  à  quoi  vous  l'exposez,  115 

Combien  à  cet  écueil  se  sont  déjà  brisés; 

Ne  vous  aveuglez  point  quand  sa  mort  est  visible. 


1.  Même  fureur  chez  Hermiene,  dans  Andromaque  de  Racine  (acte  IV, 
se.  iv)  : 

. . .  Dis-lui  qu'il  apprenne  à  l'ingrat 
Qu'on  l'imniole  à  ma  gloire  et  non  pas  à  l'État. 

Ma  vengeance  est  perdue 

S'il  ignore  en  mourant  que  c'est  moi  qui  le  tue. 

Auparavant,  Du  Ryer  dans  Thémistocle  (164S)  avait  écrit  ce  vers  dont 
Racine  s'est  souvenu  • 

(Il  fallait)  qu'il  mourut  à  ma  vue 
Et  qu'il  sût  en  mourant  que  c'est  moi  qui  le  tue. 


408  GINNA 

EMILIE 

Ah!  tu  sais  me  frapper  par  où  je  suis  sensible. 

Quand  je  songe  aux  dangers  que  je  lui  fais  courir, 

La  crainte  de  sa  mort  me  fait  déjà  mourir;  120 

Mon  esprit  en  désordre  à  soi-même  *  s'oppose  : 

Je  veux  et  ne  veux  pas,  je  m'emporte  et  je  n'ose; 

Et  mon  devoir  confus,  languissant,  étonné  2, 

Cède  aux  rébellions  de  mon  cœur  muliné. 

Tout  beau  ■^  ma  passion,  deviens  un  peu  moins  forte; 
Tu  vois  bien  des  hasai'ds,  ils  sont  grands,  mais  n'importe  : 
Cinna  n'est  pas  perdu  pour  être  hasardé 
De  quelques  légions  qu'Auguste  soit  gardé, 
Quelque  soin  qu'il  se  donne  et  quelque  ordre  qu'il  tienne, 
Qui  méprise  sa  vie  est  mailre  de  la  sienne  *.  130 

Plus  le  péril  est  grand,  plus  doux  en  est  le  fruit; 
La  vertu  nous  y  jetle,  et  la  gloire  le  suit. 
Quoi  qu'il  en  soit,  qu'Auguste  ou  que  Cinna  périsse. 
Aux  mânes  paternels  je  dois  ce  sacrifice; 
Cinna  me  l'a  promis  en  recevant  ma  foi,  135 

Et  ce  coup  seul  aussi  le  rend  digne  de  moi. 
11  est  tard,  après  tout,  de  m'en  vouloir  dédire. 
Auj(jurd'hui  l'on  s'assemble,  aujourd'hui  l'on  conspire; 


1.  Au  xvir  siècle  ou  cmijloyail  commo  complcmont  le  pronom  rcflcchi 
se,  soi,  toutes  les  fois  qu'il  dési^nail  la  môme  personne  que  le  sujet 
do  la  phrase.  Aujourd'hui  on  n'emploie  ainsi  se,  soi,  que  si  le  sujet  est 
indéfini;  autrement  on  emploie  lui,  iiUi'.  :  On  pense  d'abord  à  soi;  co.t 
h'iinma  pense  d'abord  à  lui . 

2.  Frappé  do  stupeur,  comme  par  la  foudre  {attonilus),  et  réduit  à 
l'impuissance. 

■i.  Tout  6ertu,  locution  elliptique  dont  le  sens  est  :  Doucement.'  m  i- 
dcrez-vons.  On  disait  aussi  au  xvi°  siècle  :  Allez  tout  bclleim'nt.  c'esl- 
ji-dirc  au  petit  pas.  Fréquemment  employée  dans  les  tragédies  de  Cor- 
neille,elle  vieillit  vile,  parce  qu'on  s'en  servait  à  la  cliasse  po  ur  retenir 
les  chiens  :  ce  qui  la  fit  bientôt  paraître  triviale.  Elle  n'est  jilus  usitée 
aujourd'hui  que  dans  le  stylo  très  familier. 

4.  Quisquis  vitam  conteinp.sit,  lux  dominuf  est.  (Sénèquc,  pp.  IV  ) 


ACTE   I,   SCÈNE   III  409 

L'heure,  le  lieu,  le  bras  se  choisit  aujourd'hui; 

Et  c'est  à  faire  enlin  à  mourir  après  lui  *.  140 


SCÈNE  III 

CINNA,  EMILIE,  FULVIE 

ÉMILIK 

Mais  le  voici  qui  vient.  Cinna,  votre  assemblée 

Par  l'effroi  du  péril  n'est-elle  point  troublée? 

Et  reconnoissez-vous  au  front  de  vos  amis 

Qu'ils  soient  prêts  à  tenir  ce  qu'ils  vous  ont  promis? 

CINNA 

Jamais  contre  un  tyran  entreprise  conçue  145 

Ne  permit  d'espérer  une  si  belle  issue  ; 

Jamais  de  telle  ardeur  on  n'en  jura  la  mort, 

Et  jamais  conjurés  ne  furent  mieux  d'accord; 

Tous  s'y  montrent  portés  avec  tant  d'allégresse, 

Qu'ils  semblent,  comme  moi,  servir  une  maîtresse;     IbO 

Et  tous  font  éclater  un  si  puissant  courroux. 

Qu'ils  semblent  tous  venger  un  père,  comme  vous. 

ÉMIME 

Je  l'avois  bien  prévu,  que  pour  un  tel  ouvrage 
Cinna  sauroit  choisir  des  hommes  de  courage, 
Et  ne  remettroit  pas  en  de  mauvaises  mains  1S5 

1.  C'est  à  faire  à  ou  c'est  à  faire  de  signifie  :  Il  convient  de.... 
SeigQeur....  —  Oui,  Flavian,  c'est  à  faire  à  mourir. 

[Tite  et  Bérénice,  vers  1482.) 

C'est  à  faire  à  périr  pour  le  meilleur  parti. 

[Pulchérie,  vers  604.) 
C'est  à  faire  à  des  insensibles 
De  conserver  leur  liberté. 

[Poésies  diverses,  édit.  Marly-Laveaux,  t.  X,  p.  30.) 


410  CINNA 

L'intérêt  d'Emilie  et  celui  des  Romains. 

ClNNA 

Plût  aux  Dieux  que  vous-même  eussiez  vu  de  quel  zèle  ' 

Cette  troupe  entreprend  une  action  si  belle! 

Au  seul  nom  de  César,  d'Auguste,  et  d'empereur, 

Vous  eussiez  vu  leurs  yeux  s'en  flammer  de  fureur,     100 

El  dans  un  même  instant,  par  un  effet  contraire, 

Leur  front  pâlir  d'horreur  et  rougir  de  colèi'e  *. 

«  Amis,  leurai-je  dit,  voici  le  jour  heureux 

Qui  doit  conclure  ^  enfin  nos  desseins  généreux  : 

Le  ciel  entre  nos  mains  a  mis  le  sort  de  Home,  165 

Et  son  salut  dépend  de  la  perte  d'un  homme. 

Si  l'on  doit  le  nom  d'homme  à  qui  n'a  rien  d'humain, 

A  ce  tigre  altéré  de  tout  le  sang  romain. 

Combien  pour  le  répandre  a-t-il  formé  de  brigues! 

Combien  de  fois  changé  de  partis  et  de  ligues,  170 

Tantôt  ami  d'Antoine,  et  tantôt  ennemi. 

Et  jamais  insolent  ni  cruel  à  demi!  » 

Là,  par  un  long  récit  de  toutes  les  misères 

Que  durant  notre  enfance  ont  enduré  ^  nos  pères, 


1.  n  Ce  discours  <ie  Cinna,  dit  Voltaire,  est  un  des  plus  beaux  mor 
ceaux  d'éloquence  que  nous  ayons  dans  noire  langue.  » 

2.  Dans  un  même  instant,  e'csl-à-dire  presque  au  même  instant;  car 
on  ne  peut  rougir  et  pâlir  à  la  fois  ;  mais  on  raconte  que  l'acteur  Baron 
jouant  Cinna,  au  xvnie  siècle,  pâlissait,  puis  rougissait  tour  à  tour  en 
disant  ce  vers.  (Éd.  Marty-Laveaux,  p.  92.)  Le  secret  en  est  perdu  et 
peu  regrettable  .  il  faut  mimer  les  sentiments  qu'on  éprouve,  mais  non 
pas  ceux  qu'on  raconte. 

3.  Conclure  est  bk'iuié  à  tort  par  Voltaire  :  conclure  un  dessein,  c'est 
l'achever  par  le  succès. 

■i.  La  grammaire  veut:  ont  endurées,  qui  rendrait  lo  vers  faux;  di\j;i 
la  règle  d'accord  du  paiticipe  passé  avait  été  fixée  ainsi  par  Marot  dans 
une  Kpiyrammc  {Enfants,  oyez  une  leçon,  clc);  Vaugelas  allait  l'établir 
à  nouveau  dans  ses  liemarques  (16i7).  Il  e^t  h  remarquer  que  Voltaire, 
ordinairement  si  puriste,  justifie  ici  Corneille,  et  dit  :  «  S'il  n'est  pas 
permis  à  un  poète  de  se  servir  en  ce  cas  du  participe  absolu,  il  faut 
renoncer  à  faire  des  vers  ».  —  Durant,  enduré,  légère  négligence  qui 
a  échappe  au  poète. 


ACTE   I,    SCÈNE   III  HI 

Renouvelant  leur  haine  avec  leur  souvenir,  175 

Je  redouble  en  leurs  cœurs  l'ardeur  de  le  punir. 

Je  leur  fais  des  tableaux  de  ces  tristes  batailles 

Où  Rome  par  ses  mains  déchiroit  ses  entrailles, 

Où  l'aigle  abattoit  l'aigle,  et  de  chaque  côté 

Nos  légions  s'armoient  contre  leur  liberté;  180 

Où  les  meilleurs  soldats  et  les  chefs  les  plus  braves 

Mt'ttoient  toute  leur  gloire  à  devenir  esclaves; 

Où,  pour  mieux  assurer  la  honte  de  leurs  fers. 

Tous  vouloient  à  leur  chaîne  attacher  l'univers  ; 

Et  l'exécrable  honneur  de  lui  donner  un  maître  183 

Faisant  aimer  à  tous  l'infâme  nom  de  traître, 

Romains  contre  Romains,  parents  contre  parents, 

Combattoient  seulement  pour  le  choix  des  tyrans. 

J'ajoute  à  ces  tableaux  la  peinture  effroyable 
De  leur  concorde  impie,  affreuse,  inexorable,  190 

Funeste  aux  gens  de  bien,  aux  riches,  au  sénat. 
Et  pour  tout  dire  enfin,  de  leur  triumvirat; 
Mais  je  ne  trouve  point  de  couleurs  assez  noires 
Pour  en  représenter  les  tragiques  histoires. 
Je  les  peins  dans  le  meurtre  à  l'envi  triomphant         19o 
Rome  entière  noyée  au  sang  de  ses  enfants  : 
Les  uns  assassinés  dans  les  places  publiques, 
Les  autres  dans  le  sein  de  leurs  dieux  domestiques  '; 
Le  méchant  par  le  prix  au  crime  encouragé; 
Le  mari  par  sa  femme  en  son  lit  égorgé;  200 

Le  lils  tout  dégouttant  du  meurtre  de  son  père  ^, 
Et  sa  tête  à  la  main  demandant  son  salaire. 
Sans  pouvoir  exprimer  par  tant  d'horribles  traits 


1.  Tandis  qu'ils  embrassaient  leurs  pénales,  divinités  du  foyer  domes- 
nqiie. 

2.  Vers  emprunté  à  Robert  Garnier,  poète   tragique  de  la   seconde 
moitié  du  xvi»  siècle. 

Encore  dégouttant  du  meurtre  de  son  père. 

(Garnier,  Antigone,  acte  II,  se.  iii.J 


412  CINNA 

Qu'un  crayon  '  imparfait  de  leur  sanglante  paix. 

Vous  ilirai-je  les  noms  de  ces  grands  personnages  205 
Dont  j'ai  dépeint  les  morts  pour  aigrir  les  courages  2, 
De  ces  fameux  proscrits,  ces  demi-dieux  mortels, 
Qu'on  a  sacrifiés  jusque  sur  les  autels? 
Mais  pourrois-je  vous  dire  à  quelle  impatience, 
A  quels  frémissements,  à  quelle  violence,  210 

Ces  indignes  trépas,  quoique  mal  figurés  '', 
Ont  porté  les  esprits  de  tous  nos  conjurés  ? 
Je  n'ai  point  perdu  temps,  et  voyant  leur  colère 
Au  point  de  ne  rien  craindre,  en  état  de  tout  faire. 
J'ajoute  en  peu  de  mots  :  «  Toutes  ces  cruautés,         215 
La  perte  de  nos  biens  et  de  nos  libertés, 
Le  ravage  des  champs,  le  pillage  des  villes, 
Etles  proscriptions,  et  les  guerres  civiles, 
Sont  les  degrés  sanglants  dont  Auguste  a  faitcboix 
Pour  monter  dans  le  trône  ^  et  nous  donner  des  lois.  220 
Mais  nous  pouvons  changer  un  destin  si  funeste, 
Puisque  de  trois  tyrans  c'est  le  seul  qui  nous  reste. 
Et  que  juste  une  fois,  il  s'est  privé  d'appui. 
Perdant,  pour  régner  seul,  deux  mi'cbants  comme  lui  '■'. 
Lui  mort,  nous  n'avons  point  de  vengeur  ni  de  maître  % 


1.  Crai/on  (dérivé  do  craie),  esquisse,  par  opposition  au  lablcaii  pein 
et  achevé  :  «  Ce  n'est  ici  qu'un  simple  crayon,  un  petit  impromptu 
dont  le  roi  a  voulu  se  faire  un  divertissement.  »  (Molière,  Préface  do 
l'Amour  médecin.') 

2.  Sur  courage,  voy.  ci  dessus,  note  sur  lo  vers  77.  —  Aigrir  (au  sens 
d'exaspérer)  revient  plusieurs  fois  dans  Cinna;  voy.  vers  303,  1618. 

3.  H  y  a  du  rhéteur  et  du  sophiste  chez  Cinna,  et  Corneille  sans  douto 
l'a  voulu  ainsi  :  ce  crnijon  imparfait,  ces  tré\>a.s  mal  figurés ,  \>\ns  loin  : 
jç  n'ai  point  perdu  temps  marquent  un  homme  moins  ému  qu'il  ne  veut 
paraître,  et  qui  conduit  et  ménage  ses  moyens  oratoires. 

A.  Sur  trône,  voy.  ci-dessus,  note  sur  le  vers  12. 

5.  Marc-Antoine  et  Lépide  '.  celui-ci  ne  péril  pas,  mais  Auguste  l'exciut 
du  pouvoir. 

0.  Tour  un  peu  obscur  :  c'est  Auguste  qui  n'a  point  de  vengeur;  mais 
vengeur  a  ici  le  scu.s  latin,  et  désigne  plutùl  celui  qui  cliàtie  que  celui 
qui  venge. 


ACTE   I,    SCÈNE   III  413 

Avec  la  liberté  Rome  s'en  va  renaître  ; 

Et  nous  mériterons  le  nom  de  vrais  Romains, 

Si  le  joug  qui  l'accable  est  brisé  par  jios  mains. 

Prenons  l'occasion  tandis  qu'elle  est  propice  : 

Demain  au  Capitole  il  fait  un  sacrifice;  230 

Qu'il  en  soit  la  victime,  et  faisons  en  ces  lieux 

Justice  à  tout  le  monde,  à  la  face  des  Dieux  : 

Là  presque  pour  sa  suite  il  n'a  que  notre  troupe  ; 

C'est  de  ma  main  qu'il  prend  et  l'encens  et  la  coupe  *  ; 

Et  je  veux  pour  signal  que  cette  même  main  233 

Lui  donne,  au  lieu  d'encens,  d'un  poignard  dans  le  sein. 

Ainsi  d'un  coup  mortel  la  victime  frappée 

Fera  voir  si  je  suis  du  sang  du  grand  Pompée; 

Faites  voir  après  moi  si  vous  vous  souvenez 

Des  illustres  aïeux  de  qui  vous  êtes  nés.  »  240 

A  peine  ai-je  achevé,  que  chacun  renouvelle, 

Par  un  noble  serment,  le  vœu  d'être  fidèle  : 

L'occasion  leur  plaît  ;  mais  chacun  veut  pour  soi 

L'honneur  du  premier  coup,  que  j'ai  choisi  pour  moi. 

La  raison  règle  enfin  l'ardeur  qui  les  emporte  :        245 

Maxime  et  la  moitié  s'assurent  de  la  porte; 

L'autre  moitié  me  suit,  et  doit  l'environner, 

Prête  au  moindre  signal  que  je  voudrai  donner. 

Voilà,  belle  Emilie  ^,  à  quel  point  nous  en  sommes. 
Demain  j'attends  la  haine  ou  la  faveur  des  hommes,  250 
Le  nom  de  parricide  ou  de  libérateur, 
César  celui  de  prince  ou  d'un  usurpateur  ^, 

1.  Cinna  avait  reçu  le  sacerdoce  de  la  faveur  d'Auguste  (voy.  ci- 
dessus,  p.  SS'/). 

2.  Celte  épithète  galante,  au  milieu  do  ces  noirs  projets,  surprend  et 
choque  un  peu  notre  goût;  mais,  dans  la  langue  dramatique  du  temps, 
-es  galanteries  étaient  d'usage,  à  ce  point  qu'elles  semblaient  sans  va- 
leur et  passaient   inaperçues. 

3.  V'ar.  César  celui  de  prince  ou  bien   d'usurpateur.  (1643-1656.) 

On  ne  voit  pas  pourquoi  Cornoille  a  nioJifi  ■  le  vers  en  opposant  l'une 
à  l'autre   deux  constructions  différentes  (jde  prince,   d'un  usurpateur). 


414  CINNA 

Du  succès  qu'on  obtient  contre  la  tyrannie 

népenil  ou  notre  gloire  ou  notre  ignoiainie; 

Et  le  peuple,  inégal  '  à  l'endroit  des  tyrans,  255 

S'il  les  déteste  morts,  les  adore  vivants. 

Pour  moi,  soit  que  le  ciel  me  soit  dur  ou  propice. 

Qu'il  m'élève  à  la  gloire  ou  me  livre  au  supplice, 

Que  Rome  se  déclare  ou  pour  ou  contre  nous. 

Mourant  pour  vous  servir,  tout  me  semblera  doux.  200 

EMILIE 

Ne  crains  point  de  succès  qui  souille  ta  ^  mémoire  : 

Le  bon  et  le  mauvais  sont  égaux  pour  ta  gloire  •' ; 

Et  dans  un  tel  dessein,  le  manque  de  bonheur 

Met  en  péril  ta  vie,  et  non  pas  ton  honneur. 

Regarde  le  malheur  de  Brute  et  3e  Cassie  ^  :  265 

La  splendeur  de  leurs  noms  en  est-elle  obscurcie? 

Sont-ils  morts  tout  entiers  •'*  avec  leurs  grands  desseins  ? 


Peut-être  a-l-il  voulu  dire  :  demain  César  sera    le  prince,  l'empereur, 
ou  bien  }in  usurpateur  quelconque,  un   usurpateur  vulgaire. 

1.  Inéi/al,  c'est-à-dire  :  différent,  capricieux. 

2.  Durant  presque  toute  la  pièce,  Emilie  tutoie  Cinna,  et  Cinna  ne 
tutoie  pas  Emilie.  Par  cette  nuance  (toute  moderne  et  que  l'antiquité 
n'a  jamais  connue),  Corneille  semble  avoir  voulu  marquer  que  (;inna 
non  seulemenl  aime  Emilie,  mais  encore  plus  la  respecte  et,  si  j'ose  le 
dire,  la  craint. 

3.  Le  bon  cl  le  mauvais  succès. 

A.  Au  .wi"  siècle  on  laissait  la  forme  latine  à  beaucoup  do  noms  que 
nous  francisons;  on  disait  :  Cicero,  Titus  Livius,  Scneca.  Au  xvir  siècle 
au  contraire,  on  francisait  beaucoup  de  noms  auxquels  nous  laissons 
aujourd'hui  la  forme  latine.  Corneille  dit  dans  Cinna  :  Ap;rippo,  Alhin, 
Antoine,  Brute,  Cassie,  Ccpion,  les  Cosses,  Epnace,  les  Fabiens,  Gla- 
brion,  Icile.  Lénas,  Lépidc,  Marcel,  Maxime,  les  Mctels,  Murène,  les 
Pauls,  Piaule,  Pomponc,  Procule,  Rutile,  Salvidien,  les  Serviliens,  Sexte, 
Virginian. 

5.  Non  omnif:  morinr.  (Horace,  fhlex.  livre  III,  ode  xxx.)  —  Le  vers 
est  heureusement  corrigé.  Les  premières  éditions  portaient  : 

Et  sont-ils  morts  entiers  avecque  leurs  desseins? 

Corneille  et  tout  son  siècle  écrivaient  :  tous  entiers,  toute  entière,  etc. 


ACTE   I,    SCÈNE   IV  415 

Ne  les  compte-t-on  plus  pour  les  derniers  Romains? 
Leur  mémoire  dans  Rome  est  encor  précieuse, 
Autant  que  de  César  la  vie  est  odieuse;  270 

Si  leur  vainqueur  y  règne,  ils  y  sont  regrettés, 
Et  par  les  vœux  de  tous  leurs  pareils  souhaités. 

Va  marcher  sur  leurs  pas  où  l'honneur  te  convie  : 
Mais  ne  perds  pas  le  soin  de  conserver  ta  vie; 
Souviens-toi  du  beau  feu  dont  nous  sommes  épris,    273 
Qu'aussi  bien  que  la  gloire  Emilie  est  ton  prix, 
Que  tu  me  dois  ton  cœur,  que  mes  faveurs  t'attendent, 
Que  tes  jours  me  sont  chers,  que  les  miens  en  dépendent*. 
Mais  quelle  occasion  mène  Évandre  vers  nous? 


SCÈNE  IV 

CINNA,  EMILIE,   ÉVANDRE,   FULVIE 

ÉVANDBE 

Seigneur,  César  vous  mande,  et  Maxime  avec  vous.  280 

CINNA 

Et  Maxime  avec  moi?  Le  sais-tu  bien,  Évandre? 

ÉVANDRE 

Polyclète  est  encor  chez  vous  h  vous  attendre, 

Et  fût  venu  lui-même  avec  moi  vous  chercher. 

Si  ma  dextérité  n'eût  su  l'en  empêcher  ; 

Je  vous  en  donne  avis,  de  peur  d'une  surprise.  283 

Il  presse  fort. 

EMILIE 

Mander  les  chefs  de  l'entreprise  ! 
Tous  deux!  en  même  temps!  Vous  êtes  découverts. 

1.  Comparer  les  adieu-x  de  Chimène  à  Rodrigue,  lorsqu'elle  l'envoie 
combattre  contre  Don  Sanche  {le  Cid,  acte  V,  sfi.  i.)  Les  vers  ne  sont 
pas  plus  beaux  dans  le  Cid  :  mais  combien  Cliimèoe  est  plus  touchante 
et  plus  naturelle  et  plus  vraie  qu'Emilie. 


416  GINNA 

CINNA 

Espérons  mieux,  de  grâce. 

EMILIE 

Ah!  Cinna,  je  te  perds! 
Et  les  Dieux,  obstinés  à  nous  donner  un  maître, 
Parmi  tes  vrais  amis  ont  mêlé  quelque  traître.  290 

11  n'en  faut  point  douter,  Auguste  a  tout  appris. 
Quoi?  tous  deux!  et  sitôt  que  le  conseil  est  pris! 

CINNA 

Je  ne  vous  puis  celer  que  son  ordre  m'étonne  ; 
Mais  souvent  il  m'appelle  auprès  de  sa  personne; 
Maxime  est  comme  moi  de  ses  plus  confidents  \       295 
Et  nous  nous  alarmons  peut-être  en  imprudents  ^. 

EMILIE 

Sois  moins  ingénieux  à  te  tromper  toi-même, 
Cinna;  ne  porte  point  mes  maux  jusqu'à  l'extrême; 
Et  puisque  désormais  tu  ne  peux  me  venger, 
Dérobe  au  moins  ta  tète  à  ce  mortel  danger  ;  300 

Fuis  d'Auguste  irrité  l'implacable  colère, 
.le  verse  assez  de  pleurs  pour  la  mort  de  mon  père; 
N'aigris  point  ma  douleur  par  un  nouveau  tourment. 
Et  ne  me  réduis  j)oint  à  pleurer  mon  amant  >'. 

CINNA 

Quoi?  sur  l'illusion  d'une  terreur  panique,  30") 

Tialiir  vos  intérêts  et  la  cause  pul)li(jue! 

Par  cette  lâcheté  moi  même  m'accnser. 

Et  tout  abandonner  quand  il  faut  tout  oser! 

Que  feront  nos  amis  si  vous  êtes  déçue? 

1.  Confident,  ici  adjectif,  peul  être  employé  au  superlatif.  La  Noue, 
au  xvi"  siècle,  dit  de  niémo  :  u  Avec  leurs  i)lus  oonfidcns,  ils  délibé- 
rèrent de  marcher  vers  Paris  ».  Massillon,  au  xviii"  siècle,  emploie  en- 
core cette  tournure  (voy.   Littré,  au  mol  CoNFinENi). 

2.  Iinprndcnls,  c'nst-à-diro  peu  sapes  :  latinisme. 

3.  C'est  le  seul  endroit  do  la  pièce,  jusqu'au  dénouemeni,  où  Kmilio 
semble  un  moment  faiblir,  et  où  l'héroïno  laisse  parler  la  femme. 


ACTE   I,   SCÈNE   IV  417 

EMILIE 

Mais  que  deviendras-ta  si  i'entreprice  est  sue?  310 

CINNA 

S'il  est  pour  me  trahir  des  esprits  assez  bas, 
Ma  vertu  pour  le  moins  ne  me  trahira  pas; 
Vous  la  verrez,  brillante  au  bord  des  précipices, 
Se  couronner  de  gloire  en  bravant  les  supplices, 
Rendre  Auguste  jaloux  du  sang  qu'il  répandra,         315 
Et  le  faire  trembler  alors  qu'il  me  perdra. 

Je  devieudrois  suspect  à  tarder  davantage. 
Adieu,  raflérniissez  ce  généreux  courage. 
S'il  faut  subir  le  coup  d'un  destin  rigoureux. 
Je  mourrai  tout  ensemble  heureux  et  malheureux  :  320 
Heureux  pour  vous  servir  de  perdre  ainsi  la  vie, 
Malheureux  de  mourir  sans  vous  av(jir  servie  '. 

i-:milie 
Oui,  va,  n'écoute  plus  ma  voix  qui  te  retient: 
Mon  trouble  se  dissipe,  et  ma  raison  revient. 
Pardonne  à  mon  amour  cette  indigne  foiblesse.         323 
Tu  voudrois  fuir  en  vain,  Cinna,  je  k  confesse  : 
Si  tout  est  découvert,  Auguste  a  su  pourvoir 
A  ne  te  laisser  pas  ta  fuite  en  ton  pouvoir. 
Porte,  porte  chez  lui  cette  mâle  assurance. 
Digne  de  notre  amour,  digne  de  ta  naissance;  330 

Meurs,  s'il  y  faut  mourir,  en  citoyen  romain. 
Et  par  un  beau  trépas  couronne  un  beau  dessein. 
Ne  crains  pas  qu'après  toi  rien  ici  me  retienne  : 
Ta  mort  emportera  mon  âme  vers  la  tienne; 
Et  mon  cœur,  aussitôt  percé  des  mêmes  coups....      333 


1.  Triple  antithèse  en  doux  vers  :  celte  sorte  de  balancement  pro- 
longe des  mois  et  des  pensées  se  rencontre  fréquemment  dans  Corneille, 
et  plaisait  au  goût  du  temps. 


'il  8  CINNA 

CINNA 

Ah!  souffrez  que  tout  mort  *  je  vive  encore  en  vous; 

Et  du  moins  en  mourant  permettez  que  j'espère 

Que  vous  saurez  venger  l'amant  avec  le  père. 

Rien  n'est  pour  vous  à  craindre  :  aucun  de  nos  amis 

Ne  sait  ni  vos  desseins,  ni  ce  qui  m'est  promis;  340 

Et  leur  parlant  tantôt  des  misères  romaines, 

Je  leur  ai  tu  la  mort  qui  fait  naître  nos  haines  -, 

De  peur  que  mon  ardeur  touchant  vos  intérêts, 

D'un  si  parfait  amour  ne  trahit  les  secrets  : 

Il  n'est  su  que  d'Évandre  et  de  votre  Fulvie.  345 

EMILIE 

Avec  moins  de  frayeur  je  vais  donc  chez  Livie, 

Puisque  dans  ton  péril  il  me  reste  un  moyen 

De  faire  agir  pour  toi  son  crédit  et  le  mien  ; 

Mais  si  mon  amitié  par  là  ne  te  délivre, 

N'espère  pas  qu'cnlin  je  veuille  te  survivre.  350 

Je  fais  de  ton  destin  des  règles  à  mon  sort  ^, 

Et  j'ohtiendrai  ta  vie,  ou  je  suivrai  ta  mort. 

CIWNA 

Soyez  en  ma  laveur  moins  cruelle  a.  vous-même. 

EMILIE 

Ya-t'en,  et  souviens-toi  seulement  que  je  t'aime. 

1.  Tout  inorl  que  je  serai. 

Oui,  je  te  chérirai,  tout  ingrat  et  perfide. 

{Horace,  vers  599.) 

2.  La  mort  de  Toranius,  père  d'Kmilie. 

3.  Selon  ton  destin   diiTorenl  autant  de  règles  à  mon  .sort.  L'osprcs- 
sion  est  un  peu  ambiguë. 

KIN    DU    l'HEMIER   ACTB 


ACTE  ir 


SCÈNE  PREMIÈRE 

AUGUSTE,    CINNA,   MAXIME,    tboupe 

DE     COURTISANS 
AUGUSTE 

Que  chacun  se  retire,  et  qu'aucun  n'entre  ici.  355 

Vous,  Cinna,  demeurez,  et  vous,  Maxime,  aussi. 

(Tous  se  retirent,  à  la  réserve  de  Cinna  et  do  Maxime.) 

Cet  empire  absolu  sur  la  terre  et  sur  l'oude. 
Ce  pouvoir  souverain  que  j'ai  sur  tout  le  momie  ^, 

1.  «  Le  second  acte  se  passe  dans  l'appartement  d'Auguste.  »  (Corneille, 
Examen  de  Cinna.) 

2.  «  Fénelon,  dans  sa  Lettre  à  l'Académie  sur  l'éloquence,  dit  :  «  11 
«  me  semble  qu'on  a  donné  souvent  aux  Romains  un  discours  trop  fas- 
<i  tueux  ;  je  ne  trouve  point  de  proportion  entre  l'emphase  avec  laquelle 
i(  Auguste  parle  dans  la  tragédie  de  Cinna  et  la  modeste  simplicité  avec 
«  laquelle  Suétone  le  dépeint  ».  Il  est  vrai;  mais  ne  faut-il  pas  quelque 
chose  de  plus  relevé  sur  le  théâtre  que  dans  Suétone?  Il  y  a  un  milieu 
à  garder  entre  l'enflure  et  la  simplicité.  11  faut  avouer  que  Corneille  a 
quelquefois  passé  les  bornes.  L'archevêque  de  Cambrai  avait  d'autant 
plus  raison  de  reprendre  cette  enflure  vicieuse,  que  de  son  temps  les 
comédiens  chargeaient  encore  ce  défaut  par  la  plus  ridicule  afl"ectalion 
dans  l'habillement,  dans  la  déclamation  et  dans  les  gestes.  On  voyait 
Auguste  arriver  avec  une  démarche  de  matamore,  coifié  d'une  per- 
ruque carrée  qui  descendait  par  devant  jusqu'à  la  ceinture  ;  cette  per- 


420  CINNA 

Cette  grandeur  sans  borne  et  cet  illustre  rang, 

Qui  m'a  jadis  coûté  tant  de  peine  et  de  sang,  360 

Enfin  tout  ce  qu'adore  en  ma  haute  fortune 

D'un  courtisan  flatteur  la  présence  importune. 

N'est  que  de  ces  beautés  dont  l'éclat  éblouit. 

Et  qu'on  cesse  d'aimer  sitôt  qu'on  en  jouit. 

L'ambition  déplaît  quand  elle  est  assouvie,  365 

D'une  contraire  ardeur  son  ardeur  est  suivie; 

Et  comme  notre  esprit,  jusqu'au  dernier  soupir, 

Toujours  vers  quelque  objet  pousse  quelque  désir. 

Il  se  ramène  en  soi  ',  n'ayant  plus  où  se  prendre, 

Et  monté  sur  le  faîte,  il  aspire  à  descendre  2.  370 

l'uque  élail  farcie  de  feuilles  de  laurier  et  surmontée  d'un  large  cha- 
|ieaii  avce  doux  rangs  de  plumes  rouges.  Auguste,  ainsi  défiguré  par 
des  bateleurs  gaulois  sur  un  théâtre  de  marionnettes,  était  quelque 
chose  de  bien  étrange!  Il  se  plaçait  sur  un  énorme  fauteuil  à  deux  gra- 
•  dins,  et  Maxime  et  Cinna  étaient  sur  deux  petits  tabourets.  La  décla- 
mation ampoulée  répondait  parfaitement  à  cet  étalage,  et  surtout 
Auguste  ne  manquait  pas  de  regarder  Cinna  et  Maxime  du  haut  en  bas 
avec  un  noble  dédain,  en  prononçant  ces  vers  : 

Enfin  tout  ce  qu'adore  en  ma  liaulo  fortune 
D'un  coui'tisan  flatteur  la  présence  importune. 

Il  faisait  bien  sentir  que  c'était  eux  qu'il  regardait  comme  des  cour- 
tisans flatteurs.  "  (Voltaire,  Commentaire  sur  Cinna.)  Voltaire  a  raison. 
Il  se  peut  qu'il  y  ail  quelque  emphase  dans  ces  pren  iers  vers;  mais 
Auguste  au  théâtre  ne  doit  pas  non  plus  parler  tout  à  fait  comme  dans 
Suétone.  Au  reste  il  faut  avouer  que  cette  subite  résolution  de  l'em- 
pereur n'est  peut-être  pas  assez  préparée.  Voltaire  en  fait  justement  la 
remarque,  tout  en  admirant  beaucoup  la  beauté  de  la  scène. 

1.  Se  replie  sur  soi-même. 

2.  "  Quelque  crainte  qu'il  eût  (.Jean  Racine)  de  parler  do  vers  à  mon 
frère  {Jeau-Haptistc  Racine,  fils  de  Jean)  quand  il  le  vit  en  âge  de 
discerner  le  bon  du  mauvais,  il  lui  fit  api)rcndre  par  cœur  des  endroits 
de  Cinna,  et  lorsqu'il  lui  entendait  réciter  ce  beau  vers  : 

Et  monté  sur  le  faite,  il  aspire  à  descendre, 

n  Remarquez  bien  cette  expression,  lui  disait-il  avec  enthousiasme.  On 
dit  .  aspirer  à  monter;  mais  il  faut  connaître  le  creur  humain  aussi  bien 
(pie  Corneille  l'a  connu,  pour  avoir  su  dire  do  l'ambitieux  (]u'il  aspire  à 
descendre.  «  (Louis  Racine,  Mémoires  sur  la  vie  de  Jean  Itacine.^ 


ACTE    II,   SCÈNE  I  \2\ 

J'ai  souhaité  l'empire,  et  j'y  suis  parvenu; 

Mais  en  le   souhaitant,  je  ne  l'ai  pas  connu  : 

Dans  sa  possession  j'ai  trouvé  pour  tous  charmes 

D'effroyables  soucis,  d'éternelles  alarmes. 

Mille  ennemis  secrets,  la  mort  à  fous  propos,  373 

Point  de  plaisir  sans  trouble,  et  jamais  de  repos  *. 

Sylla  m'a  précédé  dans  ce  pouvoir  suprême; 

Le  grand  César  mon  père   en  a  joui  de  même  : 

D'un  œil  si  différent  tous  deux  l'ont  regardé, 

Que  l'un  s'en  est  démis,  et  l'autre  l'a  gardé;  380 

Mais  l'un,  cruel,  barbare,  est  mort  aimé,  tranquille, 

Comme  un  bon  citoyen  dans  le  sein  de  sa  ville; 

L'autre,  tout  débonnaire,  au  milieu  du  sénat 

A  vu  trancher  ses  jours  par  un  assassinat. 

Ces  exemples  récents  suiïiroienl  pour  minstruire,     383 

Si  par  l'exemple  seul  on  se  devoit  conduire  : 

L'un  m'invite  à  le  suivre,  et  l'autre  me  l'ait  peur; 

Mais  l'exemple  souvent  n'est  qu'un  miroir  trompeur. 

Et  l'ordre  du  destin  qui  gène  nos  pensées 

N'est  pas  toujours  écrit  dans  les  choses  passées  :       390 

Quelquefois  l'un  se  brise  où  l'autre  s'est  sauvé. 

Et  par  où  l'un  périt  un  autre  est  conservé.    " 

Voilà,  mes  chers  amis,  ce  qui  me  met  en  peine. 
Vous,  qui  me  tenez  lieu  d'Agrippé  et  de  Mécène  ^, 


1.  La  Fontaine  a  imité  le  mouvement  du  vers  et  pris  le  second 
hémistiche  : 

Point  de  pain  quelquefois  et  jamais  de  repos. 

{La  Mort  et  le  Bûcheron.) 

Voltaire  trouvait  ces  vers  trop  familiers;  les  précédents  lui  parais- 
saient emphatiques.  Dans  quel  étroit  sentier  l'ancien  goût  faisait  mar- 
Ciier  les  malheureux  poètes  tragiques  ! 

2.  Dion  Cassius,  au  livre  LU,  raconte  longuement  celte  délibération 
d'Auguste  avec  Mécène  et  Agrippa;  Corneille  lui  a  emprunté  plusieurs 
traits.  Chez  Dion  c'est  Mécène  qui  tient  pour  la  monarchie;  et  Agrippa 
pour  la  démocratie  Agrippa,  qui  commandait  à  Actium  la  flotte  d'Au- 
guste, épousa  Julie,  flUe  de  l'empereur,  en  21  avant  J.-C,  et  mourut  en 


i22  CINNA 

Pour  résoudre  ce  point  avec  eux  débattu,  395 

Prenez  sur  mon  esprit  le  pouvoir  qu'ils  ont  eu. 
Ne  considérez  point  cette  grandeur  suprême, 
Odieuse  aux  Romains,  et  pesante  à  moi-même; 
Traitez-moi  comme  ami,  non  comme  souverain; 
Rome,  Auguste,  l'Etat,  tout  est  en  votre  main  :        400 
Vous  mettrez  et  l'Europe,  et  l'Asie  et  l'Afrique, 
Sous  les  lois  d'un  monarque,  ou  d'une  république, 
Votre  avis  est  ma  règle,  et  par  ce  seul  moyen 
Je  veux  être  empereur,  ou  simple  citoyen. 

CINNA 

Malgré  notre  surprise,  et  mon  insuffisance,  403 

Je  vous  obéirai.  Seigneur,  sans  complaisance. 

Et  mets  bas  le  respect  qui  pourroit  m'empêolicr 

De  combattre  un  avis  où  vous  semblez  pencher, 

Soufi'rez-le  d'un  esprit  jaloux  de  votre  gloirt;  ', 

Que  vous  allez  souiller  d'une  tache  tro])  noire,  410 

Si  vous  ouvrez  votre  âme  à  ces  impressions 

Juscjues  à  condamner  toutes  vos  actions. 

On  ne  renonce  point  aux  grandeurs  légitimes; 
On  garde  sans  rinuords  ce  qu'on  acquiert  sans  crimes; 
Et  plus  le  bien  qu'on  quitte  est  noble,  grand,  exquis,    415 
Plus  qui  l'ose  quitter  le  juge  mal  acquis 
N'imprimez  pas.  Seigneur,  cette  honteuse  marque 
A  ces  rares  vertus  qui  vous  ont  fait  monarque; 
Vous  l'êtes  justement,  et  c'est  sans  attentat 
Que  vous  avez  changé  la  forme  de  l'Etat.  420 

Rome  est  dessous  vos  lois  par  le  droit  de  la  guerre  *, 


l'an  i2.  Mécôno,  favori  d'Aiignstc,  célèbre  par  la  protection  qu'il  ac- 
corda aux  leUrcs,  iiarliculicrcmcnt  à  Virgile  cl  à  Horace,  inouriil  en 
l'an  S  avant  J.-C.  Cinna,  on  l'a  vu,  se  passe  deux  ans  plus  tard. 

1.  Cinna  nient,  et  ment  en  flatlunl  :  ;i  jinrlir  de  ce  vers,  le  person- 
nage diminue  aux  yeux  du  spectateur.  Sur  celte  transformation  de  son 
caractère,  voy.  ci-dessus,  Notice  sur  Cinna,  p.  37(1. 

2.  Voy.  ci-dessus,  nolo  sur  le  vers  30. 


ACTE   II,   SCÉXE  I  ^23 

Qui  sous  les  lois  de  Rome  a  rais  toute  la  terre; 

Vos  armes  l'ont  conquise,  et  tous  les  conquérants 

Pour  être  usurpateurs  ne  sont  pas  des  tyrans  '  ; 

Quand  ils  ont  sous  leurs  lois  asservi  des  provinces,     42o 

Gouvernant  justement,  ils  s'en  font  justes  princes  : 

C'est  ce  que  fit  César;  il  vous  faut  aujourd'hui 

Condamner  sa  mémoire,  ou  faire  comme  lui. 

Si  le  pouvoir  suprême  est  blâmé  par  Auguste, 

César  fut  un  tyran,  et  son  trépas  fut  juste,  430 

Et  vous  devez  aux  Dieux  compte  de  tout  le  sang 

Dont  vous  Tavez  vengé  pour  monter  à  son  rang. 

N'en  craignez  point,  Seigneur,  les  tristes  destinées-; 

Un  plus  puissant  démon  ^  veille  sur  vos  années  • 

On  a  dix  fois  sur  vous  attenté  sans  effet,  433 

Et  qui  l'a  voulu  perdre  au  même  instant  l'a  fait*. 

On  entreprend  assez  ^,  mais  aucun  n'exécute; 

Il  est  des  assassins,  mais  il  n'est  plus  de  Brute  ^  î 

Enfin,  s'il  faut  attendre  un  semblable  revers, 

11  est  beau  de  mourir  maître  de  l'univers.  440 


1.  C'est-à-dire  :  parce  qu'ils  sont  usurpateurs,  ne  sont  pas  tous  des 
tyrans.  Corneille  a  dit  de  même  dans  Scrtorius  : 

Ah!  pour  être  Romain  je  n'en  suis  pas  moins  homme.  (Vers  1194.) 

2.  Var      Mais  sa  mort  vous  fait  peur?  Seigneur,  les  destinées 

D'un  soin  bien  plus  exact  veillent  sur  vos  années. 

—  En  se  rapporte  à  César  :  celte  tournure  est  fréquente  au  wit»  siècla 
Aujourd'hui  on  s'abstient  de  rapporter  en  à  un  nom  de  personne  :  A''^ 
craif/nez  pas  sa  triste  destinée. 

3.  Ce  démon  est  la  divinité,  le  génie  particulier  qui  veillait  sur  la  des- 
tinée de  chaque  individu,  selon  la  croyance  antique.  Les  États  mêmes 
avaient  leur  démon.  .Malherbe  dit  :  le  démon  de  la  France. 

4.  Qui  a  voulu  perdre  César.  Nous  e.\pliquons  ce  vers,  parce  que 
Voltaire  ne  l'a  pas  compris. 

5.  Assez,  au  sens  de  beaucoup,  comme  en  italien  assai.  —  Exécuter, 
ici,  au  sens  d'achever;  en  effet  plusieurs  conjurations  contre  Auguste  ne 
s'en  étaient  pas  tenues  à  de  vains  projets,  mais  avaient  reçu  un  com- 
mencement au  moin<  d'exorution.  Voy.  ci-dessous,  vers  490. 

6.  Voy.  ci-dessus,  note  sur  le  vers  262. 


4?4  CINNA 

C'est  ce  qu'en  peu  de  mots  j'ose  dire,  et  j'estime 
Que  ce  peu  que  j'ai  dit  est  l'avis  de  Maxime. 

MAXIME 

Oui,  j'accorde  qu'Auguste  a  droit  de  conserver 

L'empire  où  sa  vertu  l'a  fait  seule  arriver, 

Et  qu'au  prix  de  son  sang,  au  péril  de  sa  tête,  445 

Il  a  fait  de  l'État  une  juste  conquête  ; 

Mais  que  sans  se  noircir,  il  ne  puisse  quitter 

Le  fardeau  que  sa  main  est  lasse  de  porter, 

Qu'il  accuse  par  là  César  de  tyrannie. 

Qu'il  approuve  sa  mort,  c'est  ce  que  je  dénie  '.  4o0 

Rome  est  à  vous.  Seigneur,  l'empire  est  votre  bien; 
Chacun  en  liberté  peut  disposer  du  sien  : 
Il  le  peut  à  son  choix  garder,  ou  s'en  défaire  ; 
Vous  seul  ne  pourriez  pas  ce  que  peut  le  vulgaire, 
Et  seriez  devenu,  pour  avoir  tout  dompte,  435 

Esclave  des  grandeurs  où  vous  êtes  monté! 
Possédez-les,  Seigneur,  sans  qu'elles  vous  possèdent. 
Loin  de  vous  captiver,  souffrez  qu'elles  vous  cèdent  ^  ; 
Et  faites  hautement  connoître  enfin  à  tous 
Que  tout  ce  qu'elles  ont  est  au-dessous  de  vous.         4G0 
Votre  Rome  autrefois  vous  donna  la  naissance; 
Vous  lui  voulez  donner  votre  toute-puissance- 
Et  Cinna  vous  impute  à  crime  capital 
La  libéralité  vers  ^  le  pays  natal! 


1 .  Dénier,  qui  signifie  aujourd'hui  refuser,  se  trouve  au  sens  de  nier 
jusqu'au  xviii"  siècle. 

2.  (Ju'elies  vous  laissent  aller,  de  leur  plein  gré.  Même  sens  dans 
Polyeucte,  quand  Sévère  dit  à  Pauline  : 

Sans  regret  il  vous  quitte;  il  fait  plus,  il  vous  cède.  (Vers  1320) 

3.  Vers,  employé  comme  aujourd'hui  envers,  est  partout  dans  tous  les 
classiques  du  .wii"  siècle.  Voltaire  le  blâme  dans  le  Commentaire  et 
s'en  sert  dans  son  Triumvirat  : 

L'un  de  l'autre  jaloux,  l'un  vers  l'autre  perfides. 


ACTE  II,    SCÈNE   I  425 

Il  appelle  remords  l'amour  de  la  patrie  !  465 

Par  la  haute  vertu  la  gloire  est  donc  flétrie, 

Et  ce  n'est  qu'un  objet  digne  de  nos  mépris. 

Si  de  ses  pleins  elTets  l'infamie  est  le  prix  ^  ! 

Je  veux  bien  avouer  qu'une  action  si  belle 

Donne  à  Rome  bien  plus  que  vous  ne  tenez  d'elle;     470 

Mais  commet-on  un  crime  indigne  de  pardon, 

Quand  la  reconnoissance  est  au-dessus  du  don? 

Suivez,  suivez,  Seigneur,  le  ciel  qui  vous  inspire  : 

Votre  gloire  redouble  à  mépriser  l'empire; 

El  vous  serez  fameux  chez  la  postérité,  475 

Moins  pour  l'avoir  conquis  que  pour  l'avoir  quitté. 

Le  bonheur  peut  conduire  à  la  grandeur  suprême; 

Mais  pour  y  renoncer  il  faut  la  vertu  même  ; 

Et  peu  de  généreux  vont  jusqu'à  dédaigner, 

Après  un  sceptre  acquis,  la  douceur  de  régner.  480 

Considérez  d'ailleurs  que  vous  régnez  dans  Rome, 
Où,  de  quelque  façon  que  votre  cour  vous  nomme, 
On  hait  la  niorarchie  ;  et  le  nom  d'empereur. 
Cachant  celui  de  roi,  ne  fait  pas  moins  d'iiorreur. 
Ils  passent  pour  ^  tyran  quiconque  s'y  fait  maître;     485 
Qui  le  sert,  pour  esclave,  et  qui  l'aime,  pour  traître  ; 
Qui  le  souffre  a  le  cœur  lâche,  mol,  abattu, 
Et  pour  s'en  affranchir  tout  s'appelle  vertu. 
Vous  en  avez.  Seigneur,  des  preuves  trop  certaines 


1.  La  gloire   est    méprisable  si  l'on  déclare   infâmes  les  plus  belles 
actions  qu'elle  puisse  inspirer. 

2.  Ils  passent  pour,  c'est-à-dire  :  ils  regardent  comme Ce  tour  eat 

fréquent  dans  Corneille.  11  écrit  dans  Nicoméde  : 

Nous  ne  sommes  qu'un  sang  et  ce  sang  dans  mon  cœur 
A  peine  à  le  passer  pour  calomniateur. 

C'est  peut-être  parce  que  celte   tournure   commençait  à   vieillir  que 
l'édition  de  Cintia  de  1655  porte  par  erreur  • 

Il  passe  pour  tyran  quiconque  s'y  fait  maître. 

15 


4^6  CINNA 

On  a  fait  contre  vous  dix  entreprises  vaines;  490 

Peut-être  que  l'onzième  est  prête  d'éclater  ', 

Et  que  ce  mouvement  qui  vous  vient  agiter 

N'est  qu'un  avis  secret  que  le  ciel  vous  envoie, 

Qui  pour  vous  conserver  n'a  plus  que  cette  voie. 

Ne  vous  exposez  plus  à  ces  fameux  revers.  495 

Il  est  beau  de  mourir  maître  de  l'univers; 

Mais  la  plus  belle  mort  souille  notre  mémoire, 

Quand  nous  avons  pu  vivre  et  croître  notre  gloire'''. 

CINNA 

Si  l'amour  du  pays  doit  ici  prévaloir, 

C'est  son  bien  seulement  que  vous  devez  vouloir;       500 

Et  cette  lilîerté,  qui  lui  semble  si  clière, 

N'est  pour  Rome,  Seigneur,  qu'un  bien  imaginaire, 

Plus  nuisible  qu'utile,  et  qui  n'approcbe  pas 

De  celui  qu'un  bon  prince  apporte  à  ses  États. 

Avec  ordre  et  raison  les  honneurs  il  dispense,        505 
Avec  discernement  punit  et  récompense, 
Et  dispose  de  tout  en  juste  possesseur, 
Sans  rien  précipiter  de  peur  d'un  successeur 
Mais  quand  le  peuple  est  maître,  on  n'agit  qu'en  lumulle  : 
La  voix  de  la  raison  jamais  ne  se  consulte;  510 

Les  honneurs  sont  vendus  aux  plus  ambitieux. 


i.  L'onzième  est  conforme  îi  la  logique  et  à  une  règle  de  Vaugelas. 
Mais  Mme  de  Sévigné  (voyez  Lillrc,  au  inol  Onzième)  dit  ;  lo  onziùmc 
jour;  cl  l'usage  poncho  à  riniitcr.  —  Jusqu'à  la  fin  du  xvii"  siècle  nn 
confondait  et  nn  employait  indistinctement  :  yjrès  de,  prêt  à  cl  prêt  de 
qui  ne  se  dit  i)lus. 

2.  Latinisme  :  parfait  équivalent  à  un  conditionnel.  Nous  avons  pu, 
c'est-à-dire  :  il  y  a  eu  un  moment  où  nous  jinuvions,  et  par  conséquent  ■ 
nous  aurions  pu.  On  trouve  ainsi  deOueram,  oportuit,  el<'.,  équivalaul 
à  debiiissem,  nportui.ixel . 

3.  Cet  éloge  cloquent  de  la  monarchie  parait  odieux  dans  la  bouche 
de  Cinna  que  nous  avons  vu  républicain  farouche  au  premier  acte  :  rien 
no  saurait  l'excuser. 


ACTE   II,    SCENE   I  4-^( 

L'autorité  livrée  aux  plus  séditieux*. 

Ces  petits  souverains  qu'il  fait  pour  une  année, 

Voyant  d'un  temps  si  court  leur  puissance  bornée, 

Des  plus  heureux  desseins  font  avorter  le  fruit,  515 

De  peur  de  le  laisser  à  celui  qui  les  suit. 

Comme  ils  ont  peu  de  part  au  bien  dont  ils  ordonnent  -, 

Dans  le  champ  du  public  largement  ils  moissonnent, 

Assurés  que  chacun  leur  pardonne  aisément, 

Espérant  à  son  tour  un  pareil  traitement  ;  520 

Le  pire  des  États,  c'est  l'État  populaire  ^. 

AUGUSTE 

Et  toutefois  le  seul  qui  dans  Rome  peut  plaire. 
Cette  haine  des  rois,  que  depuis  cinq  cents  ans 
Avec  le  premier  lait  sucent  tous  ses  enfants, 
Pour  l'arracher  des  cœurs,  est  trop  enracinée  *.         525 

MAXIME 

Oui,  Seigneur,  dans  son  mal  Rome  est  trop  obstinée; 
Son  peuple,  qui  s'y  plaît,  en  fuit  la  guérison  : 
Sa  coutume^  l'emporte,  et  non  pas  la  raison; 
Et  cette  vieille  erreur,  que  Cinna  veut  abattre, 
Est  une  heureuse  erreur  dont  il  est  idolâtre,  530 

Tar  qui  le  monde  entier,  asservi  sous  ses  lois, 
L'a  vu  cent  fois  marcher  sur  la  tête  des  rois. 
Son  épargne  s'enfler  du  sac  de  leurs-provinces. 


1.  Var.      Les  magistrats  donnés  aus  plus  séditieux.  (1643-1656.) 

Magistrat,  au  sens  de  magistrature  (latin  magistratus),  commençait  à 
vieillir. 

2.  Ordonner  de,  c'est  disposer  de,  administrer. 

3  L'Etat  populaire,  celui  où  le  peuple  dispose  du  pouvoir,  la  démo- 
cralic.  Bossuel  s'est  peut-être  souvenu  de  ce  vers  dans  son  Cinquième 
Arcrthsement  aux  protestants  .  «  L'État  populaire,  le  pire  de  tous  ». 
(Voy    Corneille,  édit.  Marty-Laveaux,  t.  III,  p.  407). 

4.  Pour  qu'on  puisse  l'arracher.  Voy.  ci-des.'sus,  note  sur  le   vers  58. 

5.  La  coutume,  c'est-à-dire  l'habitude  héréditaire,  dont  Montaigne  et 
Pascal  ont  si  bien  expliqué  la  force. 


428  CINNA 

Que  lui  pouvoient  de  plus  donner  les  meilleurs  princes? 
J'ose  dire,  Seigneur,  que  par  tous  les  climats         535 
Ne  sont  pas  bien  reçus  toutes  sortes  d'Etats; 
Chaque  peuple  a  le  sien  conforme  à  sa  nature, 
Qu'on  ne  sauroit  changer  sans  lui  faire  une  injure  : 
Telle  est  la  loi  du  ciel,  dont  la  sage  équité 
Sème  dans  l'univers  cette  diversité.  540 

Les  Macédoniens  aiment  le  monarchique  \ 
Et  le  reste  des  Grecs  la  liberté  publique; 
Les  Parthes,  les  Persans  veulent  des  souverains, 
Et  le  seul  consulat  est  bon  pour  les  Romains. 

CINNA 

Il  est  vrai  que  du  ciei  la  prudence  infinie  513 

Départ  à  chaque  peuple  un  différent  génie; 

Mais  il  n'est  pas  moins  vrai  que  cet  ordre  des  cieux 

Change  selon  les  temps  comme  selon  les  lieux. 

Rome  a  reçu  des  rois  ses  murs  et  sa  naissance; 

Elle  tient  des  consuls  sa  gloire  et  sa  puissance,  550 

Et  reçoit  maintenant  de  vos  rares  bontés 

Le  comble  souverain  de  ses  prosj)érités. 

Sous  vous,  l'État  n'est  plus  en  pillage  aux  armées; 

Les  portes  de  Janus  par  vos  mains  sont  fermées, 

Ce  que  sous  ses  consuls  on  n'a  vu  qu'une  fois  ^,        555 

Et  qu'a  fait  voir  comme  eux  le  second  de  ses  rois. 

MAXINMÎ 

Les  changements  d'Etat  que  fait  l'ordre  céleste 

Ne  coûtent  point  de  saug,  n'ont  rien  qu/  soit  funeste. 

ClNNA 

C'est  un  ordre  des  Dieux  qui  jamais  no  se  rompt 

Ue  nous  V"  mire  un  peu  cher  les  grands  bicusqu'ilsnousfoiit. 


1.  I.'élal  ninnnrchique. 

V'.  Ajirès    rhcurciix    nch(!venient  de   la   première   piii'iro  puiihiiiu.   Il 
avuil  eiu  loiuié  une  iiremière  fois  sous  le  règne  de  Numa. 


ACTE   II,    SCENE   I  429 

L'exil  des  Tarquins  même  ensanglanta  nos  terres, 
Et  nos  premiers  consuls  nous  ont  coûté  des  guerres. 

MAXIME 

Donc  votre  aïeul  Pompée  au  ciel  a  résisté 
Quand  il  a  combattu  pour  notre  liberté  *? 

CIN'NA 

Si  le  ciel  n'eût  voulu  que  Rome  l'eût  perdue,  563 

Par  les  mains  de  Pompée  il  l'auroit  défendue  -  : 
Il  a  choisi  sa  mort  pour  servir  dignement 
D'une  marque  éternelle  à  ce  grand  changement, 
Et  devoit  cette  gloire  aux  mânes  d'un  tel  homme, 
D'emporter  avec  eux  la  liberté  de  Rome.  370 

Ce  nom  '  depuis  longtemps  ne  sert  qu'à  l'éblouir, 
Et  sa  propre  grandeur  l'empêche  d'en  jouir. 
Depuis  qu'elle  se  voit  la  maîtresse  du  monde, 
Depuis  que  la  richesse  entre  ses  murs  abonde, 
Et  que  son  sein,  fécond  en  glorieux  exploits,  375 

Produit  des  citoyens  plus  puissants  que  des  rois. 
Les  grands,  pour  s'affermir  achetant  les  suffrages. 
Tiennent  pompeusement  leurs  maîtres  à  leurs  gages. 
Qui  par  des  fers  dorés  se  laissant  enchaîner, 
Reçoivent  d'eux  les  lois  qu'ils  pensent  leur  donner    580 
Envieux  l'un  de  l'autre,  ils  mènent  tout  par  brigues 
Que  leur  ambition  tourne  en  sanglantes  ligues. 
Ainsi  de  Marins  Sylla  devint  jaloux  ;  ' 
César,  de  mon  aïeul;  Marc- Antoine,  de  vous; 
Ainsi  la  liberté  ne  peut  plus  être  utile  583 

Qu'à  former  les  fureurs  d'une  guerre  civile, 

1.  Maxime  est  le  traître  de  la  pièce,  et  c'est  lui  qui  parle  ici  sincère- 
ment. Mais  Cinna  peut-il  en  être  le  héros,  lui  qui  dissimule,  et  qui  ment? 

Ss.  ...  Si  Pergama  dextra 

Defendi  passent,  etiam  fine  defensa  fuissent. 
Si  le  bras  d'ua  homme  eût  pu  sauver  Pergame,  ce  bras  l'aurait  sauvé. 

(Enéide,  H,  291-292.) 
3.  Ce  nom  de  liberté. 


430  CINNA 

Lorsque  par  un  désordre  à  l'univers  fatal, 

L'un  ne  veut  point  de  maître,  et  l'autre  point  d'égale 

Seigneur,  pour  sauver  Rome,  il  faut  qu'elle  s'unisse 
En  la  main  d'un  bon  chef  à  qui  fout  obéisse  '^,  590 

Si  vous  aimez  encore  à  la  favoriser, 
Otez-lui  les  moyens  de  se  plus  diviser. 
Sylla,  quittant  la  place  enfui  ^  bien  usurpée, 
N'a  fait  qu'ouvrir  le  champ  à  César  et  Pompée, 
Que  le  malheur  des  temps  ne  nous  eût  pas  fait  voir  '',  593 
S'il  eût  dans  sa  famille  assuré  son  pouvoir. 
Qu'a  fait  du  grand  César  le  cruel  parricide, 
Qu'élever  contre  vous  Antoine  avec  Lépide, 
Qui  n'eussent  pas  détruit  Rome  par  les  Romains, 
Si  César  eût  laissé  l'empire  entre  vos  mains?  600 

Vous  la  replongerez,  en  quittant  cet  empire, 
Dans  les  maux  dont  à  peine  encore  elle  respire, 
Et  de  ce  peu,  Seigneur,  qui  lui  reste  de  sang 
Une  guerre  nouvelle  épuisera  son  flanc. 

Que  l'amour  du  pays,  que  Ja  pitié  vous  touche;       005 
Voire  Rome  à  genoux  vous  parle  par  ma  bouche  '''. 
Considérez  le  prix  que  vous  avez  coûté  : 
Non  pas  qu'elle  vous  croie  avoir  trop  acheté; 
Des  maux  qu'elle  a  soufferts  elle  est  trop  bien  payée  •"', 

1 .  iVec  quemquam  jam  ferre potest  Cœsarve  priorcm 
Pompeiusve  parem. 

(Lucain,  Pharsale,  I,  125- 12G.) 

2.  Galba  dit  à  Pison  dans  Tacilc  (Histoires,  I,  ch.  xvi)  :  «  Si  ce  oorjis 
immense  de  l'Empire  peut  se  tenir  en  équilibre  sans  un  chef  qui  le 
conduise,  etc.  » 

3.  Enfin  n'est  pas  une  chovill(3,  ftomme  le  cruil.  Voltaire.  Sylla  quilla 
la  place  qu'il  oeoupail  enQu  solidomeut,  etc. 

■i.  Nous  n'eussions  vu  ni  César  ni  Pompée. 

r>.  Il  n'est  pas  possible  que  Corneille  n'ait  pas  senti  que  Cinna  mon- 
tant à  Au}j;uste,  aux  genoux  d'Auguste,  est  odieux  :  mais  CorucMlltî  a 
voulu  qu'il  fût  tel. 

C.  Lucain  adresse  /a  mémo  llallerio  à  Nému  :  «  O  Dieux!  nous  ne 
nous  plaiijnons  pas  :  nous  acceptons  les  plus  allroux  crimes  s  ils  sont 
ainsi  récompcusOs.  » 

(Lucain,  Pharsale,  1,  37-38.) 


ACTE  II,    SCÈNE    I  'l31 

Mais  une  juste  peur  tient  son  âme  effrayée  :  610 

Si  jaloux  de  son  heur  ',  et  las  de  commander, 

Vous  lui  rendez  un  bien  qu'elle  ne  peut  garder, 

S'il  lui  faut  à  ce  prix  en  acheter  un  autre, 

Si  vous  ne  préférez  son  intérêt  au  vôtre, 

Si  ce  funeste  don  la  met  au  désespoir,  G15 

Je  n'ose  dire  ici  ce  que  j'ose  j.révoir. 

Conservez-vous,  Seigneur,  en  lui  laissant  un  maître 

Sous  qui  son  vrai  bonheur  commence  de  renaître; 

Et  pour  mieux  assurer  le  bien  commun  de  tous. 

Donnez  un  successeur  qui  soit  digne  de  vous.  620 

AUGUSTE 

N'en  délibérons  plus,  cette  pitié  l'emporte. 

Mon  repos  m'est  bien  cher,  mais  Rome  est  la  plus  forte; 

Et  quelque  grand  malheur  qui  m'en  puisse  arriver. 

Je  consens  à  me  perdre  afin  de  la  sauver. 

Pour  ma  tranquillité  mon  cœur  en  vain  soupire  :       62a 

Cinna,  par  vos  conseils  je  retiendrai  l'empire; 

Mais  je  le  retiendrai  pour  vous  en  faire  part 

Je  vois  trop  que  vos  cœurs  n'ont  point  pour  moi  de  fard  -, 

Et  que  chacun  de  vous,  dans  l'avis  qu'il  me  donne, 

Regarde  seulement  l'État  et  ma  personne.  630 

Votre  amour  en  tous  deux  fait  ce  combat  d'esprits, 

Et  vous  allez  tous  deux  en  recevoir  le  prix. 

1.  Heur,  quoique  vieillissant,  plaisait  à  Corneille  ;  il  l'a  employé  dans 
toutes  ses  pièces.  Heiir,  du  latin  augurium,  n'a  proprement  le  sens  fa- 
vorable qu'avec  bon  (bonheur)  comme  il  a  le  sens  défavorable  avec  mal, 
adjectif,  signifiant  mauvais  (^malheur).  Toutefois  l'emploi  du  mot  simple 
heur  au  sens  favorable  est  ancien  dans  la  langue ,  il  commença  h  vieillir 
au  milieu  du  xvn=  siècle;  en  16S8,  La  Bruyère  dit  que  ce  mot  est  hors 
d'emploi.  Bonheur  et  malheur,  comme  on  le  voit,  n'ont  qu'une  lessîni- 
blance  accidentelle  avec  les  locutions  bonne  heure,  et  maie  heure  :  Se 
lever  de  bonne  heure.  Va-t'en  à  la  maie  heure  (bonam  horam,  malam 
horam). 

2.  Auguste  est  sincère  en  parlant  ainsi,  et  ne  sait  pas  encore  que 
Cinna  le  trompe  et  veut  l'assassiner;  mais  le  spectateur  le  sait,  et  l'iu- 
térêt  qui  se  déplace  peu  à  peu,  commence  à  se  porter  sur  Auguste. 


'l3-3  CINNA 

Maxime,  je  vous  fais  gouverneur  de  Sicile  : 
Allez  donner  mes  lois  à  ce  terroir  fertile; 
Songez  que  c'est  pour  moi  que  vous  gouvernerez,      G35 
Et  qucje  répondrai  de  ce  que  vous  ferez. 
Pour  épouse,  Cinna,  je  vous  donne  Emilie  : 
Vous  savez  qu'elle  tient  la  place  de  Julie, 
Et  que  si  nos  malheurs  et  la  nécessité 
M'ont  fait  traiter  son  père  avec  sévérité,  640 

Mon  épargne  depuis  en  sa  faveur  ouverte 
Doit  avoir  adouci  l'aigreur  de  cette  perte  '. 
Voyez-la  de  ma  part,  tâchez  de  la  gagner  : 
Vous  n'êtes  point  pour  elle  un  homme  à  dédaigner; 
De  l'offre  de  vos  vœux  elle  sera  ravie  -.  645 

Adieu  :  j'en  veux  porter  la  nouvelle  à  Livie. 


SCÈNE  II 

ClNNA,  MAXIME 

MAXIMK 

Quel  est  votre  dessein  après  ces  beaux  discours? 

(IN.NA 

Le  même  que  j'avois,  et  que  j'aurai  toujours. 

MAXIME 

Un  chef  de  conjurés  flalle  la  tyrannie! 

CINNA 

Un  chef  de  conjurés  la  veut  voir  impunie!  GiiO 


1.  U  est  peu  digne  d'Augaslc  (tel  que  l'a  conçu  Cmnoillc)  ilc  croire 
qu'il  a  pu  achelcr  à  prix  d'or  le  pardon  d'Emilie. 

8.  Le  vers  parait  un  peu  trivial,  non  pas  tant  par  l'expression  iiiii'  )inr 
le  senliment  qu'il  ex|irinic  :  il  sciiil)le  qu'Auguste  fasse  ici  lrii[i  peu 
d'état  d'Emilie    Comparez  le  vers  Oil. 


à 


ACTE  II,   SCÈNE  II  133 

MAXIME 

Je  veux  voir  Rome  libre. 

CINNA 

Et  vous  pouvez  juger 
Que  je  veux  l'affranchir  ensemble  et  la  venger. 
Octave  aura  donc  vu  ses  fureurs  assouvies  ', 
Pillé  jusqu'aux  autels,  sacrilié  nos  vies. 
Rempli  les  champs  d'horreur,  comblé  Rome  de  morts, 
Et  sera  quitte  après  pour  l'effet  d'un  remords  -  ! 
Quand  le  ciel  par  nos  mains  à  le  punir  s'apprête, 
Un  lâche  repentir  garantira  sa  tête! 
C'est  trop  semer  d'appâts  •',  et  c'est  trop  inviter 
Par  son  impunité  quelque  autre  à  l'imiter.  660 

Vengeons  nos  citoyens,  et  que  sa  peine  étonne  ^ 
Quiconque  après  sa  mort  aspire  à  la  couronne.  ' 
Que  le  peuple  aux  tyrans  ne  soit  plus  exposé  : 
S'il  eût  puni  Sylla,  César  eût  moins  osé. 

MAXIME 

Mais  la  mort  de  César,  que  vous  trouvez  si  juste,      660 
A  servi  de  prétexte  aux  cruautés  d'Auguste. 
Voulant  nous  affranchir,  Brute  s'est  abusé  ; 
S'il  n'eût  puni  César,  Auguste  eût  moins  osé 

CINNA 

La  faute  de  Cassie,  et  ses  terreurs  paniques, 

1.  Correction  heureuse.  Les  premières  éditions  (1643-1656)  portent  : 

Auguste  aura  soûlé  ses  damnables  envies. 

2.  C'est-à-dire  :  grâce  à  son  abdication,  qui  n'est  qu'un  effet  de  ses 
rcmord». 

3.  L'ortliographe  actuelle  distingue  les  appâts  et  les  appas  ;  Corneille 
éTivait  appas  dans  tous  les  sens,  tant  au  singulier  qu'au  pluriel  :  d'ail- 
leurs appas  et  appâts  sont  absolument  le  même  mot.  L'appât  est  une 
pâture  (anc.  franc,  past)  qui  cache  un  hameçon.  Appas  est  la  même 
chose  au  figuré. 

4.  Etonne  a  ici  toule  la  force  du  mol  latin  dont  il  dérive  :  que  sa  peine 
frappe  d'effroi  comme  le  tonnerre. 

15. 


'irî't  CINNA 

Ont  fait  rentrer  TÉtat  sous  des  lois  tyranniqnes  *;     670 
Mais  nous  ne  verrons  point  de  pareils  accidents, 
Lorsque  Rome  suivra  des  chefs  moins  imprudents. 

MAXIME 

Nous  sommes  encor  loin  de  mettre  en  évidence 
Si  nous  nous  conduirons  avec  plus  de  prudence; 
Cependant  c'en  est  peu  que  de  n'accepter  pas  673 

Le  bonheur  qu'on  recherche  au  péril  du  trépas. 

CINNA 

C'en  est  encor  bien  moins,  alors  qu'on  s'imagine 
Guérir  un  mal  si  grand  sans  couper  la  racine; 
Emjjloyer  la  douceur  à  cette  guérison, 
C'est,  en  fermant  la  plaie,  y  verser  du  poison.  680 

MAXIME 

Vous  la  voulez  sanglante,  et  la  rendez  douteuse  ^, 

CINNA 

Vous  la  voulez  sans  peine,  et  la  rendez  ho#l,euse. 

MAXIME 

Pour  sortir  de  ses  fers  jamais  on  ne  rougit. 

CINNA 

On  en  sort  lâchement,  si  la  vertu  n'agit. 

MAXIME 

Jamais  la  liberté  ne  cesse  d'être  aimable;  68j 

Kt  c'est  toujours  pour  Rome  un  bien  inestimable. 

CINNA 

Ce  ne  [icut  être  un  bien  qu'elle  daigne  estimer. 
Quand  il  vient  d'une  main  lasse  de  l'opprimer  : 
Elle  a  le  cœur  trop  bon  j)Ourse  voir  avec  joie 

1.  A  In  balriillc  de  Pliilippcs,  Cassiiis,  le  eomiiliee  de  Bnitus  dfins  le 
meurtre  de  César,  fui  baltu  pnr  AiUciino.  tandis  que  Bruliis,  à  l'aulre 
aili:,  ballait  Octave.  Cassius,  ij^niiraiil  ce  suocès,  se  hàla  de  so  tuer. 

2.  Vous  voulez  q«o  la  guérisou  soit  saiiKlunlc. 


ACTE   II,    SCÈNE   II  43."i 

Le  rebut  du  tyran  dont  elle  fut  la  proie  ;  690 

Et  tout  ce  que  la  gloire  a  de  vrais  partisans 

Le  hait  trop  puissamment  pour  aimer  ses  présents, 

MAXIME 

Donc  pour  vous  Emilie  est  un  objet  de  haine  '? 

CINNA 

La  recevoir  de  lui  me  seroit  une  gêne. 

Mais  quand  j'aurai  vengé  Rome  des  maux  soufferts,  695 

Je  saurai  le  braver  jusque  dans  les  enfers  ^. 

Oui,  quand  par  son  trépas  je  l'aurai  méritée, 

Je  veux  joindre  à  sa  main  ma  main  ensanglantée, 

L'épouser  sur  sa  cendre,  et  qu'après  notre  effort 

Les  présents  du  tyran  soient  le  prix  de  sa  mort.         700 

MAXIME 

Mais  l'apparence,  ami,  que  vous  puissiez  lui  plaire. 
Teint  du  sang  de  clui  qu'elle  aime  comme  un  père? 
Car  vous  n'êtes  pas  homme  à  la  violenter. 

CINNA 

Ami,  dans  ce  palais  on  peut  nous  écouter. 

Et  nous  parlons  peut-être  avec  trop  d'imprudence     705 

Dans  un  lieu  si  mal  propre  à  notre  confidence  . 

Sortons;  qu'en  sûreté  j'examine  avec  vous. 

Pour  en  venir  à  bout,  les  moyens  les  plus  doux  ^ 

1.  Var.  [Donc  pour  vous  Emilie  est  un  objet  de  haine,] 

Et  cette  récompense  est  pour  vous  une  peine?  (1613-1656.) 

8.  Je  saurai  braver  Octave,  jusque  dans  les  enfers  (où  il  sera)  —  en 
épousant  Emilie  «  sur  sa  cendre  «,  «  après  notre  effort  »,  c'est-à-dire 
après  l'action  violente,  l'assassinat. 

3.  Cet  acte,  admirable  en  beaux  vers,  se  termine  en  laissant  une 
impression  douteuse  dans  l'àme  du  spectateur  :  on  ne  comprend  plus 
bien  le  personnage  de  Cinna.  et  Maxime,  qui  va  jouer  un  rôle  odieux 
dans  la  pièce,  semble  avoir  raison  contre  lui. 

FIN    DU    DEUXIÈME   ACTE 


ACTE  iir 

SCÈNE  PREMIÈRE 

MAXIME,  EUPHORBE 

MAXIME 

Lui-même  il  m'a  tout,  dit  :  leur  flamme  est  mutuelle; 

11  adore  Emilie,  il  est  adoré  d'elle; 

Mais  sans  venger  son  père  il  n'y  peut  aspirer; 

Et  c'est  pour  l'actjuérir  qu'il  nous  l'ait  conspirer. 

EUPHOKBE 

Je  ne  m'étonne  plus  de  cette  violence 

Dont  il  contraint  Auguste  à  garder  sa  puissance  : 

l,a  ligue  se  romproit  s'il  s'en  étoit  démis  ^,  71a 

Et  tous  vos  conjurés  deviendroient  ses  amis. 

MAXIME 

Ils  servent  à  l'envi  la  passion  d'un  homme 

Qui  n'agit  que  pour  soi,  feignant  d'agir  pour  Rome; 


1.  La  scène  est  dans  rapparlemenl  d'Kmilin. 

2.  //  se  rapporte  a.  Augusle.  —  Se  démettre  d'une  puissance,  hhimc  h. 
tort  par  Voltaire,  est  parfaitement  correct.  —  Dauxendraiciit  ses  amis, 
c'esl-ù-dire  les  amis  d'Auguste. 


ACTE    III,    SCÈNE   I  437 

Et  moi,  par  un  malheur  qui  n'eut  jamais  d'égal, 

Je  pense  servir  Rome,  et  je  sers  mon  rival,  720 

EUPHORBE 

Vous  êtes  son  rival? 

MAXIME 

Oui,  j'aime  sa  maîtresse  ', 
Et  l'ai  caché  toujours  avec  assez  d'adresse; 
Mon  ardeur  inconnue,  avant  que  d'éclater, 
Par  quelque  fjrand  exploit  la  vouloit  mériter  ■. 
Cependant  par  mes  mains  je  vois  qu'il  me  l'eidève,     72o 
Son  dessein  fait  ma  perte,  et  c'est  moi  qui  l'achève; 
J'avance  des  succès  dont  j'attends  le  trépas, 
Et  pour  m'assassiner  je  lui  prête  mon  bras. 
Que  l'amitié  me  plonge  en  un  malheur  extrême! 

EUPIIOUIÎE 

L'issue  en  est  aisée  :  agissez  pour  vous-même;  730 

D'un  dessein  qui  vous  perd  rompez  le  coup  fatal; 
Gagnez  une  maitresse,  accusant  un  rival. 
Auguste,  à  qui  par  là  vous  sauverez  la  vie. 
Ne  vous  pourra  jamais  refuser  Emilie. 

MAXIME 

Quoi?  trahir  mon  ami! 

EUPHORBE 

L'amour  rend  tout  permis  ^\  735 
Un  véritable  amant  ne  connoit  point  d'amis, 
Et  môme  avec  justice  on  peut  trahir  un  traître 
Qui  pour  une  maîtresse  ose  trahir  son  maître  ; 
Oubliez  l'amitié,  conmie  lui  les  bienfaits. 


1.  La  révclalion  de  cet  amour  surprend  le  spectateur,  et  le  laisse 
froid  et  coinme  défiant. 

2.  Ces  maximes  crûment  immorales  sont  fréquentes  dans  la  bouche 
des  traîtres  de  notre  théâtre  tragique,  auxquels  la  tradition  théâtrale 
attribue  toujours  une  noirceur  d'àme  profonde  et  une  impudence  indis- 
crète. 


438  ciNNA 

MAXIME 

C'est  un  exemple  à  fuir  que  celui  des  forfaits  '.  740 

EUPHORBE 

Contre  un  si  noir  dessein  tout  devient  légitime  : 
On  n'est  point  criminel  quand  on  punit  un  crime. 

MAXIME 

Un  crime  par  qui  Rome  obtient  sa  liberté! 

EUPHORBE 

Craignez  tout  d'un  esprit  si  plein  de  h^cbefé. 

L'intérêt  du  pays  n'est  point  ce  qui  l'engage;  743 

Le  sien,  et  non  la  gloire,  anime  son  courage. 

Il  aimeroit  César,  s'il  n'étoit  amoureux, 

Et  n'est  enfin  qu'ingrat,  et  non  pas  généreux. 

Pensez-vous  avoir  lu  jusqu'au  fond  de  son  àme? 
Sous  la  cause  publicpu;  il  vous  cachoil  sa  flamme,     "."iO 
Et  peut  cacher  cncor  sous  cette  passion 
Les  détestai)les  feux  de  sou  ami)ilioii. 
Peut-être  qu'il  ])rétend,  après  la  mort  d'Octave, 
Au  lieu  d'aff'rancliir  Rome,  en  faire  son  esclave. 
Qu'il  vous  compte  déjà  pour  un  de  ses  sujets,  7oo 

Ou  que  sur  votre  perte  il  fonde  ses  projets. 

MAXIME 

Mais  comment  l'accuser  sans  nommer  tout  le  reste? 

A  tous  nos  conjurés  l'avis  scroit  funeste. 

Et  par  là  nous  verrions  indignement  trahis 

Ceux  qu'engage  avec  nous  le  seul  bien  du  pays.         700 

D'un  si  bâche  dessein  mon  àme  est  incapabb»  : 

il  perd  trop  d'innocents  ])our  punir  un  cou|)able. 

J'ose  tout  contre  lui,  mais  je  crains  tout  ])our  eux 

1.  Correction  licuroiisc.  Los   premières  odilions  porlaiout  : 

Un  esem|)le  h  faillir  n'autoriso  jnm.iis. 

—  Sa  fuulo  coulru  lui  vous  rend  tout  léfritinie. 


ACTE   III,    SCÈNE  I  '439 

EUPHORBE 

Auguste  s'est  lassé  d'être  si  rigoureux; 

En  ces  occasions,  ennuyé  i  de  supplices,  765 

Ayant  puni  les  chefs,  il  pardonne  aux  complices. 

Si  toutefois  pour  eux  vous  craignez  son  courroux, 

Quand  vous  lui  parlerez,  parlez  au  nom  de  tous. 

MAXIME 

Nous  disputons  en  vain,  et  ce  n'est  que  folie 

De  vouloir  par  sa  perte  acquérir  Emilie  :  770 

Ce  n'est  pas  le  moyen  de  plaire  à  ses  beaux  yeux 

Que  de  priver  du  jour  ce  qu'elle  aime  le  mieux. 

Pour  moi  j'estime  peu  qu'Auguste  me  la  donne  : 

Je  veux  gagner  son  cœur  plutôt  que  sa  pei'sonne. 

Et  ne  fais  point  d'état  ^  de  sa  possession,  77o 

Si  je  n'ai  point  de  part  à  son  afïection. 

Puis-je  la  mériter  par  une  triple  offense? 

Je  trahis  son  amant,  je  détruis  sa  vengeance. 

Je  conserve  le  sang  qu'elle  veut  voir  périr  ^  ; 

Et  j'aurois  quelque  espoir  qu'elle  me  pût  chérir?      780 

EUPHORBE 

C'est  ce  qu'à  dire  vrai  je  vois  fort  difficile. 
L'artifice  pourtant  vous  y  peut  être  utile  ; 
Il  en  faut  trouver  un  qui  la  puisse  abuser, 
Et  du  reste  le  temps  en  pourra  disposer. 

1.  £'H«u^e  s'est  affaibli,  comme  beaucoup  de  mots  analo^rues  :  chaf/rine, 
tourmenté,  gêné,  etc.  L'étymologie  d'ennui  est  l'expression  latine  in 
odin,  marquant  le  dégoût  plutôt  que  la  haine. 

2.  Faire  état,  c'est  faire  cas.  Faire  grand  état  de...,  c'est  faire  beau- 
coup de  cas,  d'estime.  La  même  locution  ayant  d'autres  sens  était  par- 
fois obscure  (faire  état  de,  c'est  quelquefois  compter  sur,  ou  se  proposer, 
iM  présumer;  voy.  Littré,  au  mot  Etat).  C'est  probablement  ce  qui  l'a 
fait  passer  d'usage. 

3.  Périr  le  sang,  barbarisme,  dit  Voltaire.  Pourquoi?  le  sang  est  ici 
personnifié,  il  signifie  Auguste  et  sa  dynastie.  Voltaire  hii-même  écrit  : 
Quoique  le  sang  des  Jagellons  eût  régné  longtemps,  pIp-  9i  un  sang  peut 
régner,  il  peut  bieu  périr. 


440-  CINNA 

MAXIME 

Mais  si  pour  s'excuser  il  nomme  sa  complice,  785 

S'il  arrive  qu'Auguste  avec  lui  la  punisse, 
Puis-je  lui  demander,  pour  prix  de  mon  rapport, 
Celle  qui  nous  oblige  à  conspirer  sa  mort? 

ElIPIIORnE 

Vous  pourriez  m'opposer  tant  et  de  tels  obstacles 

Que  pour  les  surmonter  il  iaudroit  des  miracles;      790 

J'espère,  toutefois,  qu'à  force  d'y  rêver...  '-. 

MAXIME 

Éloigne-toi;  dans  peu  j'irai  le  retrouver  : 
Ciana  vient,  et  je  veux  en  tirer  quelque  chose. 
Pour  mieux  résoudre  après  ce  que  je  me  propose. 


SCÈNE  II 

CINNA,  MAXIME 

MAXIME 

Vous  me  semblez  pensif. 

CINNA 

Ce  n'est  pas  sans  sujet.        793 

MAXIME 

Puis-je  d'un  tel  chagrin  savoir  quel  est  l'objet? 


1.  Pour  prix  de  innn  rapport...  à  force  d'i/  ri'ver.  Est-ce  à  (icsseiii  qi 
la  lanf^uu  décline  avec  les  scnliinetils  des  personnages?  Eiiphnrbo  peiu 
et  parle  ici  comme  un  valet  foui-be  et  infrénieux,  un  Scapin  que  so 
maitro  appelle  à  son  secours  pour  sm-tir  d'une  fâcheuse  aflairc. 

Laissez-moi  quelque  temps  rêver  à  celte  alTairo. 

(Molière,  l'Étourdi,  vers  75.1 


ACTE   III,    SCÈNE   II  4il 

CINNA 

Emilie  et  César,  l'un  et  l'autre  me  gêne  i  : 

L'un  me  semble  trop  bon,  l'autre  trop  inhumaine. 

Plût  aux  Dieux  que  César  employât  mieux  ses  soins, 

Et  s'en  fit  plus  aimer,  ou  m'aimât  un  peu  moins;       800 

Que  sa  bonté  touchât  la  beauté  qui  me  charme, 

Et  la  put  adoucir  comme  elle  me  désarme! 

Je  sens  au  l'ond  du  cœur  mille  remords  cuisants, 

Qui  rendent  à  mes  yeux  tous  ses  bienfaits  présents; 

Cette  faveur  si  pleine,  et  si  mal  reconnue,  805 

Par  un  mortel  reproche  à  tous  moments  me  tue. 

H  me  semble  surtout  incessamment  le  voir 

Déposer  en  nos  mains  son  absolu  pouvoir. 

Écouter  nos  avis,  m'applaudir,  et  me  dire  : 

«  Cinna,  par  vos  conseils  je  retiendrai  l'empire;         810 

Mais  je  le  retiendrai  pour  vous  en  faire  part  »  ; 

Et  je  puis  dans  son  sein  enfoncer  un  poignard! 

Ah!  plutôt....  Mais,  hélas!  j'idolâtre  Emilie; 

Un  serment  exécrable  à  sa  haine  me  lie; 

L'horreur  qu'elle  a  de  lui  me  le  rend  odieux  :  815 

Des  deux  côtés  j'offens©  et  ma  gloire  et  les  Dieux; 

Je  deviens  sacrilège,  ou  je  suis  parricide  ^, 

Et  vers  l'un  ou  vers  l'autre  il  faut  être  perfide. 

MAXIME 

Vous  n'aviez  point  tantôt  ces  agitations  ; 

Vous  paroissiez  plus  ferme  en  vos  intentions;  820 

Vous  ne  sentiez  au  cœur  ni  remords  ni  reproche. 

1.  Pourquoi  Cinna.  si  inQexible  au  second  acte,  reparail-il  au  troisième 
dans  des  sentiments  tout  opposés?  C'est  que  le  poète  a  voulu  peindre 
en  lui  un  homme  faible,  inconstant.  Tous  les  reproches  qu'on  adresse 
au  caractère  de  Cinna  tomberaient  sur  Corneille  si  l'on  prétendait  qu'il 
a  voulu  faire  admirer  Cinna. 

2.  Sacrilège,  s'il  manque  à  son  serment;  parricide,  s'il  immole  Au- 
guste. Tout  crime  «  énorme  et  dénaturé  »,  dit  Vaugelas.  l'assassinat 
d'une  mère,  d'un  bienfaiteur  ou  la  trahison  envers  la  patrie,  sont  assi- 
milés au  meurtre  d'un  père  et  qualifiés  parricides. 


442  CINNA 

CINNA 

On  ne  les  sent  aussi  que  quand  le  coup  approche, 

Et.  l'on  ne  reconnoit  de  semblables  forfaits 

Que  quand  la  main  s'apprête  à  venir  aux  effets  K 

L'àme,  de  son  dessein  jiisque-là  possédée,  825 

S'attache  aveuglément  à  sa  première  idée; 

Mais  alors  quel  esprit  n'en  devient  point  troublé? 

Ou  plutôt  quel  esprit  n'en  est  point  accablé? 

Je  crois  que  Brute  même,  à  tel  point  qu'on  le  prise  -, 

Voulut  plus  d'une  fois  rompre  son  entreprise,  830 

Qu'avant  que  de  frapper  elle  lui  fit  sentir 

Plus  d'un  remords  en  l'àme,  et  plus  d'un  repentir. 

MAXIME 

Il  eut  trop  de  vertu  pour  tant  d'inquiétude  ; 

11  ne  soupçonna  point  sa  main  d'ingratitude, 

Et  fut  contre  un  tyran  d'autant  plus  animé  ^  Sita 

Qu'il  en  reçut  de  biens  et  qu'il  s'en  vit  aimé. 

Comme  vous  l'imitez,  faites  la  même  chose. 

Et  formez  vos  remords  d'une  plus  juste  cause, 

De  vos  lâches  conseils,  qui  seuls  ont  arrêté 

Le  bonheur  renaissant  de  notre  liberté.  840 

C'est  vous  seul  aujourd'hui  qui  nous  l'avez  ôtée; 

1.  Aux  effets,  c'esl-à-dire  à  l'exécution.  Voltaire  le  premier  rapproche 
ici  de  Cinna  le  Brutus  de  Shakespeare  {Mort  de  César)  :  «  Entre  le  des- 
sein et  l'exécution  d'une  chose  si  terrible,  tout  l'intervalle  n'est  qu'un 
rêve  afTreux  ».  Voltaire  ajoute  :  «  Je  ne  présente  point  ces  objets  do 
comparaison  pour  égaler  les  irrégularités  sauvages  et  pernicieuses  de 
Shakespeare  à  In  profondeur  du  jugement  de  Corneille;  mais  seule- 
ment pour  faire  voir  comment  des  hommes  de  génie  expriment  difTé- 
remmcnt  les  mêmes  idées  n. 

2.  A  tel  point  qu'on  le  prise.  Tour  excellent  qu'on  a  laissé  vieillir. 

A  tel  prix  que  ce  soit  il  faut   rompre  mes  chaînes. 

(Corneille,  Place  royale,  vers  222.) 

Vny    ci-dcssnu';,  vers   10^.3. 

.3.  D'autant  plus  animé  qu'il  reçut  (plus)  de  biens.  Ellipse  un  ]ieu 
obscure. 


ACTE   III,    SCÈNE    II  4'i3 

lie  la  main  de  César  Brute  Teùt  acceptée, 

Et  n'eût  jamais  souffert  qu'un  intérêt  léger 

De  vengeance  ou  d'amour  l'eût  remise  en  danger  *<. 

N'écoutez  plus  la  voix  d'un  tyran  qui  vous  aime,        845 

Et  vous  veut  faire  part  de  son  pouvoir  suprême; 

Mais  entendez  crier  Rome  à  votre  coté  : 

«  Rends-moi,  rends-moi,  Cinna,  ce  que  tu  m'as  ôlé;^ 

Et  si  tu  m'as  tantôt  préféré  ta  maîtresse,  '^ 

Ne  me  préfère  pas  le  tyran  qui  m'oppresse  ».  830 

ClNNA 

Ami,  n'accable  plus  un  esprit  malheureux 

Qui  ne  forme  qu'en  lâche  un  dessein  généreux. 

Envers  nos  citoyens  '^  je  sais  quelle  est  ma  faute, 

Et  leur  rendrai  bientôt  tout  ce  que  je  leur  ôte; 

Mais  pardonne  aux  abois  d'une  vieille  amitié  3,  835 

Qui  ne  peut  expirer  sans  me  faire  pitié, 

Et  laisse-moi,  de  grâce,  attendant  Emilie, 

Donner  un  libre  cours  à  ma  mélancolie  '* . 

Mon  chagrin  t'importune,  et  le  trouble  où  je  suis 

Veut  de  la  solitude  à  calmer  tant  d'ennuis.  8G0 

MAXIME 

Vous  voulez  rendre  compte  à  l'objet  qui  vous  blesse 
De  la  bonté  d'Octave  et  de  votre  foiblesse  ; 

1.  On  ne  peut  s'empêcher  de  trouver  que  Maxime  a  raison  contre 
Cinna;  et  toutefois  Maxime  est  le  traître  de  la  pièce;  mais  Cinna  n'en 
est  pas  le  héros. 

2.  Citoi/ens,  comme  concitoyens;  dues  a  les  deux  sens  en  latin. 

3.  Aux  abois,  c'est-à-dire  aux  extrémités.  S'est  dit  d'abord  du  cerf 
vivement  pressé  par  les  chiens  qui  aboient  après  lui;  par  extension,  au 
figuré,  tout  ce  qui  est  dans  un  danf<ar  suprême  est  dit  aux  abois.  —  On 
est  un  peu  surpris  d'entendre  Cinna  parler  de  sa  «  vieille  amitié  »  pour 
Ayguste. 

4.  Le  mot  s'est  alTaibli.  Au  xvii''  siècle,  la  mélancolie,  selon  le  sens 
clymologique,  était  «  l'humeur  noire  "  ou  «  atrabilaire  <>  Le  xviii"  a 
commencé  à  y  trouver  de  la  douceur  :  «  O  mélancolie  enchanteresse  !  » 
(J.-J.  Rousseau.)  Au  xix«,  cent  élégies  élhérées  commencent  ainsi  ■  a  Que 
j'aime  la  mélancolie  I  »  Cet  engouement  passe  de  mode. 


'i  'l 'l  CINNA 

L'entretien  des  amants  veut  un  entier  secret. 
Adieu  -.je  me  retire  en  confident  discret. 


SCÈNE  III 

CINNA 

Donne  un  plus  digne  nom  au  glorieux  empire  865 

Du  noble  sentiment  *  que  la  vertu  m'inspire, 

Et  que  riionueur  oppose  au  coup  précipité 

De  mon  ingratitude  et  de  Tua  lâcheté; 

Mais  plutôt  continue  à  le  nommer  foiblesse, 

Puisqu'il  devient  si  foible  auprès  d'une  maîtresse,      870 

Qu'il  respecte  un  amour  qu'il  devroit  étoufTer, 

Ou  que  s'il  le  combat,  il  n'ose  en  triompher. 

En  ces  extrémités  quel  conseil  ^  dois-je  prendre? 

De  quel  côté  pencher?  à  quel  parti  me  rendre? 

Qu'une  âme  généreuse  a  de  peine  à  faillir!  875 

Quelque  fruit  que  par  là  j'espère  de  cueillir, 
Les  douceurs  de  l'amour,  celles  de  la  vengeance, 
La  gloire  d'affranchir  le  lieu  de  ma  naissance, 
N'ont  point  assez  d'appas  pour  flatter  ma  raison, 
S'il  les  faut  acquérir  par  une  trahison,  880 

S'il  faut  percer  le  flanc  d'un  prince  magnanime 
Qui  du  peu  que  je  suis  fait  une  telle  estime. 
Qui  me  comble  d'honneurs,  qui  m'accable  de  biens, 
Qui  ne  prend  pour  régner  de  conseils  que  les  miens, 
0  coup!  ô  trahison  trop  indigne  d'un  homme!  HS'Ô 

Dure,  dure  à  jamais  l'esclavage  de  Rouk;! 
Périsse  mon  amour,  périsse  mon  espoir, 

1.  Du  noble  scntimriil.  c'c^l-ù-dirc  des  siM'upules  (]u'il  (■proiivr,  .'ni 
nininoiil  de  frapper  Aufîusle. 

2  Qiipllo  résniulion.  C'est  lo  sons  le  plus  fri''n\ii'ii(  di>  ciwywi/  .111 
xvu"  sinclo  cl  c'est  le  sons  dn  rnnxiliiim  en  latin.  Toutefois  consetl  ^i- 
fçniûc  aussi  .lyis,  comme  ci-dessous,  vers  88i. 


ACTE   III,    SCÈNE   IV  4i.j 

Plutôt  que  de  ma  main  parte  '  un  crime  si  noir! 

Quoi?  ne  m'offre-t-ii  pas  tout  ce  que  je  souhaite, 

Et  qu'au  prix  de  son  sang  ma  passion  achète?  890 

Pour  jouir  de  ses  dons  faut-il  l'assassiner? 

Et  faut-il  lui  ravir  ce  qu'il  me  veut  donner? 

Mais  je  dépends  de  vous,  ô  serment  téméraire, 
0  haine  d"EmiIie,  ù  souvenir  d'un  père! 
Ma  foi,  mon  cœur,  mon  bras,  tout  vous  est  engagé,  89o 
Et  je  ne  puis  plus  rien  que  i)ar  votre  congé  : 
C'est  à  vous  à  régler  ce  qu'il  faut  que  je  fasse; 
C'est  à  vous,  Emilie,  à  lui  donner  sa  grâce; 
Vos  seules  volontés  président  à  son  sort. 
Et  tiennent  en  mes  mains  et  sa  vie  et  sa  mort.  900 

0  Dieux,  qui  comme  vous  la  rendez  adorable. 
Rendez-la,  comme  vous,  à  mes  vœux  exorable  ^; 
Et  puisque  de  ses  lois  je  ne  puis  m'affranchir, 
Faites  qu'à  mes  désirs  je  la  puisse  fléchir. 
Mais  voici  de  retour  cette  aimable  inhumaine  '«         903 


SCÈNE  IV 

IILIE,  CINNA,  FULVIE 

EMILIE 

Grâces  aux  Dieux,  Cinna,  ma  frayeur  étoit  vaine 
Aucun  de  tes  amis  ne  t'a  manqué  de  foi. 


1.  Partir,  au  xvii'  siècle,  est  fréquent  dans  ce  sens  de  :  provenir  de. 
Dans  les  Poésies  diverses  (édit.  Marly-Laveaux,  t.  X,  p.  128),  Corneille 
dit  d'un  sonnet  :  qu'il  part  d'un  auteur  poli. 

i.  Exorable,  que  Voltaire  juge  à  tort  inusité,  est  dans  Calvin,  Ronsard, 
les  deux  Corneille,  Montesquieu. 

3.  Sur  ces  appellations  galantes  que  l'usage  avait  rendues  banales,  et 
qui  ne  choquaient  point,  même  en  une  tragédie,  voyez  ci-dessus,  note 
sur  le  vers  249.  Les  premières  éditions  (1643-1646)  portent  :  cette  belle 
inhamaine. 


4'l6  CINNA 

El  je  n'ai  point  eu  lieu  de  m'employer  pour  toi. 

Octave  en  ma  présence  a  tout  dit  à  Livie, 

Et  par  celle  nouvelle  il  m'a  rendu  la  vie.  910 

CINNA 

Le  désavouerez-vous,  et  du  c1(  ii  qu'il  nie  fait 
Voudrez-vous  relarder  le  bienheureux  effet? 

EMILIE 

L'effet  est  en  ta  main. 

CINNA 

Mais  plutôt  en  la  vôtre. 

EMILIE  [autre  ; 

Je  suis  toujours  moi-même,   et  mon  cœur  n'est  point 
Me  donner  à  Cinna,  c'est  ne  lui  donner  rien,  915 

C'est  seulement  lui  taire  un  présent  de  son  bien. 

CINNA 

Vous  pouvez  toutefois...  ô  ciel  !  l'osé-je  dire? 

EMILIE 

Que  puis-je?  et  que  crains-tu? 

CINNA 

Je  tremble,  je  soupire, 
Et  vois  que  si  nos  cœurs  avoient  mêmes  désirs. 
Je  n'aurois  pas  besoin  d'expliquer  mes  soupirs  *        920 
Ainsi  je  suis  trop  sur  que  je  vais  vous  déplaire, 
Mais  je  n"ose  parler,  et  je  ne  puis  me  taire. 

EMILIE 

C'est  trop  me  gêner  ^,  parle, 


1.  Ce  lansî.ij,'ft  est  celui  do  l.i  fr.ilnntcrie  du  temps,  et  son  excessive 
éléfrance  ne  clioquail  point  le  goùl  des  spect.-ileurs  de  Cinna.  Il  est 
vrai  :  le  contraste  est  singulier  enti'c  ces  périphrases  exquises  {expliquer 
mca  soupirs,  etc.)  et  les  furieux  projets  qu'agitent  les  deux  conjurés; 
mais  ce  contraste  est  partout  dans  la  tragédie  classique. 

2.  Gêner  vient  de  Géhenne,  vallée  (prés  do  Jérusalem)  où  il  se  fit  des 


ACTE   III,    SCÈNE   IV  4'j7 

CINNA 

Il  faut  vous  obéir  . 
Je  vais  donc  vous  déplaire,  et  vous  m'allez  haïr. 

Je  vous  aime,  Emilie,  et  le  ciel  me  foudroie  ^  923 

Si  cette  passion  ne  fait  toute  ma  joie. 
Et  si  je  ne  vous  aime  avec  toute  l'ardeur 
Que  peut  un  digne  objet  -  attendre  d'un  grand  cœur! 
Mais  voyez  à  quel  prix  vous  me  donnez  votre  âme  : 
En  me  rendant  heureux  vous  me  rendez  infâme;       930 
Cette  bonté  d'Auguste.... 

EMILIE 

Il  suffit, je  t'entends; 
Je  vois  ton  repentir  et  tes  vœux  inconstants  : 
Les  faveurs  du  tyran  emportent  tes  promesses  3; 
Tes  feux  et  les  serments  cèdent  à  ses  caresses  ; 
Et  ton  esprit  crédule  ose  s'imaginer  9.33 

Qu'Auguste,  pouvant  tout,  peut  aussi  me  donner. 
Tu  me  veux  de  sa  main  plutôt  que  de  la  mienne; 
Mais  ne  crois  pas  qu'ainsi  jamais  je  t'appartienne  : 
Il  peut  faire  trembler  la  terre  sous  ses  pas, 

sacrifices  humains.  Gêner  signifie  ici  torturer.  Depuis  Corneille  il  s'est 
afTaibli. 

1.  Foudroie  est  au  subjonctif.  L'emploi  du  subjonctif  optatif  sans 
conjonction  était  fréquent  an  xvi"  siècle  et  encore  au  xviic. 

Tombe  sur  moi  le  ciel  pourvu  que  je  me  vendre. 

{lioiloynne.') 

2.  Objet,  dans  le  langage  de  la  galanterie  au  xvii"  siècle,  est  la  per- 
sonne aimée. 

Adieu,  trop  vertueux  objet  et  trop  charmant. 

(Polyeucte.) 

3.  Emportent  tes  promesses.  Voltaire  blâme  ce  tour,  et  semble  croire 
que  Corneille  veut  dire  :  l'emportent  sur  tes  promesses.  Mais  le  sens 
est  le  m.ème  que  dans  l'expression  :  Autant  en  emporte  le  vent.  Ou 
bien  dans  ce  beau  vers  du  Cid  : 

Les  .Maures  en  fuyant  ont  emporté  son  crime. 


■'l'l8  CINNA 

Mettre  un  roi  hors  du  trône  *,  et  donner  ses  États,    940 
De  ses  proscriptions  rougir  la  terre  et  l'onde, 
Et  changer  à  son  gré  Tordre  de  tout  le  monde; 
Mais  le  cœur  d'Emilie  est  hors  de  son  pouvoir  -. 

CINNA 

Aussi  n'est-ce  qu'à  vous  que  je  veux  le  devoir. 

Je  suis  toujours  moi-même,  et  ma  foi  toujours  pure  ;  945 

La  pitié  que  je  sens  ne  me  rend  point  parjure; 

J'obéis  sans  réserve  à  tous  vos  sentiments, 

Et  prends  vos  intérêts  par  delà  ^  mes  serments. 

J'ai  pu*,  vous  le  savez,  sans  parjure  et  sans  crime. 
Vous  laisser  échapper  cette  illustre  victime.  930 

César  se  dépouillant  du  pouvoir  souverain 
Nous  ôtoit  tout  prétexte  à  lui  percer  le  sein; 
La  conjuration  s'en  alloit  dissipée  -^ 
Vos  desseins  avortés,  votre  haine  trompée  : 
Moi  seul  j'ai  raffermi  son  esprit  étonné  •',  955 


1.  Hors  du  trône.  Voy.  ci- dessus,  note  sur  le  vers  9. 

2.  Vollaire  rapproche  à  propos  ce  beau  vers  de  ceux  d'Horace  : 

n  El  loul  l'uuivers  subjugue,  hors  l'âme  inflexible  de  Galon.  " 

{Odes,  livre  II,  i,  23-24.) 

3.  Par  delà  est  locution  adverbiale  et  locution  prépositive.  Fléchier 
dit  :  «  Certains  hommes  passent  leur  vie  au  hasard  comme  s'ils  ne 
croyaient  rien  par  delà  »,  et  Voltaire,  dans  la  Henriade  : 

Par  delà  tous  les  cicux  le  Dieu  des  cieux  réside. 

4.  J'ai  pu,  temps  passé  qui  équivaut  à  un  conditionnel.  Voyez  ci- 
dessus,  note  sur  le  vers  498. 

5.  S'en  alloit  dissipée.  Barbarisme,  dit  Voltaire;  tout  au  plus  ar- 
chaïsme: ce  tour  excellent  et  vif  est  autorisé  par  Vaugelas,  qui  dit  dans 
son  Quinte  Curce  :  «  Notre  rigueur  s'en  va  éteinte.  —  La  Thrace  s'en 
allait  j)erduc.  »  Il  l'est  par  l'exemple  de  Malherbe. 

Mais  aujourd'hui  que  mes  années 
Vers  leur  fin  s'en  vont  terminées,  etc. 

0.  Frappé  de  stupeur,  comme  par  la  foudre  qui  paralyse.   Voy.  vers 


ACTE    III,    SCÈNE    IV  'l'i^ 

Et  pour  VOUS  rimmoler  ma  main  l'a  couronné. 

EMILIE 

Pour  me  l'immoler,  traître!  et  tu  veux  que  moi-même 
Je  retienne  ta  main!  qu'il  vive,  et  que  je  laime! 
Que  je  sois  le  bu  Lin  de  qui  l'ose  épargner, 
Et  le  prix  du  conseil  qui  le  force  à  régner!  yGD 

CINNA 

Ne  me  comlamnez  point  quand  je  vous  ai  servie  ; 

Sans  moi,  vous  n'auriez  plus  de  pouvoir  sur  sa  vie; 

Et  malgré  ses  bienfaits,  je  rends  tout  à  l'amour, 

Quand  je  veux  qu'il  périsse,  ou  vous  doive  le  jour. 

Avec  les  premiers  vœux  de  mon  obéissance  9Go 

Souffrez  ce  foible  effort  de  ma  reconnoissance. 

Que  je  tâche  de  vaincre  un  indigne  courroux, 

Et  vous  donner  pour  lui  l'amour  qu'il  a  pour  vous. 

Une  âme  généreuse,  et  que  la  vertu  guide, 

Fuit  la  honte  des  noms  d'ingrate  el.  de  perfide;  970 

Elle  en  hait  l'infamie  attachée  au  bonheur. 

Et  naccepte  aucun  bien  aux  dépens  de  l'honneur, 

EMILIE 

Je  fais  gloire,  pour  moi,  de  cette  ignominie  : 

La  perfidie  est  noble  envers  la  tyraimie  ; 

Et  quand  on  rompt  le  cours  d'un  sort  si  malheureux  *,  973 

Les  cœurs  les  plus  ingrats  sont  les  plus  généreux.  • 

CIN.NA 

Vous  faites  des  vertus  au  gré  de  votre  haine. 

EMILIE 

Je  me  fais  des  vertus  dignes  d'une  Homaine. 

CINNA 

Un  cœur  vraiment  romain..., 

123  et  651.  Dans  le  Dessein  d' Andromèda ,  CornGiWQ  parle  de  raffermir  le 
courage  d'amis  étonnés. 
1.  Malheureux,  c'est-à-dire  funeste. 


450  CINNA 

EMILIE 

Ose  tout  pour  ravir 
Une  odieuse  vie  à  qui  le  fait  servir  :  980 

Il  fuit  plus  que  la  mort  la  honte  d'être  esclave. 

CINNA 

C'est  l'être  avec  honneur  que  de  l'être  d'Octave; 

Et  nous  voyons  souvent  des  rois  à  nos  genoux 

Demander  pour  appui  tels  esclaves  que  nous  *, 

Il  abaisse  à  nos  pieds  l'orgueil  des  diadèmes,  985 

Il  nous  fait  souverains  sur  leurs  grandeurs  suprêmes  ^; 

Il  prend  d'eux  les  tributs  dont  il  nous  enrichit, 

Et  leur  impose  un  joug  dont  il  nous  affranchit. 

EMILIE 

L'indigne  ambition  que  ton  cœur  se  propose! 

Pour  être  plus  qu'un  roi,  tu  te  crois  quelque  chose!  900 

Aux  deux  bouts  de  la  terre  en  est-il  un  si  vain 

Qu'il  prétende  égaler  un  citoyen  romain? 

Antoine  sur  sa  tête  attira  notre  haine 

En  se  déshonorant  par  l'amour  d'une  reine; 

Altale  ^,  ce  grand  roi,  dans  la  pourpre  blanchi,         993 

Qui  du  peuple  romain  se  nominoit  l'affranchi, 

Quanil  de  toute  l'Asie  il  se  fût  vu  l'arbitre, 

Eût  encor  moins  prisé  son  trône  que  ce  titre. 


1.  On  avait  vu  en  effet  les  petits  rois  d'Orienl  mendier  quelquefois  le 
patronage  d'un  simple  citoyen  romain. 

2.  «  On  est  souverains  de,  ou  n'est  pas  souverains  sur.  »  (Voltaire.) 
Pourquoi?  Voltaire  a-t-il  pensé  que  Boileau  l'avait  dit  après  Corneille, 
en  parlant  de  la  Raison,  dans  la  satire  IV  : 

En  vains  certains  rêveurs  vous  l'habillent  en  reine, 
Veulent  sur  tous  les  sens  la  rendre  souveraine.... 

3.  Trois  Atlales  régnèrent  successivement  à  Pergame  et  furent  alliés 
ou  vassaux  de  la  république  :  le  premier,  de  2il  à  197;  le  second,  de 
159  à  139;  le  troisième,  de  13S  à  133,  celui-ci  par  son  testament  laissa 
son  royaume  aux  Uomaius. 


ACTE   III,    SCENE    IV  4ul 

•^ouviens-toi  de  ton  nom,  soutiens  sa  dignité; 
Et  prenant  d'un  Romain  la  générosité,  1000 

Sache  qu'il  n'en  est  point  que  le  ciel  n'ait  l'ait  naître 
Pour  commander  aux  rois,  et  pour  vivre  sans  maître. 

CINNA 

Le  ciel  a  trop  fait  voir  en  de  tels  attentats 

Qu'il  hait  les  assassins  et  punit  les  ingrats; 

Et  quoi  qu'on  entreprenne,  et  quoi  qu'on  exécute,  iOO'^ 

Quand  il  élève  un  trône,  il  en  venge  la  chute; 

Il  se  met  du  parti  de  ceux  qu'il  fait  régner; 

Le  coup  dont  on  les  tue  est  longtemps  à  saigner; 

Et  quand  à  les  punir  il  a  pu  se  résoudre. 

De  pareils  châtiments  n'appartiennent  qu'au  foudre '.  iOiO 

EMILIE 

Dis  que  de  leur  parti  toi-même  tu  te  rends, 
De  te  remettre  au  foudre  à  punir  les  tyrans. 
Je  ne  t'en  parle  plus,  va,  sers  la  tyrannie; 
Abandonne  ton  àme  à  son  lâche  génie  2; 
Et  pour  rendre  le  calme  à  ton  esprit  flottant,  lOlo 

Oublie  et  ta  naissance  et  le  prix  qui  t'attend. 
Sans  emprunter  ta  main  pour  servir  ma  colère, 
Je  saurai  bien  venger  mon  pays  et  mon  père  ^. 
J'aurois  déjà  l'honneur  d'un  si  fameux  trépas, 
Si  l'amour  jusqu'ici  n'eût  arrêté  mon  bras  :  1020 

C'est  lui  qui  sous  tes  lois  me  tenant  asservie, 
M'a  fait  en  ta  faveur  prendre  soin  de  ma  vie. 


1.  Foudre,   que  l'élymologic  fait  masculin,  et  que  sa  terminaison  at- 
tire au  féminin  par  analogie,   était  des  deux  genres  au  xvii'  siècle. 

2.  Génie,  au   xvii'   siècle,  ue   signifie  souvent  que    naturel,  bon  ou 
m.  uvais 

Dans  son  génie  étroit  il  est  toujours  captif. 

(Boiieau,  Art  poétique,  v.  5.) 

3.  Var.         Je  saivai  bien  sans  loi,  dans  ma  noble  colère. 

Venger  les  fers  de  Rome  et  le  saDg  de  mon  père. 


452  CINNA 

Seule  contre  un  tyran,  en  le  faisant  périr, 

Par  les  mains  de  sa  garde  il  me  falloit  mourir  : 

Je  t'eusse  par  ma  mort  dérobé  ta  captive;  t025 

Et  cûuune  pour  toi  seul  l'amour  veut  que  je  vive, 

J'ai  voulu,  mais  en  vain,  me  conserver  pour  toi, 

Et  te  donner  moyen  d'être  digne  de  moi. 

Pardonnez-moi,  grands  Dieux,  si  je  me  suis  trompée 
Quand  j'ai  pensé  chérir  un  neveu  de  Pompée  '.         1030 
Et  si  d'un  faux-semblant  mon  esprit  abusé 
A  fait  choix  d'un  esclave  en  son  lieu  supposé  '. 
Je  t'aime  toutefois,  quel  que  tu  puisses  être  ^, 
Et  si  pour  me  gagner  il  faut  trahir  ton  maître  *, 
Mille  autres  à  l'envi  recevroient  cette  loi,  1035 

S'ils  pouvoient  m'acquérir  à  même  prix  que  toi. 
Mais  n'appréhende  pas  (|u'uu  autre  ainsi  m'obtienne. 
Vis  j)Our  ton  cher  tyran,  tandis  que  je  meurs  tienne  : 
Mes  jours  avec  les  siens  se  vont  précipiter, 
Puisque  ta  lâcheté  n'ose  me  mériter.  1040 

Viens  me  voir,  dans  son  sang  et  dans  le  mien  baignée. 
De  ma  seule  vertu  mourir  accompagnée, 
El  te  dire  en  mourant  d'un  esprit  satisfait  : 
«  N'accuse  point  mon  sort,  c'est  toi  seul  (pii  l'as  fait; 
Je  descends  dans  la  tombe  où  tu  m'as  condamnée,  1045 
Où  la  gloire  me  suit  ([ui  l'étoit  destinée  : 
Je  meurs  en  détruisant  un  j)ouvoir  absolu; 
Mais  i(^  vivrois  à  toi,  si  tu  l'avois  voulu    » 


1.  Nevnu,  au  sens   latin  [ncixitcm)  polit-fils. 

2.  C'est-à-dire  substitué,  h  lui,  mis  à  sa  plai'c. 

3.  Vah.       Je  t'aime  loulefois,  tel  (juc  lu  puisses  èlre. 

(lGi3-I6G0). 

Sur  tel  (employé  où  nous    niellons   i/uel   aujourd'hui,   voyez   oi-dessus. 
vers  829 

■i.  Vam.       Tu  te  plains  d'un  amour  ipii  le  veut  rendre  Irnitro. 

(1643- 1056.) 


ACTE   III,    SCÈNE   IV  453 

CINNA 

Eh  bien!  vous  le  voulez,  il  faut  vous  satisfaire, 

Il  faut  affranchir  Rome,  il  faut  venger  un  père,         lOoO 

Il  faut  sur  un  tyran  porter  de  justes  coups; 

Mais  apprenez  qu'Auguste  est  moins  tyran  que  vous  : 

S'il  nous  ôte  à  son  gré  nos  biens,  nos  jours,  nos  femmes, 

Il  n'a  point  jusqu'ici  tyrannisé  nos  âmes; 

Mais  l'empire  inhumain  qu'exercent  vos  beautés       iOo'6 

Force  jusqu'aux  esprits  et  jusqu'aux  volontés. 

Vous  me  faites  priser  ce  qui  me  déshonore; 

Vous  me  faites  haïr  ce  que  mon  âme  adore  ^  ; 

Vous  me  faites  répandre  un  sang  pour  qui  je  dois 

Exposer  tout  le  mien  et  mille  et  mille  fois  :  1060 

Vous  le  voulez,  j'y  cours,  ma  parole  est  donnée; 

Mais  .ma  main,  aussitôt  contre  mon  sein  tournée  ^, 

Aux  mânes  d'un  tel  prince  immolant  votre  amant, 

A  raon  crime  forcé  joindra  mon  châtiment, 

Et  par  cette  action  dans  l'autre  confondue,  lOGiî 

Recouvrera  ma  gloire  aussitôt  que  perdue  ^. 

Adieu. 


1.  Il  y  a  du  déclamateur  chez  Cinna;  sa  parole  l'entraîne  au  delà 
de  tous  ses  sentiments.  Dans  l'acte  l"  il  exagérait  sa  haine  contre 
Auguste;  il   e.xagère  ici  son  amour  pour  le  même  Auguste. 

a.  Racine  a  imité  ce  mouvement  dans  Andromaque  (acte  IV,  se.  m)' 

Et  mes  sanglantes  mains,  sur  moi-même  tournées.... 

Les  anciennes  éditions  de  Cinna  (1643-1656)  portaient  : 

Je  l'ai  juré,  j'y  cours,  et  vous  serez  vengée; 

Mais  ma  main,  aussitôt  dedans  mon  sein  plongée.... 

3.  Peut-on  croire  que  Cinna  tuera  Auguste  pour  plaire  à  Emilie,  et 
se  tuera  lui-même  ensuite  pour  se  punir?  La  tension  des  sentiments 
devient  ici  excessive  :  la  pièce  ne  pourra  se  dénouer  que  par  l'humi- 
liation des  deux  amants  aux  pieds  d'Auguste. 


45't  CINNA 

SCÈNE  V 

EMILIE,  FULVIE 

rULVIE 

Vous  avez  mis  son  âme  au  désespoir,- 

ÉJIILIE 

Qu'il  cesse  de  m'aimer,  ou  suive  son  devoir. 

FL'LVIE 

Il  va  vous  obéir  aux  dépens  de  sa  vie  : 
Vous  en  pleurez! 

EMILIE 

Hélas!  cours  après  lui,  Fulvie,     1070 
Et  si  ton  amitié  daigne  me  secourir, 
Arrache-lui  du  cœur  ce  dessein  de  mourir  : 
Dis-lui.... 

FULVIE 

Qu'en  sa  faveur  vous  laissez  vivre  Auguste? 

EMILIE 

Ah!  c'est  faire  à  ma  haine  une  loi  trop  injuste, 

FULVIE 

Et  quoi  donc? 

EMILIE 

Qu'il  achève,  et  dégage  sa  foi,  1075 

Et  rpi'il  choisisse  après  de  la  mort,  ou  de  moi. 

FIN    DU   TROlSliCME   ACTE 


ACTE   IV  ^ 

SCÈNE  PREMIÈRE 

AUGUSTE,  EUPHORBE,  POLYCLÈTE,  garde 

AUGUSTE 

Tout  ce  que  tu  me  dis,  Euphorbe,  est  incroyable. 

EUPiionnE 
Seigneur,  le  récit  même  en  paroit  effroyable  : 
On  ne  conçoit  qu'à  peine  une  telle  fureur, 
Et  la  seule  pensée  en  fait  frémir  d'horreur.  1080 

AUGUSTE 

Quoi  ?  mes  plus  chers  amis  !  quoi  ?  Cinna  !  quoi  ?  Maxime 
Les  deux  que  j'honorois  d'une  si  haute  estime, 


1.  Les  trois  premières  scènes  sont  chez  AuguPte,  les  suivantes  cliez 
Emilie.  Corneille  s'accuse  de  cette  faute  dans  le  Discours  des  trois 
unités.  H  La  liaison  des  scènes  qui  unit  toutes  les  actions  particulières 
de  chaque  acte  l'une  avec  l'autre...  est  un  grand  ornement  dans  un 
poème....  Nous  y  avons  tellement  accoutumé  nos  spectateurs,  qu'ils  ne 
sauraient  plus  voir  une  scène  détachée  sans  la  marquer  pour  un  dé- 
.aut  :  l'œil  et  l'oreille  même  s'en  scandalisent  avant  que  l'esprit  y  ait 
pu  faire  de  réflexion.  Le  quatrième  acte  de  Cinna  demeure  au-dessous 
des  autres  par  ce  manquement.  »  ^on  seulement  les  scènes  Cnales  sont 
détachées  des  précédentes,  mais  le  lieu  de  l'action  change  nécessaire- 
ment. Voyez  ci-dessous,  note  sur  le  vers  1265. 


456  CINNA 

A  qui  j'ouvrois  mon  cœur,  et  dont  j'avois  fait  choix 

Pour  les  plus  importants  et  plus  nobles  '  emplois! 

Après  qu'entre  leurs  mains  j'ai  remis  mon  empire,  1085 

Pour  m'arracher  le  jour  l'un  et  l'autre  conspire  -! 

Maxime  a  vu  sa  faute,  il  m'en  fait  avertir, 

Et  montre  un  cœur  touché  d'un  juste  repentir; 

Mais  Cinna! 

EUPHORBE 

Cinna  seul  dans  sa  rage  s'obstine, 
Et  contre  vos  bontés  d'autant  plus  se  mutine;  ^.090 

Lui  seul  combat  encor  les  vertueux  efforts 
Que  sur  les  conjurés  fait  ce  juste  remords, 
Et  malgré  les  frayeurs  à  leurs  regrets  mêlées, 
Il  tâche  à  ^  raffermir  leurs  âmes  ébranlées. 

AUGUSTE 

Lui  seul  les  encourage,  et  lui  seul  les  séduit!  1095 

0  le  plus  déloyal  que  la  terre  ait  produit! 
0  trahison  conçue  au  sein  d'une  furie  ! 
-0  trop  sensible  coup  d'une  main  si  chérie! 
Cinna,  tu  me  trahis!  Polyclètc,  écoutez. 

(Il  lui  parle  à  l'oreille.) 


1.  Et  plus  nobles.  Non  seulement  la  repétition  do  l'arlii-lc  n'était  pas 
obligatoire  dans  une  énuméralion  de  superlatifs,  mais  l'emploi  du  com- 
paratif dans  le  sens  du  superlatif  est  très  fréquent  au  xvii°  siècle. 

Et  c'est  aux  plus  saints  lieux  que  leurs  mains  sacrilèges 
Font  pliiK  d'impiétés. 

(Malherbe.) 

Cliargeanl  de  mon  débris  les  reliques  plus  rlières. 

(Kai'iue.) 

c'est